PANTAGRUEL ET LA DIVINE COMÉDIE
riosité de sonder les mystères qui les entourent. Les avares et les prodigues ne sont pas trop mal figurés par les habitants de Papefiguière et de Papimanie. L'enfer des gourmands correspond au pays des gastrolâtres. Rabelais s'est contenté de figurer le cercle des débauchés par l'île de Chaneph, où il ne descend pas, et le cercle des scélérats par l'île de Ganabin ou des Voleurs. Les deux derniers cercles de l'enfer et les deux derniers chapitres du IVe livre ont donc encore Jine certaine analogie. Seulement l'infatigable poète florentin donne à sa pensée tout son développement, et Rabelais, fatigué, se borne à indiquer la sienne.
Il ne faut pas sans doute trop presser ces comparaisons ; il faudrait beaucoup de bonne volonté pour retrouver dans le cinquième livre de Pantagruel les degrés par où Dante et Virgile, Dante et Béatrice gravissent les degrés du Purgatoire et les sphères du Paradis. Cependant on retrouverait assez bien les esprits négligents de la vérité chez ces personnages de l'Ile Sonnante qui s'abrutissent dans leurs psalmodies ; l'Orgueil dans l'île de la Quinte, l'Avidité dans l'île des Chats fourrés, la Gourmandise dans l'île des Outres, et la Luxure parmi les Frères fredons. On n'aurait pas beaucoup plus de peine à retrouver plusieurs des détails du Paradis dans les initiations de l'île des Lanternes.
Nous n'insistons pas, bien entendu, sur ces rapprochements de détail , auxquels nous n'attachons qu'une médiocre importance. L'idée fondamentale des deux œuvres est la même. Le problème posé, c'est la recherche de la destinée de l'homme. Mais l'idéal des deux écrivains est différent. Dante se
préoccupe uniquement de la vie future et subordonne tout à cette idée. Rabelais, sans nier la vie future, comme nous l'avons vu, s'occupe surtout, s'occupe uniquement de la vie présente. L'un place son but dans le ciel, l'autre le place sur la terre, les détails ne sauraient être en analogie constante.
La forme aussi est essentiellement différente. Dante dogmatise; il se fait instruire tour à tour par Virgile et par Béatrice; il expose son idée à mesure qu'il déroule les tableaux qui en incarnent les différentes phases. Rabelais, au contraire, procède par la critique , par la critique pure : il fait passer devant nous des tableaux, qu'il rend ridicules ou odieux au profit de son idée ; mais cette idée , au lieu de la mettre en relief, comme Dante, il nous la laisse tout au plus apercevoir. Nulle part elle ne resplendit éclatante, il faut la deviner ; si elle est moins profonde que celle de Dante ; elle est plus large, mais elle n'est pas toujours évidente, et l'œuvre, dogmatique au fond, a si bien l'apparence d'une boutade purement satirique que la plupart des critiques s'y sont laissé tromper.
C'est une cause et une grave cause d'infériorité pour Rabelais. Son livre, qui contient en puissance tout le programme que la Renaissance a conçu sans pouvoir le réaliser ni même le formuler complètement , gagnerait singulièrement en grandeur si l'idéal conçu apparaissait dans toute sa vigueur. Les circonstances sont pour beaucoup dans cette obscurité où l'auteur l'a laissé. Dante, en écrivant son poème, était porté par son siècle. Il n'avait qu'à exposer ses idées pour que chacun y reconnût le reflet d'une pensée souvent inconsciente.