CHAPITRE IL
La Critique sur la Société civile et sur VÉglise.
Il importe, en effet, de déposer dans l'intelligence humaine, à l'abri du sophisme et des préjugés, la notion de justice, qui est le principe de vie des sociétés politiques. Les sages, que préoccupe uniquement la recherche de l'absolu, forment leur république d'après un type de justice idéale d'une beauté trop pure, et l'histoire, artiste moins heureuse que la philosophie, ne le réalisera point. Il faut se résigner à n'habiter jamais dans la Cité de Platon, la bonne ville de Salente, V Utopie deMorus. Gargantua et Pantagruel sont, eux aussi, princes d'Utopie, Nous entrevoyons bien autour d'eux quelques traits d'un gouvernement parfait; d'une monarchie patriarcale et indulgente, convenable pour un peuple très-jeune et très-candide. Mais Rabelais, qui n'était encore , sur ce point , comme ses contemporains, qu'au début de l'expé-
rience, avait un sens critique trop exercé pour agrandir et achever le tableau. Son projet ne fut pas d'élever un édifice social nouveau de la base au faîte , mais de signaler les parties de l'ancien monument que doit remanier l'architecte. Il dénoncera donc les plus regrettables abus de la royauté , les excès de la guerre, les vices de certaines institutions, l'affaiblissement des traditions et de la discipline dans l'Église.
Il ne faut, d'ailleurs, lui demander aucune de ces vues générales sur les formes politiques décrites par Platon et analysées par Aristote. Son livre ne nous rend pas davantage l'écho de l'opinion sur les événements contemporains, et rien ne rappelle moins que lui le courant particulier de passions et d'idées d'où sortira plus tard la Satire Ménippée. De loin en loin, quelques paroles tantôt graves, tantôt voilées d'ironie, mais toujours rapides, font allusion au fait capital du siècle, à la lutte de la foi nouvelle contre l'Église, à l'action tragique du bras séculier ('). Rabelais était homme de paix,
e)I, 58; IV, 24.
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ami de Tordre établi, peu favorable aux agitations populaires et parisiennes, si fréquentes depuis le XIV* siècle. « Toute la ville feut efmue en fedition, comme vous fçavez que à ce ilz font tant faciles, que les nations eftranges s'efbahiflent de la patience des Roys de France, lefquelz aultrement par bonne juftice ne les refrènent, veuz les inconveniens qui en fortent de jour en jour ('). » Mais s'il fut partisan de l'autorité des princes et profita volontiers de leur protection, il jouit aussi des humiliations de leur orgueil. Le verset du Psalmiste qu'il avait tant de fois chanté dans son église, Deposuit patentes de sede, pourrait servir d'épigraphe à la description de l'Enfer satirique, plus doux il est vrai que celui de Dante, où les maîtres du monde, les empereurs, les héros et les papes se livrent à des travaux grotesques. Mais il ne faudrait point conclure du récit d'Épistémon que Rabelais fût, à ses heures, un révolutionnaire. Les esprits modérés, formés par la pratique des lettres et l'expérience de la vie, transportent dans la politique les lois de la nature, qui procède par transitions insensibles, et ne fait pas de sauts brusques : ils se contentent de réformes; ils émondent l'arbre, et ne le déracinent
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point. Ponocrates, établi par Gargantua régent du royaume de Picrochole, et gouverneur du fils du roi vaincu, reçoit de pleins pouvoirs pour réprimer « la convoytife et avarice des adminiftrateurs d'icelluy... Je confidere que facilité trop énervée et diflblue de pardonner es malfaifans leur eft occafion de plus legierement derechief mal faire par cefte pernicieufe confiance de grâce ('). » Mais entre un gouvernement fort et un régime arbitraire et despotique, il y a un abîme. Le roi Anarche est durement puni pour les folies aventureuses de son règne. Panurge, dont il est le prisonnier, lui réserve le métier de crieur de sauce verte. « Je le veulx faire homme de bien; ces diables de roys icy ne font que veaulx et ne fçavent ny ne valent rien, finon à faire des maulx es pauvres fubjedz, et à troubler tout le monde par guerre pour leur inique et deteftable plaifir (*). »
La guerre et ses violences, la conquête et ses nécessités iniques ont occupé la pensée de Rabelais. Il proteste contre ces conquérants « les peuples pillant, forçant, angariant, ruinant, mal vexant et regiffant avecques verges de fer : brief, les peuples
on, 31.
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mangeant et dévorant (') » . Et il ajoutait : Rappelez- , vous seulement « ce qu'en ont-veu vos pères, et , vous mefmes, fi trop jeunes n'eftez». L'Europe, en effet, avait assisté, depuis la fin du xv* siècle, à de singulières entreprises. L'expédition de Charles VIII, les aventures du Milanais convoité par trois nations ultramontaines, l'ambition égoïste des papes, la duplicité de Clément VII, avaient déconcerté la diplomatie de la chrétienté. L'étonnant brigandage du Sac de Rome avait dépassé les plus audacieux attentats du 'moyen âge féodal (*). La fortune gi;andissante de l'Empire, les plans de Charles- Qukit n'évoquaient que d'inquiétants souvenirs. Il faut voir, en Machiavel (5), à quel point étaient alors troublées les relations naturelles des princes et des peuples. Rabelais, dans sa correspondance datée de Rome, avait déjà témoigné du désarroi général. Il tente, en ses premiers livres, de tracer quelques lignes d'un droit des gens plus précis que les notions d'Érasme sur le même objet (+). «Je n'entreprendray guerre que je n'aye eflayé tous les ars et moyens de paix », dit Grandgousier injus-
«ni, I.
(*) V. notre ouvrage : De V Italie, chap. vi et vu.
(î) Légations et Lettres à Vettori.
(4) V. Feugère, Érasme, p. 325.
tement provoqué ('). Son envoyé reproche à Picrochole égaré par le point d'honneur, l'infatuation, les flatteries des courtisans, d'avoir rompu sans grief sérieux l'antique alliance de deux royaumes, d'avoir envahi, « tout droid trefpafl*é», les provinces d'un voisin pacifique. « Où eft foy ? Où eft loy? où eft raifon? où eft humanité? où eft crainâe de Dieu ? » Que si Grandgousier ou ses sujets avaient commis quelque tort, Picrochole devait d'abord « enquérir de la vérité, puis nous en admonefter, et nous eufTions tout à fon gré fatiffaiâ que eufle eu occafion de foy con tçnter (*) » . Gargantua révèle aux capitaines qu'il vient de battre un droit de la guerre assez nouveau, imaginé, hélas! par un princQ d'Utopie, selon lequel le vainqueur se concilie à force de générosité les cœurs du peuple vaincu. Grandgousier avait défait en bataille navale le roi Alpharbal. « Au cas que les ault-res rois et empereurs, voire qui fe font nommer catholicques, l'euflent miférablement traidé, durement empri-
(*) I, 31. «Nul de nous n'eft oultraigé en fon honneur, et n'eft queftion, en fomme totale, que de rabiller quelque faute commife par nos gens. » I, 46. Ainsi l'arbitrage diplomatique précède et peut prévenir la déclaration de guerre. Cf. la lettre à Gargantua, I, 29.