CHAPITRE PREMIER Le Mythe
Mieulx cft de ris que de larmes efcripre, Pource que rire eft le propre de riiomme Q),
Et Rabelais ajoute aussitôt : « Les matières icy traidées ne font tant folaftres comme le titre audeffus pretendoit. » La comédie humaine à laquelle il nous convie renferme bien des scènes tragiques. Il nous montrera les petitesses de l'homme et les vices de la société, le néant de la science et les maux de l'Église. Il veut nous initier « à de très haultz facremens et myfteres horjrificques , tant en ce qui concerne noftre religion, que aufli
(*) Prolog, du Gargantua, Aux Lecteurs,
l'eftat pçliticq et vie œconomicque (') ». Il rira cependant , parce qu'une ferme espérance est en son cœur, parce qu'il croit à la bonté native de l'homme, à l'excellence de la nature. Il ne dit pas à son lecteur, comme le poète de Florence :
Lâsciate ogni sperania, voi ch' intrate,
mais plutôt :
Entrez, qu'on fonde ici la foy profonde (*).
C'est pourquoi il sculpte gaiement mille figures grotesques autour de la boîte où il dépose des drogues merveilleuses, des pierreries et des baumes, trésor de sa sagesse. Mon œuvre, dit-il, ressemble à Socrate, dont la face de Silène et le corps ridicule cachaient une âme divine. Et lui-même il se présente à nous comme étourdi par la spirituelle ivresse de l'Alcibiade de Platon, et de sa bouche tombent, avec de folles paroles, de très-nobles sentences. Il manque sans doute à Rabelais et à son livre la grâce infinie du génie grec, la couronne de violettes et le chant de la lyre. Si les pensées, à la fois raisonnables et audacieuses, portent l'empreinte de la Renaissance, la forme étrange,
(0 Prolog, du Gargantua. Aux Lecteurs.
souvent démesurée, appartient en partie au moyen âge. La grande invention du xvi* siècle s'est ainsi manifestée chez un écrivain nourri d'hellénisme et dédaigneux des temps scolastiques par des conceptions grandioses et absurdes, par une mythologie* enfantine toute pénétrée d'ironie, par dfis fabliaux de couvents et des légendes de tavernes. Œuvre étrange, où la fantaisie d'Aristophane se joue h travers les traditions des vieux conteurs et les abstractions du Roman de la Rose, et dont nous devons, dociles au conseil de Rabelais, examiner l'aspect extérieur, avant que de l'ouvrir pour « foigneufement pefer ce que y eft déduid (') ».
Elle se développe en un long mythe, entrecoupé de symboles pythagoricques (f) et de contes populaires. Le mythe convenait à merveille à l'entreprise de Rabelais. Seul il peut exprimer, par les formes de l'art, des vues très-générales, et prêter le mouvement et la vie aux idées arides que la dissertation abstraite établit laborieusement.
(0 I, ProL Q) I, Ibid.
L'épopée, le drame, le roman seront toujours limités à une époque définie de Thistoire, à un aspect déterminé de la société, à quelques passions ou à quelques vices de l'homme, étudiés dans le cadre précis des caractères individuels. Dans Shakespeare et Molière, les types généraux de l'humanité ne nous intéressent qu'à la condition de nous apparaître d'abord comme des portraits. Dès que le drame tente de représenter une sorte de philosophie de l'âme ou de l'histoire, il se plonge dans l'allégorie Q). Chez Platon, les notions transcendantes elles-mêmes s'échappent parfois du raisonnement dialectique, comme d'un vase trop étroit, et se répandent sous la forme d'un mythe où se dévoile à demi l'idéale vérité.
En aucun temps l'esprit humain n'a recherché le merveilleux et le symbole plus constamment qu'au moyen âge. Les âmes délicates, partagées entre le sentiment 'mélancolique des misères terrestres et les ravissements du mysticisme, créèrent alors un monde imaginaire, peuplé d'êtres angéliques ou terribles, dont l'histoire représentait avec grandeur les espérances et les angoisses de l'humanité. Pour les petits et les simples, la vie était
(0 Les comédies (I'Aristophane, le Faust de Gœthe.
si douloureuse qu'ils s'en consolaient par les enchantements du rêve, et ce ne fut pas assez de tous les démons familiers inventés par le paganisme des Celtes et des Germains pour leur faire une compagnie invisible et toujours présente, qui les berçait dans leurs songes. Le christianisme dut se prêter aux exigences de la crédulité populaire : le bon géant saint Christophe , la coupe divine du Saint-Graal, la religion du Diable, mille traditions miraculeuses, fleurirent, comme une mythologie nouvelle, à l'ombre de l'Église. De toutes parts les réalités de la vie reculaient et s'effaçaient , pareilles aux coUines et aux forêts de l'horizon, que baigne et dérobe une brume lumineuse. On eut alors beaucoup de visionnaires et pas un seul historien, et moins de moralistes que d'alchimistes. Le symbole avait tout envahi, les chapiteaux des églises romanes, comme les écussons féodaux, comme la peinture pathétique des passions de l'amour ('). A la fin du xiv^ siècle, la scolastique imposa à la poésie, douées de la parole et de l'action , les entités abstraites dont elle avait peuplé la science; mais c'est le même état de l'imagination qui a produit les bêtes allégoriques rencontrées par Dante sur
0) La Vita ntiova de Dante, les sonnets de Pétrarque.
IIO LE MYTHE.
le chemin de l'Enter , et les secs personnages de Guillaume de Lorris : Jeunesse, Libéralité, Doux Entretiens, Bel accueil.
Un sentiment que les Grecs avaient peu connu, la curiosité des régions lointaines, aida puissamment l'effort poétique du moyen âge. La pensée prenait son vol vers les contrées bénies que les saints, les sorciers et les preux pouvaient seuls visiter. On suivait saint Brandan et les moines d'Irlande à travers l'Océan embaumé d'odeurs célestes, ou les plus aventureux des croisés vers les frontières du Paradis terrestre et le royaume du Prêtre Jean ('). L'entraînement des premières croisades, qui poussa vers l'Asie des foules de pèlerins et d'enfants, s'explique en partie par ce vertige des choses lointaines auquel s'abandonnaient tant d'âmes excellentes. Le cycle delà Table Ronde ^xomène en de longs voyages, dans des vallées maudites ou des iles enchantées , les compagnons d'Artus et de Merlin, Lancelot, Perceval, Titurel : l'Europe reconnut dans ces poëmes l'expression de sa plus intime conscience ; elle les lut ardemment et les imita ; l'Allemagne négligea pour eux les
(0 Marco Polo, d'esprit si positif, et qui a parcouru sans trop d'étonnement les pays dont tous rêvaient, ne se dérobe pas toujours à la contagion du merveilleux.
traditions barbares du cycle des Niebelungen : Françoise de Rimini pleura sur les amours de Lancelot et de la reine Genièvre, et l'Italie, au temps même de Dante, crut retrouver dans un tombeau l'épée de Tristan (').
L'attrait de la littérature chevaleresque, prise à sa source, et avant qu'elle ne fût enveloppée dans les capricieuses arabesques du roman d'aventures, était le spectacle symbolique de la lutte du bien et du mal, mystérieux duel que l'intelligence de ces temps troublés apercevait vaguement au fond du cœur et de l'histoire des hommes. La notion toute naturaliste des religions primitives, le combat de la lumière contre la nuit et l'orage, reparaissait agrandie dans l'efFort que soutenaient contre les puissances mauvaises des âmes passionnées. Les* paladins affrontant les monstres, les enchanteurs enchaînant le bras des soldats du Christ, l'amour victorieux de la volupté et de la mort, les miracles des prophètes et des saints contre les maléfices des démons, tous ces tableaux extraordinaires semblaient une explication des sombres énigmes de la vie, et fortifiaient la patience de ceux qui attendaient l'aurore du jour de Dieu.
(0 V. Le Clerc, Hist, litt. de la France au xiv« siècle, t. II, p. 69.
Ce jour, cependant, tardait toujours à se lever. Une réalité décevante donnait sans cesse le démenti aux plus nobles rêves. « Dieu dort, s'écrie un troubadour, et .Mahomet triomphe.» L'impuissance des héros et les échecs de la croisade, la décadence du monachisme, l'Église déchirée par des antipapes, le Saint-Empire chancelant, la philosophie réduite aux chimères, combien de causes de découragement et de scepticisme ! Et pour tous ceux qui pâtissaient de l'orgueil féodal, petits bourgeois, vilains et serfs, quelles occasions d'ironie, de sanglante critique ! La société évidemment était mal faite, puisqu'elle ne pouvait régler le désordre ni réprimer la violence; les rois et les prêtres n'étaient pas les vicaires de Dieu, puisque leur force se brisait, leur vertu défaillait ; la sainteté était un mensonge ; la ruse donnait la puissance plus sûrement que la grandeur d'âme; la sagesse était dans la jouissance, non dans la pureté ; l'heure présente appartient aux voluptueux, demain et l'avenir sont réservés aux audacieux et aux fourbes. On vit alors, dès le xiii® siècle, se lever sur les contrées centrales de l'Europe un mythe nouveau, celui de la malice et du vice triomphants, qu'accueillit, au temps de saint Louis et de Frédéric II, le rire des foules, et qui, à partir
de Philippe le Bel , au temps des légistes et des procureurs, remplit de son symbolisme notre littérature. Dans le monde des botes, image fidèle de l'humanité, Renart obtient une maîtrise incontestée; il a la gloire, le plaisir et le butin; il méprise les pouvoirs temporels et se joue du ciel; il viole le vœu qu'il a fait de partir pour la croisade, il mange son confesseur Q), On l'applaudit au théâtre, tour à tour médecin, archevêque et pape, chantant l'Évangile et croquant les poules (*). Son épopée se développe six siècles durant ; elle passe par La Fontaine pour aboutir à Gœthe. Elle donne le branle à l'esprit satirique du moyen âge. La Bête dangereuse et fine, alerte et friande, féconde en ressources et en traîtrises , au doux pelage multicolore, aux griffes aiguës, est devenue le type allégorique de toutes ces âmes malignes, de tous ces personnages ingénieux et sensuels des fabliaux^ des farces et des nouvelles , auxquels nos pères gaulois ont pardonné, pour leur bonne humeur et la grâce de leurs méchants tours, la parodie de l'héroïsme.
0) Hist. litUr. de la France, t. XXII, XXIII, XXIV, passim, (2) V. Le Clerc, Op. cit., t. I, p. 495.
Rabelais ne disait pas, comme Du Bellay et les poètes de la Pléiade : « Laisse toutes ces vieilles poésies françaises aux jeux floraux de Toulouse et au Puy de Rouen Q). » Il ne dédaignait point les souvenirs de la littérature chevaleresque. Les noms qui jadis avaient charmé la France reparaissent dans son livre, Merlin le prophète, Arthus de Bretaigne, Ogier le Dannoys, pair de France, compaignon de Roland, Melufine, Godeffroy de Billon, Huon de Bourdeaulx, les Quatre Fil^i Aymon, Lancelot du Lac, Olivier, Turpin, Charlemagne, Les œuvres italiennes, VOrlando furioso, \t Mor gante maggiore lui sont familières (^). Le jour où il se décida à combattre les chimères et les abus, monstres bien autrement redoutables que les géants et les dragons des poëmes héroïques , il pouvait choisir entre la forme paradoxale de V Éloge de la Folie, les Propos, à la façon de Luther, les Lettres imaginées par Hutten : il préféra un mythe authentique, rattaché par ses racines au plus ancien paganisme populaire, mais perdu plus tard dans la foule
(«) Défense et illustration de la langue française. (2) I, Prolog.; II, 30, au personnage de Perceforeji.
des contes de nourrices, d'un sens assez large pour qu'il pût y mettre sa libre invention et toute son ironie, d'un renom assez faible pour qu'il l'altérât et le façonnât à sa fantaisie ; il choisit Gargantua, fils de Grand' Gosier et de Galemelle (').
(*) On adopte ici l'opinion de Jacob Grimm, Deutsche Mythol., I, 509, et de l'éditeur qui a mis la dernière main au Rabelais publié par M. P. Jannet. C'est bien au i«Mivre, au Gargantiia, que ferait allusion \t Prologue an Pantagruel. La Chronique gargantuine, Lyon, 1532, où 1^ savant Brunet a cru voir une première ébauche de Rabelais (V. sa Notice sur deux anciens romans intitulés les Chroniques de Gargantua, etc. Paris , Silvestre, 1834), développée encore dans les Chroniques admirables du puijfant roy Gargantua, etc. (sans lieu ni date ; Valence, 1 547, dans l'édition visée par J. Grimm), ne serait en réalité qu'un monument de la tradition romanesque à laquelle Rabelais a puisé. « Je ne puis, dit Sainte-Beuve, qu'indiquer ces points chers aux curieux.» (Tableau histor.et critiq. de la poésie et du Théâtre franc . au xvi« siècle, p. 274.)Nous ajouterons que le i*'*' livre indique, par une sorte d'incertitude dans la composition, comme une première manière. De plus, Rabelais semble avoir voulu y mettre tout d'abord ses vues générales sur la nature humaine, l'éducation, la scolastique et la vie parfaite (Abbaye de Thélèmé). Si le ii« du Pantagruel était le i®"" dans l'ordre du temps, n'aurait-il pas appliqué d'abord àson second héros la discipline intellectuelle à laquelle il soumet le premier? Si la question de l'éducation paraît tranchée pour Pantagruel, c'est qu'elle a été présentée premièrement à propos de Gargantua. La lettre de celui-ci à son fils aurait eu un sens moins complet et moins clair dans l'hypothèse qui intervertit l'ordre chronologique des deux livres.
Il6 LE MYTHE.
C'était une très-vieille divinité celtique, ungéant, symbole de l'ardeur dévorante et de l'énergie fécondante du soleil, dontle mythe semble originaire des contrées de Basse-Bretagne, entre Rennes et Nantes. Sa légende remonta la Loire et se fixa en Touraine, sous les traits d'un ogre bienveillant et fort altéré. Gargantua est en effet un terrible gosier Q). Comme saint Christophe, il'eut dans son enfance dix nourrices à la fois. Debout sur le mont Gargant, près de Nantes (*), ou encore sur les collines de la Westphalie, il inonde ironiquement les vallées d'alentour ('). Dans les traditions du duché de Retz (^), il chemine à l'aventure, suivi d'un lutin chargé de vivres, et portant en poche ses serviteurs. Ceux-ci dressent la table où il plait à leur maître, et lui entassent la viande dans la bouche ; le lutin y verse jusqu'à douze tonneaux de vin. Il dort de trente à quarante heures de suite, sous la garde de ses gens. Un jour il eut la colique,
(*) Comp. l'espagnol garganta, le bas-breton gargaden, le vieux français garganle. En Angleterre on trouve la fable du roi Gtirgunt ou Gurgnntum. Nath. Drake, Shakespeare and his times, I, p. 129.
(2) Un autre sommet du même nom aux environs de Rouen.
(î) J. Grimm, Deutsche MythoL, I, 509.
(4) Loire-Inférieure.
et hurla si fort que les habitants du voisinage s'enfuirent éperdus et ne revinrent jamais (').
La Chronique gargantuine met son héros en rapport avec le cycle d'Arthus. MerUn crée par enchantement Grand-Gousier et Galemelle. Il procure à leur fils une merveilleuse jument qui, tourmentée par les mouches, abattit à coups de queue les arbres des forêts de Champagne et de Beauce. Gargantua s'assit sur l'une des tours de Notre-Dame dont il attacha les cloches au col de sa monture. Les Parisiens, en deuil de leurs cloches, les rachetèrent au prix de trois cents bœufs et de deux cents moutons. Les géants, selon Grimm, n'aimaient point le son des cloches : en Suède ils lapidaient volontiers les tours d'égUses (*). Gargantua passa en Angleterre où il battit les ennemis d'Arthus. Celui-ci lui donna dans Londres un repas où l'on servit les jambons de quatre cents pourceaux. Puià il tailla en pièces les Hollandais et les Irlandais, en tua cen^t mille deux cent et dix jujtement, et vingt qui f ai/oient les morts foubs lesaul-ires. Il renferma dans sa dent creuse le roi et cin-
(0 Thomas de Saint-Mars, Mémoires de V Académie celtique, V, 392-395. — Comp. GaidoZj Revue archéolog., septembre 1868, et LiEBRECHT, Rei'ue celtique, mai 1870.
O Op. cit., 520.
Il8 LE MYTHE.
quante barons du pays. Gargantua fut enfin ravi au pays des fées par Mélusine et Morgane (').
Rabelais retira ce mythe du cadre étroit de la tradition mythologique et chevaleresque. Enfermé dans le cycle d'Arthus, il n'eût écrit qu'une parodie amusante des vieux poèmes, analogue au Mor gante tnaggiore, à VOrlando inamorato, à VOrlandino bouffon de Limerno Pitocco. Il ne garda que la physionomie originale du héros celtique, et les épisodes propres à en figurer la force, la taille démesurée, l'étonnant appétit, la jovialité narquoise. Même sur ces points, il inventa beaucoup encore (*). Le tour facétieux du jeune géant assis sur Notre- Dame « noya deux cens foixante mille quatre cens dix et huyt » Parisiens, « fans les femmes et petitz enfans (f) » ; les boulets d'artillerie, que le peigne fait pleuvoir de sa chevelure , les six pèlerins mis en salade, et qu'il tira de sa bouche à la pointe d'un cure-dent, tous ces détails montrent.le travail
(0 V. Brunet, Op. cit,
Q) Et luy feurent ordonnées dix et fept mille neuf cens treze vaches.... pour Talaider ordinairement.... Combien qu'aulcuns dodeurs fcotiftes ayent affermé que fa mère l'alaida, et qu'elle pouvoit traire de fes mammelles quatorze cens deux pipes neuf potées de laid pour chafcune foys. Ce que n'eft vray femblable. I, 7.
d'une imagination très-riche sur le canevas primitif de la légende. Celle-ci d'ailleurs fut assez vite épuisée. Les scènes de la guerre contre Picrochole, remplies de vues curieuses sur le droit public et l'art militaire, laissent voir déjà en Rabelais une direction de l'esprit de critique qui le portera fort au delà de Pulci et de Bojardo. Gargantua est entré à l'école de la Renaissance. La discipline de Ponocrates a donné à l'âme du géant une culture excellente. Son fils Pantagruel, instruit , comme son père, aux bonnes lettres et aux sciences , mais qui n'est plus, comme lui , lié au passé par son origine et sa première éducation, va parcourir le monde, à l'imitation des héros de la Table-Ronde : il regardera face à face toutes les illusions, affrontera dans leurs repaires les sottises malfaisantes et fera tomber sur quelques-unes le jugement de sa sagesse.
Un personnage nouveau ne tarde pas à se joindre au groupe d'amis que le géant entraîne à sa suite, Panurge, qui sera, de concert avec Frère Jean des Entommeures, l'âme et la joie du livre. C'était « un homme beau de ftature et élégant en tous lineamens du corps, mais pitoyablement navré en di-
vers lieux ('). » « Par ma foy, s'écrie Pantagruel, le jour où il le rencontre au pont de Charenton, il n'eft pauvre que par fortune : car je vous affeure que à fa phyfionomie nature Ta produid de riche et noble lignée; mais les adventures des gens curieulx le ont reduid en telle pénurie et indigence (*). » Nous connaissons cette lignée du noble Panurge : son grand-aïeul Renart, ruiné par les hasards de la vie féodale, ne lui a légué, avec beaucoup d'esprit, qu'un sac à tours malicieux, mais toujours vide, en dépit des soixante-trois recettes pour trouver de l'argent, « dont la plus honorable et la plus commune eftoit par façon de larrecin furtivement faid (3) » . Panurge ne s'est jamais relevé de cette décadence. Il échoue donc comme un naufragé entre les bras dePantagruel. Par lui le fabliau se concilie avec le roman héroïque. Ce malheureux, lettré, savant même, mais à'qui les livres n'ont pas enseigné la vie, que la société a délaissé et tourmenté, apparaît au bon géant comme le premier des spectacles pitoyables que lui réserve une longue odyssée (+).
(2) Ibid.
(4) J'ay affection très grande de vous donner ayde à mon povoir en la calamité où je vous voy, car vous me faidcs grand pitié. II, 9.
L'adoption du charmant aventurier, la haute raison accueillant l'esprit de ruse, pardonnant à demi à la convoitise sensuelle déjà couverte d'indulgence dans la personne de Frcre Jean, cette pensée généreuse est aussi, au point de vue de l'art. Tune des plus heureuses inspirations de Rabelais. Panurge et le moine soutiennent l'œuvre entière et l'empêchent de se perdre dans l'obscurité des symboles. Grâce à leurs actes, à leurs gais propos, à leurs paradoxes, les amis de Pantagruel, abstractions personnifiées, Eusthènes, Épistémon, Gymnaste, Carpalim, Xénomanes, s'animent quelque peu pour leur donner la répUque , et prennent un visage d'hommes : par eux la comédie pénètre dans la compagnie des sages, et les saillies du bon sens tempèrent la singularité des visions apocalyptiques.
L'allégorie, quelque temps interrompue par l'histoire de Panurge où se fondent des digressions cyniques, des hauts faits comiques, des contes franchement gaulois ('), retardée par ledélicat problème du mariage et de ses périls, qu'une longue en-
(*) Sur la manière de bâtir les murailles de Paris, II, 15. Épisodes des six cents chevaliers, des Dipsodes, des trois cents géants, II, 2^, 28. 29. — Aventure de la haulte Dame de Paris, II, 21.
quête ne résout pas assez clairement pour l'aimable sceptique, reprend enfin son cours : Pantagruel et son ami se proposent de rechercher les régions fabuleuses où les attend l'oracle de la Dive Bouteille. « Nous voirons chofes admirables », dit Panurge, « Mon prognoftic eft (dift Pantagruel) que par le chemin nous ne engendrerons melancholie(').)) Leur flottille se dirige vers l'Asie, antique berceau des prestiges. La première station est le pays qui n'existe nulle part, la région de l'impossible, l'de de Médamothi Q, remarquable par toutes sortes d'animaux bizarres « et aultres marchandifes exotiques et peregrines ». On y voit étalées des tapisseries aux couleurs flamboyantes, peuplées d'aventures mythologiques, de monstres étranges, de substances métaphysiques. Pantagruel y achète trois unicornes et un tarande grand comme un taureau, à la tête et aux cornes de cerf, au pelage d'ours, dont le corps prend la couleur des objets environnants ('). La sottisç humaine est un instant figurée par l'aventure des Moutons dePanurge.
(2) Le pays des Médiomatrichs, suivant M. Ch. Abel. Rabelais, médecin stipendié de la cité de Met:(. Metz, 1870, p. 82. — Pour M. Abel, les Macraons sont également les Messins.
On touche à l'île des Gens sans ne:^ Q) ou des Alliances, occupée par un monde baroque , si absurdement embrouillé dans les liens de famille, qu'un vieillard y appelle une petite fille mon père, et la petite répond : ma fille (*). Les voyageurs, après avoir salué en passant le roi saint Panigon, abordent aux terres des Chiquanoux, huissiers et procureurs, qui vivent de procès, et trouvent dans la bastonnade leurs naifves moiJfonsQ), Ils croisent en mer neuf orques chargées de moines de toutes robes allant au concile « pour grabeler les articles de la foy contre les nouveaux haereticques (f) » . Panurge ravi du présage, entre en joie, recommande son âme aux prières et menus suffrages des « beatz pères», leur donne à profusion cervelas et jambons, et « deux mille beaulx angelotz, pour les âmes des trefpaffez ». Cependant Pantagruel restait pensif et mélancolique. Il prévoyait la tempête, et tout aussitôt l'Océan, dont les pères de l'orageux concile n'ont point conjuré la colère, « commença s'enfler et tumultuer du bas abyfme ». Le sang-froid du géant assis au gouvernail, le zèle de Frère Jean qui,
(') Les Ennasins.
e) IV, 9-
en simple pourpoint, dirige la manoeuvre, sauvent le bâtiment : ils se réfugient au port des hospitaliers Macraons Q),
C'est une contrée pacifique, ombragée de forêts silencieuses, parsemée de tombeaux, de pyramides, de temples en ruines, chargés d'hiéroglyphes et d'inscriptions en langue grecque, arabe et slavonique; là, dans le crépuscule des bois sacrés, honorées du culte de ces bons centenaires, habitent les âmes des héros et des démons tutélaires dont la mort est toujours annoncée par les troubles de la nature, du ciel et de la mer (*). Pantagruel alors rappelle à ses hôtes le deuil de l'univers le jour où le Christ, « noftre unicque Servateur, mourut lez Hierufalem régnant en Rome Tibère Caefar » . Puis il se tient «en filence et profonde contemplation. Peu de temps après nous veifmes les larmes decouUer de fes œilz grofles comme œufz de autruche Q). »
Les voyageurs s'écartent de l'île de Tapinois, où règne le triste et pâle Quaresmeprenant, dont Xénomanes décrit l'anatomie fantastique. Ils échappent aux embûches grotesques des Andouilles,
(2) Idée fort ancienne au moyen âge. V. la Chanson de Roland, cxii.
ennemies de Carême, dont le séjour est l'ile Farouche Q). Ils visitent les habitants de Rtiach, qui «ne vivent que de vent. Rien ne beuvent, rien ne mangent, fmon vent. Hz n'ont maifdns que de gyrouettes (^). » Ils voient la désolation de la terre des Papefigucs qui, pour avoir offensé l'image du Pape, ont été réduits par les Papimanes en une dure servitude. « Depuys celluy temps les paouvres gens n'avoient profpéré ('). » La benoifte île des Papimanes, au contraire, reluit d'une florissante prospérité. Le ciel lui verse à flots les béatitudes. N'est-elle pas le tabernacle où reposent les Décrétais sacrosaintes, à côté de l'archétype de V Unique? Deux choses étonnent surtout nos compagnons : la délicatesse de la chère que l'on fait en Papimanie, et la grâce des « filles pucelles mariables du lieu, belles,... faffrettes, blondelettes, doulcettes », qui versent le vin aux serviteurs de Dieu, les cheveux enguirlandés de fleurs fraîches. « Frère Jan les reguardoit de coufl:é, comme un chien qui
Q) Souvenir évident du vieil apologue Bataille de Karefme et de Chantage, que l'Espagnol Jean Ruiz a imité au xiv« siècle dans sa Doua Quaresmay don Carnaval. V. Le Clerc, Hist. lltt. au xiyc siècle, t. II, p. 52.