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entendu différemment les conditions de la béatitude, et ont eu sur les choses divines des notions particulières, de même aussi le mythe de Rabelais doit se distinguer de toutes les théories analogues. Les sages vivent de contemplation et jugent que la passion et le plaisir troublent la beauté pure des idées. Ils conçoivent notre nature d'une façon étroite et sublime : ils la bornent à la seule raison et lui proposent comme idéal la félicité immobile du Dieu d'Aristote, ce Dieu dédaigneux qui ignore le monde visible et jouit éternellement de sa propre pensée. Rabelais, le xvi^ siècle, la Renaissance ont eu de Tâme et de la vie un sentiment moins superbe et plus humain. Moins sévères que Platon, plus indulgents qu'Épicure, et d'autant plus fidèles peut-être au génie de la Grèce antique, les hommes de ce temps surent maintenir l'harmonie du corps et de Tesprit, et recherchèrent même dans le libre épanouissement de la vie sensible une cause de fécondité intellectuelle. II n'y eut plus pour eux d'antagonisme entre les sens satisfaits et les idées, et la joie que donne la volupté délicate leur parut favorable à l'essor de la pensée. C'est par là que la Renaissance s'est encore détachée du christianisme. Cependant elle n'a pas réhabilité la chair à la façon cyrénaïque. Ce fut son originalité de respecter la
hiérarchie naturelle des diverses tendances de la personne humaine. Les deux coursiers indisciplinés de Platon montent^^ impétueux mais dociles , vers les sommets que l'esprit ambitionne d'atteindre. Au sein même d« l'orgie, la sensation fine, comme aux banquets des peintres de Venise, par la grâce des formes , l'éclat et le rhythme des couleurs, le charme caressant de la musique, anoblit et purifie presque le plaisir. Les chants carnavalesques de Laurent de Médicis mêlent, sans dissonance, les plus graves sentiments aux pensées les plus libres Q. En aucun temps, la dualité de la bête et de l'ange, tourment éternel des sages, ne s'eflfaça plus complètement. L'homme seul demeurait, dévoué à la science, épris de la beauté, travaillant, pour sa part, au réveil de l'esprit humain , mais ne sacrifiant aucune des passions, aucun des penchants que les voix des ascètes et des saints sont toujours impuissantes à proscrire.
Le mythe rabelaisien , rapproché de la morale même de la Renaissance , nous semble donc intelligible. «Retournez à la Nature, dit l'oracle aux Pantagruélistes. C'est par l'esprit que l'homme
(0 V. Alf. VON Reumont, Lorenio de* Medici il Magnifico, Leipzig, 1874. T. II, p. 23.
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communique avec les choses divines; mais l'homme n'est pas un pur esprit. Son être tout entier aspire à la vie. Vivez donc sans contrainte, et que vos sens atteignent la fin que la Nature leur a fixée; mais qu'ils s'y arrêtent, et que l'ivresse voluptueuse n'empêche pas les parties supérieures de Tâme d'accomplir leur destinée. Car l'excès n'est pas moins contraire que l'abstinence au bon ordre de la vie. Les sens, le cœur et la pensée sont comme les trois cordes d'un instrument dont Taccord parfait rendra une musique sans pareille. N'en relâchez aucune, n'en brisez aucune, afin de ne point rompre l'harmonie de la lyre : mais que la corde maîtresse, formée d'un métal très-pur, et dont le chant est vraiment sublime, domine toujours; que l'esprit reçoive de la jouissance et de la passion l'enthousiasme, mais non pas le trouble; alors, parvenu au degré suprême de son ascension vers la vérité et vers la beauté, il connaîtra une joie ineffable, car il aura touché au terme dernier de la béatitude. »
Il faut signaler le côté fragile de cette doctrine. II y manque une notion suffisante de l'activité de l'effort. Nulle part l'action n'y est recommandée.
L'homme, dit Voltaire, est né pour l'action, comme le feu pour monter. Le ressort essentiel de la moralité humaine a été négligé par Rabelais. Il était inutile peut-être à ses initiés du premier degré, qui se contentent modestement d'honorer leurs appétits. Mais pour les autres, le péril est trop manifeste. Lésâmes élégantes que séduira le séjour de Thélème, les âmes plus ardentes qui aspireront à la vie intense, aux ravissements de l'esprit promis par la Dive Bouteille, déshabituées de l'action, étrangères à la lutte, descendront vite des hauteurs où elles rêvaient de se maintenir. Elles tomberont, comme dans le mythe de Platon, les ailes meurtries, vers les régions de la concupiscence. Et ainsi le dessein d'une vie généreuse et l'espoir d'un bonheur sans ombre s'évanouiront comme un songe.
Cependant Rabelais vivait au siècle le plus énergique, dans les temps les plus agités de l'histoire. Quand les consciences sont profondément remuées, c'est par l'action passionnée, militante, et non plus par l'extase, que se manifeste la foi religieuse. Rabelais a connu des héros et des martyrs. Mais le cloître ne l'avait point préparé à l'héroïsme. Il sortit de l'Église afin d'assurer la liberté et la paix de ses études ; mais le commerce de la science ne devait
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point retremper un caractère qu'une longue éducation monacale avait marqué d'un pli ineflàçable. Il demeura jusqu'au bout moine encore^ à son propre insu, peu curieux du péril, fuyant devant l'orage avant même qu'il n'éclatât, comblant son esprit de connaissances et laissant s'assoupir sa volonté. Il assista à plus d'une tempête, mais du haut du rivage, à l'abri des plus puissantes maisons de France. Ses héros ne furent pas plus que lui-même hommes d'action. Son personnage le plus agissant est, il est vrai, un moine ; mais les bonnes intentions de Frère Jean n'ont guère de résultat efficace : il se démène bruyamment plutôt qu'il n'agit. Gargantua emporte au col de sa jument les cloches de Notre-Dame , mais Pantagruel se garde bien de mettre sous son bras la bibliothèque de Saint-Victor. Le vaillant curé de Don Quichotte agira plus utilement. Il jettera dans un beau feu les romans chevaleresques qui ont gâté la cervelle de son ami. Pantagruel pouvait , s'il l'avait voulu , renouveler les travaux d'Hercule : il se contente de passer dédaigneusement, et trop souvent même sans mot dire, comme un juge dont aucune force n'exécutera les sentences: D'un souffle il eût chassé tant de fmtômes , d'un geste étouffé tant de monstres ! Souffrait-il déjà de ce sentiment qui attriste parfois
les âmes les plus nobles , alors qu'elles doutent, pour l'heure présente, de la justice, et désespèrent d'améliorer autour d'elles les choses humaines (') ? Que l'on puisse être heureux selon la doctrine de Rabelais, nous le croyons volontiers. Mais pour que ce bonheur soit profond et durable , il y faut ajouter ce que l'écrivain a trop oublié : le travail persévérant de l'homme sur soi-même , et son action bienfaisante sur ses semblables et les choses du dehors, ce que l'on nomme enfin du simple mot de vertu.
(') Frère Jean a grande envie de détruire les Chats fourrés. Panurge, heureux d'être échappé sain et sauf de leurs griffes, refuse obstinément de retourner vers leur caverne. Pantagruel se tait. C'est peut-être en Papimanie que le géant parle avec le plus de décision. « Quand (dift Pantagruel) telz contes vous nous ferez, foyez records d'apporter un baffin. Peu s'en fault que ne rende ma guorge. Ufer ainfi du facre nom de Dieu en chofes tant hordes et abominables I Fy 1 j'en diz fy 1 » IV, 50.