SINCÉRITÉ DE RABELAIS
il croit aux peines éternelles de l'Enfer, à l'Eucharistie, à la Confession ; il se déclare catholique pratiquant, et ajoute que «.-i jamais on a imprimé sous son nom une page qui puisse scandaliser seulement le sacristain de sa paroisse, il est prêt à la déchirer, et qu'il veut vivre et mourir tranquille dans le sein de l'église catholique, apostolique et romaine.1 » Une gravure représente le patriarche de Ferney dans son lit recevant la communion des mains d'un prêtre.
Ces déclarations , ces actes de Voltaire étaient tout simplement une comédie , une comédie qui ne lui fait pas honneur, dont il eût pu se dispenser et contre laquelle protestent toute sa vie et l'ensemble de ses ouvrages. Mais si ceux-ci étaient moins nombreux et moins connus, si on ne lisait de lui que le recueil dont nous venons de copier quelques lignes, il serait permis de s'y tromper.
Rabelais est-il dans le même cas ? Les déclarations d'orthodoxie qu'on peut lire à certaines pages de son livre sont-elles une comédie comme celles que l'on trouve dans les écrits de Voltaire ? — Voltaire l'a soutenu et beaucoup l'ont répété après lui; mais Voltaire n'était pas impartial en cette circonstance, il eût été bien aise de s'abriter derrière un exemple. Quant à ceux qui ont répété ce jugement, ce sont, ou des lecteurs superficiels qui avaient mal lu, ou des lecteurs prévenus à qui leur imagination avait fait voir dans le livre ce qui n'y est pas. Rabelais
1 Voltaire chrétien, preuves tirées de ses ouvrages, in 18°. Paris, 1&20, p. GO.
débite beaucoup de polissonneries , surtout dans la première partie de son œuvre ; il met bien des folies dans la bouche de fi ùre Jean, et encore plus dans celle de Panurge, mais il ne nous trompe pas. Quand il nous fait un mensonge, quand il met en avant une opinion erronnée, il a toujours soin de l'exagérer au point que nous ne saurions être pris pour dupes; il cligne toujours de l'œil pour nous avertir que nous ne devons rien croire de ce qu'il nous dit. Quand ses personnages sérieux prennent la parole, Grandgousier, Gargantua, Pantagruel surtout, ou quand l'auteur parle pour son compte et que les choses lui semblent sérieuses, il est toujours d'une sincérité parfaite. Nous mettons au défi les plus sceptiques de nous prouver le contraire.
La grande différence qu'il y a entre les déclarations orthodoxes de Voltaire et les siennes, c'est que Voltaire les met en évidence, c'est qu'il les affiche afin qu'on les voie bien, tandis que Rabelais laisse échapper les siennes ; chez l'un, elles sont voulues, chez l'autre elles transpercent instinctivement, et elles apparaissent parce qu'elles sont une manifestation de la conviction intime de l'auteur.
Seulement Rabelais n'a formulé nulle part ses idées d'une façon systématique : la nature de son livre le dispensait de le faire. Il ne faut donc pas s'étonner s'il y a çà et là des obscurités et des lacunes.
Il est un point cependant sur lequel la conviction de Rabelais ne saurait être mise en doute — non plus que celle de Voltaire du reste — c'est la foi à l'exis-
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tence de Dieu. Ici les citations sont presque inutiles.
Dès qu'il est placé sous la direction de Ponocrates, Gargantua fait ses prières matin et soir. Le matin,
selon le propos et argument de [la] leçon, souventes fois s'adonnoit à révérer, adorer, prier et supplier le bon Dieu, duquel la lecture montroit la majesté et jugemens merveilleux. (I, 23.)
Le soir, avant de se coucher,
si prioient Dieu le créateur en l'adorant, et ratifiant leur foy envers luy et le glorifiant de sa bonté immense : et , luy rendans grâce de tout le temps passé, se recommandoient à sa divine clémence pour tout l'advenir.
Ailleurs Gargantua écrit à Pantagruel :
Cette vie est transitoire, mais la parole de Dieu demeure éternellement... Les grâces que Dieu t'a données, icelles ne reçois en vain. (II, 8.)
Dans leurs lettres, dans leurs instructions, Grandgousier et Gargantua — et rien ne les y oblige — parlent sans cesse de Dieu, du Dieu Servateur. Ils invoquent l'aide de Dieu pour qu'il fléchisse la colère de Picrochole (I, 32), pour qu'il protège Pantagruel dans son voyage (III, 48). Gargantua souhaite que la paix de l'Éternel soit avec luy (IV, 3). Le théologien Hippothadée (III, 30) parle de Dieu de la manière la plus correcte. Enfin toutes les fois que les yeux se détachent des récits satiriques, nous voyons, par tout l'ouvrage, l'idée de Dieu planant au milieu des choses, remplissant le monde de sa présence, et gouvernant tout par les lois de sa providence (V, 9, 48). Enfin nous retrouvons par deux fois dans le livre la plus belle définition de Dieu, celle
que Pascal s'est appropriée après Rabelais: «Dieu est une sphère dout le centre est partout et la circonférence nulle part (III, 13 et V, 48).»
Deux choses , dit la prêtresse en terminant ses instructions, sont nécessaires pour «parfaire le chemin de la cognoissance divine et chasse de sapience: guide de Dieu et compagnie d'homme.»
Rabelais a-t-il une foi aussi complète en l'immortalité de l'âme ? Ici le doute est permis, et Henri Martin est autorisé à prétendre que la foi de Rabelais sur ce sujet n'est pas aus^i évidente que sur le premier point. Les âmes, il faut en convenir, sont quelquefois traitées dans le livre d'une manière assez irrévérencieuse. On nous dit par exemple que «Tripet tomba par terre et en tombant rendit plus de quatre potées de soupes, et l'âme parmi les soupes (I, 35) » Ailleurs un buveur prétend, entre autres folies, que «l'âme n'habite jamais en lieu sec (I, 5).» Il est vrai qu'ici Rabelais avait évidemment en vue un passage de St Augustin, qui a dit : Anima cette, quia spiritus est, in sicco habitare non potest. Pantagruel pendant la tempête cite une opinion tout opposée qu'il attribue aux Pythagoriciens : «L'âme est feu et de substance ignée ; mourant donc l'homme en eau (élément contraire) , leur semble l'ame estre entièrement esteinctc. — Toutes fois le contraire est vérité,» ajoute Pantagruel (IV, 2-!). Panurge , en parlant du poète Raminagrobis , s'écrie deux fois (III, 21 et 22) que son «asne» s'en va à trente mille pannerées , à trente mille charretées de diables.» Rabelais à qui on reprocha cette équi-
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voque de asne pour asme, allégua une faute d'impression, que nous sommes assez disposés à croire volontaire. Ailleurs encore, il fait prendre un singulier chemin à Pâme quand elle s'échappe du corps.
Il est à remarquer cependant que dans tous ces cas il s'agit d'âmes viles, animœ viles; l'âme d'un ivrogne qui plaisante, celle du capitaine Tripet qui ne nous inspire aucune sympathie, l'âme de Raminagrobis, qui a refusé les consolations de l'église à ses derniers moments, etc.
Mais quand on parle de personnages respectés, le ton est tout autre. Raminagrobis, dont Panurge envoie l'asne ou l'asme à mille pannerées de diables — ne fait pas si bon marché de lui-même. Il se plaint des moines qui
le evocquaient du doux pensement onquel il acquiescent [se reposait] contemplant, voyant etja touchant et goustant la félicité que le bon Dieu a préparée à ses fidèles et esleuz en l'autre vie, et estât de immortalité (III, 21).
Plus loin Pantagruel , interrogé par frère Jean, dit:
Je croy que toutes âmes intellectives sont exemptes des ciseaux de Atropos Toutes sont immortelles, Anges, Demon3 et Humaines.
Les anciens Egyptiens, — si nous en croyons les savants qui ont lu les papyrus trouvés à côté des momies,1 faisaient deux catégories des âmes, celles des méchants et des ignorants, qui finissaient par être anéanties et celles des bons, des savants, qui
1 Voir, entre autres, François le normant. Manuel d'histoire ancienne de V Orient jusqu'aux giurres mëdiques, 3 vol. in 12, I.
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jouissaient seules de l'immortalité ; faut-il admettre la même croyance chez Rabelais ? Les âmes intellectives de la phrase que nous venons de citer, signifieraient-elles les âmjs intelligentes, à l'exclusion des autres ? Rabelais professe un tel amour de la science , un tel mépris de l'ignorance , que cette idée peut fort bien lui être venue, quoiqu'il ne l'ait pas nettement formulée. Mais il se peut bien aussi que les expressions peu respectueuses qu'il emploie pour désigner les âmes de ceux qu'il méprise, ne soient que des locutions de pure gaîté, des images comiques destinées simplement à faire rire le lecteur et dont il n'y a rien à conclure.
Ajoutons que, dans un Galien qui avait appartenu à Rabelais, on a trouvé cette annotation manuscrite à un passage où le savant médecin semble mettre en doute l'existence de l'âme : Hic Galenus se plunibeum ostendit. [Ici Galien s'est montré stupide.] Comme cette note était faite pour lui-même , on peut être sûr qu'elle exprimait son sentiment au moment où il l'écrivait.
En somme, nous ne voyons pas dans l'ouvrage considéré dans son ensemble, de raison suffisante pour supposer que Rabelais ne crût pas à l'immortalité de l'âme de tous les hommes. Quant aux âmes intelligentes, aux âmes des hommes instruits, sa foi en leur immortalité ne semble pas pouvoir être mise vu doute.
Mais était- il chrétien ou simplement déiste? Les déclarations chrétiennes ne sont pas rares dans son livre :
KAI'.KLAI.s ETAIT-IL CHRÉTIEN? 281
La paix du Christ notre Rédempteur soit avec toy (I, 4),
écrit Grandgousier à Gargantua. Celui-ci écrit la même chose à Pantagruel :
La paix et grâce de Notre Seigneur soient avec toy (II, 8).
Dans la même lettre, Gargantua montre la science et la sagesse passant des pères aux enfants,
jusques à l'heure du jugement final , quand Jesu-Christ aura rendu à Dieu le père son royaume pacifique , hors tout dangier et contamination de péché.
A Thélème, Gargantua fait une déclaration également chrétienne :
Heureux qui tendra au but , au blanc , que Dieu par son cher fils nous a préfix (I, 58).
Dans un autre endroit, Gargantua allègue à son fils le péché originel (II, 8), il parle du franc arbitre de l'homme et de la grâce en sincère catholique, — et non pas en luthérien, comme le prétend M. Eug. Noël.
Il serait facile de multiplier les citations. Contentons-nous de rappeler ce que Pantagruel ajoute, après avoir rapporté l'histoire de Thamnouz et de la mort du grand Pan :
Je interpreterois [ce récit] de celuy grand Servateur des fidèles qui fut en Judée ignominieusement occis par l'envie et iniquité des Pontifes, prebstres et moines de la loi Mosaïque, etc. (Voir p. 153 de ce volume).
Quand Pantagruel eut développé ce rapprochement, on vit une grosse larme couler sur sa joue au souvenir du s.upplice de Jésus. Cette larme est certainement sincère; la plupart des commentateurs en conviennent.
Voilà pour les témoignages positifs. Ajoutons qu'il
n'y a pas dans tout le livre un seul mot qui puisse faire supposer que Rabelais rejette le principe de la religion chrétienne.
Mais n'était-il pas hérétique ? Il l'était , si' l'on prend ce mot dans son acception plaisante. Dans le sens précis et technique du mot, il ne l'était pas.
Pour être hérétique, il faut errer sur le dogme. Or si Rabelais a attaqué certaines opinions de la cour romaine , il ne s'en est jamais pris à un seul des dogmes qu'elle enseigne.
Les dogmes sur lesquels les catholiques et les protestants sont divisés ont été formulés par Bossuet dans son Exposition de la foi catholique. 1 On peut les résumer en quelques mots :
L'église romaine n'adore que Dieu, mais elle révère la Vierge et les saints ; elle honore leurs statues, leurs reliques, leurs écrits, comme rappelant leurs vertus et leurs enseignements. Dieu remet les péchés gratuitement ; mais pour obtenir cette faveur, il est juste qu'on se soumette à une pénitence qui est un témoignage de repentir de la part du pécheur. Les hommes ne sont pas sauvés uniquement par la volonté de Dieu, il faut qu'ils se rendent dignes du salut par leurs œuvres. Jésus, les saints, peuvent nous appliquer une part de leurs mérites , de là les indulgences. L'Eglise romaine admet les sept sacrements et elle croit, en vertu de la tradition dont elle est dépositaire, avoir le droit de faire une règle de foi, au lieu de laisser la croyance au libre arbitre de chacun.
1 Œuvres de Bossuet, 4 vol. grand in 8°. Tome I.