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On compte trois degrés distincts de Tinitiation à la béatitude, selon Rabelais. Au premier, au plus humble, s'arrêteront les simples, ceux en qui la bète est plus forte que l'ange, les hommes de santé florissante et de robuste appétit. Ils vivront conformément à leur nature, fuyant la souffrance du jeûné et de la soif, se réjouissant de la vie plantureuse, de la planté, des franches lippées. Morale plus cyrénaïque encore qu'épicurienne, o-ù la gourmandise est presque une vertu cardinale, et qui rappelle la sensualité sans frein vantée par les poètes de la moyenne comédie grecque ('). Les conteurs du moyen âge s'en étaient accommodés : ils y prenaient une revanche de l'ascétisme des saints. Elle perce de tous côtés dans l'œuvre de Rabelais. Les personnes qui n'aiment point cet écrivain répètent, depuis Ronsard, Henri Estienne et Puits Herbault, qu'elle est la vraie et unique morale rabelaisienne. Grandgousicr en donne le premier l'exemple ; Pa-
(') V. Fragm, poet. corn, gnecor. cdid. Didot, p. 406, 524, 581.
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nurge en présente la thcoric. « Nature a fiiid le jour pour foy exercer, pour travailler et pour vacquer chafcun en fa néguociation; et, pour ce plus aptenient fiiire, elle nous fournift de chandelle, c'eft la claire et joyeufe lumière du foleil. Au foir elle commence nous la toUir, et nous did tacitement : Enfiins, vous eftez gens de bien. C'eft aflez travaillé. La nuyd vient ; il convient cefler du labeur et fe reftaurer par bon pain, bon vin, bonnes viandes, puis foy quelque peu efbaudir, coucher et repofer,pour au lendemain eftre frays et alaigres au labeur comme devant. » Les moines du bon temps n'observaient-ils pas scrupuleusement le proverbe de missa ad mensam; si l'abbé se faisait attendre, cependant « tout le monde fouppoit, exceptez quelques refveurs fongears », Alors, ajoute Frère Jean, le réfectoire était comme le foyer de la vie monastique, « la fin unicque et intention première des fondateurs, en contemplation de ce qu'ilz ne mangent mie pour vivre; ilz vivent pour manger, et ne ont que leur vie en ce monde (*)» . Mais, quand est venue l'heure de la satiété, nos initiés prolongent encore leur fôte par ces éclats de rire qui valent bien ceux des dieux d'Homère, et la gaieté des buveurs de la Cave peinte, arrosés du petit
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vin pâle de Chinon, n'a rien à envier peut-être à la joie malveillante des Immortels ivres d'ambroisie.
Une félicité plus noble s'ajjrite entre les murailles de l'abbaye de Thélème, véritable palais de la Renaissance, où Rabelais réunira les hommes dont l'âme préfère aux contentements de l'appétit les jouissances délicates de l'esprit. Il n'est point, sur les rives de la Loire, de château plus vaste et plus somptueux que le monastère épicurien. Les escaliers s'y déroulent en amples spirales de degrés de porphyre et de serpentin : la lumière tombe à flots dans les hautes salles, inonde les longs corridors, et les galeries ornées, comme les Lc7^^5 du Vatican, « des antiques proueffes , hiftoires et defcriptions de la terre(') ». « Depuis la tour Articejufques à la Cryere eftoient les belles grandes Hbrairies en grec, latin, hebrieu, françoys, tufcan et hefpaignol, difparties par les divers eftaiges félon iceulx langaiges Q. » Cependant Thclcme n'est point cons-
(2) V. Revue de V architecture, t. II, p. 196, Pctude critique de M. Daly sur la restitution de Thclcme, par M. Questel, d'après les vues de M. Ch. Lemormant.
truit pour des bénédictins. Aucune règle n'y enchaîne la liberté de ses hôtes. Les dames y habitent sous le même toit que ces moines d'un genre nouveau, et malgré la devise du couvent, F ay ce que votildras, leur vertu n'y souffre aucune inquiétude, « parce que gens libères, bien nez, bien inftruiâs, converfans en compaignie honncfte, ont par nature un inflinâ et aguillon qui touljours les poulfe à faiâz vertueux et retire de vice, lequel ilz nommoient honneur (') ».
L'enceinte de Thélème renferme un hippodrome, un théâtre, des thermes dont les bassins à triple étage reçoivent des ruisseaux parfumés. « Jouxte la rivière eftoit le beau jardin de plaifanceQ. » Les arbres des vergers y sont disposés en quinconces : les bêtes sauvages s'ébattent joyeusement à travers les fourrés du parc. Ici Boccace reconnaîtrait les ombrages voluptueux du Décatnéron; Épicure y oublierait peut-être les maigres oliviers de son jardin d'Athènes ('). Toutes sortes de sensations choisies, favorables à Vataraxie de l'âme, entre-
(3) Era un palagio con beîîo e grau cortiîe neî me:(^o, e con îoggie, e con sale, ...con praUlli dattorno, econ giardini maravigUosi. Decam. Introduz.
tiennent chez les Thélémites une joie tempérée et des pensées sereines. Ni l'odeur, ni la rumeur des cuisines et des offices ne gâtent des plaisirs que renouvellent sans cesse l'élégance des formes visibles et la douceur tranquille des occupations. Nous disions plus haut que Rabelais ne fut guère artiste, et qu'il demeura, pour le sentiment de la beauté, fort en arrière de la plupart de ses contemporains, surtout des Italiens. Cependant, dans la description de Thélème, il fit un effort singulier pour comprendre les charmes de la vie délicate , et achever en son esprit l'image de ce bonhepr à la fois intellectuel et discrètement sensuel dont l'Italie avait conçu l'idéal et développé la théorie. « Au milieu de la baffe court efloit une fontaine magnificque de bel alabaflre; au deflus les troys Grâces avecques cornes d'abondance, et jettoient l'eau par les mammelles, bouche, aureilles, yeulx. » Souvenir des villas de Toscane, plus encore que de Chambord ou de Blois. Le long des galeries sont rangées les cornes de cerfs, « licornes, rhinocéros, hippopotames, dens de elephans, et aultrcsrchofes fpedables » pour lesquelles s'étaient passionnés Léonard de Vinci et les princes de la Péninsule. Il fliut revoir les assemblées splendides de Paul Véronèsc pour se faire une idée de la richesse et des couleurs
éclatantes du costume dcsTh61émites(^). L'ameublement est digne d'un palais des Médicis. « Les lidzeftoient de broderie. En chafcune arrière chambre eftoit un miroir de chriftallin , enchafle en or fin, au tour garny de perles, et eftoit de telle grandeur qu'il povoit véritablement reprefenter toute la perfonne. » La beauté des personnages répond d'ailleurs à la magnificence du cadre dans lequel ils se meuvent. « Peut ordonné que là ne feroient repceues finon les belles, bien formées et bien naturées, et les beaulx, bien formez et bien naturez (^). » Nous retrouvons ici une notion de cette vie de société où la conversation enjouée était le plus fin des plaisirs, que l'Italie de la Renaissance enseigna à la France de Marguerite de Navarre, et dont le Courtisan de Castiglione présenta, au temps de Léon X, le modèle accompli. Un instant même Rabelais indique la passion généreuse à laquelle mènent naturellement les sentiments qui ornent l'Ame desThélémites, l'amour platonique, prélude de l'union conjugale; il la nomme du beau mot
(0 Mais on remarquera une fois de plus que Rabelais qui, en trois mots, nous donne la vision saisissante d'une physionomie individuelle, dès qu'il s'agit d'une ample peinture, fiiit une classification exacte plutôt qu'un tableau.
de dévotion (*) , fleur précieuse dont le parfum n'a laissé, dans le livre de l'ancien moine , que cette trace très-légère; jadis elle était éclose entre les mains de Pétrarque, et Ton sait avec quelle tendresse la France du xvii* siècle la cultivera.
Thélème est une maison fort aristocratique , et non point une hôtellerie. Si l'on en sort librejnent, il faut, pour y être admis, présenter d'abord ses titres de noblesse morale, «jouer d'inftrumens harmonieux, parler de cinq ou fix languaiges, et en iceulx compofer tant en carme que en oraifon folue(*). » Les portes s'en ouvrent aux lettrés, aux femmes distinguées, aux gentilshommes, aux apôtres protestants du fahiâ Évangile qui fuient la persécution, à toutes les personnes délicates qui cherchent^ loin de la malice et de la sottise des hommes, loin des fanatiques et des Chats fourrés , un port tranquille. Rabelais n'y a construit de temple pour aucun culte. Sans doute, dans ce palais de Uberté, les droits de la conscience individuelle demeurent intacts. Mais l'invention du bonheur
Q) Avecques foy il emmenoit une des dames, celle laquelle Tauroit prins pour fon dévot, et eftoient enfemble mariez ; et fi bien avoient vefcu à Theleme en dévotion et amytié, encore mieulx la continuoient ilz en mariaige. I, 57.
terrestre est une œuvre toute laïque, et, pour un écrivain de la Renaissance , en cette Thélème où Ton peut s'imaginer Érasme, Mélanchthon et Bibbiena conversant avec Isabelle d'Esté , la Marguerite des Marguerites et Vittoria Golonna, l'esprit et l'honneur semblaient une source assez profonde et calme de félicité.
Frère Jean des Entommeures , premier abbé de Thélème, est à peine institué, qu'il a grand besoin d'un coadjuteur. La résidence lui est trop difficile au sein de cette compagnie de personnes polies dont la vie s'écoule pacifiquement en joies exquises et monotones. Frère Jean s'embarque à côté de Panurge et s'aventure à travers des contrées fabuleuses, cherchant la formule définitive du bonheur. Il la
trouvera dans l'oracle de la Dii)e Bouteille, et tou- • chera alors au troisième et dernier degré de l'initiation. Bois, crie l'étrange Sibylle, bois : c'est l'ivresse qui donne la vraie béatitude.
Nous l'avons déjà dit : ceci n'est point un conseil de sensualité vulgaire. Il eût été bien inutile aux amis de Pantagruel de parcourir péniblement
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les régions des idées fausses et des iniquités pour échouer enfin sur le seuil d'un cabaret. Ilétaitplus sage de s'arrêter à l'ombre des saulsaies de Grandgousier, ou dans les celliers de la Cave Peinte. Mais Rabelais déclare expressément qu'en ce lieu toutes choses sont des syhiboles et des « raifons myftiquesQ», et que ses initiés, à l'exemple des anciens « Pontifes et tous perfonnages qui s'adonnent et dédient à contemplation des chofes divines, doivent en tranquillité leurs efprits maintenir, hors toute perturbation de fens, laquelle plus eft manifcftée en yvrognerie qu'en autre paflion quelle que foit (*) ». Les paroles écrites sur les tables du sanctuaire annoncent encore la révélation d'une doctrine noble : par elles est affirmée l'une des vues les plus hautes de la philosophie antique, la loi des causes finales. « Toutes chofes fe meuvent à leur fin. » L'ivresse dont l'homme goûtera les transports au moment où il atteindra sa fin propre, n'est . autre, chose que le ravissement de l'esprit, Tallc-
Q) « Vous pareillement au temple ne feriez receus de la Dive Bouteille,... fmon que Bacbuc la noble pontife vift de pampre vos fouliers pleins, qui eft... fignification évidente que le vin vous eft en mefpris, et par vous conculqué et fubjugué. » V, 34.
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grosse héroïque de la pensée qui s'est abreuvée de vérité. Telle est Tinterprétation de la prêtresse Bacbuc. « Notez, amis, que de vin divin on devient : et n'y a argument tant feur, ny art de divination moins fiiUace. Vos Académiques Tafferment rendans Tetymologie de'vin, lequel ils difent en grec oîvoç, eftre comme w, force, puiffiince. Car pouvoir il a d'emplir l'ame de toute vérité, tout favoir et philofophie(*). »
Évidemment, il s'agit ici de cet état transcendant de l'âme qui s'est plongée avec enthousiasme dans les profondeurs de la connaissance. Cet état a été célébré par les philosophies les plus diverses, par Platon et par Épicure, par Plotin et par Spinoza. Et critis sicutDii, L'homme alors vit surtout par cette partie divine que Plotin mourant sentait se dégager au fond de son être : il savoure cette joie ineffable qui appartient, selon Spinoza, aux esprits parvenus à la possession des vérités absolues (*). Mais, de même que ces philosophies ont
(*) La joie, dit Spinoza, est le passage d'une moindre perfection à une perfection plus grande... L'âme du sage peut à peine 6tre troublée. Possédant par une sorte de nécessité éternelle la conscience de soi-même, et de Dieu et des choses, jamais il ne cesse d'être, et la véritable paix de l'àmc, il la possède pour toujours. (V. Ethiq. et Traité de la Lib.)