‹ Rabelais, la renaissance et la réformeChapitre 16 sur 38 · IV,43- 0) IV · texte numérisé non relu

IV,43- 0) IV

emporte un plumail ('). » Mais il faut s'arracher à ce lieu de délices. Les aventuriers reprennent la haute mer, recueillent à leur bord des flocons de paroles gelées, paroles d'orgueil féodal, termes vides de blason, cris de guerre et de viaoire, clameurs de malédiction et de mort Q. Bientôt apparait l'île plantureuse de « meflîre Gafter, premier maiftre es ars de ce monde (') » . Ici la gourmandise donne de l'esprit aux plus sots, apprivoise les plus farouches. A la cour de Gaster, Pantagruel voit avec dégoût les charlatans qui parlent par le ventre, les Gastrol dires « joyeulx , mignars , douille tz » , adorateurs du ventre , « poys et charge inutile de la terre, comme did Hesiodes (-♦) ». Il assiste à la procession du dieu Manduce , « ftatue de boys mal taillée et lourdement painde». A Lyon, au carnaval, on l'appelle Maschecroute... « C'eftoit une effigie monftrueufe, ridicule, hydeufe et terrible aux petitz enfans, ayant les oeilz plus grands que le ventre, et la telle plus grofle que tout le relie du corps (5). » On signale, sans y descendre, l'ile

(OIV, 51.

e) IV, 56.

(5) IV, 59. Rabelais put voir à Metz le dieu Graouî, conservé peut-être encore aujourd'hui dans la cathédrale.

LE MYTHE. Il']

de Chaneph , où vivent : « hypocrites, hydropicques^ patenoftriers, chattemites, fantorons, cagotz, hermites. Tous paouvres gens vivans... des aulmones que les voyagiers leur donnent ('). » Pantagruel refuse pareillement de toucher à Tile de Ganahin, que domine une belle montagne à double cime, telle que le Parnasse de Phocide, repaire des muses malfaisantes (peut-être de la Pléiade), « des forfans, dit Panurge, des larrons, des brigans, des meurtriers et aflaffineurs (f) » .

Le voyage, à mesure qu'il approche de son but, devient plus merveilleux. Le cinquième livre présente, mêlées à de longues digressions, à des épisodes d'un caractère indécis, qui trahissent une main étrangère ('), trois allégories satiriques marquées de la griffe de Rabelais, Vile Sonnante, les Chats fourrés, le royaume d'Entéléchie, Une légende naïve des peuples celtiques, et le gazouillement moqueur des Oiseaux d'Aristophane se joignent, dans le mythe de Vile Sonnante, aux souvenirs de l'écrivain voyageur. Le moine Barontus avait

(3) Le tournoi de danses au palais de Quinte Essence, les îles des Ferrements et de Cassade, le pays de Satin, répétition du chapitre de Médamothî.

rés, «beftes moult horribles et efpouven tables», se repaissent sur des tables de marbre de la chair des petits enfants. Ils ont le poil de la peau en dedans, des griffes acérées, qui ne lâchent jamais la proie, sur la tête des bonnets de juges; une gibecière ouverte est leur « fymbole et devife (') ». La soif du gain les enrage ; les légistes, leurs pères, « mangèrent les bons gentilfhommes qui, par raifon de leur eftat, s'exerçoient à la volerie et à la chaffe » . « Encores leurs cherchent ils le fang et l'ame en l'autre vie (*). » Jadis ils s'appelaient tnachefoins; aujourd'hui, machelevraux, macheperdrix, mâchefaifans, Grippeminaud, leur chef, est « le monftre le plus hideux que jamais fut defcrit (3) » . Rabelais, pour le figurer, emploie cet accouplement de formes discordantes que les visions de l'Apocalypse enseignèrent aux artistes des églises romanes : trois têtes de lion, de chien et de loup « entortillées d'un dragon foy mordant la queue, et de rayons fcintillans à l'entour » , des mains sanglantes, des tenailles de harpie, un museau recourbé, des défenses de sanglier, des yeux « flamboyans comme une gueule d'enfer». L'image de la justice se

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