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fourrés jouent des griffes « comme fi fuffent violons démanchez, et tous s'efcrierent à haulte voix, difans : Ce font les efpices ; le procès fut bien bon, bien friant et bien efpicé. Ils font gens de bien (') » . Des salles du Parlement, Tâpre clameur retentit jusqu'aux bureaux de la Cour des Comptes, jusqu'au fond du « maiftre preffouer », « auquel on monte près de cinquante degrez(*) » . Là, à l'ombre de la Sainte-Chapelle, se traitent les affaires de finances. « Cette Chambre, dit Estienne Pasquier, a toujours été collatérale de grandeur à la Cour de Parlement. Et furent ces deux grands corps et collèges introduits de toute ancienneté par la France comme les deux bras de la juftice, dont la Cour de Parlement étoit eflimée le bras dextre, et cette Chambre le feneflre (Q. » On comprend qu'elle ait partagé les critiques que Rabelais a prodiguées à la magistrature de la juridiction criminelle, et que l'écrivain ait placé, au péristyle de la Cour des Comptes, « en payfaige les ruines prefque de tout le monde, tant de potences de grans larrons, tant de gibets, de queflions, que cela nous
(3) V. Arth. de Boislisle, Chambre des Comptes de Paris, Nogent-le-Rotrou, 1 87 3 .
feit peur. » Cependant, à partir de Louis XII, Messieurs des Comptes ne conservèrent plus de leurs pouvoirs primitifs que l'enregistrement des actes royaux ('). Mais au temps de Rabelais, dans une France épuisée par les guerres d'Italie, les prodigalités de François P*", l'avidité des maîtresses royales et des favoris, cette Cour, présidée plus d'une fois alors par de grands magistrats, semblait toujours remplir un office odieux. Les lois financières n'étaient pas moins compliquées que les lois pénales; elles opéraient à l'aide d'un mécanisme d'impôts et d'actes aussi multiple et aussi dur que celui de la procédure criminelle. Les Apadejies Q^^ courbés sur leurs pressoirs, expriment les dernières gouttes des grappes florissantes et des grappes desséchées; ils écrasent encore le marc déjà broyé: la précieuse liqueur coule et tombe en mille ustensiles, qui sont les innombrables redevances et aussi les épices et droits particuliers de Messieurs, aux dénominations bizarres. « Toutes les hierogliphiques d'Egypte, s'écrie Panurge, n'approcheront jamais de ce jargon. » La satire de Rabelais frappe plus haut, certainement, que la
(') V. Geffroy, les Cours souveraines dans V ancienne France. {Revue des Deux-Mondes, 15 octobre 1874.) (*) Les gens mal élevés.
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Cour des Comptes ; elle atteint l'un des plus tristes abus de la vieille royauté ; elle dénonce Tune des souffrances les plus cuisantes du peuple et se joint au long cri de colère que les moines prêcheurs poussèrent au xvi* siècle au nom de tant d'opprimés. « Le peuple meurt de faim, disait le Frère Ménot; il succombe sous la taille et la gabelle; on le déchire tout vivant; il ne lui reste plus qu'à dépouiller sa peau (').»
Rabelais se tourne alors vers l'Église. Celle-ci, en face des violences du siècle, est-elle encore le bouclier des faibles, l'abri pacifique des âmes délicates ? Il importe, sur cette question, de rechercher impartialement, sous la forme ironique, les idées sérieuses de Rabelais. On se tromperait, croyons-nous, si l'on ne voyait dans ses critiques que l'hostilité d'un moine révolté. Les mythes des Papimanes et de Vile Sonnante reproduisent les graves objections opposées, depuis plusieurs siècles, à la constitution politique et à l'état moral
(') Cf. ApoL p, Hérod., chap. VI, et les sermons socialistes de Savonarole.
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de l'Église. Que les papes se soient arrogé une domination absolue sur la communauté chrétienne, qu'ils aient fondé leurs prétentions sur des titres historiques ou des pièces doctrinales d'une authenticité douteuse, telles que furent les Décrétâtes, cela n'est encore qu'un point secondaire et comme un lieu commun familier aux esprits libres, et ranimé sans doute à l'occasion de chacun des conciles œcuméniques. Mais une notion plus importante ressort des tableaux satiriques du Pantagruel, L'Église n'est plus, comme à son origine, simplement un corps mystique; elle est devenue un établissement politique. De la retraite où se cache y Unique, de l'ile chantante où trône le Papegaut, partent d'innombrables liens qui enlacent le reste du monde, gênent la liberté des princes et des cités, entravent étroitement les peuples. Le droit de répression, de réprimande, le droit de délier les sujets de l'obéissance à l'autorité de leurs rois, les annates et les dîmes sont autant de chaînes qui rattachent à Rome toute la chrétienté. Là est véritablement la question du pouvoir temporel, que les modernes ont entendue en un sens bien différent, et qu'ils ont cru résoudre par la conquête d'une ville et de quelques vallées dépeuplées par la mal' aria. Lorsque Dante maudit la donation de
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Constantin, il ne voit encore dans le pape qu'un prince italien, chef du parti guelfe, et promoteur d'une politique inquiétante pour l'Italie : ce n'est pas à l'héritier des traditions de Grégoire VII qu'il lance l'invective. Pour les uîtramontains, surtout à partir des grands conciles du xv* siècle, le point de vue changeait tout à fait. En effet, ce n'était pas seulement de la Péninsule, mais de l'Europe ellemême que le Saint-Siège prétendait parfois régler souverainement les destinées. Les troubles causés par les antipapes aux xiv* et xv*' siècles, et les agitations religieuses qui provoquèrent la Réforme , mirent en première ligne des préoccupations générales la primauté du Souverain-Pontife ('). N'oublions pas que l'histoire de la première moitié du XVI' siècle dut à la cour de Rome ses directions principales, et que le système d'alliances capricieuses, formées pour l'intérêt du moment, et presque aussitôt rompues, qui attira sur les champs de bataille de l'Italie les armées de l'Europe, avait
(') Rabelais, V, 3 : « Ce feditieux temps durant, à leur fccours évoquèrent empereurs, roys, ducs, monarques, comtes, barons et communautez du monde qui habite en continent et terre- ferme, et n'euft fin ce fchifme et cefte fedition qu'un d'iceux ne fut tollu de vie, et la pluralité rcduiâe en unité. »
commencé par les plans d'Alexandre VI et la Ligue de Cambrai (*). La papauté de la Renaissance, parmi de si fréquentes évolutions de politique, n'eut guère de fixité que dans ses menées contraires à la France, sous Charles VIII , Louis XII et François I^. Malheureusement pour le Saint- Siège, dépourvu d'armées et de trésor, et entouré de princes rivaux, l'hégémonie qu'il convoitait ne se pouvait obtenir que par l'appui d'une nation militaire, l'Empire ou l'Espagne, et cet appui tournait nécessairement en un dangereux protectorat. Cette contradiction entre l'ambition des papes et leur force réelle inspira sans doute un jugement défavorable, peut-êtrç excessif, aux hommes qui furent les témoins dâ^s violences de Jules II, de la légèreté de Léon X, de la mauvaise foi et de la timidité de Clément VIL Ces pontifes, qui croyaient mener le monde, s'abandonnaient sans cesse à la discrétion d'un souverain, se jetaient éperdument entre les bras de l'Empereur, subissaient les plus humiliantes aventures (*). Les
(») V. sur les projets extraordinaires des Borgia, Burck- HARDT, Cultur der Renaiss. in Italien, p. 89, et Gregorovius, Lucreiia Borgia, passim.
(2) Consulter le bel ouvrage de M. Mignet, Rivalité de François /•' et de Charles-Quint,
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foudres du Vatican ont tonné en vain pour le maintien des droits que consacrent les déifiqnes Décrétâtes; ils n'ont point arrêté, sur la route de Papimanie, les lansquenets de Frondsberg, les brigands de Bourbon. Les oiseaux au plumage de pourpre sommeillent découragés sous les frais ombrages de Vile Sonnante. Papegaut dort au fond de sa cage dorée. N'a-t-il pas, d'ailleurs, goûté une captivité plus amère encore au château Saint- Ange , sous la garde de Charles - Quint ? « Il lemble une duppe » , dit Panurge, qui propose de faire chanter sur l'heure et de force l'oiseau merveilleux ('). iEditue montre alors à Firrévérencieux visiteur, au fond de la cage pontificale, le bassin d'où sortent les tonnerres de l'excommunication. « Allons boire », dit tranquillement Frère Jean.
Cette Église temporelle du xvi*^ siècle, entreprenante, avide et magnifique, cause permanente d'agitation pour la chrétienté, mais trop faible pour se protéger elle-même, met en mouvement toute une armée de moines qui sont la force véritable, mais souvent indocile, du Saint-Siège. Elle se recrute dans le monde entier, reçoit les cadets
des grandes familles ('), et jusqu'aux criminels qui fuient l'atteinte de la loi. « Icy ont leur vie affignée, icy foudain deviennent gras comme glîrons, qui paravant efloyent maigres comme pies; icy ont parfaide feureté, indemnité et franchife (f). » Évidemment, Rabelais ne consentit point à se réconcilier avec le monachisme. Il ne vit pas plus clairement qu'Érasme que, dès la mort de Léon X^ certains ordres religieux, particulièrement les contemplatifs, se réformaient heureusement (f). C'est la règle elle-même, ce sont les trois vœux de chasteté, pauvreté et obéissance qu'il rejette. « La plus grande refverie du monde eftoit foy gouverner au fon d'une cloche, et non au didé de bon sens et entendement (f). » Il touche même un instant, mais dans un simple apologue, à la question épineuse du célibat ecclésiastique Q). Mais un criti-
(') V, 4. « Quand en quelque noble maifon de cefte contrée dernière y a trop d'iceux enfants,... de forte que qui à tous part feroit de l'héritage, comme raifon le veut, nature l'ordonne et Dieu le commande, la maifon feroit difîipée, c'eft Toccafion pourquoy les parens s'en defchargent en cefte Ifle. »
C) Ibid.
(î) V. Feugère, Érasme, p. 316.
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que, bien que mal disposé et quelquefois partial, ne perd point la clairvoyance. Nous savons déjà qu'il demeura toujours, sur les matières religieuses, fort en deçà de la véhémence passionnée des réformés. Nous laissons volontiers de côté les appétits vulgaires qu'il a reprochés à ses anciens confrères, et ce profond problème : Pourquoy les moynes font voluntiers en cuifine ('). Nous relèverons seulement en lui deux objections autrement importantes, qu'il faut accepter si l'on veut comprendre la crise religieuse du xyi^ siècle. Il signale l'ignorance et la cupidité des ordres monastiques. « Je n'eftudie poind de ma part, dit Frère Jean. En noftre abbaye nous ne eftudions jamais, de peur des auripeaux. Noftre feu abbé difoit que c'eft chofe monftrueufe veoir un moyne fçavant. Pardieu ! Monfieur mon amy, magis magnos clericos non funt magis magnos fapientes (f).y> Ainsi pensaient jadis ces religieux du mont Cassin, dont Boccace vit en pleurant la bibliothèque ravagée ouverte aux vents du ciel, et les manuscrits mutilés et vendus aux femmes comme amulettes ; et ces Basiliens de Grotta Ferrata, qui affligeaient
(OIV, II.
2l6 CRITIQUE SUR LA SOCIÉTÉ
par leur négligence Ambroise le Camaldule('). Au temps de Mabillon, les bénédictins du Cassino enfouirent leurs manuscrits grecs pour les soustraire à la curiosité des visiteurs. On n'oublie pas que Rabelais n'étudia le grec qu'en dépit des franciscains de Fontenay-le-Comte, et qu'il assista, dans sa jeunesse, à l'étonnante querelle des dominicains de Cologne contre Reuchlin (*).
L'avidité des moines mendiants attira l'attention d'un siècle que le trafic des indulgences et les prodigalités de la cour romaine étonnaient. La soif des biens temporels marquait une décadence nouvelle de l'esprit apostolique; l'avarice étouffait la charité dans l'âme des bons Pères de religion. Ils ne voyaient plus trop souvent, dans le mourant, qu'un donateur. Raminagrobis a chassé de son lit « un tas de villaines, immondes et peftilentes beftes » qui le tourmentaient d'importunités « forgées en l'officine de ne f çay quelle infatiabilité Q) » . Pourquoi, dit Panurge, refuse-t-il d'ordonner
(') « Vidimus ruinas ingénies parietum et mornuiy librosque ferme putres atqiie conscissos. » V. Le Clerc, Hist. litt. au xiv« siècle, t. I, p. 361.
(*) V. dans les Littera obscurorum Virorum,t. V, de l'édit. de Leipzig, 1825, la pièce Contre un légiste qui sait du grec,
(î)III, 21.
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« par tous les convens de cefte province aux bons pères religieux force bribes, force mefles, force obitz et anniverfaires (') » ? Aussi ni carme, ni capucin, ni minime n'assistera à son enterrement. « S'il eft damné, à fon dam. » Panurge découvre, par ces dernières paroles, la portée grave de la critique de Rabelais. Au delà de la discipline altérée, du vœu de pauvreté violé, on aperçoit une doctrine sur le salut contraire à la tradition des grands docteurs de la Grâce : la justification par les œuvres, exagérée par les prêcheurs d'indulgences, avait été le point de départ du schisme de Luther. La simplicité populaire pouvait ignorer les subtilités d'une théologie transcendante; elle retrouvait ce sentiment confus d'un déclin de l'Église, qui remplissait les consciences, dans les railleries de Rabelais, comme dans les sévères maximes de Luther. « Il faut enseigner aux chrétiens, disait celui-ci, que, si le pape connaissait les exactions des prêcheurs de pardons, il aimerait mieux que la basilique de Saint- Pierre tombât en cendres, plutôt que de la construire avec la chair, la peau et les os de ses brebis (*). »
(*) Mémoires, ap. Michelet, I, 24.