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l'administration de la justice. Dans le cinquième livre, les attaques dépassent la raillerie, il y a de l'amertume, de la colère, du ressentiment. De plus l'auteur fait, à certains égards, cause commune avec les calvinistes, qu'il avait jusqu'alors confondus dans ses railleries avec les catholiques exagérés.
On pourrait répondre encore que, lorsque Rabelais a pris la plume une cinquième fois, il pouvait bien être quelque peu surexcité et exaspéré. Il avait obtenu un privilège du roi pour faire imprimer son quatrième livre, et le parlement avait empêché la vente de l'ouvrage. Il avait espéré achever tranquillement sa vieillesse à Meudon au milieu de ses paroissiens qui l'aimaient, et jouissant du revenu de deux cures, on l'avait forcé de se démettre de toutes deux, et d'aller s'établir à Paris dans un isolement relatif. Ces disgrâces tombant sur lui coup sur coup à la fin d'une longue carrière, — Rabelais avait de soixante à soixante-dix ans, — auraient bien pu l'exaspérer et donner de l'amertume à son dernier écrit.
Cette explication peut suffire pour justifier l'énergie de certaines peintures satiriques, la colère, par exemple, que respire l'épisode des Chats Fourrés, mais nou la tendance prononcée vers le protestantisme que manifestent certains passages. L'intelligence de Rabelais se tenait à un point de vue trop supérieur pour que l'ardeur de la lutte pût le jeter dans ce parti.
Les contradictions entre les idées , les faiblesses d'exécution, les incompatibilités de détail, les violences de langage , étrangères à la manière habituelle de Rabelais, ont une explication beaucoup plus simple.
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Dès le troisième livre Rabelais a arrêté son plan, mais il a dû se borner à en marquer les points principaux, s'en remettant à l'inspiration du moment pour déterminer la forme des épisodes sous lesquels il voulait manifester son idée. Les scènes, il les écrivait évidemment à mesure qu'elles lui venaient à l'esprit, sauf aies coordonner ensuite. Cette coordination est quelquefois indiquée avec une certaine sécheresse, comparativement à l'exubérance de détails des épisodes. Ainsi, par exemple, la descente dans l'île des Imitateurs, a tout l'air d'avoir été faite après coup pour expliquer le but de la longue histoire des moutons de Dindenault. Il en est de. même de quelques autres épisodes peu développés, qui ont été placés là simplement pour marquer les étapes.
Rabelais a dû suivre la même méthode lorsqu'après avoir quitté Meudon, il aura repris la plume pour achever son ouvrage; c'est ainsi que seront nés les principaux épisodes du livre : l'île Sonnante, les Chats Fourrés, l'île de la Quinte. La maladie, la mort sont venues le surprendre avant qu'il eût terminé son travail. On n'avait pas alors le respect que nous professons pour les manuscrits laissés imparfaits par un grand écrivain. Qu'on se rappelle ce qui est arrivé pour les trésors de science et d'observation laissés par Léonard de Vinci l. On se contenta d'en extraire un court Traité de la Peinture , et l'on négligea toute la partie scientifique, la plus curieuse cependant, puisqu'elle contenait le germe d'une foule de découvertes qui ont attendu deux siècles pour être faites par d'autres. Qu'on se rappelle même ce que , cent ans après , on a fait des manuscrits de
1 Voir A. Houssaye. Hist. de Léonard de Vinci, in 8°. 1SG9.
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Pascal. Ou en a extrait les passages qui ont paru les plus édifiants, et on les a publiés en les abrégeant, en les modifiant souvent — et encore ce n'est pas comme œuvre littéraire qu'on a édité ces extraits modifiés et mutilés, mais comme ouvrage d'édification et presque de dévotion. Il en a été de même lorsqu'on a entrepris de publier les sermons laissés incomplets par Bossuet.
Telle est l'histoire des manuscrits de Rabelais. On les a d'abord négligés comme imparfaits , puis lorsqu'on s'est décidé à les publier, on les a raccordés et complétés comme on a pu, afin de les présenter en habit décent au public.
Rabelais était toujours disposé à voir les choses en grand, héros et livres. Son cadre était très élastique, il est probable qu'il avait projeté beaucoup de scènes qui n'ont jamais été écrites- Une preuve entre autres, c'est que le chapitre que porte maintenant le n° XVI (les Apodeftes) était coté XXXIX sur un manuscrit, tandis qu'au chapitre XXXII actuel , nous sommes déjà dans l'île des Lanternes. Dans le titre d'un autre chapitre, on nous annonce que Panurge faillit être tué, et le chapitre tel que nous l'avons, est complètement muet sur cet incident.
Une autre preuve encore, c'est que les épisodes si étroitement enchaînés dans le troisième et le quatrième livre, s'enchaînent beaucoup moins rigoureusement dans le cinquième. Tous se rattachent au plan général, mais il y avait place pour beaucoup d'autres, et nous ne retrouvons pas ici cette progression continue que nous avons signalée précédemment.
Pour nous donc, le plan du cinquième livre est indubitablement de Rabelais, mais l'ouvrage a été
laissé imparfait, il y a des lacunes et des sutures. Les peintures vigoureuses sont l'œuvre du grand écrivain , les pages faibles, les plaisanteries fades ou empruntées aux livres précédents, sont l'œuvre de l'arrangeur ou des arrangeurs, aussi bien que les sorties purement calvinistes.
Nous regardons donc comme appartenant incontestablement à Rabelais — sauf des interpolations de détail, — les épisodes suivants :
L'île Sonnante, L'épisode des Chats Fourrés, Le voyage au royaume d'Entéléchie, Le portrait de Ouy-Dire, La conclusion finale.
Nous lui attribuerions aussi volontiers l'île des Ferrements, les traits principaux de l'histoire des Apodeftes, le voyage au pays d'Odes.
11 y a, ce nous semble, d'assez nombreuses interpolations dans l'île Sonnante, et dans la Conclusion ; il y en a aussi dans l'histoire des Chats fourrés.
Nous croyons qu'il faut mettre au compte delarrangeur anonyme, l'histoire assez insipide de l'ermite qui reçoit les voyageurs dans l'île Sonnante, une partie des plaisanteries de f Editue, qui nous semble singulièrement fade après Homenaz; la sortie de Panurge contre la chouette, l'histoire du lit de plume et de l'aubergiste, et nombre d'autres détails. Le discours du mendiant dans l'île des Chats fourrés, quoique vertement écrit, ne nous semble pas non plus rentrer dans les allures de Rabelais. On dirait plutôt du Henri Estienne. Nous sommes disposé à effacer aussi de l'actif de Rabelais le tournoi de la Quinte, bien que l'idée de raconter une partie d'échecs sous
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forme de bataille ait pu lui venir à l'esprit. Nous croyons encore qu'on aurait tort de le rendre responsable de l'érudition quelque peu indigeste accumulée dans les derniers chapitres , et nous sommes persuadé que c'est le désir de grossir un livre plus mince que les autres, qui aura porté l'arrangeur ou les arrangeurs, à reprendre, pour les semer çà et là en les affadissant, quelques plaisanteries beaucoup mieux placées dans les livres précédents.
Il est naturel de se demander quel a été ce réviseur, cet arrangeur, qui a fait pour le cinquième livre de Pantagruel, ce que Nicole, Arnauld, Périer, le duc de Pioanuez ont fait pour les Pensées laissées sans ordre par Pascal ; De Foris pour les fragments de sermons laissés par Bossuet, ou plutôt ce qu'Aimé- Martin a fait pour les Harmonies de la nature, restées incomplètes et sans liaison après la mort de Bernardin de St-Pierre.
On a nommé Tiraqueau et Jean Turquet, mais Tiraqueau est mort eu 1558, quatre ans avant l'impression de l'ouvrage ; il se peut cependant qu'il y ait travaillé. Quand à Turquet, il se nomme ou à peu près comme l'éditeur dans une épigramme en quatre mauvais vers qu'il a mise en tête du livre et qu'il a signée Nature Quite, où il n'est pas difficile de découvrir l'anagramme de Jean Turquet. Ce Turquet, nous disent les contemporains, était un lettré et un ami de Rabelais. On n'a de lui aucune autre production, mais son fils s'est fait connaître par quelques ouvrages historiques. Ces renseignements sont maigres, mais si c'est à lui qu'on doit le prologue du
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cinquième livre, on n'éprouve aucun désir d'en savoir davantage sur son compte.
Voici le quatrain qui figure en tête de la publication :
Eabelais, est-il mort? Voici encore un livre. Non, sa meilleure part a repris ses esprits Pour nous faire présent de l'un de ses écrits Qui le rend entre tous immortel et fait vivre.
On a conjecturé aussi que Henri Estienne pourrait bien avoir pris part à ce travail de révision et de correction. Henri Estienne n'a jamais pu arriver à composer pour son compte un livre complet, bien pondéré, ayant un commencement, un milieu et une fin. Mais dans les projets, essais, ouvrages imparfaits, qu'il a publiés, il y a souvent une singulière verve , une énergie tout à fait remarquable. Sa plaisanterie n'a pas la légèreté de celle de Rabelais, elle est plus acerbe , mais non moins pénétrante. Nous serions assez disposé à mettre à son compte quelques passages énergiques et violents du cinquième livre, le discours du gueux, par exemple, et quelques autres détails où l'auteur se montre plus près de Calvin par la pensée, et plus agressif par la forme que Rabelais n'a coutume de l'être, — si cette collaboration était appuyée de quelques preuves. Mais il faut reconnaître que jusqu'à présent, elle ne s'appuie que sur de simples conjectures.
Il ne paraîtra sans doute pas hors de propos de rapporter ici le sentiment de quelques écrivains sur ce cinquième livre.
Un médecin du XVF siècle, Louis Guyon, pré-
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tendait que cet ouvrage avait été composé par un écolier de Valence qui vivait encore de son temps. Vérification faite, il a été reconnu que Guyon ^vait confondu le cinquième livre avec la Mitistoire baragouine de Fanfreluche et Gaiidichon, composée par Guillaume des Autels, qui était en effet de Valence et qui s'est proposé d'imiter Rabelais. Cet ouvrage est une collection de bouffonneries sans esprit, du genre de celles que Rabelais attribue aux habitants d'Ennasin.
Le Duchat, le premier commentateur sérieux, croit que le livre est bien de Rabelais, sauf retouches. L'abbé de Marsy dit qu'on ne saurait douter que l'ouvrage ne soit authentique pour le fonds. Il suppose seulement que les premiers éditeurs, trouvant le manuscrit original en désordre, y auront ajouté des transitions.
Lemotteux, qui a traduit Rabelais en anglais. Régis qui la traduit en allemand, Ch.-Jacques Brunet, Nodier, et M. Lenient sont du même avis. Le fonds du livre est authentique, mais le manuscrit a été retouché par des mains malhabiles et calvinistes. M. Lenient, entre autres, croit reconnaître Henri Estienne dans quelques passages , qu'il ne désigne pas autrement.
Charles Lenormant voudrait bien, dit-il, que ce livre ne fût pas de Rabelais, mais la griffe de l'aigle y est empreinte. Il voit dans cette partie de l'ouvrage le testament acre et désespéré' de l'illustre écrivain.
Delécluse est moins favorable. Il retrouve l'esprit de Rabelais dans le cinquième livre, mais la phraséologie ne lui parait pas aussi simple, aussi claire que dans les premiers. Il y trouve une prétention à
l'érudition, des entassements de mots, une recherche d'inversions qui sentent le pastiche. Le style de l'allocution finale lui semble tourmenté. Delécluse, du reste, est comme Ste- Beuve, de ceux qui refusent de voir un plan quelconque dans l'œuvre de Rabelais, et croient que l'auteur marche au hasard ; il ne voit par conséquent, pas de lacunes dans ce cinquième livre.
Quant à MM. Burgaud des Maretz et Rathery, ils sont tout disposés à rejeter cet ouvrage et les notes qu'ils y ont ajoutées dans leur édition sont toutes de mauvaise humeur. Cette mauvaise humeur leur a même fait commettre quelques méprises dont les notes précédentes sont tout à fait exemptes.
Quant au prologue, il y a, chez tous les critiques, unanimité pour le condamner.
Quelle que soit du reste l'opinion que l'on adopte sur son origine, il faut reconnaître que ce cinquième livre est le plus audacieux de tous; la raillerie, bienveillante en somme, des autres parties de l'œuvre, est souvent remplacée ici par la colère. Les attaques contre l'église romaine surtout et contre l'administration de la justice, sont beaucoup plus accentuées. Il y a enfin dans tout le livre plus de satire amère et moins de gaité que dans le reste du roman.
L'auteur nous conduit d'abord à l'île Sonnante. Après quelques jours passés sans apercevoir aucune terre, on s'approche d'une île qui s'annonce par un bruit lointain de cloches, grosses et petites. «Est-ce Dodone avec ses chaudrons , je veux dire avec ses boucliers suspendus aux arbres et que le vent fai-
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sait résonner ? — Serait-ce le portique d'Olympie où, suivant Pline, l'écho répétait sept fois les bruits — ou bfen le tintamarre que, au rapport du même écrivain, on entendait autour d'un souterrain à Lipari, et qui devait tenir aux agitations volcaniques de l'île ? — Telles étaient les questions que se posait Pantagruel. Peut-être, se disait-il encore, toutes les abeilles de l'île se sont mises à essaimer, et tout ce qu'il y a de poêles et de chaudrons dans le pays sont en branle pour les décider à s'asseoir; à moins qu'on ne célèbre encore ici la fête de Cybèle, mère des dieux et la plus bruyante des déesses. Au lieu de cingler directement vers le port, on fit descendre dans un esquif quelques personnages, qui allèrent aborder, à l'abri d'un rocher, près d'un ermitage entouré d'un jardin.
L'ermite était un compatriote, il reçut fort bien les voyageurs; mais c'était le jeûue des quatre temps, il fallut commencer par jeûner pendant quatre jours: telle était la loi de l'île. — On devrait plutôt dire des quatre vents, ditPanurge, puisqu'on ne nous nourrit que de vent. C'est un passe-temps bien maigre. DaDS la grammaire de Donat, dit frère Jean, je ne trouve que trois temps, le passé, le présent et le futur; le quatrième doit être pour le vin du valet. — ■ C'est l'aoriste des Grecs, dit Epistémon,issu d'un passé très imparfait. — On n'y peut échapper, reprit l'ermite; quiconque y contredit est hérétique et mérite le feu. — Nous venons de la mer et nous y retournons, nous avons donc plus peur de l'eau que du feu, dit Panurge.
Ces réparties sont médiocrement piquantes, il faut bien le reconnaître. Cependant ce genre de plaisan-
terie s'est conservé jusqu'à présent dans la Basse- Normandie, et le dialogue que nous venons d'abréger semble calqué sur ceux des paysans de la Hagiie, quand ils sont en verve. Mais le réception de l'ermite a le tort de reproduire à peu près celle d'Homenaz et de la reproduire en l'affaiblissant.
Cet ermite dont l'intervention est complètement inutile ici , recommande les voyageurs à une sorte de sacristain de l'île Sonnante , l'Editue , qui est aussi une doublure affaiblie d'Homenaz. En apprenant que les voyageurs se font soumis à la règle du jeûne, l'Editue leur fait bon accueil, et comme il est très versé dans l'histoire du pays, il leur sert de cicérone.
L'île avait été autrefois habitée par des Siticines — c'est le nom donné suivant xVulu-Gelle à ceux qui chantaient aux funérailles, à moins qu'on ne tire ce mot de siti cémentes, ceux qui chantent parce qu'ils ont soif — puis ils étaient devenus oiseaux et avaient été mis en cage. Ces cages, du reste, étaient grandes, riches, somptueuses et faites par merveilleuse architecture. — On comprend que ces cages étaient les couvents, les églises, et tous les bâtiments affectés aux logements du clergé. Ces oiseaux passent leur vie à chanter des psaumes.
Rabelais a pu emprunter l'idée de cette société d'oiseaux chantant des psaumes au voyage de St Brandaines, que nous avons déjà cité.
St Brandaines et ses compagnons , nous raconte le narrateur, arrivèrent un beau matin à uue île herbeuse et fleurie. C'était le jour de la Résurrection du Sauveur, et l'île retentissait de chants sa-