RAB. II
l62 LES CARACTÈRES
en lui toute délicatesse, mais aiguisé aussi l'esprit de prudence, et cette sagesse des petites âmes dont la peur est le commencement. Sa lutte prolongée contre le monde a brisé plus d'un ressort; son courage et sa volonté ont bien des défaillances ; il ne se présente pas à nous de face et franchement, avec l'entrain bruyant de FalstafF, la vaillante impudence de Scapin : son pâle et fin profil a quelque chose de louche et de fuyant. Il n'ose pas trancher, par une résolution prompte, un cas douteux. Vainement la voix des docteurs et les prestiges d'une Sibylle lui présagent l'accident fatal de son mariage; à demi convaincu il hésite encore, et, s'attachant au rêve dont on lui a montré l'illusion, il se fâche plaisamment contre les prophètes de malheur. La scène au lit de mort de Raminagrobis est des plus comiques. On y sent percer, sous le dépit que la consultation cause au mari prédestiné , une réelle peur du diable. Panurge craint Dieu un peu moins que les sergents du guet : il fait des églises le théâtre de ses meilleures plaisanteries ; mais il a flairé dans la chambre du bonhomme, qui vient d'éconduire les moines de la dernière heure, une odeur inquiétante d'hérésie. Les vilaines bêtes de l'enfer rampent sans doute déjà sous le Ut de l'impie. « Je les oy defja foy
pelaudans et entrebattans en Diable à qui humera l'ame Raminagrobicque... Qui fçait s'ilz uferoient de qui pro quo, et en lieu de Raminagrobis grupperoient le paouvre Panurge...? Je meurs, par Dieu, de maie raige de paour ('). »
Frère Jean des Entommeures, toujours « enalaigrefle d'efprit » , « refprit moult limpide et ferain (*) », s'oppose en pleine lumière au lettré corrompu et timide, son inséparable ami. Le moins mystique des moines, « jeune, guallant,... hardy, adventureux, délibéré, hault, maigre, bien fendu de gueule, bien advantagé en nez, beau defpefcheur d'heures, beau defbrideur de méfies (5) », prend ses ébats le plus loin possible du couvent, avec la gaîté ironique d'un écolier. Il a gardé de la vie monacale l'insoucian.ce du jour présent, la confiance dans le lendemain. Il discourt encore quelquefois avec les mots et l'intonation des prédicateurs, mais en riant. « Sçaiz tu pas bien que la fin du monde approche ?. . . L'Anticjhrift eft defja né, ce m'a l'on did. Vray eft que il ne faid encores que efgratigner fa nourrifTe et fes gouvernantes Çf). » Il demande au vieil
(Om,23.
Homenaz « deux ou trois chartées de fes filles » à 'l'aide d'une formule liturgique, Prafta, quafumus Q). Mais le Papimane refuse, et le moine a déjà oublié sa requête. Au fond , il n'est point vicieux; l'âme en lui est saine, le tempérament, vigoureux ; mais le jeûne, la soif et la faim sont l'abstinence dont il pâtit le plus cruellement. « Beuvons, amis ! il fait certes huy beau boire (*). » Pourvu qu'il s'agite , dépense ses forces , qu'il entomme, et frappe à tours de bras quelque part, Frère Jean est heureux. Il est l'homme du premier mouvement. « L'avez vous vu } » crient les Papimânes f qui ne songent qu'au pape, et montent tout effarés sur le vaisseau de Pantagruel. « Qui efl il?» demande le fougueux moine. « Par la mort beuf, je l'afTommeray de coups Q). » Un pareil homme est évidemment fait pour l'action plutôt que pour la prière, et la cuirasse lui siérait mieux qu'un capuchon. Son caractère tient dans le discours qu'il adresse aux aventuriers en vue de l'antre des Chats fourrés. « Vertus de froc, quel voyage icy faifons nous?., nous ne faifons que... ravafler, que rien
ET LA COMÉDIE. l6$
faire. Cordieu, ne n'eft pas mon naturel; fi toufjours quelque adeheroïcque ne fais, la nuid je ne peux dormir ('). »
Une occasion d'héroïsme se présente à lui qui fera éclater en même temps la pusillanimité de- Panurge, et, par le rapprochement plus intime du caractère des deux personnages, produira la scène la plus vivante et la plus plaisante du Pantagruel. La tempête soulève l'Océan et menace d'engloutir les voyageurs. Panurge, accroupi sur le tillac, à demi mort de peur et l'estomac bouleversé , redevient subitement dévot : il voudrait se confesser. Il aimerait fort à se trouver, en ce moment même, sur la terre ferme, bien à son aise. « O que troys et quatre foys heulreux font ceulx qui plantent chous! » Cependant le moine, dépouillant sa robe, vient en aide aux matelots. Il excite Panurge à se relever, à se mêler à la manœuvre ; mais celui-ci se croit déjà noyé, il se lamente comme un enfant. « Ha ! mon père, mon oncle, mon tout, l'eau eft entrée en mes fouliers par le collet. » Que n'est-il