CHAPITRE III
Théorie de VEdiuation.
Il fallait grouper en un ordre systématique les notions éparses de Rabelais sur les qualités naturelles de l'homme en&nt, sur l'éducation scolastique et la science de l'École, sur l'état général de la société civile et de l'Église. Il nous a montré tour à tour comment les maîtres sophistes ont appesanti l'âme de Gargantua, comment l'homme de son temps, gâté par une science vaine, bercé d'illusions, ou corrompu et irrité à la façon de Panurge, est jeté dans un monde où régnent la violence et l'arbitraire, la sottise et l'avarice. Il juge que le plus sûr moyen de réformer la société et de guérir l'esprit humain serait de tirer enfin l'homme de cette caverne de Platon que hantent de si fâcheux fantômes. La théorie de l'Éducation domine de très-haut son œuvre entière ; en elle il a su mettre
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toute son expérience des livres et de la vie ; elle restera comme l'une des plus généreuses conceptions du xvi*^ siècle et de l'esprit français.
Chose remarquable, l'idéal qu'il s'est proposé en traçant l'image de l'Éducation parfaite, est pareil à celui dont s'inspirèrent les grands maîtres de ritaKe. Cet écrivain, qui n'a remporté aucune émotion durable des chefs-d'œuvre de Florence et de Rome, conduit par une singulière intuition, sculpte, en quelque sorte, la statue de l'homme moral selon la doctrine suivie, en des arts bien différents, par Léonard de Vinci, Donatello et Michel-Ange. Il présente aux précepteurs de la jeunesse une formulé très-simple et très-féconde : Retournez à l'antiquité, mais demeurez fidèles à la nature. Étudiez, semble-t-il dire, les ouvrages des Grecs et des Romains, moins pour les imiter docilement que pour apprendre à sentir et à penser comme eux, à juger droitement des choses, à maintenir, à leur exemple, dans le développement de l'âme et du corps du jeune homme une équitable harmonie. Demandez-leur, comme font les
peintres et les statuaires, des modèles de noblesse et de grâce; mais n'oubliez point qu'il ne suffit pas d'orner les jeunes esprits de formes oratoires ou poétiques; s'il est beau de porter des pensées hautes, il est bon aussi de s'engager dans la vie avec un corps robuste et alerte, une intelligence ouverte à toutes les connaissances et que ne déconcerteront ni les phénomènes inattendus de la nature, ni les accidents de l'histoire, ni les sophisnies des méchants. Vous serez, en vérité, ainsi les fils et les disciples des anciens. Ils ne séparèrent point, durant leurs plus beaux siècles, la gymnastique de la musique, et le chef-d'œuvre de l'Éducation leur paraissait l'adolescent en qui ils voyaient éclore à la fois, pour la force et la parure de la patrie, un poëte, un sage, un orateur, un citoyen, un soldat (*). Le prince de leurs philosophes, Aristote, fut aussi le plus grand des maîtres. Ses élèves parcouraient le cycle entier des connaissances humaines. Comme lui, dirigez les vôtres à travers toutes les sciences de l'esprit, de la politique et de la nature. Qu'ils assoupHssent chaque jour leurs membres par ces luttes et ces jeux où les jeunes gens de Platon mêlaient encore sans embarras les
(') Platon, République, III. — Aristote, Politique, passim .
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plus graves entretiens; qu'ils visitent, enfin, comme mon Pantagruel, les peuples étrangers, afin d'accroître, par le spectacle de mœurs nouvelles, l'expérience que vos leçons et leurs observations premières ont commencée en eux sur le monde, sur l'homme et la société.
Cette éducation complète de l'âme et du corps est ménagée à l'aide de la pédagogie la plus simple. Nul appareil dogmatique : l'enseignement adopte pour méthode l'ordre naturel de la vie ; il se sert familièrement des incidents variés du jour, il se conforme à la saison présente, à l'état même du ciel. Gargantua a le bonheur d'être prince et l'élève unique d'un maître excellent : pour lui, la discipline est toute dans l'autorité presque paternelle de Ponocrates : il accorde allègrement à son ami tout ce que des écoliers nombreux, soumis à une règle nécessaire, n'abandonnent qu'à la contrainte. Éducation véritablement socratique, fondée sur la pénétration intime de l'intelligence du maître et de celle du disciple, qui se poursuit par de libres causeries, de longues promenades remplies d'ob-
servations et de réâexions utiles, pir de fréquentes rencontres avec les a gens fçavans », « à l'émulation defquelz luy creuft Tefperit et le defir de eftudier aultrement et fe £iire valoir (') ».
La journée de Gargantua commence à quatre heures du matin. Tandis qu'on lui frotte le corps, il écoute ime page de TÉcriture sainte, dont la lecture et le commentaire lui inspirent souvent un mouvement d'adoration et de prière (*). Il considère le ciel, le compare à Taspect du jour d'avant, note le signe du soleil et l'âge de la lune, se fait habiller, peigner et parfumer, écoute et répète les leçons de la veille et en tire des jugements « practicques et concemens l'eftat humain ». On lui fait alors une lecture de trois heures. Puis il sort en compagnie de Ponocrates, « toufjours conferens des propoz de la ledure », joue à b paume et à la balle, s'arrête à une fatigue modérée, change prudemment de chemise et se promène à pas comptés, tout en récitant de belles sentences, jusqu'à l'heure du diner. A table, on lit « quelque hiftoire plaifante
(') Cette éducation, fort peu mystique, est évidemment beaucoup plus protestante que catholique. Les chapitres qui s'y rapportent nous ramènent à la période quasi-protestaute de la vie de Rabelais.
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des anciennes prouefles », quelque roman de la Table-Ronde, ou bien on devise, à l'occasion des mets, des poissons et des fruits, sur quelque point d'histoire naturelle ou de médecine, élucidé encore par les exemples et les textes précis des écrivains anciens. Leurs mains et leurs yeux lavés « de belle eauc fraifche », ils « rendoient grâces à Dieu par quelques beaulx canticques faids à la louange de la munificence et bénignité divine ». On apportait les cartes, non pour jouer aux jeux de hasard, mais pour se divertir de combinaisons arithmétiques. Venaient ensuite des exercices de géométrie et d'astronomie, de chant et de musique. Gargantua reprenait ses livres et la leçon du matin jusqu'à l'heure des exercices de chevalerie. Sous les yeux de l'écuyer Gymnaste, il chevauchait différentes montures, franchissait les fossés, tournait en cercle, maniait la lance, la hache, la pique, toutes les armes offensives et défensives, chassait la bête fauve ou le petit gibier, luttait, sautait ('), nageait en diverses attitudes, gouvernait un bateau, « roidement montoit encontre la montaigne », bondissait d'arbre en arbre « comme un efcurieux »,
(0 Non à clochepied, non en fault d'alemant, car (difoit Gymnade) tels faulx font inutiles et de nui bien en guerre.
lançait la pierre, la javeline, l'épieu, la hallebarde, tirait à Tare, à l'arbalète, à l'arquebuse, grimpait i la corde jusqu'au sommet d'une tour, « et pour fe exercer le thorax et pulmon,crioit comme tous les diables ». On le frottait de nouveau, on le revêtait d'habillements frais, et il rentrait lentement à tra vers les prairies, étudiant, recueillant les plantes et « les conferens avec les livres des Anciens qui en ont efcript ». Le souper l'attendait, plus copieux que le diner : il se passait encore en « bons propous, tous lettrez et utiles ». Il reprenait, aux heures de la veillée, ses divertissements musicaux, les cartes et les dés. « Quelque foys alloient vifiter les compaignies des gens lettrez, ou de gens qui cuflent veu pays eftranges. » L'observation méthodique du ciel, de la marche et des conjonctions des astres, enfin l'examen pythagorique de conscience terminaient cette journée si bien employée. « Si prioient Dieu le créateur en l'adorant et ratifiant leur foy envers luy, et le glorifiant de fa bonté immcnfe, et luy rendant grâce de tout le temps palTé, fe recommandoieni à fa divine clémence pour tout l'advenir. Ce faid, entroient en leur repous. »
Si le temps était pluvieux, Gargantua aiguisait SCS forces à la maison en fendant du bois ou en
battant du blé; il s'amusait à peindre, à sculpter, à jouer aux osselets; il visitait les fonderies et les arsenaux, les ateliers de lapidaires, d'horlogers, d'imprimeurs, les laboratoires des alchimistes; il assistait aux leçons publiques, aux actes solennels, aux plaidoyers des gentils avocats, aux sermons des prêcheurs évangéliques (*), entrait aux salles d'escrime, aux boutiques des droguistes et des apothicaires, aux théâtres des bateleurs. Ces jours-là, le souper était plus sobre, et composé de « viandes deflicatives et exténuantes, affin que l'intempérie humide de l'air. . . feuft par ce moyen corrigée » (*). Une fois par mois, le maître et le disciple, par un jour serein, parcouraient les bois et les prés des environs de Paris, « jouans, chantans..., pefchans aux grenoilles et efcrevifles » , et, pour que ces heures de liberté ne passassent point sans profit, c( en beau pré ilz recoloient par cueur quelques plaifans vers de l'agriculture de Virgile, de Hefiode, du Rufticque de Politian; defcripvoient quelques plaifans epigrammes en latin, puis le mettoient par rondeaux et ballades en langue françoyfe. En banquetant, du vin aifgué feparoient l'eau, comme
(0 C'est-à-dire des Réformés.
Tenfeigne Cato, De Re rust,, et Pline, avecques un guobelet de lyerre (').»
La lettre de Gargantua à son fils achève le plan d'une éducation où ne se faisait pas encore assez sentir l'influence de la Renaissance. Avec Ponocrates, nous sortions à peine des temps gothiques et scolastiques : les œuvres les plus exquises des anciens ne sont pas encore entre les mains des jeunes gens ; les poètes et les moralistes de la Grèce et de Rome sont moins connus que Pline, Athénée, Galien, Dioscorides, Hippocrate, Polybe et les livres de physique et de logique d'Aristote : les Géorgiques et le De Re rustica charment au même titre le bon Gargantua : pour lui, Virgile n'est encore qu'un conseiller utile de l'art agricole. L'enseignement que reçoit notre héros est bien moins littéraire que scientifique (*). Les Humanités sont loin encore; la grande érudition du xvi^ siècle est à venir; l'étude du grec, les langues et les antiquités de l'Orient juif et arabe ne seront abor-
(0 IbU.
(^) On peut le comparer à celui de la Reaîschuîe des Allemands.
dces qu'au temps de Pantagruel. Gargantua déplorera d'une façon bien touchante de n'avoir pu goûter, en son adolescence, à ce « fçavoir libéral et honefte » qui ornera l'âme de son iils('). L'aurore de l'âge nouveau réjouira cependant sa vieillesse. Il s'est mis au grec, comme Caton, sur le tard, et se délecte à la lecture de Platon, des traités moraux de Plutarque, des Antiquités de Pausanias. Des livres charmants, où les anciens ont déposé le miel de leur sagesse, et si doux pour l'automne de la vie ! tels que le De Senectiite, sont devenus les familiers du vieux prince. Il les cite bonnement, à côté de la Sainte-Écriture. Il répète à trois reprises, dans sa lettre, le nom sacré de Platon. Ce nom seul est le signe d'une évolution décisive, non-seulement dans l'Éducation, mais dans le progrès même de l'esprit humain. L'Europe lettrée a retrouvé enfin la pure lumière de la Grèce; Platon est sorti de l'imprimerie des Aides, parmi les horreurs des guerres de Jules IL Désormais l'art de la composition, la beauté de la forme, le rhythme et la grâce du style entrent dans la discipline des études (*). Pantagruel apprendra le grec d'abord,
(*) L'imitation de la forme de Platon est très-visible, par exemple, dans le Corti^iano de Bald. Castiglione.
22S TBLÉOBtIE
puis le latin y ITiétrreu, le duldiîqae, Tarabe. Mais E ^'^exercera aussi à écrire en longue grecque à rimitation: de Platon, en longue btine à celle de Cicéron. A mesure que TÉducotioa s'est élevée plus bout y elle a découvert des directions nouvelles où Gorgontuo ne s'étoit pos engagé. « Qu'il n'y 0}t hîftoire que tu ne tienne en mémoire prefente, o quoy te oyden to cofmographie de ceulx qui en ont efcript. » Le droit civil, le droit de Rome, s'est ratuché à lo philosophie morole; ranatomie agrandit les sciences fondées par les médecins grecs, romains et arabes. Telles connaissances, acquises autrefois par l'élève de Ponocrates d'une manière rapide et empirique, sont réglées par des méthodes plus rigoureuses : il ne suffit plus d'observer chaque nuit l'état du ciel : il faut connaître tous les canons de l'astronomie. Les fa iâ:^ de nature, complètement explorés, dénombrés et classés, ne sont plus seulement l'objet d'une recherche curieuse et divertissante, mais d'une science bien ordonnée, exacte, et qui ne néglige aucune forme de la vie ('). Les
(') « du'il n'y ayt mer, rivière ny fontaine dont tu ne congnojfle les poKTons, tous les oyfeaulx de l'air, tous les arbres, arbulcs et fruclicos des foretz, toutes les herbes de la terre, tojs les mctaulx cachez au ventre des abyfmes, les pierreries de tout orient et midy : rien ne te foit incongneu. »
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saintes lettres, dont l'importance n'a pas diminué, sont elles-mêmes étudiées méthodiquement : en première ligne, £t dans le text^^^ec, le Nouveau Testament et les Épitres des Apôtres, puis en hébreu, la Bible. Ponocrat;es avait représenté la lutte difficile des réformateurs de l'éducation de l'esprit et du cœur contre les routines du passé. Mais Epistémon, plus heureux, fera fleurir magnifiquement la science véritable, la science sereine, sur le champ où Ponocrates, tournant le dos au moyen âge, avait creusé d'une main souveraine les sillons de la moisson future Q).
Ni Gargantua, ni Pantagruel ne seront des savants de profession, ou ne rechercheront la gloire littéraire. La discipline qui a réglé leur intelligence ne les dispose point encore aux œuvres de l'esprit. Ils sortent des mains de leurs précepteurs riches de connaissances précises, bien exercés à l'observation, doués d'un jugement sain : la théorie de
0) L'étude favorite du moyen âge, la dialectique, Tart du syllogisme, manque absolument au programme de Rabelais.
Rabelais serait d'une valeur moindre s'ils remportaient de leurs années d'études autant de génie que de sigesse. Quel que soit le degré de l'Éducation, et la condition sociale des disciples que Ton v convie, il faut que le nombre des élus atteigne au plus près possible celui des appelés. D'ailleurs, les bonnes méthodes prépareront de reste la vocation des écrivains et des savants futurs. Ce qui importe, c'est que l'enseignement soit vraiment libéral, et toujours digne du nom à' humanités ; c'est que l'élève s'y forme à la fois à la pratique des pensées justes, et à l'amour des pensées nobles. Car l'œuvre des précepteurs serait bien incomplète s'ils se contentaient de façonner des esprits droits : leur tâche est tout autant de cultiver cette politesse et ces vertus délicates que notre bonne langue du xvii*= siècle faisait entendre en un mot : Vhonnête homme. Un degré de plus dans la perfection nous donnera le sage, l'homme de bien. Cette fleur de généreuse culture, qui permet d'espérer des fruits de vertu, embellit déjà l'adolescence d'Eudémon. Il vient à nous avec la grâce d'un éphèbe de Xénophon.
<( Hudemon, tant bien tcftonné, tant bien tiré..., tant honneft: en fon maintien, que trop mieulx rcfembloit quelque petit angelot qu'un homme... Le bonnet au poing, la face ouverte, la bouche
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vermeille, les yeulx alTeurez et le reguard aflîs fus Gargantua, avecques modcftie juvénile fe tint fus fcs pieds, et commença le louer et le magnifier... avecques geftes tant propres, pronunciatîon tant diftinde, voix tant éloquente et langaige tant aorné et bien latin, que mieulx refembloit un Gracchus, un Ciceron ou un Emilius du temps pafle qu'un jouvenceau de ce fiècle ('). »
Le cours des années s'avance, les devoirs se multiplient, et ces âmes excellentes et raisonnables, dirigées par un instinct réfléchi de bonté, que ne gâtera jamais l'égoïsme, embrassent avec simplicité chacune des obligations de la vie morale. Comme elles appartiennent désormais à l'élite de la famille humaine, elles élèvent à la dignité d'un sentiment grave et toujours aimable chacune des affections naturelles du cœur humain. La pensée la plus généreuse ou la plus tendre est toujours la première qui s'éveille en elles. Selon la parole de Gargantua, leur foi est formée de charité (f). Celuici, en un siècle si sévère aux petits, et impitoyable pour les vaincus, réconforte, console et délivre ses prisonniers de guerre, afin de ne point « dégénérer
e) II, 8.
de la debonnaireté héréditaire » de ses aïeux (■). Il fait ensevelir religieusement ses ennemis, recueille et fait soigner leurs blessés , rembourse de leurs dommages les habitants de la Roche-Clennaud, « à leur confeflion et ferment (*) ». Pantagruel élargit la fière maxime de la philosophie antique : Non nisi inter bonos amicitia. Non-seulement il compatit aux misères de Panurge ; mais « il Taima toute fa vie (0 » • « P^^ foy> j^ ^'^us ay jà prins en amour fi grand que , fi vous condefcendez à mon vouloir, vous ne bougerez jamais de ma compaignie, et vous et moy ferons un nouveau pair d'amitié telle que feut entre Enée et Achates (*). » Au plus fort de la tempête, tandis que Panurge pleure, Pantagruel, maître de soi-même, s'assied au gouvernail, et le tient « fort et ferme ». Frère Jean ne manque ni de tête ni de courage, mais il blasphème terriblement; seul, Pantagruel fait entendre une parole religieuse : « Le bon Dieu fervateur nous foyt en ayde(5))). Mais la merveille du livre est peut-être l'amour si profond qui unit les deux
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géants, le père et le fils. A-t-on jamais célébré en termes plus beaux que ceux de la lettre de Gargantua cette perpétuité de la famille, symbole terrestre de l'immortalité, qui soutiendra le genre humain jusqu'à l'heure où « Jefuchrift aura rendu à Dieu le père fon royaulme pacificque hors tout dangier et contamination de péché (') » ? Pantagruel prodigue à son père les marques de reconnaissance et de respect : à la lettre datée « de ta maifon paternelle », et qui lui souhaite « la paix de l'-^ternel», il répond par une profession de tendresse dont était bien digne le vieux géant qui se console de sa solitude en songeant à la science acquise par son fils si loin de son foyer (*). « Quand tu congnoiftras que auras tout le fçavoir de par delà acquis, retourne vers moy, affin que je te voye et donne ma benediôion devant que mourir ('). »
Q) II, 8. « Jamais, dit M. Guizot, écrivain, je crois, n*a donné à ramour filial et à l'autorité paternelle plus de force, de gravité et d'étendue que n'a faitRabelais...»— V. pour tout ce chapitre, les considérations élevées de l'éminent historien, Annales d'Éducation, t. III, p. 251-255.
« Ce n'eft pas une atne, ce n'eft pas un corps qu'on dreffe, c'eft un, homme, il n'en faut pas faire à deux. Et comme dit Platon^ il ne faut pas drefler l'un fans l'autre, mais les conduire également, comme une couple de chevaux attelez à mefme timon.... » «Ce grand monde..., c'eft le miroir où il nous faut regarder, pour nous cognoiftre de bon biais. Somme je veux que ce foit le livre de mon cfcolier... » « Je trouve ces ergotiftes plus triftement encores inutiles. Noftre enfant eft bien plus prefTé : il ne doit au paidagogifme que les premiers quinze ou feize ans de fa vie : le demeurant eft deu à Tadion. Employons un temps fi court aux inftrudions néceffaires. Ce font abus, oftez toutes ces fubtilitez cfpineufes delà Dialedique, de quoy noftre vie ne fepeut amender, prenez les finiples difcours de la Philofophie, fçachez les choifir et traitter à poind; ils font plus aifez à concevoir qu'un conte de Boccace ('). » Ces paroles de Montaigne nous semblent un résumé excellent de plu-
(') Essais, I, 19.
sieurs des vues de Rabelais sur ^Éducation. Ces préceptes , d'une application générale, qui seront justes en tous temps et en tous pays, se retrouvent au fond des plus saines doctrines des réformateurs tels que Fénelon, Locke et Rousseau. La théorie de Rabelais, fondée à propos de l'éducation de deux princes, convient aussi au fils d'un gentilhomme : elle est également bonne pour celui d'un simple particulier. Il suffit, pour l'approprier à l'usage du plus grand nombre des enfants, d'en modifier la discipline et la pédagogie. On la peut reprendre entre les murs d'un collège comme au sein de la famille, ou sous la direction isolée d'un précepteur. Quelles quesoient les objections très-sérieuses que l'on oppose encore au régime de la communauté, ou plutôt de Vinternat, sinon pour l'enseignement, du moins pour la culture morale, nous sommes bien loin, assurément, de ces collèges du temps de Montaigne, v vraye géaule de jeunefTe captive », où, « au lieu de convier les enfans aux Lettres, on ne leur prefente à la vérité qu'horreur et cruauté » ; où des maitres enivrés de colère enseignent, « d'une troigne effroyable, les mains armées de fouets ». On trouverait, sans peine, en France et en Europe, plus d'une maison d'enseignement commun où la discipline morale répond aux vœux formés par
Locke qui, partisan très-décidé de l'éducation isolée, souhaite que l'on veille, dans les collèges , au progrès de la vertu aussi soigneusement qu'à l'étude des langues anciennes et des sciences ('). Ces questions de pédagogie sont, après tout, secondaires; le développement de la civilisation générale et le dévouement ingéniçux des maitres en aplanissent chaque jour les difficultés.
Ce qui importe en première ligne , c'est la méthode même et l'esprit de l'Éducation. Rabelais a rompu avec l'antique routine : il n'est guère d'utile innovation qu'il n'ait imaginéed'avance. Sansdoute, il faut élaguer et modifier le programme qu'il propose. Il n'indique pas avec une suffisante clarté à quel moment précis de la jeunesse répond le cours d'études de Gargantua ou celui de Pantagruel. Les enseignements que nous qualifions aujourd'hui de secondaire et de supérieur se confondent souvent dans sa théorie. Peut-être exige-t-il de l'adolescence un trop grand nombre de données positives et scientifiques. Locke ira plus loin, et sacrifiera, en véritable Anglais baconien, l'éloquence et la poésie aux notions de l'expérience Q). Montaigne, qui sut
(0 TJjoughts concerning Education, p. 77.
(^) Ibid.y passim.
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tirer de Plutarque et de Sénèque un suc si riche de sagesse profane, a pénétré plus profondément dans l'excellence intime des lettres antiques. Sur ce point, il représente bien la tradition française. Comme Rabelais et Montaigne, Milton regrettera la perte de tant d'années précieuses employées à « ratisser autant de mauvais latin et de mauvais grec qu'on en pourrait apprendre de bon autrement et agréablement en une année (') ». Mais Rabelais et Milton attendent des efforts de leurs disciples une érudition trop étendue. Ici, Montaigne, les m*aîtres de Port-Royal, Fénelon, Rollin ont une expérience plus juste des nécessités et des limites de l'enseignement. On approuvera Montaigne de réduire un peu la gymnastique véritablement cyclopéenne de Rabelais. Mais il y ajoute la danse, afin «que la bienfeancc extérieure, et l'antre gent et la difpofition de la perfonne fc façonnent quant et quant rame(*) ». Mais, dans la direction générale de l'Éducation, personne, reconnaissons-le , Locke excepté, n'a maintenu intacte l'idée essentielle de notre réformateur du xvi*' siècle, cette idée que le
Q) On Education. Micellaneous, t. I, p. 144.
(') Le traitti de Locke commence par ces paroles : A sound mind in a sound hody is a short but full description of a happy State in tins zuorld.
dernier des évêques moraves, Amos Comenius, exprime avec bonheur pour Tordre des sciences naturelles : « Ce ne sont pas les ombres des choses, ce sont les choses elles-mêmes qu'il faut présenter à la jeunesse ('). » « Il faut, dit le philosophe anglais, que le maitre apprenne à son élève à connaître les hommes, et qu'il enlève à ceux-ci le masque dont ils se couvrent : il doit lui montrer la réalité sous l'apparence, afin qu'il ne juge pas autrui sur le faux semblant extérieur (*).» Port-Royal, Bossuet, Fénelon, Rollin ehferment trop étroitement le jeune homme dans les livres, et ces livres eux-mêmes sont plus propres à développer les facultés littéraires ou dialectiques de l'esprit qu'à exercer le sens de l'observation, et affermir l'expérience morale. Éducation délicate, qui pourra produire parfois, en une âme éminente, un chrétien éclairé et austère, un prince libéral ou un lettré, mais qui relègue dans l'ombre la nature, et prépare imparfaitement à la vie. La méthode vantée par Montaigne laissait déjà pénétrer l'artifice et l'illusion dans l'existence journalière de l'enfant : l'étude s'y dérobe trop adroite-
Q) V. M. Michel Bréal, Un Voyage scolaire en Allemagne. (Revue des Deux-Momies, 15 juin 1875.) (2) Op. cit., p. 125.
ment sous les jeux : tout y est ménagé par des soins trop habiles pour que l'adolescent parvienne sans labeur à la science comme à la vertu , « par des routes ombrageufes, gazonnées et doux fleurantes» . L'élégance raffinée, le bien-être continu, favoriseront sans doute, dans l'intelligence du jeune homme, l'éclosion des belles pensées : mais il s'y mêlera bien des préjugés , et peut-être aussi quelque égoïsme. Montaigne aurait utilement reçu des héros de Rabelais plus d'une leçon d'humanité. La recherche habituelle du plaisir n'est point toujours bonne pour la fermeté et l'étendue de l'esprit. Celui-ci , sans cesse en quête d'un objet aimable, se forme un monde imaginaire où il se complaît, errant à l'aventure, où il oublie le monde réel dans la. contemplation de rêves heureux. Un peu de scepticisme s'ajoute bientôt à la grâce épicurienne : le gentilhomme valétudinaire à qui, tout enfant, un père trop tendre a épargné le froissement des plis de roses, ennuyé des déceptions de la vie , se retire au fond de sa librairie , se souciant peu du reste du monde , suivant d'un sourire ironique et charmant le spectacle de son âme, à travers ce crépuscule du doute où se dérobent si opportunément à ses yeux les grands problèmes et les grands devoirs.
L'élève de Rousseau ne sera ni épicurien, ni sceptique. Il n'a pas grandi en serre chaude, comme Montaigne : des mœurs simples, et une judicieuse gymnastique en feront, non pas un chevalier comme Gargantua, mais un homme vigoureux, un solide montagnard. Malheureusement, il risque de devenir parfait sophiste. Le principe faux de l'éducation d'Emile est que les livres sont inutiles, qu'un maître sage et la nature suffisent pour former une intelligence, que le sentiment religieux doit être évoqué dans l'âme du jeune homme seulement à l'âge où, chez les autres, le doute commence; qu'enfin les leçons de l'expérience, source unique de la science pour l'élève, seront d'autant plus fécondes que l'artifice du précepteur les aura plus ingénieusement préparées. On renonce difficilement aux notions absolues, inflexibles, imaginées par une pensée soUtaire : l'ignorance et l'orgueil ne voient d'ordinaire que mensonges ou chimères dans les démentis que la réaHté infligera plus tard aux théories et aux songes de la' première jeunesse. Le mt)yen de convaincre d'erreur l'homme qui, négli-
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géant les enseignements de l'histoire et l'analyse des moralistes, s'est créé une doctrine complète et logique pour toutes les questions relatives à sa destinée propre et à celle de ses semblables ? L'épreuve de la vie publique a toujours été décisive contre les disciples de Rousseau : les délicats de l'école de Montaigne évitent cette épreuve plus volontiers qu'ils ne l'affrontent; mais elle convient aux hommes dont l'éducation s'est rattachée plutôt aux traditions de Rabelais et de Locke, et qui apporteront au maniement des affiiires générales beaucoup de notions justes et modérées, et un trésor de patience (').
Q) V. pour tout ce chapitre, l'ouvrage judicieux mais trèsconfus du D*" Arnst-«dt, François Rabelais uml sein Traité d'Education, mit besonderer Berùcksichtignng der picdagogischen Grundsiet:;^e Montaigne's, Locke's und Rousseau's. Leipzig- Ambros. Barth, 1872.