‹ Rabelais et son uvreChapitre 71 sur 187 · LES OISEAUX CHANTEE RS · texte numérisé non relu

LES OISEAUX CHANTEE RS

— Mais, dit Pantagruel, vous nous avez dit que le papegaut naît des cardingaux, des évesgaux, etc., et enfin des clergaux ; je voudrais bien savoir d'où vous naissent ces clergaux. — Ce sont, dit Editue, des oiseaux de passage qui nous viennent de l'autre monde ; partie d'une grande contrée qu'on nomme Jour-Sans-Pain , et d'autres d'un pays vers l'occident, qu'on appelle Trop-de-tels. Il vient tous les ans des quantités de ces clergaux, laissant pères, mères, amis et parents. Voici comment cela se fait : Quand, dans quelque noble maison de la dernière contrée, il y a trop d'enfants, garçons ou filles, de sorte que si le bien était également partagé (comme la raison le veut, la nature l'ordonne et Dieu le commande) , la maison serait réduite à rien. Les parents nous les envoient, surtout s'ils sont bossus, borgnes, boiteux, manchots, podagres, contrefaits et maléficiés, poids inutile de la terre.

Je m'étonne que les mères de par delà portent leurs enfants neuf mois dans leurs flancs, veu qu'en leurs maisons elles ne les peuvent porter ni pâtir neuf ans , non pas sept le plus souvent et leur mettant une chemise [une aube] seulement sur la robe, et sur le sommet de la tête leur coupant je ne sais combien de cheveux, les font par métempsychose pythagorique devenir les oiseaux que vous voyez.

N'y aurait-il pas dans ces paroles, comme le suppose M. Paul Albert , un amer souvenir personnel de Rabelais ? Sa mère l'aurait-elle repoussé ainsi de la maison paternelle ? et ne serait-ce pas là une des raisons qui donnent généralement un ton d'amertume à ses paroles quand il s'agit des femmes '?

208 LIVfiE V. — VOYAGE A L'OKACLE DE LA DIVE BOUTEILLE.

Il nous en vient un bien plus grand nombre encore <ie Jonr-Sans-Pain, qui est excessivement long, continue l'Editue, car les habitants de ce pays, quand ils sont en danger de souffrir la faim parce qu'ils n'ont pas de quoi s'alimenter, qu'ils ne savent ou ne veulent rien faire, ni travailler à quelque bonnête métier , ni se mettre au service de gens de bien ; quand ils ont été malheureux en amour eu qu'ils ont échoué dans leurs entreprises et sont désespérés ; ou encore quand ils ont commis quelque crime et qu'on les cherche pour les mettre à mort , tous avolent ici : ils y trouvent soudain tout à point , ils deviennent gras comme de petits loirs, eux qui étoient auparavant maigres comme des pics ; il y a ici pour eux sûreté , indemnité et franchise,

— Mais, demande Pantagruel, ces beaux oiseaux une fois avolés retournent -ils jamais au monde où ils furent pondus ? — Quelques-uus, répondit Editue, jadis bien peu, bien tard et à regret ; depuis certaines éclipses [la réforme], il s'en est revolé une grande mouée [mouvée, quantité] par vertu des constellations célestes. Cela ne nous attriste en aucune façon ; ceux qui demeurent n'en ont que plus grande pitance. Et tous avant de s'envoler laissent leur plumage aux orties et épines.

Ils «jettent le froc aux orties», comme Rabelais l'avait fait lui-même pendant longtemps.

L'Editue avait à peine achevé ces mots, quand près de nous avolèrent vingt- cinq ou trente oiseaux d'une couleur et d'un plumage que nous n'avions pas encore vus dans l'île. La couleur de leurs plumes changeait d'heure en heure comme la peau du caméléon ou la fleur du tripetium.

Cette fleur, suivant Pline, était blanche le matin, pourpre à midi, et bleue le soir. L aster auquel on donne aujourd'hui ce nom, n'offre aucune de ces variations, il est toujours d'un bleu lilas.

Tous ces oiseaux, continue l'auteur, avaient au dessous de l'aile gauche une marque comme de deux diamètres coupant en deux uu cercle ou d'une ligne perpendiculaire tombant sur une ligne droite.

LES KEVENUS DE L'ÉGLISE UOMAINE. 209

Une croix grecque, à quatre rayons égaux.

La forme de cet ornement était a peu près la môme pour tous, mais non la couleur ; les uns l'aviiient blanche, d'autres verte, d'autres rouge, d'antres \i blette, d'autres bleue.— Comment nommez-vous ces oiseaux? dit Panurge.

— Des métils.

On reconnaît sous ces désignations transparentes les chevaleries militaires de Malte, de St-Lazare, de St-Jacques, de St-Antoine, dont les membres demi-religieux, demi-soldats, portaient les armes, et ne pouvaient se marier.

L'Editue poursuit: Nous les appelons Gourmandeurs [commandeurs], et ils ont un grand nombre de riches gourmanderies [commanderies] en votre inonde. — Faites-les un peu chanter, je vous prie.

— Ceux-là ne chantent pas , dit l'Editue, mais en revanche ils mangent double. — Où sont leurs femelles? — Ils n'en ont pas. Ils sont venus voir s'ils ne trouveraient pas parmi vous quelques-uns de leurs confrères qui vivent, disent-ils , dans votre monde et ne fraient pas avec eux. Les uns portent aux jambes des lanières précieuses, et au pied une devise qui honnit quiconque mal y pensera, [l'ordre de la Jarretière]. D'autres portent devant eux l'effigie d'un calomniateur [St- Michel terrassant le diable], d'autres enfin une peau de bélier [la toison d'or]. — Us n'en trouveront pas parmi nous, dit Panurge.

— Maintenant allons boire, reprit l'E-litue.

Pendant qu'on était à table, Jean dit à l'Editue : Vous n'avez dans cette lie que des cages et des oiseaux. Us ne labourent ni ne cultivent la terre ; toute ii 14

leur occupation est de gaudir , gazouiller et chanter ; de quel pays vous vient cette abondance de friands morceaux ? — De tout l'autre monde , répondit l'Editue , excepté de quelques contrées des régions aquilonaires, qui depuis quelques années se sont brouillées avec nous. Mais de quel pays êtesvous ? — De Touraine. — Alors vous devez en savoir quelque chose ; on nous a dit que le duc de Touraine n'a pas même de quoi manger du lard à cause des excessives largesses que ses prédécesseurs ont faites à nos oiseaux afin de les fournir de faisans, perdreaux, gelinottes, poules d'Inde, gras chapons de Loudunois, venaison et gibier de toute sorte. Buvons ; n'ayez peur que vin et vivres nous faillent ;

Quand le ciel seroit d'airain et la terre de fer, encore vivres ne nous faudroient, feust-ce par sept, voire huit ans, plus longtemps que ne dura la famine en Egypte. Beuvons ensemble par bon accord de charité.

— Diable ! s'écria Panurge, vous avez tant d'aise en ce monde ? — En l'autre, nous en aurons bien davantage. Les champs Elysiens ne nous manqueront pour le moins.

— C'a esté esprit moult divin et parfait à vos premiers Siticines d'avoir inventé le moyen par lequel vous avez ce que tous humains appetent naturellement et qui à peu d'entre eux ou proprement à nul n'est octroyé : Le paradis en cette vie et dans l'autre. Pleust au ciel qu'il m'en advint autant !

G'est Rabelais qui prononce cette dernière phrase.

L'Editue mène les voyageurs dans une chambre où l'on apporte du vin et des liqueurs- Puis ils vont se coucher et dormir ; mais à minuit l'Editue les réveille : C'est le moment où certains de nos oiseaux se lèvent pour chanter , levons - nous pour

l'ane et le cheval. 211

boire. Il ne faut pas perdre de temps , sans quoi l'on n'aura jamais fini de consommer les provisions de l'île Sonnante.

Ils burent, puis ils retournèrent dormir ; mais au point du jour, l'Editue les réveilla pour manger ces bonnes soupes de prime dont Rabelais nous entretient souvent , et depuis ce moment , dit l'auteur, nous ne finies qu'un repas et ne savions si c'était dîner, souper, goûter ou regoubillonner [réveillonner]. «Seulement par forme d'esbat nousfismes quelques tours par l'île pour voir et ouir le joyeux chant de ces benoîts oiseaux.»

Ces habitudes monacales se conservaient encore au XVIIe siècle, au moins chez quelques individus, si l'on en croit Boileau :

C'est là que le prélat, muni d'un déjeuner, Dormant d'un léger somme, attendait le dîner, etc.

Cette vie de bombance arrange fort Panurge. Il lui manque quelque chose cependant.

Au soir Panurge dist à Editue — nous abrégeons son récit : — Seigneur , ne yous desplaise si je vous raconte une histoire joyeuse , laquelle advint au pays de Chastelleraudois depuis vingt et trois lunes. Le pallefrenier d'un gentilhomme au mois d'avril pourmenoit à un matin ses grands chevaux parmy les guerests : là rencontra une gaye bergère , laquelle

A l'ombre d'un buissonnet

Ses brebiettes gardoit, ensemble un asne. et quelques chèvres. Devisant avec elle luy persuada monter derrière luy en crouppe , visiter son escurie et là faire un tronçon de bonne chère à la rustique. Durant leurs propos et demeure, le cheval s'adressa à l'asne et luy dist en l'oreille (car les bestes parlèrent toute icelle année en divers lieux) : Pauvre et chetif baudet, j'ay de toy pitié et ir 14»

compassion. Tu travailles journellement beaucoup, je l'apperçoy à l'usure de ton bas-cul : c'est bien fait, puisque Dieu t'a créé pour le service des humains. Tu es baudet de bien. Mais n'estre autrement torchonné , estrillé , phaleré , et alimenté que je te voy , cela me semble un peu tyrannique , et bors les metes [bornesl de raison. Tu es tout bérissonné, tout hallebrené, tout lanterné, et ne manges icy que joncs, espines, et durs chardons. C'est pourquoy je te semonds, baudet, ton petit pas avec moy venir , et voir comment nous autres , que nature a produits pour la guerre, sommes traités et nourris. Ce ne sera sans toy ressentir de mon ordinaire. — Vrayement, respondit l'asne , j'iray bien volontiers , monsieur le cheval. Je vous obeiray volontiers et de loing vous suivray de peur des coups (j'en ay la peau toute contrepointée), puisque vous plaist me faire tant de bien et d'honneur

Arrivé qu'il fift, on le mena à Pestable près du grand cheval, fut frotté, torchonné, estrillé, litière fraiche jusqu'au ventre, plein râtelier de foin, pleine mangeoire d'avoine, laquelle, quand les garçons d'estable cribloient , il leur chauvoit des oreilles , leur signifiant qu'il ne la mangeroit que trop sans cribler, et que tant d'honneur ne luy appartenoit.

Quand ils eurent bien repeu, le cheval interrogeoit l'asne, disant : Et puis , pauvre baudet , comment t'en va ? Que te semble de ce traictement? Encores n'y voulois-tu pas vecir. Qu'en dis-tu ? — Par la figue, respondit l'asne, laquelle un de nos ancestres mangeant, mourut Philemon à force de rire, voicy basme, monsieur le roussin. Mais quoy, ce n'est que demie chère.

« Vous n'êtes pas toujours seuls , messieurs les chevaux. Vous avez aussi des cavales pour vous tenir compagnie ? — Des cavales ! Parle bas, baudet , si le palefrenier t'entendait , il te pelauderait si fort que tu n'aurais plus envie de parler de cavales ni d'ânesses. — Par l'aube du bât que je porte ! dit l'âne , je te renonce et dis fi de ta litière , fi de ton foin , fi de ton avoine ! Vivent les chardons des champs ! Là du moins nous avons des ânesses pour nous tenir compagnie. >

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