‹ Rabelais et son uvreChapitre 81 sur 187 · LE TKMOIGNAUK DES HOMMES · texte numérisé non relu

LE TKMOIGNAUK DES HOMMES

Que vous scmble-t-il estre ? - Fol.

Que voudriez-vous qu'il fust ? — Ars, etc.

Notez qu'on est à table et que le frère Esclot a pour but principal de ne pas perdre un coup de dent.

Cette scène a été imitée dans un ancien canevas italien de Bon Juan. La table est couverte de mets. Le valet de don Juan, Sganarelle, Leporello ou Arlequin, a grande envie d'y goûter ; il dit à son maître qu'il voudrait bieu souper parce qu'une femme l'attend, une très jolie veuve. Don Juan prend feu làdessus, il fait mettre Arlequin à table pour lui adresser plus commodément des questions. Mais Arlequin n'est guère disposé à une longue conversation. Il ne répond que par monosyllabes et finit par s'étouffer.

Don Juan. De quelle taille est cette jeune veuve ? Arlequin. Courte.

— Comment se nomme-t-elle ? - Anne.

— A-t-elle père et mère ? - Oui.

— Tu dis qu'elle t'aime ? - Fort.

— Combien a-t-elle d'aunées ? - Viugt.

— En quel endroit la verrons ?

Arlequin s'engoue. — Oh, vous parlez trop aussi. Que diable, on ne sait pas ce que l'on mange. L'endroit que vous me demandez me ferait perdre six bouc bées. 1

Il ne nous reste plus qu'une station avant d'arriver à l'oracle de la Dive Bouteille, c'est celle du pays de Satin. C'est un pays délicieux, où l'on voit au naturel toutes sortes de merveilles non naturelles, toutes sortes d'animaux qui n'ont jamais existé que dans les livres et les légendes: des licornes, des rémoras, capables d'arrêter un navire en mer, des hy-

1 Cailhava. De l'art de la comédie, 1786, 2 vol. in 8°, T. II, p. 197.

dres à sept têtes, le bélier à toison d'or de Jason, la peau de l'âne d'Apulée, plusieurs phénix, bien que la tradition prétende qu'il n'en existe jamais qu'un à la fois, etc., etc. Il est vrai que tout cela n'était pas vivant, mais en peioture. Le pays de Satin est le pays des menteries, des mensonges imprimés et des légendes trompeuses. C'est dans ce pays que demeure un personnage qui a joué un grand rôle dans le monde : le père de l'histoire, le narrateur du vrai et du faux: Ouy-Dire. Rabelais nous en trace un portrait piquant :

Cerchans donc par ledit pays si viandes aucunes trouverions, entendîmes un bruit strident et divers, comme si fussent femmes lavant la bu^e ou traquets de moulins de Bazacle lez Tolose ; sans plus séjourner, nous transportasmes au lieu où c'estoit, et vismes un petit vieillard bossu, contrefait et monstrutux, on le nommait Ouydire : il avoit la gueule fendue jusques aux oreilles, et dedans la gueule sept langues, et chaque langue fendue en sept parties ; quoy que ce fust, de toutes sept ensemblement pa^loit divers propos et langages divers : avoit aussi parmy la teste et le reste du corps autant d'oreilles comme jadis eut Argus d'yeux ; au roste estoit aveugle et paralytique des jambes. Autour de luy je vis nombre innumerable d'homnit s et de femmes escoutans et attentifs, et en recognus aucuns parmi !a trouppe faisans bon minois, d'entre lesquels un pour lors tenoit une mappemonde, et la leur exposoit sommairement par petits aphorismes, et y devenoient clercs et savans en peu d'heures, (tparloient de prou de choses prodigieuses elegantement et par bonne mémoire, pour la centième partie desquelles savoir ne suifiroit la vie de l'homme : des pyramides du Nil, de Babylone, des Troglodites, drs Uymantopodes, des Blemmyes, des Pigmées, des Canibales, des monts Hyperborées, des vEjdpanes, de tous les diables, et tout par Ouy-dire Là je vis, selon mon advis, Hérodote, Pline, Solin, Berose. Philostrate, Mêla, Strabo, et tant d'autres antiques, plus Albert le jacobin grand, Pierre Tesmoing, pape Pie second, Volateran, Paulo Jovio le vaillant homme, Jacques Cartier, Chaiton Armenian, Marc Paule Vénitien, Ludovic Romain,

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