LES ÎLES DES HYPOCRITES ET L'ES VOLEURS
teur sait si bien prendre , et qui vous dit, comme frère Jean : Je n'en crois que ce qui vous plaira.
Cet épisode de Gaster et la sortie de Pantagruel contre les gastrolâtres venant après la bataille de Quaresmeprenant et des Andouilles , du Maigre et du Gras, a pour but de montrer que ce n'est pas au nom de la gourmandise, que ce n'est pas comme gourmet, que Rabelais proteste contre l'obligation d'observer l'abstinence ; ce n'est pas non plus uniquement au profit de l'hygiène — quoique, dans le livre suivant, il fasse intervenir cette considération, — mais à un point de vue tout à fait général ; il juge la mortification inutile et croit que jeûner est une mauvaise manière d'honorer Dieu. Ce qu'il prêche, c'est la modération en toute chose : Jouissez de tous les biens que Dieu vous donne, n'en abusez pas. Tel est le résumé de sa morale.
On s'est remis en marche. Calme plat. Chacun s'occupe suivant son goût. Pantagruel s'était endormi, tenant en main ce roman grec mystique de Théagène et Chariclée qui, plus tard, enchantait Racine écolier ; Epistémon prenait la hauteur du soleil ; frère Jean surveillait la cuisine et calculait l'heure d'après l'état de cuisson des mets ; Panurge faisait des bulles de savon ; Carpalim fabriquait un moulin avec une coquille de noix, etc.
On passe devant l'île de Chaneph. — Quelles gens l'habitent ? demande Pantagruel- — Des hypocrites, des chattemites, des hermites, des cagots, tous pauvres gens vivant des aumônes que les voyageurs leur donnent. Il y a pareillement des hypocritesses, chattemi-
190 LIVRE IV. — VOTAGE A l'OKACLE DE LA DIVE BOUTEILLE.
tesses, hermitesses, et des hypocritillons, chattemitillons et hermitillons. — Passons outre, s'écrie-t-on, tout d'une voix. Pantagruel envoie une aumône aux habitants et habitantes et poursuit son voyage. On cause de choses et d'autres : A quelle heure fautil dîner ? « Le riche quand il a faim , le pauvre quand il a de quoi.> On discute sur les poisons et les animaux venimeux. On rappelle à ce propos qu'Euripide a dit : Contre la plupart des animaux venimeux on a trouvé un remède , mais contre la mauvaise femme il n'y en a pokt.
Une autre île apparaît ; c'est celle de Ganabin ou des voleurs ; frère Jean est d'avis d'y descendre, Pantagruel est d'avis contraire; quant à Panurge, il a peur selon sa coutume , et pour ne pas être forcé d'aller à terre, il va se cacher au milieu des provisions. Jean propose, pour lui jouer un tour, de faire partir tous les canons de la flottille. Le moyen réussit; on voit bientôt Panurge paraître pâle, défait, en désordre, et étreignant, sans savoir ce qu'il fait, un chat qui l'égratigne pour lui échapper-
On lui conseille en riant d'aller changer de toilette, et c'est là-dessus que se termine le livre.
C'est le cas de dire :
Belle conclusion et digne de l'exorde!
Rabelais ne savait pas mieux finir un livre que Lamartine, comme orateur, ne savait finir un discours . Ste-Beuve dit à ce sujet :
Aux instants où l'Homère bouffon sommeille, il lui arrive de prolonger machinalement et comme en rOve cette hilarité sans motif et de la pousser jusqu'à la satiété et au dégoût. C'est comme un chantre aviné qui continue de ronfler sur un seul ton, sur une seule rime, ses litanies jubilatoires.