OV
l66 LES CARACTÈRES
à cette heure sur le navire des bons Pères « tant devotz, tant gras, tant joyeulx, tant douilletz » du concile ! « Frère Jan, mon père, mon amy, confeffion ! Me voyez cy à genoulx : Confiieor, voftre fainde benedidion ! » Le moine l'envoie à tous les diables. Panurge demande à faire son testament. « Confummatum ejl, C'eft faid de moi. » Frère Jean commande de plus belle aux mouvements de l'équipage, tout en jurant un peu. « Ha frère Jan (dift Panurge), mon père fpirituel, mon amy, ne jurons poind. Vous péchez. » Il pardonne à tout le monde, voue une chapelle à saint Nicolas ('), avale, tout en criant , d'abondantes gorgées d'eau salée. Le moine redouble d'énergie, se multiplie sur tous les points du navire, jette sa voix retentissante à travers le grondement de la foudre et la clameur sifflante des vagues. Déjà le fanal est éteint, la proue mise en pièces : le vaisseau semble perdu. Panurge commence à déraisonner d'une façon lamentable : « Dea, beaulx amys, puyfque furgir ne povons à bon port, mettons nous à la
Q) Mais il y a, dans son vœu, deux ou trois restrictions de conscience: « Si ce coup m'eftez aydant, j'entends que me mettez en terre hors ce dangier icy, je vous edifieray une belle grande petite chappelle, ou deux... et n'y pat/ira vache ne veau. »
rade, je ne fçay où. Plongez toutes vos ancres. Soyons hors de ce dangier, je vous en prie. » Pantagruel invoque gravement le bon Dieu servateur. Et Panurge de dire Amen. « Dieu... et la benoifle vierge foient avecques nous. Holas, holas, je naye... In manus, » Frère Jean ne pense qu'à « tous les millions de diables » déchaînés de Tabîme. « Helas, gémit encore le pauvre Panurge , frère Jan fe damne bien à crédit. O que je y perds un bon amy ! » Tout à coup Pantagruel crie : Terre ! Terre ! Le navire s'avance vers le port, et Panurge, se secouant, « faid le bon compaignon ». «Ha! ha ! tout va bien. L'oraige eft paffée. Je vous prie, de grâce, que je defcende le premier. Je vouldrais fort aller un peu à mes affaires. » Des paroles sublimes tombent de ses lèvres : « Vous ayderay je encores là.^... Comment, vous ne faides rien, frère Jan? Eft il tems de boire à cefte heure?... Vous iray je encore ayder de là? » La lucidité, la gaité rentrent dans son esprit; il développe de sévères maximes sur k voisinage de la mort, sur la loi divine du travail et de la souffrance. Il ne doute plus que « ce penaillon de moine » qui n'a rien fait au moment du danger, ne boive encore et ne meure de peur. Panurge, aussitôt l'ancre jetée, est tout à fait maître de lui-même, il annule lestement
té8 LES CARACTÈRES ET LA COMÉDIE.
son vœu d'une chapelle à bâtir « à monfieur faihd Nicolas (') ». La mobilité et les contradictions apparentes d'un caractère dramatique sont réglées par un rhythme très-sûr : le naturel, un instant chassé, revient sans retard; les fanfaronnades de Panurge ne sont que le contre-coup de son épouvante extrême; l'édifiante piété du naufiragé fait place dès le port au plus franc libertinage, et nous sentons que la comédie qui nous a charmés se fonde sur l'observation judicieuse de la nature humaine.
(0 IV, i8 à 24. « Efcoutez, beaulx amys: Je protefte davant la noble compaîgnie, que de la chappelle vouée à monfieur "fainft Nicolas... j'entends que fera une chappelle d'eau rofe, en laquelle ne paiftra vache ne veau, car je la jetteray au fond de Teau. »