‹ Rabelais, la renaissance et la réformeChapitre 13 sur 38 · W IV · texte numérisé non relu

W IV

que les abus qu'il s'efforçait de corriger. Il avait été représenté par des moines indomptables , tels que Jacopone de Todi , par des poètes gibelins, tels que Dante, des prêtres lettrés, tels que Pétrarque, des prédicateurs populaires , tels que Jourdain de Rivalta, par un docteur mystique, Gerson, par une sainte, Catherine de Sienne, par un artiste, Michel-Ange Q), Savonarole, en face d'Alexandre VI, l'avait ranimé par son zèle d'apôtre, encouragé par 9ts visions, glorifié par son martyre. Toutes ces nobles âmes avaient lutté, prié et souffert pour la dignité et la pureté de l'Église. Elles ne demandaient qu'une chose, la réformation du clergé, le retour à l'antique discipline. Les plus téméraires parmi ces grands chrétiens expriment, il est vrai, parfois des idées dont ils ne semblent pas mesurer la gravité et qui seront les doctrines du schisme à venir. Dante maudit la donation de Constantin et la primauté politique du siège de Saint-Pierre; Jourdain de Rivalta exalte la foi au détriment des œuvres Q) ; Savonarole contemple dans ses rêves une croix noire dressée sur Rome, comme un signe de mort pour la papauté. Les fondateurs du protes-

(0 V. sa rude réponse à Jules II, le jour où il ouvrit la chapelle Sixtine.

p) Cantu, Histoire des Italiens, VI, p. 355.

tantisme eux«-mêmes, au début de la crise religieuse, parurent moins hostiles à la foi catholique. Nonseulement ils n'altéraient point encore le dogme, mais ils maintenaient l'unité de la famille chrétienne, et ne réclamaient que les réformes morales depuis longtemps attendues par les âmes pieuses. En 15 19, Luther écrivait à Léon X une lettre où il parlait avec vénération de l'Église romaine, Ecclesia romana, mater nostra. Il y déclarait l'Église supérieure à toute autorité sur la terre et dans le ciel ('). Ulrich de Hutten adressait à la même époque à l'archiduc Ferdinand d'Autriche son mémoire De Unitate Ecclesia conservanda. Dans la Triade Romainéy il disait : « Il n'est pas nécessaire d'enlever la tête de la chrétienté ; il faut seulement en détruire les vices ; cette tête se peut encore guérir, mais au prix d'une grande souffrance (f), » Cependant l'accord des deux groupes de l'opposition religieuse ne pouvait être de longue durée. Tandis que les docteurs du schisme, irrités par la vente des indulgences, préparaient la théorie de la grâce

Q) RoscoE) Léon X, Append., t. III, et notre ouvrage ; De r Italie, chap. Vï.

(^) Est enirn sanahile <\}put hoc, sed magna cnm doîore propter curandi accrhitatem. Ulriciii ab Huttes , Op. quce supers. Berol., 1822, t. ÏI, p. 46t.

ET LA RÉFORME. 8l

et de la justification par la foi, qui est le dogme essentiel du protestantisme , les politiques s'attachaient à rejeter le joug de la suprématie pontificale, et réveillaient en Germanie les passions brûlantes de la querelle des Investitures. « Salut, ô liberté, s'écrie Hutten au lendemain de la bulle fjc^/^r^^; gloire à toi, Luther, qu'ils ont excommunié ! Quod si DetiS pro nobis, qtiis contra nos (') ? »

Rabelais n'a pis mentionné une seule fois le nom de Luther ou celui de Mélanchthon, mais il cite à deux reprises maître Ortuinus, ce théologien de Cologne que les Obscuri viri de Hutten interrogent sur les cas douteux de leur conscience (f). Il fut donc au courant de l'histoire, des doctrines et de la littérature satirique de la Réforme allemande. Il vit naître la Réforme française parmi les hôtes lettrés de l'évêque de Maillezais. En 1533, Calvin avait déjà jeté les fondements de son Église, lorsque parurent les deux premiers livres du Gargantua et du Pantagruel. A ce moment, Rabelais, qui traversait la période la plus indépendante de sa vie, incline véritablement au protestantisme. Le bûcher de Berquin était à peine refroidi : il prévoyait de nouvelles violences, et n'hésita pas à

(0 Op., t. m, p. 575, et t. V, p. 94.

e)n. 7;III, 16.

proclamer sa pitié pour les victimes. « Ce n'eft de maintenant, dit avec un profond soupir Gargantua, que les gens reduitz à la créance evangelique font perfecutez; mais bien heureux eft celluy qui ne fera fcandalizé, et qui toujours tendra au but, au blanc que Dieu, par fon cher fîlz, nous a prefix, fans par fes affeftions chamelles eftre diftrait ny diverty (').» Dans l'Enfer comique dont Épistémon rapporte des nouvelles, les papes qui travaillèrent avec une incomparable ambition à la grandeur temporelle du Saint-Siège, Boniface VIII, Alexandre VI, Jules II, sont condamnés aux plus ridicules métiers. Jules II, qui fut si longtemps «maître du jeu du monde», privé de « fa grande et bougrifque barbe » , se voit ravir par Pathelin les petits pâtés qu'il vend à travers le sombre royaume. .«Le pauvre pape alloit pleurant. » Les indulgences se vendent là-bas moins cher peut-être qu'au comptoir de Tetzel : « Gaignez les pardons, coquins, crie un faux pape, gaignez : ilz font à bon marché. Je vous abfoulz de pain et de fouppe, et vous difpenfe de ne valoir jamais rien (f). » « Et appela Caillette et Triboulet», disant: « Meflieurs les cardinaulx, defpefchez leurs bulles, à chafcun un coup

(0 I, 58. Cf. II, s.

(2) Cf. H. EsTiENNE, Apol. p, Hérod,, ch. xxxix.

de pau fur les reins ('). » Aux pèlerins qui croient bonnement, sur la foi de leurs prédicateurs, que saint Sébastien donne la peste : « Ouy (dift Grandgoufier), les faulx prophètes vous annoncent ilz telz abus? Blafphement ilz en cefte façon les juftes et saindz de Dieu, qu'ilz les font femblables aux diables... Et m'efbahis fi voftre roy les laiffe prefcher par fon royaulme telz fcandales... Telz impofteurs empoifonneiit les âmes (*). » Et le géant les renvoie avec ces paroles : «Allez vous en, pauvres gens, au nom de Dieu le créateur, lequel vous foit en guide perpétuelle. Et dorenavent ne foyez faciles à ces otieux et inu tilles voyages. Entretenez vos familles, travaillez chafcun en fa vocation, inftruez vos enfans, et vivez comme' vous enfeigne le bon apoftre Jainâ Paoul. Ce faifans, vous aurez la garde de Dieu, des anges et des faindz avecques vous, et n'y aura pefte ny mal qui vous porte nuyfance. » Gargantua, son fils, aux jours de

(') II, 30. Cf. le passage plus violent de Hutten, dans le Diàl, sur la Bulle, « Quisquis incestum vel adulterium cont'^ misisii, virgines rapuisti, matronas constuprasti,., et si guis humant omnis ac divini juris transgresser es, ahsolvere, et innocens esto hi T. IV, p. 100.

Q) I, 4$. Dans la bibliothèque de Saint-Victor, Rabelais attribue un traité grotesque à Sylvestre de Priero, adversaire de Luther, sur la question des indulgences.

pluie, ouït « les plaidoyez des gentilz avocatz, les concions des prefcheurs evangeliques (') ». Son petit fils Pantagruel reçoit l'éducation toute laïque d'un humaniste et d'un réformé; il lit en grec «le Nouveau Teftament et epiflres des apoftres, et puis en hébrieu le Vieulx Teftament (f) ». Il promet solennellement à Dieu de faire prêcher l'Évangile dans ses États d'Utopie, « purement, Amplement et entièrement, fi que les abus d'un tas de papelars et faulx prophètes, qui ont par conflitutions humaines et inventions dépravées envenimé tout le monde, feront d'entour moy exterminez {f) ».

Au fond, le bon Pantagruel ne songeait guère à établir en son royaume la rigueur intolérante d'un gouvernement calviniste. Rabelais, conduit à trois reprises dans Rome par un prélat libéral, présenté à Clément VII et à Paul III, caressé par les cardinaux, et résolu à reprendre ses fonctions de

(3) II, 29. Dans rinscription de la porte de Thélème :

Cy entrez, vous qui le fainâ Évangile

En fens agile annoncez, quoy qu'on gronde... (I, 54.)

clerc, se rapprocha décidément du parti des modérés. Il parut satisfait d'être sorti, grâce à la bienveillance de deux papes, de Tétat irrégulier où il avait vécu plusieurs années. Ses lettres à M^^** d'Estissac sont irréprochables au point de vue ecclésiastique. Il y blâme les princes « qui mettent les décimes fur TEglise, eo pratextu qu'ils fe veulent fortifier pour la venue du Turcq (') » . Il expédie à son ami un bref «du Saind Père (*) », l'informe discrètement sur les enfants illégitimes de Paul III, rappelle sans amertume ni colère les souvenirs encore vivants des scandales d'Alexandre VI (3).

Rome fit sur cet. esprit tempéré une impression très-différente de celle que Luther en avait reçue. Les temps d'ailleurs étaient bien changés. Au scepticisme frivole des cours de Jules II et de Léon X avaient succédé la gravité, le désir sincère d'une amélioration morale, l'étude des hautes doctrines; les désastres du pontificat de Clément VII, les progrès du protestantisme, la faveur intelligente que Paul III accorda à la Réforme orthodoxe, étaient

0) T. VI, p. 66, Q) Ibid., p. 69.

(3) Ibid. y p. 84. V., sur Giulia, sœur de Paul III, Grégo- Rovius, Lucre^ia Borgia, lib. I.

autant de causes de rénovation pour l'Église. Les cardinaux dont s'entourait ce pape éclairé, Contarini, Polus, Sadolet, Caraffa, Giberti, Fregoso, avaient provoqué naguère, en Italie, sous le règne de Léon X, un mouvement religieux qui n'était pas sans analogie avec la théorie protestante. D'une chapelle du Transtévère où ils se réunissaient, sortît une théorie de la justification et de la grâce parallèle à celle de Luther, qui, reproduite vers 1540 par l'Espagnol Jean Valdez, eut, même dans le royaume de Naples, un profond retentissement. « Elle rabaissait les œuvres et les mérites, dit un rapport de l'Inquisition, attribuait tout à la foi seule (').» Un grand nombre d'âmes pieuses se rallièrent à cette vue nouvelle du christianisme, des femmes éminentes, telles que Vittoria Colonna et Julie de Gonzague, des professeurs, des académies, des évêques, tels que celui de Modène, Morone (*). Le plus distingué de tous ces novateurs prudents, le cardinal Contarini, fut choisi par le pape pour négocier, en 154 1, la conciliation avec les protestants. Cette tentative échoua par la méfiance et la roideur de ceux-ci, et la subtilité méta-

Q) Compmd. der Inquisit, ap, Carracioli, Vita di PaoloIV, cité par Ranke, Rœm. Papst., t. I. p. 140.

(») Ranke, Ibid.y t. I, 1. II, ch. i.

physique des théologiens de Rome. Elle montre néanmoins le progrès des idées de réforme et la largeur d'esprit en matière dogmatique que Rabelais trouva, à la même époque, dans la capitale de la chrétienté.

Il y rencontra pareillement la ferme intention de redresser plus d'un excès de l'autorité pontificale. Le projet élaboré par le Sacré-Collége, d'après l'ordre de Paul III, et les écrits de Contarini, avaient dénoncé toutes les formes de la simonie, le trafic des indulgences, l'abus des dispenses, la prétention du Saint-Siège à fonder et à abolir, sans l'aveu de l'Église, le droit canonique. « La loi du Christ, disait ce grand prélat, est une loi de liberté, et elle défend une servitude aussi grossière, que les luthériens avaient raison de comparer à la captivité de Babylone. Et peut-on appeler un gouvernement celui dont la règle est la volonté d'un homme que meuvent d'innombrables affections Q) ? » Ces idées pénétraient peu à peu l'Église tout entière, et préoccupaient le monde chrétien. Les conciles du XV® siècle, qui déposèrent résolument des antipapes, n'avaient pas jugé nécessaire de trancher par un dogme la question de la suprématie ponti-

(») Contarini cardin. ad Pauîum III, de Potestate Pontificis, Ranke, ïoc. cit.

ficale. La fraction libérale du concile de Trente en compromit longtemps la solution par son attitude soumise à l'égard de l'Empereur. On sait combien la politique troubla les délibérations de cette grande assemblée ('). Aux dernières sessions, le cardinal de Lorraine tenta vainement de défendre contre le parti pris des prélats italiens les vœux de l'Église gallicane. « Je ne puis nier, disait-il, que je fuis François, nourry en l'Univerfité de Paris, en laquelle on tient l'aufthorité du concile par deffus le

r pape, et font cenfurés comme hérétiques ceulx qui penfent le contraire. Qu'en France, on tient le concile de Bafle pour général en toutes fes parties, que l'on fuit celuy de Bafle, et tient-on celuy de Florence pour nçn légitime en général, et, pour

. ce, l'on fera plus tofl mourir les François que d'aller au contraire Q. » Il importe peu que le cardinal ait cédé à la fin aux désirs de Paul IV, et se soit rallié aux partisans du Saint-Siège (3). Les doctrines qu'il avait proposées étaient depuis Gerson le patrimoine de l'Église de France. Celle-ci les relèvera encore, au xvii^ siècle, sous l'inspiration deBossuet.

Ranke, îoc. cit. — Fra Paolo Sarpi, lib. II, sur les causes de la translation du concile à Bologne, en 1547. (f) Mém. p. le Concile, p. 554 et sq. Fra Paolo, lib. VII. (3) V. GuiLLEMiN, Cardin, de Lorraine, p. 343.

Rabelais fut fidèle, jusqu'à la fin de sa vie, au parti de Topposition gallicane. Dès le IIP livre (1546), la tendance protestante disparaît du Pantagruel. On n'y retrouve plus cette notion que la prédication évangélique des réformés satisfait seule au plus haut degré la conscience religieuse. Rabelais emploie toute sa critique à signaler les membres malades du corps de l'Église. Il ne porte désormais la main sur aucun dogme, il épargne la dévotion minutieuse et les œuvres des simples, et respecte le symbole de foi dont les réformés déchiraient chaque jour un lambeau. Il ne vise aucun abus qui n'ait été, au concile de Trente, l'objet de quelque amélioration dans la discipline. Môme sur les points où il se rencontre un instant encore avec les protestants, il se tient fort loin de leur âpreté et de leur violence. « L'heure de my jour cft paffée, dit l'évoque Homenaz, après laquelle nous défendent nos sacrez Decretales meffe chanter, meflc, diz-jc, haulte et légitime. Mais je vous en diray une bafle et feiche. J'en aymeroys miculx (dift Panurge) une mouillée de quelque bon vin d'Anjou Q. » Ici

la raillerie, si peu délicate qu'on la juge, ne froisse en rien l'orthodoxie. Qu'on la compare au chapitre d'Henri Estienne sur les messes, « grandes, petites ; hautes, baffes ; meffes à la foupe au vin, meffes feches; item meffes pour les vivans, meffes pour les trefpaffez (') ». L'hérétique se montre bien vite dans l'impitoyable dureté de la critique, les cruelles anecdotes sur le dieu de pafte, et la haine du sacrement qui était, dit Luther, « comme la roche où la papauté se fondait, avec ses monastères, ses épiscopats, ses autels, ses ministres et ses doctrines, enfin avec tout son ventre (*) ».

Le monachisme et la papauté recevront tous les traits de la satire de Rabelais. Les fabliaux et les contes du moyen âge, la sculpture impudente des cathédrales gothiques s'étaient joués des moines avec une malice que lui-même n'a pas dépassée. Les pères du concile de Trente, émus par les clameurs des réformés, furent, à leur tour, rigoureux pour les ordres religieux. Le cardinal de Lorraine « veult qu'on réforme févèrement la moinerie, qu'on en réduife le nombre, et qu'on inftruife bien ce quirefte; qu'aulcun ne demeure oifif et inutile.

0) Apol. p, Hérod,, ch. xxxix.

(^) Mém, ap. Michelet, t. I, p. ii6.

comme ils font prefque tous maintenant (') ». Rabelais épargne le clergé séculier, mais il se moque des vices qui altéraient la pureté de institution monacale, et que les papes rigides de la fin du siècle tentèrent de réprimer (*). Il fut l'ennemi des moines ocieux qui « marmonnent grand renfort de légendes et pfeaulmes nullement par eulx entenduz; ils content force patenoftres entrelardées de longs Ave Maria:i^^ fans y penfer ny entendre. Et ce je appelle mocque Dieu, non oraifon (') ». Frère Jean, qui se mêle à la vie active du monde, est moine selon le cœur de Rabelais. « Il travaille, il labeure, il defent les opprimez, il conforte les affligez, il fubvient es fouffreteux, il garde les clous de l'abbaye (+). » Les pages les plus mordantes du Pantagruel n'ont rien de l'hostilité doctrinale qui éclate dans toute la littérature protestante, dans les pamphlets de Hutten, les Propos de table de Luther, V Institution chrétienne de Calvin. « Dieu, disait Luther, ayant fait le prêtre, le diable voulut

Q) Mém. pour le Conc, de Trente, p. 474.

0) Pie V, Sixte-duint.

(4) Ibid, Dans ce chapitre, qui est du !•' livre, Rabelais oppose encore au moine inutile qui « ne prefche ny endoctrine le monde », « le bon dodeur evangelicque ».

l'imiter, mais il fit la tonsure trop grande; de là les moines ('). »

Rabelais n'avait pas touché à la papauté dans ses deux premiers livres. Il lui consacra, dans les deux derniers, les mythes de l'île des Papimanes et de Vile Sonnante, Les premières sessions du concile (1547) avaient attiré l'attention de la chrétienté sur l'omnipotence du Saint-Siège (f), Rabelais se mit du côté des princes qui prétendaient à l'indépendance politique, et des évêques qui luttaient pour l'autonomie des églises nationales. Il regrettait avec les Gallicans les libertés religieuses de la Pragmatique de Bourges, que sacrifia le concordat de François I" ; il condamnait ce règlement de Annates qui tire « par chafcun an de France en Rome quatre cens mille ducatz et d'adventaige. —

(') Mém. ap. Michelet, t. II, p. 104. V. les Epist. ohscuror, viror. Hutt. op., t. V. Lipsias, 1825. Nos debetnus esse aitqtiando îati, et etiam possumus dormire cum mulierihus quando nemo videt : postea tamen facimus confessionem, et Deus est misericors, et dehemus sperare veniam, p. 94. — M. Feugère remarque qu'Érasme, bien qu'il fût plus irrité que Rabelais contre les moines, respecte cependant « le principe lui-même de la vocation monastique... Par là il se sépare de la Réforme. » Érasme, p. 317.

(^) Fra Paolo, lib. II : Considerava (il papa) che tutte le riforme miravano a ristringer Vautorità del Papa, ed ampliar quella de' Vescovi, P. 266, édit. de Genève, 1629.

Eft-ce rien cela? dift Homenaz; me fcmble toutcffoy eflre peu, veu que France la tres-chrifliane eft unique nourriffe de la court romaine ('). » « De quel pays, demande Frère Jean, vous vient cette corne d'abundance, et copie de tant de bien et frians morceaulx? — De tout l'aultre monde, refpondit iEditue, exceptez moy quelques contrées des régions aquilonnaires, lefquelles depuis quelques certaines années ont meu la camerime. Chou, ils s'en repentiront, dondaineQ. » Quand les armées catholiques eurent détruit en 1546 la ligue de Smalkalde, le moment parut propice aux évêques d'Allemagne, de France et d'Espagne, appuyés par l'Empereur victorieux, pour (diminuer la toute-puissance politique des papes Q). Le concile était sur le point de renouveler la constitution de l'Église par des réformes plus profondes que celles dont Paul III lui-même avait été le promoteur. C'est à ces espérances de l'épiscopat que se rapporte exactement la satire de Rabelais contre VUnicque, le Dieu en terre, dont Homenaz dévoile rarchét3rpe caché sous un rideau de satin cramoisi. « C'eft (refpondit Pantagruel) la reffemblance d'un pape. Je le congnois

(3) Ranke, t. I, liv. III.

à la thiare, à raumuffe, au rochet, à la pantophle.» Il en a vu d'autres, comme Jules II, porter le casque de combat, et, « tout l'empire chriftian eftant en paix et filence, eulx feulz guerre faire félonne et très cruelle. » C'était donc, réplique Homenaz, contre les protestants et les hérétiques. Et le bon évêque expose sans embarras la théorie de Grégoire VIL Il est commandé au Pape « par les facrez Decretales, et doibt à feu incontinent empereurs, roys, ducz, princes, republiques, et à fang mettre, qu'ilz tranfgrefferont un iota de fes mandemens : les fpolier de leurs biens, les depoffeder de leurs royaulmes, les profcrire, les anathematizer, et non feulement leurs corps, et de leurs enfans et parens aultres occire, mais aufli leurs âmes damner au parfond de la plus ardente chauldiere qui foit en enfer Q) ». Le recueil des Décrétales dut provoquer alors les discussions des canonistes : Rabelais attaque avec une verve singulière ce fondement mystérieux des prétentions pontificales. Les Papimanes les conservent en un livre orné de pierres précieuses, maintenu par deux chaines d'or Q. Homenaz exalte en

(2) Icy femblablement voyez les facres Decretales efcriptes delà main d'un ange chérubin. Vous aultres gens tranfpontins ne le croirez pas. — Affez mal (refpondit Panurge). IV, 49.

paroles attendries ceux de ces actes dont l'authenticité est la plus douteuse, la feraphicque Sixiefme^ les cherubicques Clémentines, les Extravaguantes angelicques ('). Ne sont-elles pas la source de toute prospérité pour les peuples, de toute sagesse pour les princes, de toute abondance pour les couvents? Par elles le patrimoine de saint Pierre s'enrichit chaque jour des épargnes de la chrétienté. « Qui faid le faind fiege apoftolicque en Rome de tous temps et au jourd'huy tant redoutable en l'univers, qu'il fault ribon ribaine que tous roys, empereurs, potentatz et feigneurs pendent de lui, tieignent de luy, par luy foyent couronnez, confirmez , authorifez, vieignent là boucquer, et fe profterner à la mirificque pantophle, de laquelle avez veu le pourtraiâ? Belles Decretales de Dieu. »

Rabelais souhaitait donc avec les Gallicans, avec le Parlement de Paris, que le régime politique de l'Église fût tempéré, et que le pouvoir des papes en matière temporelle reçût des limites (*). Le

(OIV, SI.

(*) Fra Paolo, liv. VIII. Li consigUeri di Parlamento... aggiungevano appresso che il privar li Principi de gli stati, et gli altri Signori de* Jeudi, ed aprivati confiscare heni, erano tutte usurpationi delV autoritd temporale, non estendosi Vautorità data da Christo alla Chiesa a cose di questa natura, P. 839.

concile de Trente ne répondit point aux vœux de la fraction libérale du monde catholique : il légua aux générations à venir des problèmes inquiétants, et les causes des schismes futurs Q). Mais tous ceux qui, dans l'Église ou dans le siècle, avaient rêvé de voir au gouvernement de la famille chrétienne une monarchie parlementaire au lieu d'une monarchie absolue, rejetaient le plan révolutionnaire des réformés, les républiques religieuses isolées ou confédérées sous l'hégémonie de l'Allemagne ou de Genève. On ne surprend en Rabelais aucun écho de ces menaces, prophétiques que le Saint-Empire avait fait entmdre, trois cents ans avant Luther, au pape Iimocent IV :

Le destin nous annonce, les étoiles et le vol des oiseaux

[nous prédisent, Qu'if n'y aura qu'un seul marteau pour tout l'univers ; Rcame, qui chancelle depuis longtemps, poussée dans les ^ ' [voies de l'erreur,

«Tombera, et cessera d'être la capitale du monde (^).

(ï) V. les délibérations de l'Église d'Irlande en 1825, dans les Documenta ad iîîustrand. Concilium Vatican, anni 1870, t. I, p. 234. //" the Pope were to intermeddîe with the rights of the King, or with the àllegiance which catholics oiue to theKing, what would be the conséquence? etc.

(2) Ap. HuiLLARD Bréholles, Acta diplom. Fred. II, 1. 1. Introd.

Les ennemis de Rabelais attribuèrent certainement à la timidité, à Tégoïsme, le désaveu qu'il fit de ses premières sympathies pour le protestantisme. On put démontrer à l'aide de plus d'une preuve qu'il n'eut aucun goût pour le martyre : son attachement aux grandes familles ecclésiastiques de France, sa fuite précipitée à Metz, les corrections de l'édition de 1 542, où il effaça dans ses deux premiers livres beaucoup de traits satiriques à l'adresse des théologiens et des SorbOnistes ('). Nous avouons qu'il n'eut pas l'âme héroïque de Jean Huss ou de Savonarole. Mais il faut négliger les raisons superficielles dès qu'il suffit , pour expliquer l'évolution d'une conscience, d'une raison profonde et dominante. Or, la Réforme, dès qu'elle fut constituée en sectes, et qu'elle eut organisé ses croyances, présentait à Rabelais deux objets de répugnance : la négation de la liberté humaine et le fanatisme. Il n'était pas possible que l'un des esprits les plus indépendants de la Renaissance, que l'homme dont la vie avait été un long effort , que l'écrivain qui

(0 V. au t. VI les curieuses variantes des liv. I et II.

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