‹ Rabelais, la renaissance et la réformeChapitre 22 sur 38 · C; III · texte numérisé non relu

C; III

moy, je jureray pour toy quand tu vouldrasQ.» L'entretien de Panurge et de Dindenaut rappelle la verve des meilleurs passages de Maiftre Pathelin. Le conseil de guerre de Picrochole est un acte de comédie héroïque. A mesure que l'on déroule sous les yeux du prince la carte de ses conquêtes futures, l'illusion envahit son intelligence. Il rit fort de la peur du « pauvre monfieur du Pape», et ne lui baisera point la pantoufle. Il fera rebâtir le temple de Salomon; il songe à Babylone et au mont Sinaï. « Que boirons nous par ces defers ?» A ce moment précis, le charme du rêve le possède; ne vient-il pas d'enlever la caravane de la Mecque? «Voire mais, dift-il, nous ne beumespoint frais(*).» La Fontaine recueillera le mot, avec la fable du Pot au lait, qu'un vieux gentilhomme, l'Ariste de la pièce, oppose aux chimères de nos conquérants (5).

Cependant tous ces personnages, ces pédants d'une figure si divertissante, ne sont encore qu'au

(3) « Il était, quand je l'eus, de grosseur raisonnable. » — Et, dans le Rat et l'Huître : « J'ai passé les déserts, mais nous n'y bûmes point. »

l60 LES CARACTÈRES

second plan sur le théâtre de Rabelais : à Panurge, à FrèreJeandesEntommeures,est réservé le premier rang de la scène. Panurge est si alerte, il représente d'une façon si vive l'un des caractères favoris du moyen âge, la finesse et la ruse aux prises avec la société, qu'on est tenté de chercher en lui iin portrait historique. Les derniers temps, si durs pour l'individu isolé, avaient certes produit plus d'un Panurge. Villon, « le poëte parisien (') », était mort peu d'années avant la naissance de Rabelais. Les aventures du joyeux et malheureux écrivain frappèrent l'esprit de ce dernier (*). Tant de malice et de malchance, la plus aimable effronterie, les appétits les plus aigus, des scrupules de conscience si légers, et ces amours de pauvre hère que couvre l'ombre fâcheuse de la potence, quelles couleurs précieuses pour la composition d'une figure dramatique! Rabelais a noté jusqu'aux retours mélancoliques de, la rêverie du poëte vers les « neiges d'antan », vers les nobles dames du temps jadis Q) ; mais Panurge ne méritera jamais d'obtenir cette grâce fugitive de l'âme de Villon. En lui le cynisme a étouffé toute passion, le libertinage a tué l'amour.

e)IV, 12, 13, 67.

ET LA COMÉDIE. l6l

■ « Il eftoit quelque peu paillard ('). » « Quand il fe trouvoit en compaignie de quelques bonnes dames, il leur mettoit fus le propos de lingerie et leur mettoit la main au fein, demandant : Et cet ouvrage, eft il de Flandre ou de Haynault? »

Mon Dieu I que de ce point Touvrage est merveilleux 1

Mais Tartuffe, en matière sensuelle, n'est point un sceptique. Il n'est pas moins sincère dans ses mystiques et brûlantes effusions que dans sa haine et sa vengeance. Panurge, lui, aime à rire, à se moquer, autant qu'à jouir. Ce « plus aymé des belles et moins loyal des preux (f) » invente un bien yilain tour d'écolier pour punir de ses dédains la haulte Dame de Paris dont il avait convoité les faveurs. Il est éminemment « malfaifant, pipeur, beuveur, bateur de ^ pavez, ribleur s'il en efloit à Paris (î). » La vie vagabonde, sans foyer, douloureusement solitaire, l'état de défense illégitime où il s'est placé en face de la loi, la maladie « qu'on appeloit en ce tems là faulte d'argent », l'angoisse incessante du lendemain ont émoussé

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