LES CAUSES FINALES
non inutile, on en ramonera la cheminée ; une pertuisane rencontre-t-elle des cisailles ? il en résultera un sécateur à l'usage des jardiniers ; une hallebarde en croissant rencontre un fer de faux ? il en résulte une faux double, superbement emmanchée, et ainsi du reste.
La fiction est bizarre, il faut en convenir, et elle a fort dérouté les commentateurs ; beaucoup la déclarent plate et inintelligible, quelques-uns se contentent d'y trouver une obscénité laborieusement préparée ; la plupart y voient une allégorie sur le mariage, et la place de l'île des Ferrements après la protestation contre le célibat forcé — la fable de l'âne et du roussin — est de nature à justifier cette supposition. Les hommes et les femmes sont faits pour se rapprocher, et c'est aller contre le vœu de la nature que de les séparer. Tous les mariages ne sont pas bien assortis cependant, tous ne sont pas heureux, mais la nature, toujours vivace , tire parti de tous, bons ou mauvais , et s'en sert pour conserver le monde.
L'explication est plausible, mais elle nous semble insuffisante. L'idée de Rabelais est plus générale et plus haute ; il nous la formulera plus tard en termes philosophiques: «Toute chose va à sa fia.» Tous les êtres, qu'ils en aient ou non la conscience, sont poussés vers un but déterminé. Il n'y a pas de hasard. C'est au fond la théorie qui sera développée dans les Etudes de la nature par B. de St- Pierre, la théorie des harmonies entre les différents êtres, la théorie des causes finales. Mais Rabelais y met une res-
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triction qui lui ôte son caractère absolu et fatal. Toute loi générale qui se trouve en présence d'une autre loi générale, est modifiée par elle; il en résulte un compromis. La plante croît verticalement, mais si la lumière lui arrive d'un côté, elle se penche de ce côté pour s'en mieux imprégner; un animal est estropié par accident et continue de vivre ; il peut transmettre tout ou partie de son infirmité à sa postérité, de là des monstruosités. La nature cependant sait tirer parti de tout: les cisailles et la pique deviennent un sécateur, la plante trop gorgée de sucs nourriciers, donne des fleurs doubles et stériles ; la pluie, qui fait pousser le blé, mouille le passant, mais force le passant à développer son intelligence pour résister au fléau qui le frappe, etc.
En somme, le monde est régi par des forces, par des lois absolues, mais ces lois, dans leurs applications, laissent une large part de liberté et de responsabilité aux individus. Cette idée bien comprise aurait épargné beaucoup d'erreurs, aux théoriciens de l'histoire entr 'autres. La loi de l'humanité est le progrès, l'humanité marche vers ce but avec persévérance, mais elle a le choix entre une multitude de chemins , et il faut convenir que, dans le passé, elle a souvent laissé de côté le sentier qui l'aurait menée droit au but pour s'égarer dans des chemins de traverse. Cela ne l'empêchera pas d'arriver, mais que de souffrances et de retards elle se serait épargnés, si, à certain moment de son existence, elle avait fait un meilleur choix !
Ces fruits qui en tombant s'ajustent de manière à
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former des armes ou des outils ont probablement inspiré à Cyrano de Bergerac Tun des épisodes les plus bizarres de son Voyage dans le Soleil. Nous citons en abrégeant :
. . A mon réveil je me trouvay sous un arbre . . Son tronc estoit d'or massif, ses rameaux d'argent, et ses feuilles d'émeraudes qui. dessus l'éclatante verdeur de leur précieuse superficie, representoient comme dans un miroir les images du fruit qui pendoit à Pentour ... Je restai interdit à la veue de ce riche spectacle . . Mais comme j'occupais toute ma pensée à contempler, entre les autres fruits, une pomme de grenade extraordinairement belle . . j'apperçus remuer cette petite couronne qui luy tient lieu de teste , laquelle s'alougea autant qu'il le fâloit pour former un col. Je vis ensuite bouilloner au dessus je ne sçay quoi de blanc, qui a force de s'épaissir, de croistre, d'avancer et de reculer la matière en certains endroits, parut enfin le visage d'un petit buste de chair. Ce petit buste se terminoit en rond vers la ceinture , c'est-àdire qu'il gardoit encore en bas sa figure de pomme. Il retendit pourtant peu à peu et sa queue s'estant convertie en deux jambes, chacune de ses jambes se partagea en cinq orteils. Humanisée que fut la grenade, elle se détacha de sa tige et, d'une légère culbute, tomba justement à mes pieds. Certes je l'avoue, quand j'apperçus marcher fièrement devant moi cette pomme raisonnable, ce petit bout de nain pas plus grand que le poulce, et cependant as-ez fort pour se créer lui-même, je demeuray saisi de vénération : Animal humain , me dit-il. après t'avoir longtemps considéré du haut de la branche où je pendois, j'ay cru lire dans ton visnge que tu n'estois pas originaire de ce monde, et c'est à cause de cela que je suis descendu pour en estre éclaircy au vray ....
Le voyageur lui dit qui il est et l'interroge à son tour:
«Quoy, un grand arbre tout de pur or, dont les feuilles sont d'émeraudes, les fleurs de diamants, les boutons de perles, et, parmy tout cela, des fruits qui se fout hommes en un clin d'œil ? Pour moi, j'avoue que la compréhension d'un tel miracle surpasse ma capacité... — Vous ne trouverez pas mauvais,
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me dist-il, estant le roy do tout le peuple qui compose cet arbre, que je l'appelle pour me suivre...» Je ne sçay si, bandant les ressorts intérieurs de sa volonté, il excita hors de soy quelque mouvement qui fit arriver ce que vous allez entendre ; mais tant y a, qu'aussitôt après, tous les fruits, toutes les fleurs, tout- s les feuilles, toutes les branches, enfin tout l'arbre tomba par pièces en petits hommes, voyans, sentans, marchans, lesquels comme pour célébrer le jour de leur naissance au moment de leur naissance même, se mirent à danser à l'en tour de mny [Le roy] donna la main à tout son
petit peuple et se mit à danser avec eux d'une sorte de mouvement que je ne sçaurois représenter.... Mois écoutez ce que je ne vous oblige pas à croire . . .
A mesure que la danse se serra, les danseurs se brouillèrent d'un trépignement beaucoup plus prompt et plus imperceptible ; il sembloit que le dessein du balet fût de représenter un énorme géant, car à force do s'approcher et de redoubler de vitesse, ils se meslèrent de si près, que je ne discernay plus qu'un grand colosse à jour et quasi transparent ; mes yeux toutefois les virent entrer l'un dans l'autre... Les parties s'approchèrent encore ; car cette masse humaine auparavant démesurée, se réduisit peu à peu à former un jeune homme de taille médiocre, dont tous les membres estoient proportionnez avec une symétrie où la perfection dans sa plus forte idée n'a jamais pu voler.... Mais ce que je trouvay de bien merveilleux, c'est que la liaison de toutes les parties qui achevèrent ce parfait microcosme, se fit eu un clin d'œiL Tels d'entre les plus agiles de nos petits danseurs s'élancèrent par une capriole à la hauteur et dans la posture essentielle à former une teste ; tels plus chauds et moins déliez, formèrent le cœur, et tels beaucoup plus pesans, ne fournirent que les os, la chair et l'embonpoint1.
Il serait inutile de chercher chez Cyrano ce que nous cherchons chez Rabelais: Cyrano n'a d'autre but que de nous surprendre et, de nous amuser. Cependant on pourrait rattacher à cette invention une explication scientifique. Les physiologistes modernes
1 Fragment â?Histoire comique conU rtant les Etats et empire du Soleil. Œuvres de Cyrano de Bergerac. Tome II, p. L63.