‹ Rabelais, la renaissance et la réformeChapitre 14 sur 38 · KAB · texte numérisé non relu

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plaça sur la porte de Thélème, séjour des sages, cette maxime : Fay ce que vouldras, acceptât la théorie de Luther sur le Serf arbitre, la désolante doctrine de Calvin sur la Prédestination, Il était disciple trop éclairé d'Aristote pour ne point savoir que la droite raison est, comme la vertu , un juste milieu entre deux excès. S'il hésitait encore, quelques années après le mémorable débat où Érasme soutint contre Luther le libre arbitre (1527), les horreurs du soulèvement anabaptiste (1535) et la dureté croissante de Genève, qui répondait par la proscription à la persécution, achevèrent de le détourner pour toujours des docteurs évangéliques. Genève est probablement cette Ile Farouche , entre laquelle et Quaresmeprenant « leur maling et antique enn«my, efl guerre mortelle de long temps (') » . Il finit par haïr les calvinistes avec passion ; il leur assigna, en un mythe digne de Platon, pour mère Antiphysie, qui « engendra les Matagotz, Cagotz et Papelars;... les Demoniacles Calvins impofteurs de Genève; les enraigez Putherbes (Puits Herbault), Briffaulx, Caphars, Chattemites, Canibales et aultres monflres difformes et contrefaits en defpit de Nature (f) » .

Plus d'un esprit généreux abandonna de bonne heure, comme Rabelais, les espérances que la Réforme avait données aux lettrés du xvi* siècle. Guillaume Budé, dans la préface de son Passage de Vhellénisme au christianisme, montre ce que le schisme a fait perdre aux libertés religieuses. Érasme, répondant aux Éclahoussures d'Ulrich de

Hutten (*) par son Coup d'épongé (^), développe

une profession de foi qui éclaire singulièrement l'étal intérieur de Rabelais lui-même. Il déplore que les luthériens, par leurs exagérations, aient^dépassé les réformes légitimes que réclamaient les chrétiens modérés (f). Il condamne la tyrannie des sectaires , et leur impiété, aussi contraire au christianisme que la licence des papistes. Il consent à demeurer l'ami (amicitiam civilem) à la fois des protestants et des catholiques purs de tout fanatisme. Il ne s'est jamais livré aux partisans de Rome : mais que peut-il attendre du côté des schismatiques ? « Je n'ai d'autre souci que celui de mon repos; je désire sincèrement le triomphe

(') Adspergines-, Hutteni op,, t. IV.

(*) Spongia Erastni advers. Adsperg, Huit, Ihid,

(3) Optarent suhversas mensas ementium et vendentium in

tempïo Domini : optarent coërcitam intolerahilem impudentiam

indulgentiariorum, etc. p. 454.

de l'Évangile; je n'espère plus grande joie en cette vie; je mourrai du moins plus tranquille si je vois la victoire du Christ. Cependant je reviens au Pontife romain. (Clément VII), au spjet duquel on m'accuse de penser autrement aujourd'hui qu'autrefois. Je le loue sans doute, mais avec bien des réserves Q), »

Rabelais put dire, à l'exemple d'Érasme : Consulo quieti mea. Entendons par ces mots non-seulement la sécurité de la fortune temporelle, que souhaitent surtout les âmes médiocres , mais aussi la paix intime d'un esprit qui a renoncé aux controverses irritantes. Que, dans les matériaux de ce temple serein où s'abritent les sages, il n'entre pas du scepticisme et de l'indifférence, il est difficile de le nier. Mais la critique manque encore d'instruments précis pour en mesurer la proportion. Rabelais fut un jour sceptique, au sens exact du mot : des doctrines différentes se partagèrent tour à tour son âme et sollicitèrent l'examen de sa raison. Que vaut, au vrai, l'adhésion extérieure qu'il rendit plus tard à la religion cathoHque? C'est un grand Peut-être qu'on ne peut résoudre. Le dernier fond d'une conscience, souvent caché à

Q) Et tamen laudo parclssime, p. 457.

ET LA RÉFORME. lOI

celui qui la porte, est impénétrable à l'œil d'autrui. Pour les sectaires eux-mêmes, il n'y a guère, en dehors du martyre, de preuve rigoureuse de leur sincérité. La même question appliquée à Érasme, à Léon X, à Montaigne, à tant d'autres, n'amènera jamais qu'une réponse incertaine. Les écrivains d'un esprit essentiellement modéré, plus avides de science et d'observation que de poésie, doués de plus de bon sens que d'enthousiasme, ont souvent, dans les choses religieuses, une apparence indécise et fuyante ; l'expérience de la vie les désenchante de la foi comme de l'action : ils se résignent à ne point se placer parmi les héros et les saints, et demeurent paisiblement au milieu des hommes de bonne volonté.

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