‹ Rabelais et son uvreChapitre 86 sur 187 · LES EMBLÈMES · texte numérisé non relu

LES EMBLÈMES

Le gouverneur de la Bouteille vint au devant des voyageurs avec sa garde, composée de bouteillons. En les voyant conduits par la Lanterne, le lierre en tête, le thyrse en main et le pampre sous les pieds, il donna Tordre de les faire entrer.

La Lanterne les mena devant un grand escalier de marbre qu'il fallait descendre. Elle leur fit remarquer que les marches étaient disposées dans un ordre savant. Il y avait une marche et un repos, puis deux marches et un repos, trois marches et un repos ; quatre marches et un repos, en tout dix. Multipliez chacune de ces marches par dix, dit la Lanterne. — Nous aurons dix, vingt, trente et quarante, en tout cent, dit Pantagruel. — Ajoutez à ce nombre le premier cube formé en dehors de l'unité , c'est-à-dire huit. Quand nous aurons compté ce nombre de marches, nous serons à la porte du temple.

Ces chiffres sont tirées du Timée de Platon et du traité de Plut arque de la Création de Vâme. Nos lecteurs ne tiennent probablement pas beaucoup à ce que nous leur expliquions les raisons qui les ont fait choisir.

En descendant ce long escalier qui s'enfonçait sous terre sans autre clarté que celle de la Lanterne conductrice, Panurge fut repris de ses terreurs. — C'est tout au moins le trou de St Patrice en Irlande, disait -il, ou l'antre de Trophonius en Béotie.

Nous avons déjà parlé de ces deux portes de l'autre monde , l'une conduisant, disait-on, dans les Enfers helléniques, l'autre dans le Purgatoire et l'Enfer des chrétiens. Le trou de St- Patrice est fermé ou à peu près , l'antre de Trophonius n'a pas été

262 LIVRE V. — VOYAGE A i/ORACLE DE LA DIVE BOUTEILLE.

exploré depuis longtemps, que nous sachions du moins; mais on a retrouvé tout récemment le «mantéion», le couloir prophétique, du temple de Délos, sorte de passage gigantesque, creusé naturellement dans le roc , où les vents s'engouffrent avec des bruits étranges et effrayants1. Le palais souterrain où la Dive Bouteille rend ses oracles est d'un caractère plus aimable et ne nous réserve aucune surprise effrayante.

Arrivé à la 78e marche — c'est le chiffre sacramentel de l'auteur — Panurge n'y put tenir : «Dame mirifique , s'écria-t-il , retournons sur nos pas , je vous prie ; j'aime mieux ne jamais me marier. Ce doit être ici le Ténare par où l'on va en enfer. Il me semble entendre Cerbère; je n'ai en lui aucune dévotion ; retournons, je vous prie. Si c'est la fosse de Trophonius , les Lémures nous mangeront tout vifs, comme ils mangèrent le hallebardier Démétrius.>

Ce hallebardier , comme il l'appelle , périt en effet dans l'antre mystérieux, mais il ne fut pas mangé ; la peur fait extravaguer le pauvre Panurge.

Frère Jean lui fait honte de sa poltronnerie , et lui déclare qu'il le prend sous sa protection. — Je ne crains pas les diables, dit frère Jean ; je ne crains que leurs cornes. — Les cornes ! c'est aussi ce que craignait Panurge, qui échange avec Jean quelques plaisanteries sur ce sujet. Les deux amis font même tant de bruit que la Lanterne les prie de se taire. «■Favete Hnguis, leur dit-elle. C'est le moment de garder le silence par respect pour le lieu où nous sommes>.

1 Voir Fr. Delaunay, Moines et Sibylles dans V antiquité judeo-grecque, in 8°, 187-J.

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