‹ Rabelais, la renaissance et la réformeChapitre 25 sur 38 · CHAPITRE PREMIER La Critique sur VHomme et sur la Science · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER La Critique sur VHomme et sur la Science

Ce génie d'observation s'était appliqué à la critique de l'âme humaine et de la science, de la société et de l'Église. L'expérience morale de Rabelais, telle que son livre la présente, ne se porte point de préférence vers l'analyse subtile de sa propre vie intérieure. Ce moine, que la paix du cloître a lassé, regarde au dehors plutôt qu'il ne médite sur lui-même ; ce savant n'abandonne jamais la méthode des sciences de la nature. Il a recueilli des faits si nombreux et si précis qu'il pourra, au delà de son œuvre de critique, édifier une théorie de l'éducation et essayer une doctrine

de la sagesse et du bonheur, moelle suhftantificque de Vos médullaire que maintenant nous pouvons briser.

« A boire ! » crie Gargantua en venant au monde. L'impérieux appétit s'impose à l'enfant qui, rassasié, reprend sa bonté native, et rit. « S'il crioit, luy apportant à boyre, l'on le remettoit en nature, et foubdain demouroit coy et joyeulx (0-» Les vêtements blancs dont il fut revêtu signifiaient « joye, liefle, foulas, plaifir et deledation (f) ». Les vêtements bleu de ciel étaient le symbole de la béatitude candide de l'enfance. La pensée de Rabelais sur les commencements de la vie humaine est tout à fait opposée à celle de Lucrèce. Pour l'écrivain français la nature n'est pas une marâtre qui rejette l'enfant nu et pleurant sur un rivage hostile, mais une mère indulgente qui allaité abondamment son petit, et lui cachera longtemps, sous un voile d'illusions, les sévères réalités du monde. L'instinct satisfait n'est pas alors la cause unique du

bonheur; ni le raisonnement, ni la pudeur, ni l'orgueil, ni le repentir, ni la crainte n'entravent encore la liberté de l'enfant; il peut, sans rougir, se livrer à mille plaisirs inofFensifs ou absurdes. «Toufjours fe vaultroit par les fanges, fe mafcaroyt le nez... baifloit fouvent aux mouches, et couroit voulen tiers après les parpaillons... Ses dens aguyfoit d'un fabot, fes mains lavoitdepotaige.. ., battoyt le chien devant le lion, mettoyt la charrette devant les beufz..., croyoit que nues feuflent pailles d'arain, et que veffies feuflent lanternes... Les petitz chiens de fon père mangeoient en fon efcuelle : luy de mefme mangeoit avecques eux. Il leurs mordoit les aureilles, ilz luy graphinoient le nez...; ilz luy lefchoient les badigoinces ('). » L'adolescent ne fait que changer de fantaisie : le rêve en lui revêt des formes plus nettes et plus durables : enthousiasme généreux, projets d'héroïsme, espérances sans limites, il chevauche sans cesse quelqu'un des coursiers factices de Gargantua, les caresse tendrement, les emporte avec soi au plus haut du logis, dans sa chambrette toute peuplée de songes étincelants. Les sages, tels que le duc de Francrepas et le comte de Mouillevent, se gaussent et rient

« comme un tas de moufches » de la candeur du jeune homme. Les sages ont peut-être raison : l'heure est bientôt venue de régler une imagination vagabonde, de cultiver l'esprit, d'assoupHr le corps de l'enfant. « Son entendement, dit Grandgousier, participe de quelque divinité, tant je le voy agu, fubtil, profond et ferain. Et parviendra à degré fouverain de fapience, s'il eft bien inftitué(').» Les dispositions de l'élève sont excellentes; le tout est de le confier « à quelque homme fçavant, pour l'endodriner félon fa capacité ». On appelle donc « un grand dodeur fophifte (*) », maître Thubal Holopherne, et Garguantua s'engage dans les sentiers rocailleux de la scolastique.

Il y perdra de longues et belles années. On le met au régime de l'étudiant du moyen âge qui, le lourd écritoire et l'étui à plumes attachés à la

(2) Nous rappelons que, dans la suite de ces chapitres du i**" livre, les premières éditions portent généralement théologiens au lieu de fophifies.

ceinture, écrit encore « gotticquement (') ». On lui bourre la cervelle du fatras pédagogique dont la Renaissance commencera de délivrer l'esprit humain. Il s'exerce laborieusement à la vaine gymnastique qui s'applique aux formes de la pensée, mais néglige la pensée elle-même. Il étudie le syllogisme, et demeure étranger aux notions sur lesquelles s'emploie le raisonnement. Il se nourrit des grammairiens latins de la décadence, du Doctrinal d'Alexandre de Villedieu, et du Graci/mus d'Evrard de Béthune, et ne lit pas un seul des écrivains de l'antiquité. De plats aphorismes de sagesse, des paraboles enfantines, de fades homélies sont pour lui toute la science morale de l'âme et l'enseignement de la vie. De tous ces traités médiocres de rhétorique et de logique, encombrés de commentaires, quelquefois rédigés par demandes et réponses, et qu'il s'est appropriés au point de les réciter par cœur « à revers», le pauvre disciple ne tire aucun profit ni pour le développement viril de sa raison, ni pour la culture des facultés déHcates de son esprit. Gargantua « en devenoit fou, niays, tout refveux et raflbtéQ ». Dom Philippe

176 CRITIQUE SUR l'hOMME

des Marais, consulté par Grandgousier, répond que le savoir de tels précepteurs « n'eftoit que befterie, et leur fapience n'eftoit que moufles, abaftardifant les .bons et nobles efperitz, et corrompent toute fleur de jeunefle ». Le jeune géant, enlevé à temps au « vieux toufleux » Jobelin Bridé, est confié au grave Ponocrates, qui représente la fécondité du travail méthodique établi sur un objet sérieux. Le maître et l'élève se rendent à Paris où ils verront à son foyer la science des « refveurs mateologiens du temps jadis». Ponocrates, avant de réformer la discipline de Gargantua, abandonne encore quelques jours celui-ci à sa « manière accouftumée, aflin d'entendre par quel moyen, en fi long temps, fes antiques précepteurs l'avoient rendu tant fat, niays et ignorant (') » . Le spectacle auquel il assiste est assez triste. Tandis que l'esprit • de l'écolier s'éteignait lentement dans l'ennui d'études mécaniques, son corps s'habituait à une sensualité lourde. Il s'éveille tard, gambade « parmy le lid quelque temps pour mieulx efbaudir fes efperitz animaulx » ; s'enveloppe d'une robe de fourrures, évite de se laver, et déjeune amplement : puis il va à l'église suivi d'un gros bréviaire en parchemin,

à fermoirs massifs, entend « vingt et fix ou trente meffes », et y marmotte « toutes fes kyrielles ». Il se promène le long des cloîtres, traînant un chapelet dont il égrène plus de patenôtres que seize ermites ('). Il ouvre un livre, et paraît étudier « quelque mefchante demye heure..., mais fon ame eftoit en la cuyfine». Le dîner l'appelle, il engloutit des monceaux de viandes épaisses, arrosées de vin à flots. On apporte les cartes et les dés,et Gargantua repu, bientôt fatigué de jouer h pillemoutarde et à la tirelitantaine, s'étend sur un banc ou dans son lit, et dort deux ou trois heures « fans mal penfer ny mal direQ ». Réveillé, il court à la cuisine « pour fçavoir quel rouft eftoit en broche». Le soir, ses amis et lui « alloient veoir les garfes d'entour, et petitz banquetz parmy, collations et arrierecoUations ». Trois péchés capitaux d'habitude, tel est le plus clair résultat d'une éducation qui avait commencé par les préceptes de Donat, le traité De quatuor virtutibus cardinalihus, et les mystères du syllogisme en Baralipton.

Q) Comparer aux débuts intellectuels de Gargantua le tableau tracé par Muret dans son Oratio habita Roma, anno

178 CRITiaUE SUR l'homme

C'est entre les murs de la Sorbonne que triomphent les maîtres sophistes. Là, règne sans partage la méthode déductive, dont le joug pèse sur les connaissances les plus rebelles au raisonnement à priori. De vastes provinces, l'Université, les turbulentes écoles de la rue du Fouarre, les collèges, les abbayes savantes, toute la montagne latine relèvent de son empire, se révoltent parfois contre ' son despotisme. Depuis des siècles on y dispute de otnni re scibili, et la science y languit encore dans une éternelle enfance. Pantagruel y soutient des thèses devant les théologiens « par l'efpace de fix fepmaines, defpuis le matin quatre heures jufques à fix heures du foir (') ». De cet exercice continuel de la dispute qui s'identifia tellement avec l'École que l'École lui a donné son nom, naquit l'art de. parler à l'infini sur tous les sujets Q ; les qualités oratoires de l'esprit français (ar^ute loquî)

(') II, 10. A la fin du xiv« siècle, l'argumentation, dans cette Faculté, durait douze heures. V. sur VActe sorbonique, Chevillier, Origines de Vimprim. à Paris, p. 46.

(2) V. Le Clerc, Hist. litt. au xiv« siècle, I, 290.

s'y déployaient largement : la véritable science en souffrait. La primauté de la Sorbonne apparaît jusque dans les méthodes d'enseignement de la •Faculté des Arts. Celle-ci, aux études du trivium, réservait tout son zèle pour la dialectique, négligeant les exercices grammaticaux et littéraires qui devaient y préparer; et la dialectique, qui dominait sur les sciences du quadrivium, relevait docilement de la théologie. Les bacheliers, durant leur noviciat de trois ans pour le professorat, ne commentaient guère que les livres des Sentences, immense arsenal de thèses théologiques. Le latin, traité par eux comme une langue vivante, altéré, renouvelé, apprenait à dire ce qu'il n'avait jamais dit aux temps de Cicéron et de Sénèque. Sans doute, les beaux monuments des littératures classiques étaient rares encore, ou peu explorés, jusqu'à la fin du XV* siècle. Mais le dédain de l'expérience, l'ignorance obstinée des faits égarèrent pareillement les scolastiques dans toutes les directions. D'une erreur de méthode sortirent une philosophie subtile et vide, une science verbeuse, une éducation stérile ou dangereuse. L'École soumit à Va priori mathématique et théologique la morale comme la physique ; alors même que les savants expérimentaient véritablement, comme dans les essais d'al-

l80 CRITIQUE SUR l'hOMME

chimie, de chimériques hypothèses altéraient la sincérité de leurs recherches. Ainsi furent gâtées toutes les branches de la culture intellectuelle. Marot disait, en 1535 :

En effeâ, c'eftoient de grans belles, Que les régens du temps jadis :

Jamais je n'entre en paradis, S'ils ne m'ont perdu ma jeuneffe (»).

Ces vers peuvent atteindre la Faculté des Arts, l'une des plus pitoyables victimes de Panurge. « Au regard des pauvres maiftres es ars, il les perfecutoit fus tous aultres (f), » Il étendit, un jour de réunion solennelle, sur le pavé de la rue du Fouarre, des drogues si mal odorantes, qu'il en mourut « dix ou douze de pefte » . Mais la critique de Rabelais frappe plus haut : elle porte jusqu'aux fophifles, c'est-à-dire jusqu'à la Sorbonne : c'est un Sorboniste que l'on députe à Gargantua, après le rapt des cloches, en dépit de l'Université qui présentait un orateur. Maître Janotus de Bragmardo ne se contente pas de raisonner à contretemps par argument démonstratif; il nous dit, en outre : ceci est un syllogisme, et des plus beaux.

Q)Épîtr., II.

ET LA SCIENCE. l8l

« Il eft in tertio prima en Darii ou ailleurs ('). » Il enlève sept aunes de drap à la barbe des maîtres es arts, qu'il cloue net par sa logique. Ceux-ci, qui ne savent point conclure in modo et figura, n'auront aucune part à l'aubaine. « Pannus pro quo fupponit? — Confufe (dift Bandouille) et diftributive (*). » Janotus, qui est docteur et pourvu de bons bénéfices, n'a point encore perdu, malgré son excessive logique, la vue juste des choses temporelles. C'est parmi les sujets de la Quinte Essence que Rabelais nous montre les dernières extrémités de l'esprit scolastique. Le royaume d'EntéUchie, que nous avons déjà visité, était encore de ce monde au commencement du xvi® siècle.

Le long du ruisseau de la rue Saint-Jacques passaient, revêtus de la robe noire des Capets, les étudiants vieillis dans les luttes de l'École, parfaitement aveugles pour toute espèce de réalité, convaincus que toute chose pensée se classe dans les entités de la substance, et qui, à la suite de Raymond Lulle et de Scot, la tête gonflée d'arguments cornus, retrouvèrent la métaphysique bizarre des gnostiques d'Alexandrie.

l82 CRITIQUE SUR l'hOMME

Le catalogue dérisoire de la Librairie de Saint- Victor (') est un chapitre décisif de la critique instituée par Rabelais contre la vieille science. Nous y avons relevé précédemment plus d'un titre satirique à l'adresse de la philosophie du moyen âge. Mais les Barhouillamenta Scoti ne touchent qu'un docteur, \q Docteur subtil, et sa famille scolastique. Les titres suivants sont la parodie de toute la tradition doctrinale de l'École : Badinatorium Sorboniformium (^). Question très-difficile : On demande si la Chimère, bourdonnant dans le vide, peut dévorer les intentions secondes? sujet débattu pendant dix semaines au concile de Constance, A leur tour enfin, les moralistes comparaissent :

Le Mouftardier de pénitence.

Le Culot de difcipline,

La Savate de humilité.

Le Tripier de bon penfement.

Le Chaulderon de magnanimité.

(*) Dans l'édition de Lyon, 1537. Sophijlarum, dans les suivantes.

Puis d'étonnants ouvrages de casuistique :

Les Hanicrochemens des confeffeurs,

Lyrippii Sorhonici tnoralifationes per Af . Lupoîdum.

Le Ravaffeur des cas de confcience,

Rabelais avait sans doute remué, dans l'abbaye de Fontenay-le-Comte, toute une montagne poudreuse de ces livres de morale, ou plutôt de sainteté, dont quelques-uns étaient sortis des cellules de Saint- Victor. Il a été frappé de l'aridité monotone des médiocres, plutôt que de la noblesse réelle des meilleurs. Il n'a gardé qu'une impression fâcheuse de ce profond courant d'idées qui produisirent une merveille, Vlnternelle Confolation. Mais, pour un livre exquis, que d'insupportables compilations, que de plates dissertations sur les vertus et les péchés ! Le côté faible de cette science morale, aux yeux d'un homme du xvi* siècle, était de n'être point vivante, d'envisager l'homme comme un être abstrait, de l'étudier en dehors de la complexité et du mouvement de la vie, d'écarter a priori la passion de son âme, de lui proposer uniquement un idéal d'ascétisme bon pour des moines, dangereux pour une société politique. Le renoncement aux choses terrestres est, en effet, pour les mystiques, le premier degré de la perfection. Le livre singulier de V Échelle du Paradis, qui

184 CRITIdUE SUR l'homme

fut, en Italie, comme un essai en langue vulgaire di Imitation de J,-C.y place, au premier échelon de l'ascension de l'âme, la fuite du monde et le détachement des biens d'ici-bas ; au second, la destruction de tout amour ('). L'homme s'élevait ainsi, dès cette vie, à la dignité de l'ange, et l'humanité s'assoupissait doucement dans une sorte de torpeur monacale. Le xvi* siècle, qu'entraînait la passion d'agir, jugea incomplète une morale qui rendait si difficile l'héroïsme, contrariait plusieurs des tendances supérieures de notre nature et ne répondait pas plus aux besoins du cœur que la sagesse de l'École ne satisfaisait aux exigences de la raison.

Rabelais observa l'état du droit civil et de la médecine, études favorites de sa jeunesse. Le droit français ne fut enseigné publiquement qu'à partir de 1679 (f). Au xvi^ siècle, les travaux des jurisconsultes n'embrassaient donc encore que le droit romain. Celui-ci, longtemps proscrit par l'Église,

(*) Sancto Joanne Cliviacho, aîtratfiente Schala Paradisi. Venesia, 1491. — Il y eut d'ailleurs plus d'une Schala. (*) V. Le Clerc, op. cit., p. 510.

interdit au clergé au xii* siècle, avant la découverte des Pandectes d'Amalfi, exclu au xiii® de rUniversité de Paris par Honorius III, et par Innocent IV de l'Europe presque entière, était rentré dans nos écoles au temps de nos savants papes d'Avignon ('). Mais là aussi la méthode scolastique ne tarda pas à corrompre la science. Les commentaires étouifèrent le texte, recouvrirent d'un amas de distinctions les simples et grands principes des lois romaines. Ce sont Iqs Fariboles de droiâ de la bibliothèque de Saint- Victor. Il n'y a, disait Pantagruel, « livres tant beaulx, tant aornés, tant elegans, comme font les textes des Pandedes ; mais la brodure d'iceulx, c'eft aflavoir la Glofe de Accurfe, eft tant falle, tant infâme et punaife, que ce n'eft que ordure et villenie (*) » . Rabelais fut peut-être sévère pour les commentateurs, tels que Accurse, Balde, Bartole, qu'il met en tête d'uneliste de jurisconsultes obscurs^ «vieulxmaftins, qui jamais n'entendirent la moindre loy des Pandedes, et n'eftoyent que gros veaulx de difme, ignorans de tout ce qu'eft neceflaire à l'intelligence des loix (3) ». Il leur reproche les formes

(') V. VHist. du Droit romain deM. Giraud. Itttrod,yp.4$6.

e) II. s-

l86 CRITIQUE SUR l'hOMME

barbares de leur latin, leur ignorance de la langue même du Droit de Rome, leur style « de ramonneur de cheminée ou de cuyfinier et marmiteux, non de jurifconfulte ». Mais la critique suivante, d'une véritable profondeur, montre clairement le point malade de cette science pédantesque. « Davantage, veu que les loix font extirpées du mylieu de philofophie moralle et naturelle, comment l'entendront ces folz qui ont, par Dieu! moins eftudié en philofophie que ma muUe (') ? » Et Gargantua recommande à son fils de savoir par cœur les beaux textes du droit civil, et de les conférer ^î;^^ /)Mq/b/>W^ (*).

Rabelais étudia la médecine selon la méthode expérimentale que les docteurs arabes avaient fondée en Europe dès le temps de Frédéric II : il recueillit en Italie les traditions et les doctrines des écoles de Ferrare, de Padoue, de Bologne et de Pise, alors maîtresses de la science, qui possédèrent, dans la première moitié du xvi^ siècle, Luigi Anguillara, le chirurgien Berengario da Carpi, Vésale,

(*) « Au regard des lettres de humanité et cognoiffance des antiquitez et hiftoire, ilz en eftoient chargez comme un crapauh de plumes. »

0) II, 8. Comp. BuDÉ, Annot. in Pand, tant prior. qiiam poster, 1508 et 1526.

Fallope, Manardi, Thomas de Ravenne, Fracanzano, Girolamo Mercuriale ('). Une telle éducation, affermie encore par des recherches personnelles sur la botanique et Tanatomie, peut-être même sur les drogues et les poisons, dont la science était éminemment italienne, donna au médecin de l'Hôtel-Dieu de Lyon d'abondantes lumières sur l'ignorance ou le charlatanisme de ses confrères. La médecine française, au moyen âge, avait été infectée, dit Victor Le Clerc, de trois illusions : l'astrologie, l'alchimie, la magie (f); elle mérita même , grâce à l'effronterie de quelques-uns de ses docteurs, les reproches dont Gerson accablait l'école de MontpeUier. « Le poumon! le poumon ! » répond Toinette à tous les aveux pathologiques d'Argan. « Cela vient du foie », devait toujours affirmer le médecin, suivant le conseil d'Arnaud de Villeneuve, quels que fussent d'ailleurs les symptômes du mal. Au xvi* siècle, si la médecine se compromet moins ouvertement par le commerce des sciences occultes, elle se condamne cependant à l'impuissance par l'abus des hypothèses non vérifiées par l'expérience, par le préjugé des

Q) V. TiRABOSCHi, t. VII, part. 11, lib. 11, cap. 3 0) Op, cit., p. 521.

l88 CRITIQ.UE SUR l'hOMME

affinités symboliques entre k corps humain et certaines drogues, ou même par la croyance aux influences sidérales. Paracelse, à l'époque de Rabelais, ne fit que réduire en théorie les singularités et les vues fausses d'une science que la méthode scolastique retardait obstinément, comme elTe faisait de la physique, de l'astronomie et de la chimie. L'auteur de Pantagruel, qui, dans le personnage de Rondibilis, nous présente un médecin simplement rhéteur et raisonneur, au fond peu charlatan, réserve, pour le tableau des régions de la Quinte Essence^ un aperçu très-sérieux de critique. Tandis que la reine guérit les incurables, ses gentilshommes, abftraâeurs et remueurs de cendres, soignent les maladies moins graves. Ils frappent neuf coups sur le ventre des hydropiques, attachent à la ceinture des fiévreux, du côté gauche, une queue de renard. Pour le mal de dents, ils lavent « par trois fois la racine de la dent affligée avecques vinaigre fuzat, et au foleil par demye heure la laiflant defleicher ». Ils enlèvent la goutte « feulement faifant es goutteux clorre la bouche et ouvrir les yeulx (') ». Ces

métaphysiciens, qui n'ont jamais analysé ni un

cadavre, ni une plante, scrutent les analogies et les

sympathies mystérieuses, emploient les formules et les nombres cabalistiques. Rabelais comprit à quel point la logique à outrance de l'École et l'usage indiscret de la déduction égaraient la médecine. Ce curieux phénomène se reproduira encore au xvii! siècle, sous l'empire de la philosophie cartésienne (').

Une science erronée étend ses ravages en dehors de l'esprit ; elle atteint l'homme tout entier. L'intelligence faussée, désaccoutumée du vrai, n'aperçoit plus la vie qu'à travers une vision trouble : les réalités de l'ordre moral lui échappent comme celles de l'ordre scientifique. Nous avons vu déjà l'honnête Gargantua, si naïf et si joyeux dans son enfance, s'abêtissant peu à peu, grâce à ses premiers maîtres. Les natures légères, étourdies, que l'apparence captive, que tourmente le désir de briller, s'arrêteront au pédantisme bavard, à l'irritante

C) V'j P" ^^'y pour l'influence de la doctrine des esprits animaux sur les sciences médicales, le Codex pharmaceuticus du temps, la Pharmacopée de Lémery, dédiée à Fagon, médecin de Louis XIV.

190 CRITIQUE SUR l'hOMME ET LA SCIENCE.

affectation du bel esprit. Tel l'écolier limousin, disciple de « Talme, inclyte et célèbre académie que l'on vocite Lutece (') ». Mais dans ces milliers d'étudiants pauvres qui fourmillent sur la montagne Sainte-Geneviève, il s'en trouvera souvent un supérieur à ses maîtres, qui, tout en méprisant la science des docteurs, recevra avidement, au pied de leurs chaires, l'art du sophisme, si utile aux déshérités pour se frayer un chemin oblique à travers le monde. Celui-là sera l'homme aux mille ressources, Panurge. Il a mesuré le vide des doctrines dont on l'a nourri. Son scepticisme est tout pénétré de cynisme. Aucune passion noble n'a grandi dans son âme ; pour lui, l'orgueil, l'ambition, l'honneur, croissent en des régions trop élevées. Au fond, Panurge est un révolté, qui n'apporte au combat de la vie que des armes déloyales. Est-il donc, pour une société civilisée, un plus grave problème à résoudre que celui de l'éducation ?

Page 1