CHAPITRE III
L^s Caractères et la Comédie,
Un écrivain né observateur, doué d'ironie, habile à saisir les trats originaux des physionomies, et dont la main se joue librement sur le riche clavier de la langue, peut tracer des caractères aussi personnels que des portraits, et répandre à travers son livre les scènes divertissantes de la comédie humaine. A la vérité, tous les épisodes et tous les personnages de Rabelais ne sont pas également dramatiques. L'action est souvent confuse, les caractères effacés; parfois même trop de mouvement nuit à la franche impression comique. Ses propos de buveurs éclatent comme le bourdonnement tumultueux d'une foule sous la voûte d'un cabaret; ils crient tous : « A boire ! » Çà et là, des groupes trop pressés pour qu'on y distingue les attitudes et les visages, s'élance quelque trait d'effronterie:
« J'ay la parole de Dieu en bouche : Sitio ('). » Les treize mille hommes de Picrochole, déconfits par Frère Jean, assommés, éventrés, roulent pêlemêle en un effroyable désordre, hurlant, priant, pleurant, invoquant les saints du Paradis. « Confeffion ! Confiteor ! Miferere / In manus I » Une multitude d'images s'amassent à la fois sous le pinceau de l'artiste, et l'action disparait dans un chaos bruyant (*). Elle languit, au contraire, autour des personnages secondaires qui se meuvent vaguement dans le clair-obscur de l'abstraction. Grandgousiér et Gargantua eux-mêmes sont à peine des caractères. Ils dépassent trop la commune mesure de l'humanité : on ne voit en eux ni une passion dominante, ni cette complexité des convoitises et des faiblesses, des qualités et des vices, qui sont la vie des masques comiques. Ils ne tiennent à notre monde que par des appétits grandioses qui émerveillent plutôt qu'ils ne prêtent à rire : leur force, comme leur sagesse, les emporte bientôt dans le monde inaccessible des héros romanesques. Cependant Grandgousier, par sa bonhomie gauloise, se rapproche encore plus de nous que ne fait Gar-
gantua par les fantaisies colossales de son adolescence. Pantagruel, doué de la profonde bonté de son père et de son aïeul, n'est plus qu'une âme éminente, sans peur ni reproche, un symbole de raison, et en sa présence les plus sages parmi ses amis semblent petits.
Néanmoins les figures et les scènes plaisantes abondent dans l'œuvre de Rabelais. Il eut au plus haut point l'art de prêter à ses personnages un langage conforme à leur caractère, et le style de leur profession. Le scolastique Janotus de Bragmardo tousse, crache, argumente tout à la fois : il mêle les formules oratoires de Cicéron à des fragments (ïoremus, à des textes de l'Évangile : il parle de la ffibjlantificque qualité et de la nature quiddiiative de ses cloches ; il violente outrageusement la langue latine. Mais qu'on lui rende les cloches : le bras séculier n'est pas loin, et le Roi très-chrétien fera brûler vifs les larrons comme hérétiques, « ennemys de Dieu et de vertus (')». Le bon père Hippothadée procède vis-à-vis de Panurge avec la sollicitude discrète d'un directeur de consciences. « Sentez vous importunement en voftre corps les aiguillons de la chair? — Bien fort
(refpondit Panurge), ne vous defplaife, mon Père. » Celui-ci commence alors un sermon édifiant sur l'obéissance à Dieu et les vertus conjugales, retournant à satiété la même idée, délayant une fort petite maxime dans un flot de synonymes, développant une comparaison noble où figurent le soleil et la lune ('). Le vieil Homenaz, que la contemplation des Décrétales entretient dans une sorte de fièvre oratoire, ne parle qu'en style d'homélie : l'onction attendrie est la qualité de son éloquence ; l'interrogation et l'exclamation en sont les formes : une notion, une seule, réside en sa cer\'elle enfantine, et par elle il explique les lois du monde, les évolutions de l'histoire, les mystères de l'âme. Après boire, il prêche encore les Décrétales, riant et suant, jouant sur les mots, promettant le Paradis, et montrant « la gueule horrificque d'enfer» fermée par la vertu du divin livre. Puis il verse de grosses larmes, se bat la poitrine et baise ses pouces en croix (*). Le médecin Rondibilis disserte amplement sur h théorie des esprits vitaux que le xvii*^ siècle cartésien renouvellera pour la joie des Purgon et des Diafoirus: les drogues de sa
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pharmacie seront plus tard au Codex de M. Fleurant, la Nymphaa heraclea, la mandragore^ le tamarix, la peau d* hippopotame, A l'entendre raisonner sur certaines humeurs « falfes, nitreufes, bauracineufes, acres, mordicantes, lancinantes, chatouillantes amèrement», sur «lipothymie, fyncope, epilepfie, apoplexie et vraye reflemblance de mort», le Malade imaginaire eût pleuré de félicité. La consultation finit plaisamment. Panurge met dans la main de Rondibilis quatre nobles à la rofe, «Rondibilis les print très bien, puis luy dift enefFroy, comme indigné : Hé, hé, hé, Monfîeur, il ne falloit rien. Grand mercy toutes fois. De mefchantes gens jamais je ne prens rien. Rien jamais des gens de bien je ne refufe. Je fuys toufjours à voftre commandement. — En poyant, dift Panurge. — Cela s'entend, refpondit Rondibilis Q. » Bridoye le légiste est dans son genre aussi un fort habile homme : il est, dans l'art de' s'approprier l'huître, en abandonnant les écailles aux parties, un virtuose sans pareil. Bridoye, bourré de droit romain mal digéré, hérissé de citations latines, de commentaires et de gloses, explique, avec un cynisme charmant, le grand
(Oni, 31, 33, 34.
mystère de sa profession, la culture du procès, planté, abrité, arrosé, patiemment nourri et caressé jusqu'au jour de la maturité. « Comme vous autres, Meffieurs. » Il se croit en son cabinet, devant les plaideurs : il fait sonner amoureusement les termes innombrables de l'antique procédure : il met aux deux bouts de sa table les sacs du demandeur et ceux du défendeur; il jette entre les deux causes les dés juridiques qui décideront du bon droit, petits dés ou gros dés, selon la matière du procès, le tout, dit Épistémon, « en fimplicité et afFedion fyncère Q) ».
On reconnaît les gens à leur langage; déjà leurs gestes et leurs grimaces, la réplique des interlocuteurs, le jeu de la scène nous donnent l'impression du drame. Le dialogue comique prend enfin sa forme propre dans l'entrevue de Panurge et du philosophe pyrrhonien Trouillogan. Molière découpera la page et la glissera dans son Mariage forcé, négligeant toutefois l'un des traits plaisants de Rabelais. Sganarelle dit : «J'enrage », et bâtonne Marphurius. Panurge n'enrage pas moins, mais appelant son page et lui prêtant son bonnet : « Va en la baffe court jurer une petite demie heure pour