‹ Rabelais, la renaissance et la réformeChapitre 28 sur 38 · ET SUR L EGLISE. I · texte numérisé non relu

ET SUR L EGLISE. I

que l'invention de la poudre diminue l'effet du courage individuel ('). Rabelais avance un jugement à peu près semblable- sur cette « pouldre liorrificque, de laquelle nature mefme s'eft efbahie, et s'eft confeffée vaincue par art (f). » Mais enfin, il fallait bien opposer un plan stratégique aux ravages des nouvelles armes : il fallait aussi, pour les Italiens, résister par la discipline à la furie française. Notre impétuosité cédait, il est vrai, au premier échec, ou s'énervait par l'attente du combat. Sur ce point Rabelais semble traduire le passage même de Machiavel : « Telle eft la nature et complexion des Françoys, que ilz ne valent que il la première poinde. Lors ilz font pires que diables; mais s'ilz fejournent, ilz font moins que femmes (f), » L'élan désordonné des armées du moyen âge ou des bandes de mercenaires devait faire place à une ordonnance savante, à des évolutions méthodiques. Les tableaux d'ordres de

Q) Disc, sopra la prhna Deçà di T. Liv., II, cap. 17.

(*) IV, 61. Dans la lettre de Gargantua : V artillerie inventée par suggeftion diabolique.

(3) I, 48. / Francesi sono nel principio délia Truffa piii che 1 nomini, e nel successo di combattere riescono poi mena che fenp- \ mine. Disc, lib. III, cap. $6. C'est d'ailleurs i T.-Live qu'est emprunté un jugement que vérifiaient chaqiiffjour les incidents de nos guerres d'Italie.

batailles figurés par Machiavel marquent un grand progrès dans Tart militaire, malgré la notion fausse de cet historien sur le rôle de l'artillerie ('). En vérité, Grandgousier a passé par l'école du Secrétaire d'État florentin. Il organise son armée, infanterie, artillerie, pionniers, chevau-légers, en attachant à chaque corps ses trésoriers, vivandiers, maréchaux, armuriers. Une discipline si exacte a façonné ses soldats « tant bien inftruidz en art militaire, tant bien armez, tant bien recongnoiflans et fui vans leurs enfeignes, tant foubdains à entendre et obéir à leurs capitaines, tant expédiez à courir, tant fors à chocquer, tant prudens à l'adventure, que mieulx reflembloient une harmonie d'orgues et concordante d'horologe qu'une armée ou genfdarmerieQ.» Assiégé dans la Roche-Clermaud,Picrochole, qui se bat encore comme aux temps chevaleresques, se jette confusément sur les divisions de Gargantua; celles-ci, fidèles à la tactique de Mari-

(*) Ibid., lib. II, cap. 17. Erreurs qui s'expliquent en partie par la difficulté à manœuvrer alors les canons, surtout les canons de siège, les anciennes fortifications étant munies de chemins de ronde trop étroits.

(*) I, 47. Cf. Machiavel, sur V unité tactique, le battagUonc, le suono, là bandiera, etc.. Art. d. guerra, lib. Il; sur les exercices du corps dans une armée, ibid.

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gnan, s'abritent derrière les volées de l'artillerie ; au delà des canons les débris de l'ennemi « donnèrent fièrement fus nos gens; mais peu profitèrent, car tous feurent repceuz entre les ordres, et là ruez par terre (').» Frère Jean empêche les Gargantuistes de « leur donner la chaffe... craignant que fuyvans les fuyans perdiflent leurs rancz, et que fus ce poinâ ceulx de la ville chargeaflent fus eulx.» Gargantua détache quatre légions pour arrêter la retraite de Picrochole vers la ville. Mais, la victoire gagnée, l'œuvre d'un bon général n'est point encore accomplie. « Selon vraye difcipline militaire, jamais ne fault mettre fon ennemy en lieu de defefpoir, parce que telle neceflité luy multiplie fa force et accroift le couraige, qui jà eftoit dejed et failly.» C'est encore une doctrine de Machiavel : il ne faut point enfermer dans un cercle de mort l'armée qui cherche à fuir. « Ouvrez toufjours à vos ennemys toutes les portes et chemins, et pluftoft leurs faiâes un pont d'argent afiin de les renvoyer (*). »

(*) I, 43 . Usavano (gît Romant) ogiii tndustria perché i nimici se ne liber assero, e per questo moite volte apersero al nimico quella via che essi gli potevano chitidere. Discorsi, III, 12.

in.

Une bonne armée, un général au courant de « tous les ftratagemates et prouefles des vaillans capitaines et champions du temps paflTé, et toutes les rufes et finefles de difcipline militaire (') », sont une garantie contre les violences du dehors. Mais qui défendra le faible contre les violences du dedans, contre l'oppression des forts ? Le roi a créé jadis le légiste pour protéger le manant en' face du seigneur féodal. Aujourd'hui, qui sauvera le misérable des griffes du légiste ? Contre le mauvais juge qui vend la justice, le jurisconsulte qui trouble la claire notion du droit, le procureur et l'huissier qui ruinent le pauvre et insultent au noble, Rabelais n'a pas assez de traits vengeurs. Cependant, nous sommes au siècle de la jurisprudence, dans l'âge de Dumoulin et de Cujas. Mais, disait Gargantua, science sans conscience n'est que ruine de l'âme. Depuis longtemps les théologiens et les moines, dans les contrées du Nord, détestaient les légistes qui opposaient la lettre étroite et dure du droit écrit aux ardeurs de la foi, aux effusions de

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