ET SUR L EGLISE
la mysticité. Luther écrivait à Mélanch thon : «Nous sommes redevables aux juristes d'avoir enseigné et d'enseigner au monde tant d'équivoques, de chicanes, de calomnies , que le langage est devenu pliXs confus que dans une Babel... O sycophantes, ô sophistes, peste du genre humain Q) ! » En France, à la même époque, il s'éleva comme une clameur contre le mauvais état de la justice. Un prédicateur populaire osa comparer le Parlement de Paris à une rose superbe, tout empourprée du sang des pauvres, tincta sanguine pauperum clamantium et plorantium hodie post eos. Il montrait les plaideurs sollicitant pendant dix années pour un procès qu'on pouvait dépêcher en huit jours, et les malheureux, ruinés, désespérant d'çbtenir sentence, s'en allant nus, avec un bâton blanc (f). Il y a plus d'un cercle dans cette cité dolente de la justice humaine où Rabelais nous promène à plusieurs reprises. Le Chicanons, bas officier de la loi , qui s'engraisse de procédure , n'est qu'un plat coquin, auquel le gentilhomme doit
Q) Mém. de Luther, ap. Michelet, t. II, p. 140. a II y a un éternel combat entre les juristes et les théologiens; c^est la même opposition qu* entre la Loi et la Grâce, » Ibid., p. 139.
(») Apol. pour Hérodote, I, 62. Cf. Michelbt, op. cit., II, p. 143.
« donner baftonnades et coups d'efp^ée fus la tefte, ou la belle jarretade, ou mieulx le jeâer par les creneaulx et feneftres de fon chafteau (') » . Bonne aubaine d'ailleurs pour le Chicanons, dont la personne sacro-sainte est inviolable : il en coûte de le frapper autant que de toucher au roi ; plus il est battu, plus U est content. «Monfieur frère Diable, disent-ils à Frère Jean, s'il vous plaift encore quelques uns battre pour ^moins d'argent, nous fommes tous à vous, monfieur le Diable. Nous fommes très tous à vous, facs, papiers, plumes et tout (f). » Bridoye est plus comique encore que malfaisant. Il représente une magistrature d'ordre inférieur, la juridiction civile ; son crime est de trop aimer l'argent, de juger en faveur du plaideur le plus généreux, de suivre dévotement une procédure surannée, d'embrouiller par l'application pédantesque du Droit romain des coutumes déjà bien confuses. Mais si le juge est naïvement prévaricateur, trop docte et ridicule, l'institution n'est point mauvaise ; on peut la relever en la rajeunis-
Q) IV, 12. Cf. Fléchier, Grands Jours d* Auvergne. — Rapprocher du Chicanons Thuissier du Tartuffe.
(*) IV, i6. L'Intimé, dans les Plaideurs :
Tôt donc, Frappez : j'ai quatre enfants à nourrir.
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sant. Pantagruel pardonne beaucoup à Bridoye en considération de sa vieillesse et de sa fimplejje. Il songe à lui adjoindre un assesseur, « quelqu'un plus jeune, dode, prudent, périt et vertueux confeiller, à Tadvis duquel dorénavant fera fes procédures judiciaires Q) ».
Mais avec Grippeminaud et les Chats fourrés, nous pénétrons en pleine tragédie. C'est la région des pleurs et du sang, le tribunal du grand criminel, où l'on procède par la question :
Quivi sospiri, pianti ed alti guai,
Parole di doîore, accenti d'ira,
Voci dite etfioche, et suort di man con elle.
« Ils bruflent, efcartelent, décapitent, meurdriffent, emprifonnent, ruinent et minent tout fans difcretion de bien et de mal... Le tout font avec fouveraine et irréfragable authorité (*). » « Orça, hurlelemonftre, je te monftreray, or ça, que meilleur te feroit eftre tombé entre les pattes de Lucifer, or ça, et de tous les Diables, or ça, qu'entre nos gryphes...Malautru, nous allègues tu innocence, or ça, comme chofe digne d'efchapper
e)V, II.
nos tortures ? Or ça, nos Loix font comme teille d'araignes, or ça ; les fimples moufcherons et petits papillons y font prins, or ça ; les gros taons malfaifans les rompent, or ça, et paffent à travers, or ça. » Rabelais en a tant vu, de ces moucherons, se débattant et mourant dans l'horrible toile ! En 1529, Berquin avait été condamné à finir ses jours dans un In pace^ au pain et à Teau. Le Parlement, irrité de l'appel au roi, revint tout à coup sur sa sentence, et décida que Berquin mourrait dans deux heures. Il était dix heures du matin. A midi, on l'étrangla, puis on le brûla. Ces lois féroces, un si cruel arbitraire, n'avaient d'autre effet que de provoquer par la terreur au mensonge et à la calomnie : cette justice, si riche en supplices, plus riche encore en tortures, est impuissante à saisir la vérité. « Icy on refpond... catégoriquement de ce que Ton ignore, or ça ; on confefle avoir faid, or ça, ce qu'on ne fift onques, or ça ; on protefte sçavoir ce que jamais on n'apprint(').» Le juge frappe au hasard et dans l'ombre ; il ne s'attendrit qu'à la vue de l'or ; aujourd'hui bourreau, usurier demain. Au son de la bourse que leur jette dédaigneusement Panurge, tous les Chats