‹ Rabelais et son uvreChapitre 72 sur 187 · LE PAPEGAUT · texte numérisé non relu

LE PAPEGAUT

On reconnaît ici, mais avec une autre moralité, la fable de Phèdre et de La Fontaine : Le loup et le chien:

Là-dessus, maître loup s'enfuit et court encor.

Panurge se tut après avoir achevé son apologue : — Conclus, lui dit Pantagruel. — J'ai compris, lui dit l'Editue , mais ici les chevaux vivent seuls et loin des cavales, et les cavales vivent seules loin des chevaux. — Il y a pourtant là, dit Panurge, une abbégesse au blanc plumage , avec laquelle il m'aurait été agréable de causer un peu; n'en parlons plus.

On banqueta le troisième jour comme les deux précédents. Pantagruel demandait toujours si l'on ne verrait pas le papegaut. L'Editue répondit qu'il ne se laissait pas aisément voir. — Comment , dit Pantagruel, est-ce qu'il a l'armet de Pluton en tête ou l'anneau de Gygès aux griffes pour se rendre invisible ? — Non, mais il est par nature d'un accès un peu difficile . . Enfin j'essaierai. — Un quart d'heure après, il vint nous chercher et nous mena en tapinois et en silence droit à la cage, dans laquelle le papegaut était accroupi, accompagné de deux petits cardingaux et de six gros et gras évesgaux. Panurge considéra curieusement sa forme, ses gestes , son maintien , puis il s'écria : Maudite soit la bête, elle a l'air d'une huppe. »

Cette exclamation pourrait bien avoir été ajoutée par le protestant qui a revu et arrangé le manuscrit de Rabelais. Le curé de Meudon a dû placer ici une exclamation moins brutale.

— « Parlez bas de par Dieu ! lui dit l'Editue, il a des oreilles. — La huppe en a aussi. — Si une fois il vous entend blasphemans, vous êtes perdus, bonnes gens- Il sortira de lui fouldre, tonnerre, éclairs, diables et tempêtes, par lesquels en un moment serez abismés cent pieds sous terre. » Panurge restait en contemplation véhémente du papegaut et de sa compagnie, quand il aperçut au-dessous de sa cage une chevêche ou chouette. Ii la fit remarquer à l'Editue. «Nous sommes pris. On n'embusque ainsi les chouettes que pour prendre les petits oiseaux.»

— Parlez bas, dit l'Editue, ce n'est pas une chevêche, il est mâle, c'est un officier d'église, un noble chévecier , silence ! — Pantagruel avait envie d'entendre chanter le papegaut. — Il ne chante et ne mange qu'à ses heures , dit l'Editue. — Non faisje, dit Panurge, toutes heures sont miennes. Allons donc boire d'autant. — Vous parlez bien à cette heure , dit l'Editue , tant que vous parlerez aiosi vous ne serez jamais hérétique.

Il y a dans cette observation du sacristain l'explication de bien des escapades de Rabelais. Il a parlé abondamment, surabondamment de boire et de manger, afin qu'on ne remarquât pas qu'il était hérétique.

En retournant boire , dit l'auteur , nous aperçûmes un vieil évêgaut à tête verte accompagné de son soufflegan(suffragant)et de trois onocrotales oiseaux, ou protonotaires, qui ronflait sous le feuillage. Près de lui était une jolie abbégesse qui chantait joyeusement et mélodieusement. Panurge s'indigna de voir l'évêgaut ronfler plutôt que d'écouter la jolie abbégesse. Pour l'éveiller et le faire chanter , il

l'île des causes finales. 215

sonna, niais l'évêgaut continua de dormir, la sonnerie n'était pas pour lui. Il était de ceux dont Boileau a dit:

Sans sortir de leur lits plus doux que leurs hermines, Ces pieux fainéants faisoient chanter matines ; Veilloient à bien dîner et laissoient en leur lieu A des chantres gagés le soin de louer Dieu.

Panurge voulut l'éveiller en lui jetant une pierre, mais l'Editue s'écria :

Homme de bien, frappe, féris, tue, et meurtris tous roys et princes du monde, en trahison, par venin, ou autrement quand tu voudras, déniches des cieulx les anges, de tout auras pardon du Papegaut : à ces sacrés oiseaux ne toucbe, d'autant qu'aimes la vie, le profit, le bien, tant de toy que de tes parents, et amis vifs et trespassés : encores ceux qui d'eux après naistroient en sentiroient infortune.

— Mieux donc vault, dist Panu'-ge, boire d'autant et banqueter.--Il dit bien, monsieur Antitus, dist frère Jean: cy voyans ces diables d'oiseaux, ne faisons que blasphémer : vuidans vos bouteilles et potz, ne faisons que Dieu louer. Allons donc boire d'autant.

La sortie de l'Editue contre le danger d'offenser les gens d'église a été souvent citée et commentée, par Voltaire entre autres.

Il est évident du reste que tout ce chapitre a été retouché par un protestant. On y sent, contre le pape personnellement, une colère que Rabelais n'avait aucune raison d'éprouver. Sa raillerie sur ce point a ordinairement des allures plus bénignes et plus polies.

Après l'île Sonnante , nos vovageurs arrivent à l'île des Ferrements.

Cette île est déserte , nous dit l'auteur , et de nul habitée. Elle est curieuse cependant. Les arbres, au

lieu de fruits portent des outils : pioches, serfouettes, faux, faucilles, bêches, truelles, cognées, serpes, scies, doloires, ciseaux, tenailles, virolets et vilebrequins ; d'autres portent des armes blanches : dagues, poignards, poinçons, épées, cimeterres, estocs et couteaux.

Quand on veut en avoir, on secoue l'arbre, avec précaution toutefois pour qu'il vous ne tombe rien sur la tête ; ces outils, ces armes entrent dans des fourreaux, ou s'adaptent à des manches qui poussent juste au-dessous. Les arbrisseaux, les herbes qui croissent sous les grands arbres savent très bien ce qu'il est nécessaire de produire, et quels fourreaux, quels manches doivent se préparer en bas pour s'adapter aux fruits qui tomberont d'en haut. C'est une harmonie, non préétablie, mais qui résulte de la nature des choses, de sorte que, bien que les forces productives ne soient contraintes en rien dans le détail, rien cependant n'est livré au hasard, et chaque être se dirige vers sa fin.

L'adaptation se fait généralement à merveille et les deux moitiés forment ordinairement un tout harmonieux et parfait. Il y a quelques exceptions pourtant, par suite de la liberté laissée aux êtres. L'arbre en grandissant est soumis à diverses influences, la plante qui croît au dessous est également exposée à des dérangements, par l'action de l'air, de la terre, des animaux qui passent, des végétaux qui naissent dans son voisinage, si bien que le fruit ne se trouve pas toujours en rapport complet avec le fruit placé au dessus ou au dessous. Il arrive, par exemple, nous dit l'auteur, qu'une demi-pique, en croissant, rencontre un balai. C'est une combinaison inattendue, mais

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