LE JEU ET EES FAUSSES RELIQUES
nous représentent l'homme comme composé d'un certain nombre d'organes ayant chacun leur vie et leur développement spécial , et Munissant pour • former l'ensemble de l'organisation humaine. Cyrano de Bergerac, beaucoup plus instruit dans les sciences que les écrivains ne l'étaient de son temps, aurait- il entrevu cette théorie, et l'aurait-il indiquée de la façon fantastique que nous venons de voir V II n'y a à cela rien d'impossible- Toutes les théories scientifiques ont passé par un état d'élaboration semblable. Un premier venu en a l'aperception , les chercheurs la recueillent et la méditent; les faits se groupent alentour ; un beau jour un savant la formule avec autorité, et elle est reconnue loi de la nature — jusqu'à explication plus complète encore.
Quant à Rabelais, qui n'a rien à réclamer dans cette théorie de la vie spéciale des organes, il est évident pour nous qu'il a voulu symboliser dans cette invention — peu piquante s'il n'y avait pas d'idée cachée sous la forme, la loi qui fait grandir les êtres dans un but et suivant un plan déterminés d'avance, comme il nous le dira plus tard, d'après Sénèque: Voleutem fata ducunt, uoleutem trahunt.
L'île des Ferrements est le domaine de la loi, celle de Cassade est le domaine du hasard, l'île du jeu. Aussi voyez comme tout y prospère ! La terre de cette île est si maigre que les os, c'est-à-dire les rochers, lui percent la peau. Autour de ces rochers carrés ou cubiques — les clés — il a été fuit plus de bris, de naufrages, de pertes de vie et de biens, qu'autour de tous les gouffres et rochers du monde.
222 LIVRE V. — VOYAGE A l'oI.'ACLF. DB LA DIVÏ EOUTKILLK.
Que Fîle où Ton spécule sur le hasard soit placée à côté de celle où l'on montre les forces de la nature fonctionnant avec une complète régularité, c'est un rapprochement tout naturel. Nous comprenons moins comment l'île des jeux de hasard est aussi celle d'un commerce d'antiquités plus ou moins suspectes. Nos voyageurs furent, on le comprend, curieux de connaître ces merveilles qu'on leur vantait. A force de prières et d'argent, ils obtinrent de voir un flacon du saint Gréai, sang de Jésus transmis de génération en génération de chevaliers ; après des cérémonies sans fin, on leur montra «le visage d*un lapin rôti». On leur fait voir aussi Bonne Mine, femme de Mauvais Jeu, les coques des deux œufs de Léda. d'où sortirent Castor et Pollux, frères d'Hélène la belle, eton leur en céda un morceau pour du pain. Ils achetèrent aussi une grande quantité de chapeaux de cassade — probablement des chapeaux de cardinaux — mais ils n'espéraient pas en tirer beaucoup de profit, et ils prévoyaient que les acquéreurs en tireraient moins d'avantages encore.
Cette dernière remarque sur les chapeaux de cardinaux doit être une addition du réviseur calviniste.
Mais nous ne saisissons pas bien, nous le répétons, le lien qui peut exister entre les jeux de hasard et les fausses antiquités. Il a dû y avoir ici une lacune dans le manuscrit de Rabelais. — A moins qu'il n'ait songé à comparer les déceptions de ceux qui comptent sur le hasard du jeu pour refaire leur fortune et les déceptions des acquéreurs de fausses antiquités ou de fausses reliques ?
l'île des chats fourrés. 223
Après quelques jours d'une navigation assez dangereuse, Pantagruel et ses amis passent Condamnation.
Est-il nécessaire de faire remarquer qu'il y a ici un jeu de mots analogue à d'autres que nous avons vus et que nous verrons? Les voyageurs ont déjà passé Procuration, ils passeront Outre quelques pages plus loin L'île de Procuration, c'est l'île des Procureurs et de la chicane ; Condamnation, c'est l'île de la justice criminelle. Rabelais s'en est déjà pris plusieurs fois à l'administration de la justice. Il a critiqué les procès interminables dans le jugement des deux seigneurs, la paresse des juges dans l'histoire de Bridoye , il s'est moqué des agents inférieurs de la justice à propos de l'île des Chicanous; il va s'attaquer à la justice criminelle. Tant qu'il ne s'agissait que d'argent, il a plaisanté ; cette fois il s'agit de la vie des hommes, il ne se contente plus de railler, il stygmatise.
Les commentateurs, suivant leur habitude de rapetisser les choses, ont cherché à déterminer si Rabelais avait en vue ici l'inquisition, la grand chambre du parlement ou bien la chambre ardente établie pour s'occuper spécialement des cas d'hérésie. C'est évidemment tout cela à la fois ; l'auteur ne précise pas ; ce qu'il a en vue, c'est la justice criminelle en général.
Les juges qui l'administrent sont appelés Chats fourrés ; expression heureuse qui peint à la fois la ruse, l'avidité des personnages et leur costume, puisqu'ils ont des robes fourrées d'hermine-
Pantagruel refuse de descendre dans leur île, mais
ses compagnons s'y engagent ; à peine ont-ils passé le guichet qu'on vient les arrêter sous prétexte qu'un de leurs gens a voulu vendre dans l'île un des chapeaux achetés dans l'île de Cassade. Comme ils vont entrer dans le palais, un gueux à qui ils avaient fait une petite aumône, les arrête à la porte, et les met en garde contre les dangers qu'ils auront à courir. C'est un gueux un peu lettré, et à la violence de ses paroles, on voit qu'il a dû passer lui-même par les mains des Chats fourrés. Nous abrégeons un peu ce discours peu rassurant.
Considérez bien le minois de ces hommes, leur dit-il. Si vous vivez encore six olympiades ou l'âge de deux chiens, vous les verrez seigneurs de toute l'Europe et possesseurs pacifiques de tout le bien et domaine qui s'y trouve. Les alchimistes ne sont parvenus à extraire que la cinquième essence, la quinte essence des choses, ceux-ci ont trouvé là shle essence, moyennant laquelle ils grippent tout, dévorent tout, salissent tout. Ils pendent, brûlent, écurtèl'Mif, décapitent, tuent, emprisonnent, ruinent et minent tout, sans choix de bien et de mal. Le Vice est appelé Vertu par eux , la Méchanceté s'appelle pour eux Bonté ; la Trahison a nom Féaulté, le Larcin, Libéralité. Pillerie est leur devise, et par eux faite est trouvée bonne de tous humains, les hérétiques exceptés, et ils font tout cela avec une souveraine et irréfragable autorité.... Si jamais pe.-tes au monde, famines, guerres, cataclysmes, conflagrations ou autres malheurs surviennent, ne les attribuez ni aux conjonctions des planètes, aux abus de la cour romaine , aux tyrannies des rois et princes terriens, à l'imposture des cafards, hérétiques, faux prophètes, à la malignité des usuriers, faux monnayeurs, ni à l'ignorance ou impiudence des médecins, chirurgiens et apothicaires, ni à la perversité des femmes adultères, empoisonneuses , infanticides ; attribuez-les h la méchanceté des Chats fourrés. Elle n'est pas connue, pas plus que la cabale des juifs, c'est pour cela qu'elle n'est pas détestée,
GRIPPEMINAUD LE GRAND JTGE. 225
corrigée et punie, comme elle devrait. Mais si elle est quelque jour mise en évidence , et manifestée au peuple, il n'y aura pas d'orateur assez éloquent, de loi assez rigoureuse , de magistrat assez puissant pour les préserver d'être brûlés tous vifs dans leur raboulière.
En entendant cette sortie véhémente et passionnée, la plus véhémente que nous ayons rencontrée depuis le commencement de l'ouvrage, et que pour cette raison, nous soupçonnons n'être pas de Rabelais — Panurge est pris de peur, et cette fois ii a raison; il veut rebrousser chemin; impossible: la porte a été fermée sur eux. Comme pour l'Averne de Virgile, entrer dans le domaine des Chats Fourrés est facile, la difficulté est d'en sortir. On ne s'en va de. là qu'avec «un bulletin et décharge». Pour obtenir ce bulletin, il faut comparaître devant Grippeminaud lui-même.
La Fontaine nous a tracé un portrait de Grippeminaud :
C'étoit un chat vivant comme un dévot ermite,
Un chat faisant la chatemite, Un saint homme de chat, bien fourré, gros et gras.... Grippeminaud leur dit ; mes enfants, approchez, Approchez ; je suis sourd, les ans en sont la cause. L'un et l'autre approcha, ne craignant nulle chose. Aussitôt qu'à portée il vit les contestants,
Grippeminaud, le bon apôtre, Jetant des deux côtés la griffe en même temps, Mit les plaideurs d'accord, en croquant l'un et l'autre.
Ce Grippeminaud n'est pas celui de Rabelais. Celui-ci a la figure humaine et il n'a rien des allures patelines du chat de La Fontaine. Il est franchement méchant. Il avait, suivant Rabelais, les mains pleines de sang, des griffes de harpie, un museau en bec de n 15
corbin, les dents d'un sanglier de quatre ans, les yeux flamboyants comme une gueule d'enfer ; il était tout couvert de mortiers , entrelacé de pillons , si bien qu'on ne voyait que les griffes.
[On sait que la coiffure de certains juges s'appelait un mortier ; Rabelais y ajoute des pilons pour indiquer qu'on y pilait les récalcitrants, hommes et opinions, mais il écrit ce mot: pillons, autre malice.]
Son siège et celui de ses assesseurs, les chats de garenne [pilleurs de garenne] , était un long râtelier tout neuf, au dessus duquel il y avait des mangeoires fort belles et fort amples. A l'endroit du siège principal, au lieu de l'image de la Justice, il y avait l'image d'une vieille femme, des besicles sur le nez, tenant en sa main droite un fourreau de faucille, une épée crochue [par opposition au glaive de la Justice, qui est droit], et dans sa main gauche une balance. Les bassins de la balance se composaient de deux gibecières [ou bourses] de velours, l'une pleine de billon et pendante, l'autre vide et élevée bien haut au dessus du trébuchet. — «Je pense, dit l'auteur, que c'étoit le portrait de la Justice Grippeminaudière,> car les plateaux des balances de la vraie Justice sont en parfait équilibre.
«Quand nous fûmes introduits , je ne sais quelle sorte de gens, tous vêtus de gibecières et de sacs, à grands lambeaux d'écritures, nous dirent de nous asseoir sur une sellette. Panurge leur dit : Gallefre tiers mes amis, je suis très bien debout ; votre sellette est trop basse pour quelqu'un qui a des chausses neuves et un court pourpoint. — Asseyez- vous là, et qu'on n'ait plus à vous le répéter. La terre s'ouvrira pour vous engloutir tout vifs si vous faillez à bien répondre.
l'énig-me de gkippkmin'AUD. 227
Qunnd ils furent assis, Grippeminaud, d'une voix furieuse et enrouée, leur dit : Or çà, or çà, or çà.
Cette sorte d'exclamation : Or çà, est ordinairement une simple liaison qui signifie « maintenant * , mais elle peut signifier : Apportez de l'or ici, — et c'est pour cette raison que nous la verrons revenir si souvent — trop souvent — dans les discours que l'auteur prête à Grippeminaud.
On sait que l'inquisition ne disait pas à ceux qui étaient amenés devant elle de quoi ils étaient accusés. Elle leur demandait pourquoi ils supposaient qu'on les avait arrêtés, et, par ce moyen, provoquait des aveux, qui étaient tournés contre eux. C'était une énigme qu'on proposait aux accusés, énigme terrible, car s'ils ne trouvaient rien à répondre, ou les maintenait en arrestation, on les attendait à un autre interrogatoire ; et, s'ils répondaient, ils pouvaient fournir des armes contre eux. Grippeminaud va procéder de la même façon; il va donner aussi une énigme à deviner à nos voyageurs. Quant au crime dont on les accuse, il n'en sera pas même question. Voici l'énigme proposée :
Une bien jeune et toute blondelette, Conceut ung fils etliopien sans père :
Puis l'enfanta sans douleur, la tendrette, Quoyqu'il sortist comme faict la vipère, L'ayant rongé, en m^ult grand vitupère, Tout l'ung des flancs, pour son impatience. Depuis passa monts et vaux en fiance, Par l'aer volant, en terre cheminant :
Tant qu'estonna l'aniy de Sapience Qui l'estimoit estre humain animant.
Cette énigme ne remplit pas toutes les conditions ii 15*
228 L1VBE V. — YOTAGE A i/ORACLE DE LA DIVE BOUTEILLE.
qu'on exige maintenant dans ces sortes de jeux d'esprit. L'énigme actuelle est une définition plus ou moins enveloppée, mais la chose devinée ne change pas. Dans les énigmes du XVIe siècle il n'en était pas ainsi. La chose devinée passait ordinairement par différentes phases, elle se développait. L'être auquel s'applique le mot de nos énigmes est à l'état de repos. Celui des énigmes du XVIe siècle était d'ordinaire à l'état de mouvement.
Voici l'explication proposée par Esmangart, auteur de cet étrange commentaire historique dont nous avons parlé :
La jeune blondelette qui conçoit un fils éthiopien sans père est la religion catholique, qui produisit seule, et d'abord à bonne intention, le noir tribunal de l'inquisition ; sans père, c'est-àdire sans la coopération et contre la volonté du« divin auteur de l'Evangile. Elle l'enfanta sans douleur comme la vipère [qui suivant une croyance alors et longtemps encore après répandue, était supposée enfanter par la bouche] mais elle eut bientôt déchiré le sein de sa mère. Ce tribunal a en effet, par ses cruautés, par ses abominables sacrifices humains, autant fait de mal à la religion chrétienne que la persécution lui a fait de bien. Ce monstre [l'inquisition] passa les monts et les vallées ; ce qui est vrai à la lettre, puisqu'il franchit les monts de l'Italie, les Apennins et les Alpes, pour de là se répandre en Espagne, en France, et presque dans toute la catholicité, où il causa tant de maux que le sage, qui le croyait un être humain, tandis que c'étoit un diable vomi de l'enfer sur la terre, en fut tout étonné.
Nous n'entendons nous approprier ni l'explication ni les idées d'Esmangart; il nous semble que Rabelais a voulu faire tout simplement ici une «fanfreluche antidotée » pour avoir le plaisir d'en mettre une explication telle quelle dans la bouche de ses personnages.
Après avoir prononcé son énigme, Grippeminaud
l'énigme de grippeminaud. 229
ajoute en s'adressant à Panurge : « Or çà, résousnous promptement ce que c'est, or çà. — Or de par Dieu, répond Panurge en singeant les répétitions de son juge, si j'avais un sphinx en ma maison, comme Verres un de vos précurseurs, je pourrais résoudre l'énigme, or de par Dieu. »
Panurge s'approprie ici une phrase de Cicéron, plaidant contre Verres le concussionnaire. — Je ne sais pas deviner les énigmes, disait l'avocat de Verres. — Vous avez pourtant un sphinx dans votre maison, répondit Cicéron. Il s'agissait d'un sphinx de bronze volé par l'accusé et donné au défenseur.
— Mais je n'y étais pas, continue Panurge, comme s'il répondait à une accusation articulée, et je suis innocent du fait.
— Or çà, dit Grippeminaud, puisque tu ne veux pas dire autre chose, je te montrerai, or çà, que mieux vaudrait tomber entre les pattes de Lucifer, or çà, et de tous les diables, or çà, qu'entre nos griffes, or çà. Tu nous allègues ton innocence comme une raison pour nous échapper ; sache que nos lois sont comme toiles d'araignées, les simples moucherons, les petits papillons y sont pris, tandis que les gros taons malfaisants les rompent et passent à travers, or çà. Nous ne cherchons pas les gros larrons et tyrans, ils sont de trop dure digestion, or çà, et nous en puniraient, or çà. Mais vous autres, gentils innocents, vous serez innocentés, or çà, et le grand diable vous chantera messe, or çà.
Innocentés dans cette phrase signifie fouettés. Au seizième siècle et même au dix-septième, quand on trouvait les jeunes filles au lit un peu tard le jour des saints Innocents, on avait le droit de les claquer.
Nombre de contes et d'épigrammes du XVe et du XVIe siècles font allusion à cet usage- Quant à la messe du diable, c'. st un interrogatoire sans merci. Si le diable chaînait U messe, il faudrait bien lui répondre.
Frère Jean, qui allait toujours au fait, s'impatiente fort du discours du juge Grippeminaud. — Hau, Monsieur le Diable enjuponné, lui dit-il, comment veuxtu qu'il répoule d'un cas qu'il ignore? La vérité ne suffit-elle pas? — Or çà, dit Grippeminaud, il n'était pas eocore arrivé de mon règne que quelqu'un prît la parole ici sans être interrogé. Qui nous a délié ce fol enragé? Quand ce sera ton tour de répondre, tu auras fort à faire; crois-tu être à l'académie platonicque et nou> prends-tu pour d'ocieux chasseurs de venté ? Nous avons bien autre chose à faire ici, or çà. Ici on répond catégoriquement de ce que l'on ignore On se confesse coupable de ce qu'on n'a jamais fait, or çà. On proteste savoir ce qu'on n'a jamais appris, or ça. On est obligé de prendre patience en enrageant, car nous plumons l'oie sans la faire crier. Tu parles sans procuration, je le vois bien. Puisse la fièvre quartaine t'épouser et ne te quitter jamais!
« Plumer Foie sans la faire crier », nous retrouvons ce propos dans la bouche de Mme Goezman lors du procès que Beaumarchais lui intenta pour lui faire rendre de l'argent donné à un juge afin d'obtenir de lui une faveur.
En entendant Grippeminaud, frère Jean murmurait de temps en temps: « Tu eu as menti*, mais pas assez haut pour être entendu. Il éleva la voix cependant après la dernière phrase. « Comment, tu veux marier les moines! lui cria-t-il, je te prends pour un hérétique. >