LES SAINTES DÉCRÉTALES
vous dira une « messe sèche ». — J'en aimerais mieux une mouillée de vin d'Anjou, murmura tout bas Panurge. — Saquez-la court tout au moins, dit frère Jean de même, notre estomac est encore à jeun. La messe finie, Homenaz prit un énorme trousseau de clés et entreprit d'ouvrir une fenêtre barrée, qui se trouvait au-dessus de l'autel ; l'opération fut longue, — il n'y avait pas moins de trente-deux serrures et un cadenas, — puis, avec toutes sortes de cérémonies, il leur fait voir le portrait du pape vivant; il le touche d'un bâton, et fait baiser à tous les assistants le bout qui a touché le visage du saint père, transmettant ainsi le baiser du pape à tous les fidèles. Ce fait n'est pas de l'invention de Rabelais et se pratique encore dans quelques églises pour les reliques des saints.
Le portrait du pape exposé ainsi à la vénération des fidèles est fort mal peint. A ses compagnons, qui s'en étonnent, Pantagruel allègue les images et idoles bizarres, consacrées et vénérées dans les temples antiques. Les plus respectées étaient généralement informes. A Sparte, Castor et Pollux étaient figurés sous forme de deux poutres réunies par un tenon. Dans l'Asie mineure et la Syrie, la divinité était souvent une pierre brute, quelquefois un aérolithe tombé du ciel. La fameuse pierre noire de la Caaba est le dernier vestige de ces divinités archaïques. En Grèce, dit Pantagruel, ces représentations barbares étaient attribuées à Dédale. « Encore que l'image fust contrefaite et mal traicte, y estoit toutesfois latente et occulte quelque divine énergie en matière de pardons. >
Au sujet de cette énergie et vertu divine de cerii 12
178 LIVRE IV.— yOÏAGE A l'uracle de ladive bouteille.
taines choses, frère Jean raconte une conversation entre deux mendiants de Sevillé, réunis a l'hôpital le soir d'un jour de fête. L'un disait qu'il avait gagDé six blancs dans sa journée, un autre deux sous, un troisième, sept carolus ; un gros gueux se vanta d'avoir gagné trois bons testons. — Ce nest pas étonnant, lui dirent ses compagnons, tu as une jambe de Dieu. Ils supposaient qu'il y avait dans sa jambe pourrie une vertu divine, qui attirait directement l'aumône, à la manière d'un talisman. Cette idée remontait aux Hébreux qui, voyant l'action divine dans toute maladie incurable, étaient disposés à respecter celui qui était ainsi visité par Dieu.
Pantagruel s'indigne qu'on ose mêler le nom sacré de Dieu à des choses « tant ordes et abominables.» Si les moines ont de telles idées et dételles expressions, il faut les leur laisser et ne pas les transporter hors des cloîtres. Epistémon fait remarquer que l'on a plus d'une fois donné l'épithète de divin à des choses qui avaient une vertu malfaisante. C'est ainsi que Néron appelait les champignons «viande des dieux» parce qu'ils avaient servi à empoisonner Claude, son prédécesseur.
Panurge, pendant cette conversation, considérait l'image du pape et se plaignait qu'on ne lui eût donné que des attributs ecclésiastiques. «J'ai vu nos derniers papes, disait-il, porter, non aumusse, mais armet en tête. Et tout l'empire Christian estant en paix et silence, eulx seuls guerre faire félonne et très cruelle.» — La guerre, répondit Homenaz, est non seulement licite au pape contre les hérétiques, mais il lui est ordonné par les saintes décrétales de mettre à feu et à sang les em-
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pires, les royaumes, les républiques qui transgressent un iota de ses commandements ; il doit spolier les souverains de leurs biens, les déposséder de leurs états, les proscrire, les anathématiser, et non seulement tuer leurs corps et ceux de leurs enfants, mais aussi damner leurs âmes au parfond de la plus ardente chaudière qui soit en enfer. >
Pendant la messe « sèche > célébrée en l'honneur des voyageurs, des quêteurs allaient parmi la foule, iin bassin à la main, disant à haute voix : < N'oubliez pas les gens heureux qui l'ont vu en face. > Les bassins furent bientôt remplis de monnaie papimanique. Homenaz dit que c'était pour faire bonne chère, et qu'une partie de cet argent serait employée à bien boire et l'autre à bien manger « suivant une mirifique glose cachée en un coignet [petit coin] des Décrétâtes >• En effet le dîner fut copieux et les buvettes nombreuses.
Pendant ce dîner, servi par de charmantes jeunes tilles, avenantes et souriantes, l'évêque — qui aime beaucoup les jeux de mots par parenthèse et qui répète à chaque instant à un petit domestique : clerice, éclaire ici, — fait un nouvel éloge des décrétales, qui, à cette époque, n'étaient pas adoptées en France. L'adoption de ces règles ferait le bonheur du genre humain et commencerait une ère de félicité universelle. A la lecture d'un simple passage de ces saintes lettres, ajoute l'évêque, vous sentez en vos cœurs s'allumer une fournaise d'amour divin, et de charité envers votre prochain, pourvu qu'il ne soit pas hérétique — le mépris assuré de toutes choses fortuites et terrestres et une extatique élévation d'esprit jusques au troisième ciel.
— Tout cela est d'or ou d'orgues, dit Panurge, mais j'en crois le moins que je peux. Et chacun des convives se met à raconter une histoire sur les effets pernicieux des décré taies au point de vue matériel. Un batteur d'or, par exemple, a pris pour battre son or un feuillet de parchemin des décrétales et toutes ses opérations ont manqué. Un épicier a enveloppé des drogues dans des feuillets détachés des décrétales, tout a été pourri ; un tailleur a fait des patrons avec de semblables feuillets, pas un habit n'a pu aller. On avait pris un morceau des décrétales pour en faire un but, personne n'a pu le toucher. On avait mis des collerettes dans un recueil de décrétales, de blanches elles sont devenues noires. Miracle ! s'écriait Homenaz à chaque récit, tous ces gens là ont été punis, comme aurait dit Tartuffe plus tard, pour avoir mêlé,
par un crime effroyable, Avec la sainteté les parures du diable (acte I, 2).
Les décrétales ont une autre vertu, elles tirent à Rome de France tous les ans une somme considérable. — Trouvez-moi, dit Homenaz, livre au monde qui rapporte autant, voire même la Sainte Ecriture. — Le révérend père Jésuite ne parle pas autrement dans les Provinciales de Pascal.
— Pour bien instruire un écolier, s'écrie Homenaz, pour bien gouverner un état, il faut être décrétaliste [on dirait aujourd'hui infaillibiliste, c'est tout un]. Sans les décrétales, tout le monde périrait indubitablement. C'est là qu'est ,1e salut en ce monde et en l'autre. Homenaz s'exalte si bien qu'il se met à pleurer, à se frapper la poitrine et à baiser ses pouces en croix.
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Epistémon, frère Jean et P an urge voyant cette «affreuse catastrophe» se mirent à crier: Miaut, miaut, à la manière des chats, et firent semblant de pleurer. On apporte du vin ; Homenaz distribue à chacun des poires de bon chrétien. Frère Jean regrette qu'on ne distribue pas de même les jeunes filles qui servent l'évêque. Pantagruel fait de grands présents à tout le monde et à l'église, et prend congé des Papimanes, en leur promettant de prier le pape de leur faire visite.— Puis il part pour un autre pays.
La vérité n'est pas plus en Papimanie, où l'on adore un homme, qu'à Papefiguière, où l'on soumet les paysans à un si rude servage.
Nous avons déjà fait remarquer que chaque épisode un peu trop sérieux ou un peu trop osé est invariablement suivi de quelque scène bouffonne. La bouffonnerie ne va pas se faire attendre.
Les voyageurs étaient en pleine mer, «banquettant, grignotant, devisant, lorsque Pantagruel se lève: "Compagnons, n'entendez-vous rien? Il me semble que j'entends des gens qui parlent autour de nous, et cependant je ne vois personne. » On écoute; on n'entend rien d'abord; puis on distingue des mots, des syllabes, des phrases même. Panurge s'épouvante: ils sont au centre de quelque grand danger ; on entend de véritables coups de canon, il faut fuir, fuir à voile et à rames. Il n'a point de courage sur mer ; en cave ou ailleurs , c'est différent ; il faut se sauver. Ce n'est pas qu'il ait peur. Il est comme le Franc Archer de Villon , il ne craint rien fors le danger, comme il l'a déjà dit à une autre occasion.
Pantagruel se moque de lui, mais il cherche l'explication de ce qu'il entend. Un certain Pétron,. cité par Plutarque dans son traité Des oracles qui ont cessé, soutenait qu'il existe plusieurs mondes voisins qui se touchent en forme de triangle équilatéral. Dans la patte ou centre de ces mondes, se trouverait le manoir de Vérité ; c'est là qu'habitent les Paroles, les Idées, les Modèles et Portraits de toutes choses passées et futures. Le Siècle est alentour. En certaines années, à de longs intervalles, uDe part de ces Idées et Paroles tombe sur les humains, comme la rosée tomba sur la toison de Gédéon, et une autre partie reste là comme provision jusqu'à la consommation des siècles. Un autre philosophe, Antiphanes, comparait les enseignements que Platon donnait aux enfants à des paroles qui , transportées dans les pays septentrionaux, resteraient gelées et fondraient si on les rapportait dans un pays plus chaud. Les enseignements de Platon, incompris au moment où les enfants les recevaient , se réveilleraient, se dégèleraient plus tard dans leur intelligence à mesure qu'ils avanceraient en âge. Ne serions-nous point dans un lieu où les Idées descendent sur la terre, ou dans un lieu où des paroles précédemment prononcées peuvent dégeler?
— Ne vous effrayez de rien, dit lepilote,noussommes sur les confins de la mer Glaciale. Il y eut ici l'année dernière une grande bataille entre les Arimaspes et les Néphélibates [gens qui marchent sur les nuages]. Les paroles des hommes, les cris des femmes, le hennissement des chevaux et tous les bruits de la bataille se sont gelés. Maintenant l'hiver est passé, la chaleur est venue, le dégel s'opère.
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Pantagruel recueillit quelques-unes de ces paroles, et les jeta sur le tillac, elles avaient la forme de dragées de diverses couleurs. Nous y vîmes des mots de gueule , des mots de sinople, d'azur, de sable, des mots dorés.
Les couleurs sont ici désignées par les termes de blason: gueules, c'est rouge; sinople, vert; sable, noir.
Quand on les échauffait quelque peu entre les mains , elles fondaient comme de la neige et on les entendait, mais on ne les comprenait pas, parce que «c'estoit langage barbare >. Une de ces paroles éclata comme un coup de faucon ou petit canon. — Donnez-nous-en encore, dit Panurge à Pantagruel. — Donner des paroles , c'est affaire d'amoureux, répondit Pantagruel. — Vendez-nous-en alors. — C'est affaire d'avocat. Il en jeta cependant quelques poignées sur le pont. On entendit toutes sortes de bruits et de sons ; il y avait des paroles piquantes , des paroles sanglantes , qui retournaient quelquefois contre ceux qui les avaient proférées, sous forme d'une gorge coupée, — c'est-à-dire qu'on coupait la gorge à celui qui les avait proférées. — Mais la plupart des mots étaient inintelligibles.
Les voyageurs avaient pu se natter que ces mots du passé &i bien conservés contiendraient peut-être quelque révélation intéressante ; mais ils reconnurent bientôt qu'il n'y avait rien de semblable à espérer de ce côté. Les mots dégelés ne parlaient que de bataille. Pantagruel se lassa bientôt de cette recherche inutile.
L'histoire du passé n'est pleine , en effet , que de luttes sans cesse renaissantes, où le plus fort finit par écraser le plus faible. L'homme a mal usé de sa
liberté dans le passé , laissons l'histoire de côté. L'histoire des batailles et des guerres est bonne tout au plus à nous avertir de ce que nous devons éviter et n'a rien à nous apprendre sur la question qui nous préoccupe.
Cette invention des paroles gelées aurait pu fournir à Rabelais une foule de détails comiques ; s'il s'en est abstenu, c'est évidemment qu'il craignait de voir son idée disparaître sous la profusion des ornements. Nous avons eu déjà quelques exemples de cette sobriété dans le récit, lorsqu'il tient à marquer plus nettement son but, à Ennasin, à Chéri, par exemple. Ici il devait être d'autant plus disposé à tirer un parti piquant de cette fiction des paroles gelées, que l'invention ne lui appartient pas. Johanneau cite, dans son édition, deux apologues de Calcagninus — le même qui a déjà fourni l'allégorie de Physis et Àntiphysis — où la théorie du disciple de Platon sur les paroles tenues en réserve et se dégelant tout à coup est mise en action. Mais le plus amusant récit de ce genre est celui qu'on trouve dans le Cortigiano, de Castiglionc.
Un marchand de Lucques s'était rendu en Moscovie pour acheter des peaux de martre zibeline. Arrivé sur les bords du Borysthène [Dnièpre], qui était gelé, il essaya de converser avec les Moscovites qu'il voyait sur l'autre rive, mais c'est en vain qu'il criait de toutes ses forces , ses paroles ne parvenaient pas jusqu'aux vendeurs et les leurs ne parvenaient pas jusqu'à lui ; elles se gelaient en chemin. Des Polonais qui avaient servi de guide au
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marchand , s'avisèrent d'un expédient ; ils s'établirent sur le milieu de la rivière gelée, et y allumèrent un grand feu. En arrivant là les paroles se dégelaient, comme la neige qui fond sur les montagnes au printemps et coule en torrents des deux côtés, — et l'on pouvait entendre parler de part et d'autre. Mais pendant tous ces préparatifs, les Moscovites las de ne rien comprendre, s'en étaient allés. Quant au Lucquois, il reconnut par les paroles qui lui arrivèrent à la fin, que les Moscovites voulaient vendre leurs fourrures trop cher et il retourna dans son pays.
L'histoire des paroles dégelées a reparu de nos jours dans les Aventures du baron de Miïnchhausen.
À la fin du chapitre précédent , Panurge , lassé de chercher en vain un sens aux mots de gueule et de sinople qu'il ramassait, s'est écrié : Plût à Dieu, que sans aller plus loin , j'eusse le mot de la Dive Bouteille!
Ce cri de Panurge est aussi le cri de fatigue du narrateur. Rabelais est évidemment las ici comme à la fin du second livre, mais il ne veut pas se l'avouer à lui-même; les pages continuent à s'entasser , il y en a eDcore de charmantes çà et là, mais l'auteur se trouve dans le cas d'un professeur que le sommeil gagne et qui veut pourtant, bon gré malgré, continuer sa leçon. Rabelais s'endort à la fin et termine son quatrième livre, sans qu'on puisse s'expliquer pourquoi il s'arrête là plutôt qu'ailleurs, pourquoi il ne s'est pas arrêté de préférence vingt pages auparavant.
Une seule escale nous reste à faire jusqu'à la fin du livre, c est dans l'île de Messer Gaster ou de l'estomac. Cette île au premier abord sembla scabreuse, pierreuse, montueuse, infertile, mais une fois qu'on fut arrivé au sommet, elle parut si charmante que nos voyageurs se crurent dans le paradis terrestre. A peu de distance ils aperçurent un superbe palais. Ce palais était celui de la Vertu, et son gouverneur était Messer Gaster. L'auteur, dans cette désignation, songeait sans doute à la malesuada Famés de Virgile , à la faim mauvaise conseillère ; il est moins difficile, en effet, d'être vertueux si le ventre est pleinement satisfait.
Quant à Gaster , c'est le premier maître es arts du monde. C'est un souverain impérieux, rigoureux, rond, dur, qui n'a point d'oreilles, qui ne parle que par signes , mais à qui tous obéissent plus vite qu'aux édits des préteurs et aux commandements des rois. Tous travaillent pour lui, mais «il fait ce bien au monde qu'il lui invente toutes arts, toutes machines, tous mestiers, tous engins et subtilitez.>
Il a deux sortes d'importuns à sa cour: les engastrimythes ou ventriloques et les gastrolâtres. Les premiers ne sont introduits ici que pour permettre à l'auteur de raconter les faits de ventriloquie qu'il connaît. Quant aux gastrolâtres, à ceux qui adorent leur ventre et sont prêts à tout lui sacrifier, à ceux qui n'aiment qu'à banqueter et qui croient que tout dans la vie doit se réduire à bien boire et à bien manger, Pantagruel a peu de sympathie pour eux, et il fait une sortie contre «ces gens qui ne font rien et ne sont pour la terre qu'un poids inutile.» Cette protestation, très vive dans la forme, nous montre la vé-
L'ESTOMAC PÈRE DE L'iXl'USTKIK. 187
ritable pensée de l'auteur et prouve que, lorsque dans ses prologues, il s'adresse aux buveurs et aux mangeurs, c'est uniquement afin d'obtenir un passeport pour les audaces qu'il va se permettre, et cacher sa pensée philosophique sous le costume inoffensif de la gastronomie.
Les gastrolâtres ont leur dieu , Manduce , un gigantesque mannequin qu'ils promènent en procession , et auquel ils font des sacrifices très variés. Ce sont des dîuers, des soupers, des déjeuners, dont le menu occupe un grand nombre de pages et peut être d'un vif intérêt pour les cuisiniers. On sait que Rabelais aime à se livrer à ces orgies de mots.
Pantagruel voit défiler cette procession avec patience, mais non sans un peu d'ennui.
L'auteur retrouve sa verve pour nous montrer comment Gaster a été le père des arts.
Dès le commencement il inventa l'art fabrile , et agriculture pour cultiver la terre, tendant à fin qu'elle luy produisist grain. Il inventa l'art militaire et armes pour grain défendre, médecine et astrologie, avec les mathématiques nécessaires, pour grain en saulveté par plusieurs siècles garder et mettre hors les calamités de l'air, deguast des bestes brutes, larecin des briguands. Il inventa les moulins à eau, à vent, à bras, à autres mille engins, pour grain mouldre et réduire en farine : le levain pour fermenter la paste, le sel pour lui donner saveur : (car il eut ceste cognoissauce, que chose on monde plus les humaius ne rendoit à maladies subjeetz , que de pain non fermenté, non salé user :) le feu pour le cuire, les horologes et quadrans pour entendre le temps de la cuicte de Pain, créature de Grain. Est advenu que Grain en un pays defailloit, il inventa art et moyen de le tirer d'une contrée en autre. Il par invention grande mesla deux espèces d'animans, asnes et jumens, pour production d'une tierce, laquelle nous
appelions muletz, bestes plus puissantes, moins délicates, plus durables au labeur que les autres. Il inventa chariotz et charrettes pour plus commodément le tirer. Si la mer ou rivières ont empesché la traicte, il inventa basteaulx, gualeres, et navires (chose de laquelle se sont les elementz esbahiz) pour oultre mer, oultre neuves et rivières naviguer, et de nations barbares, incogneues, et loing séparées, Grain porter et transporter.
Mais après avoir célébré les inventions et découvertes sérieuses, voici un chapitre ou deux, où l'auteur accumule une série de recettes et prétendues découvertes des plus saugrenues. Il nous enseigne, par exemple, l'art d'évoquer la pluie des cieux en répandant une certaine herbe sur le sol ; l'art d'arrêter en l'air l'averse prête à tomber ou de la diriger sur la mer; l'art d'arrêter un troupeau de chèvres qui s'enfuit à toutes jambes , en mettant une branche de panicaut dans la bouche de la dernière ; l'art de tirer un coup d'arme à feu contre quelqu'un sans qu'il coure le moindre danger en plaçant sur le trajet un aimant, lequel attirera la balle, à condition qu'elle soit de fer ; l'art de faire retourner les boulets contre ceux qui les ont lancés ; l'art d'ouvrir toutes les serrures avec l'herbe appelée Ethiopis; — on se rappelle que le peuple russe attribue cette propriété à la saxifrage; — il nous explique comme quoi le sureau qui croît clans un pays où l'on entend le chant du coq , n'est pas bon à faire des flûtes, etc., etc.
C'est à se croire dans une réunion de spirites, un jour qu'on a fermé la porte et qu'on est sur qu'aucun profane ne s'est glissé dans le sanctuaire.
Il faut reconnaître cependant qu'il y a dans l'accumulation de ces recettes cet air d'ironie que l'au-