CHAPITRE V
Rabelais et VEsprit frmiçais.
La biographie et la légende de Rabelais, l'analyse de son esprit et de sa conscience religieuse, de son génie d'écrivain, de moraliste et de philosophe, nous ont fait apercevoir l'originalité de l'homme et la portée de son œuvre. Il nous reste, pour achever sur lui une critique et comme une définition complètes, à le classer, selon ses caractères propres, dans l'histoire générale de l'esprit français et dans celle de l'esprit humain.
Il apparaît, au premier coup d'oeil, isolé dans son siècle et singulier dans la suite des lettres françaises. C'est qu'il représente pour ainsi dire seul ce qui a manqué alors à notre littérature, la transition, II était encore par le goût et le langage, par la forme
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symbolique de la fiction et le ton de l'ironie, riiomme du moyen âge; il fut déjà par la culture savante et multiple de l'intelligence, par l'art du style, l'indépendance delà pensée et la hardiesse de quelques idées, le représentant du xvi*" siècle et des temps modernes. Moine et satirique, il appartenait au passé gaulois : lettré, naturaliste et réformateur, il annonça la venue de l'esprit français. En quelques années, notre pays accomplit , dans l'ordre intellectuel, une marche en avant dont Rabelais, par son œuvre et son génie, a marqué les degrés. Il était né peu d'années après la mort de Villon et fut le contemporain de Comines, de Ronsard et de •Calvin : il vit ainsi la poésie française passer tout d'un coup de la franche verve gauloise à la recherche d'un art consommé, et déjà même, au sein Je la Pléiade, à l'affectation de la décadence, et notre prose, à peine déUvrée des formes traînantes et de l'abondance naïve des chroniqueurs et des conteurs, recevoir des écrivains de la Réforme le nombre sévère et l'austérité éloquente. Autopr de lui les idées se renouvelaient aussi rapidement que les croyances. La science instituée formait les esprits à l'analyse ; la philosophie antique retrouvée et la discussion des choses religieuses les habituaient à l'observation méthodique et au scepticisme. Il
n'est pas possible de s'imaginer Montaigne ou THospital, les auteurs de la Satire Ménippée, Brantôme ou Biaise de Montluc écrivant sous Louis XI, car il fallait pour les produire, soit Texpérience morale qu'ils durent aux lettres classiques et Tart de méditation que leur enseigna la Réforme, soit les exemples de la littérature historique et militaire de l'Italie. En cinquante ans, l'esprit et la langue de la France se transformèrent si profondément que tout lien fut rompu avec le moyen âge : un siècle encore, et le pays de Descartes et de Molière paraîtra aussi éloigné de ses vieilles traditions littéraires que le régime de Louis XIV du système féodal; Boileau n'aura plus sur ces iiècles grossiers,* sur les origines de notre poésie , sur notre ancien théâtre et sur Villon, que des notions vagues (*); La Bruyère traitera de barbare l'architecture gothique 0. Dans la querelle des Anciens et àQS Modernes, ceux-ci, par l'ignorance même où ils étaient du passé, se privèrent d'une arme excellente. Les
(•) ^lotions fausses, d'ailleurs : on ne voit pas bien comment Villon débrouilla Vart confus de nos vieux romanciers. « La plupart de nos anciens romans français sont en z'ers confus, dit Boileau, et sans ordre, comme le Roman de la Rose et plusieurs autres. » (Notes à l'Art poét.)
(*) Des Ouvr. de V Esprit. Fénelon est à peu près du même avis. Lettre sur les occup. de VAcad. franc, X.
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beaux esprits goûteront peut-être les fables de La Fontaine; mais qui saura reconnaître, en ce bonhomme ami des bêtes et épris de Platon, le dernier des poètes gaulois , le dernier Homère du glorieux Renart ? Au moins, qu'on ne parle point de Rabelais à ces lettrés délicats : tout ce que Fauteur du Pantagruel a gardé des vieux âges, la langue et le mythe, le rend alors « incompréhensible. Son livre est une énigme, quoi qu'on veuille dire, inexplicable : c'est une chimère, c'est le visage d'une belle femme avec des pieds et une queue de serpent, ou de quelque autre bête plus difforme ('). » Le xviii* siècle n'aura plus que du dédain pour ces Bemps reculés, où il ne voulut voir que superstitions et ténèbres. C'est ainsi que la France, tardivement et si vite mûrie au contact de l'Italie, perdit de vue le moyen âge qui , pour la Péninsule et
(0 La Bruyère, ibid. Le reste de la critique n'est pas beaucoup plus précis : « monstrueux assemblage d'une morale fine et ingénieuse, et d'une sale corruption ; où il est mauvais, il passe bien loin au delà du pire, c'est le charme de la canaille ; où il est bon, il va jusqu'à Texquis et l'excellent ; il peut être le mets des plus délicats? » Une seule ligne d'un écrivain du xvi« siècle a bien plus de portée. « Rabelais, dit Pasquier, avoit plus de jugement et de doctrine que tous ceulx qui efcrivent en noflre langue. » Reclx, sur la France, t. VU, 7.
jusqu'à la fin de sa période classique, s'élevait toujours à riiorizon, comme une contrée lointaine dont les grandes lignes restent encore précises. L'Italie , en effet, avait enfanté lentement la Renaissance; elle put donc garder ces transitions continues qui vont de Giotto à Raphaël, à travers Masaccio, le Pérugin -et Ghirlandajo, comme de Dino Compagni à Machiavel, à travers les Villani. L'ironie de Boccace descendit par les conteurs florentins jusqu'à l'Arioste, en qui elle rencontra les souvenirs chevaleresques que Bojardo et Pulci avaient reçus des vieux romans français si chers aux contemporains de Dante. Au lieu de toute une série absente d'écrivains et de traditions, notre histoire littéraire ne montre qu'un grand monument, le Pantagruel, construit de débris de légendes celtiques, d'épopées héroï-comiques et de fabliaux, mais où pénètrent de toutes parts les rayons de l'esprit nouveau et qui aboutit par quelques-unes de ses issues aux idées modernes.
C'est qu'en réahté Rabelais fut en France le premier des écrivains modernes. Non-seulement il témoigna par son livre du moment où l'esprit fran-
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çais reçut la culture de la Renaissance; il fut aussi l'un des premiers lutteurs qui recueillirent des mains de l'Italie, épuisée par un effort de trois siècles, la lampe de la vie, La Renaissance baissait visiblement dans la Péninsule depuis les désastres du pontificat de Clément VII. Alors commença, dans l'œuvre de la civilisation européenne , la vocation de notre génie national. L'esprit de pénétrante critique que les Italiens avaient porté, entre Marco Polo et Guichardin, sur l'état économique et social des peuples, sur la politique et la diplomatie, repris et développé par les écrivains français, s'appliqua dès lors à toutes les connaissances relatives à l'âme humaine, aux rapports des hommes entre eux, à la nature. Notre langue, littéraire et logique , excellente pour la dispute et le raisonnement, d'une étonnante souplesse dans l'expression des plus fines nuances, et d'une clarté singulière dans celle des notions abstraites, répandit à travers l'Europe la pensée française, et forma à la discipline de l'analyse, comme au goût des idées générales, l'Angleterre de Locke et d'Addisson, l'Italie de Beccaria et de Vico, l'Allemagne de Frédéric II et de Lessing. Seule la Grèce antique avait donné au monde le spectacle d'une telle primauté intellectuelle, et d'un ; gouvernement si incontesté de la civilisation.
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Cette domination de Tesprit français ne fut, d'ailleurs, que la maîtrise même de la raison humaine. Notre littérature régla l'éducation des peuples de l'Occident, parce que notre génie parut alors le plus propre à l'invention de la vérité et de la certitude. Dans toutes les directions de l'intelligence, et les ouvrages même de l'art dramatique^ nos écrivains s'efforcèrent de déterminer les nouons les plus justes, de pénétrer, par l'analyse des passions, jusqu'aux ressorts derniers de la vie intérieure, comme de dégager, par la discussion des intérêts publics, les lois de la vie politique. Un lien étroit rattache entre eux Corneille , Molière, Boileau, Pascal, La Bruyère, Fénelon, Voltaire, Montesquieu, les fondateurs de l'Encyclopédie. Tous ils se proposèrent de soumettre à la raison l'homme tout entier, son cœur et son esprit, son goût, ses mœurs, ses arts, ses institutions ; tous , poètes ou critiques, ils ont combattu les mille sophismes qui, dans l'âme , étouffent la vertu, l'honneur dans la société, le droit dans l'histoire. C'est ainsi que tous , et ceux mêmes qui se croyaient le plus en dehors de l'école cartésienne , ils appliquèrent à la littérature et à la morale les lois fixées par Descartes à l'évolution de la pensée dans la sphère de la science.
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Le Discours de la Méthode donna aux lettres françaises la pleine conscience de leur génie et de leur mission. Mais la grandeur de Descartes n'est pas toute dans le mouvement intellectuel dont sa doctrine donna le signal , et qu'elle dirigea souverainement. Si son œuvre fut si vaste et si durable, c'est qu'elle se fonda sur un instinct profond de notre pays et de notre race, ce goût de la justesse des idées et des sentiments qui, dans les choses ordinaires de la vie, s'appelle le bon sens, et , dans les spéculations les plus hautes, l'esprit scientifique lui-même. La France se reconnut à ce précepte de V évidence sur lequel Descartes posait l'édifice entier de la science; elle se réconnut aussi à cette résolution que le maître prenait de vérifier toutes ses notions premières, de juger en soi-même le vieil homme, d'arracher de son intelligence les idées fausses et les préjugés. Un compatriote du réformateur, né comme lui au jardin de France, n'avait-il pas déjà, un siècle plus tôt, abordé le même dessein, renouvelé sa propre éducation, et essayé sur son héros Gargantua la discipline morale et logique du Discours de la Méthode? Sous les voûtes de Saint- Victor, comme en présence d'Hippothadée, de Rondibilis , de Trouillogan, de Bridoye, Rabelais se conformait d'avance au sentiment de
Descartes , « que la philosophie donne moyen de parler vraisemblablement de toutes choses et se faire admirer des moins savants ; que la jurispnidence, la médecine et les autres sciences apportent des honneurs et des richesses à ceux qui les cultivent ; et enfin qu'il est bon de les avoir toutes examinées, môme les plus superstitieuses et les plus fausses, afin de connaître leur juste valeur..., pour n'être plus sujet à être trompé ni par les promesses d'un alchimiste, ni par les prédictions d'un astrologue, ni par les impostures d'un magicien, ni par les artifices ou la vanterie d'aucun de ceux qui font profession de savoir plus qu'ils ne savent. » L'art de bien vivre, tel que Rabelais l'inventa par la méthode pédagogique de Ponocrates, n'est-il pas enfin contenu dans ces paroles de Descartes : «J'avais toujours un extrême désir d'apprendre à distinguer le vrai d'avec le taux, pour voir clair en mes actions, et marcher avec assurance en cette vie... (') ? »
Ce Cartésien du temps de François P^ avait été d'ailleurs la voix même de la Renaissance française,
(*) Discours de la Méthode, chap. I.
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et, comme ron peut suivre la tradition intellectuelle de Descartes jusqu'à la fin du xviii* siècle, pareillement on ressaisit sans peine la chaîne qui relie Rabelais à la réformation philosophique du dix-septième. Toutes les connaissances humaines furent de son temps remises à l'étude, tous les grands intérêts de l'âme et de la société débattus à la fois, et l'ardente curiosité de la pensée n'eut d'égale alors que la violence des passions et les périls de la vie publique. En moins d'un demisiècle notre httérature institua une œuvre immense de critique sur les dogmes et la discipUne de l'Église, avec les écrivains protestants; sur la philosophie et la scolastique, avec Ramus; sur notre langue et les ouvrages de l'esprit, avec les Estienne, Joachim Du Bellay, Etienne Pasquier; sur l'état poHtique de la France, avec les pamphlétaires de la Ligue et les auteurs de la Ménippée ; sur la liberté de conscience et la liberté civile, avec l'Hospital et La Boctie; sur l'homme enfin, son caractère, son humeur, ses faiblesses, ses passions, avec Montaigne. Mais la source première d'où sortirent plusieurs de ces courants était encore Rabelais. La description de l'île de Ruach où la royne fe paift de vent, où les gens d'église se nourrissent d'illusions, reparaît
dans la Minippie (') ; et Y Ile Sonnante a certainement produit les plus précieuses drogues du Catholicon (*). Cet esprit de libre et universel examen, fondé par le moine tourangeau, et que son siècle a continué, fut comme Tessai du doute philosophique dont Descartes fit la condition préliminaire du renouvellement de ses connaissances. On sait que celui-ci traversa assez vite , et sans trop pâtir des angoisses du scepticisme, cette première période de son œuvre. Mais n'avait-il pas devant soi une longue suite d'écrivains qui s'étaient proposé, sur les problèmes les plus graves, une tâche analogue i la sienne, et la crise traversée par la pensée firançaise entre Rabelais et Montaigne n'avait-elle pas labouré et aplani le terrain sur lequel Descartes devait élever son monument? Combien de ruines gênantes avaient été renversées déjà par le xvi*^ siècle,
(•) Édit. Labitte, p. 237. Ruach, en hébreu, signifie vent ou esprit.
(2) Au ch. I, la Vertu du Cathoîicon, l'inspiration de Rabelais est évidente. Comp. aux chap. sur les Décrétales. « N'ayez point de religion , mocquez vous à gogo des preftres et des facremens de l'Églife, et de tout droid divin et humain, mangez de la chair en carefme en dépit de l'Églife, il ne vous faudra d'autre abfolution ny d'autre chardonnerette qu'une demie dragme de Catholicon. » XV. Cette panacée est la Quinte EJfence catholique, jéfuiftique, efpagnoJe,
combien de ronces tenaces auxquelles les hommes de cette grande époque avaient meurtri leurs mains ! Et, comme en un temps bouleversé par les discordes religieuses et les factions publiques, ils supportèrent le rude effort de la lutte , ils en connurent également le trouble et les incertitudes. On surprend plus d'une fois en eux des signes de scepticisme. « Beaucoup savoir, dit Montaigne, apporte occasion de plus douter... » Rabelais, si affirmatif sur l'éducation de l'esprit humain , mais qui a étudié rhomme plutôt théoriquement que par l'analyse intérieure, hésite sur la question du bonheur, et •paraît s'arrêter au quiétisme épicurien : il se contente, pour les institutions sociales, d'une critique négative. Montaigne, qui s'est renfermé dans la contemplation curieuse de son âme ondoyante et diverse, se persuade que les contradictions du for intérieur sont une loi des choses humaines ; il se garde prudemment de résoudre les difficultés morales qu'il prend plaisir à découvrir : et ces deux écrivains se donnant la main à travers les plus fécondes années de leur siècle, le Que sais-je de l'un semble l'écho du Grand Peut-être de l'autre.
On entend encore le retentissement de ces deux paroles dans les premières pages du livre de Descartes. Mais tout aussitôt le philosophe a rencontré
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le prindpe inébraoLible Je la cenimde : il détermine les lois de la Méthode, et sauve du même coup du scepticisme lui-môme, son école et Tesprit ffLiiivais. De même que les notions de la conscience sont proclamées par lui le point de départ de b science, l'analyse du cœur humain est adoptée par le xvu* siècle comme l'objet principal de la littérature. Des lors une puissante logique règle les développements de notre génie national. Quand les écrivains du temps de Louis XIV auront dévoilé les plus secrets détours de notre ame, le xviii^siècle, parsespublicistes, ses théoriciens, ses économistes, pourra entreprendre la critique de la société et signaler les vices des institutions dont la racine est au cœur même de Thomme. Le xvi* siècle, entraîné par l'ardeur juvénile, avait ouvert en même temps, avec plus de passion que d'expérience, la plupart de ces grandes questions : le dix-septième et le dix-huitième les classèrent en un ordre raisonnable, et les agitèrent avec la sérénité qui manqua a leur devancier : mais celui-ci avait été l'initiateur de l'avenir, et le courant d'idées qui, de Rabelais, descendit jusqu'à Descartes, se continua jusqu'à Voltaire.
Il est, en effet, facile de le suivre le long de notre histoire littéraire, car les deux qualités dominantes de Tauteur du Pantagruel^ le sens critique et l'ironie, persistèrent parmi les traits distinctifs du génie français. Elfes se révélèrent en des écrivains trèsdivers, unies entre elles comme elles l'avaient été en Rabelais, et, par cette union, d'autant plus puissantes. Les Provinciales, les comédies de Molière, les fables de La Fontaine, les satires deBoileau, les Caractères de La Bruyère, les Lettres persanes, les contes de Voltaire, Gil Blas, le théâtre de Beaumarchais, reprirent le combat qu'il avait livré, au début du xvi'siècle, contre l'erreur et la violence. Sans doute, plus d'une question a changé d'aspect, des problèmes obscurs de son temps se sont posés ; les progrès de la civilisation, de la vie de cour et de société, les formes nouvelles de la politique ont fait naître des préjugés nouveaux ou remplacé le masque des anciens. Les armes des combattants sont plus fines aussi, mieux aiguisées, mais ce sont biea les mômes, la raison et la moquerie. Les casuistes dont s'est raillé Pascal font souvent penser au doux père Hippothadée ; ils n'ont point abjuré les doctrines des déifiques Dé-
lAI. il
crétales. Voltaire aborde plus d'une fois en Papi manie, mais pour y guerroyer et non plus en curieux bienveillant, comme avait été le bon Pantagruel. Ses Inquisiteurs sont, il est vrai, d'un voisinage plus dangereux que les pacifiques oiseaux de VUe Sonnante. Rabelais s'était moqué du mensonge dans la science : les portraits de La Bruyère, comme les scènes des Lettres persanes, dénoncent le mensonge dans les mœurs, à la cour, à la ville. Les vieux pédants scolastiques, nourrissons de la Sorbonne, s'appellent désormais Trissotin, Vadius, Thomas Diafoirus, Pancrace, Marphurius; Bridoye revit en ses petits-fils Perrin Dandin et Brid'oison ; Rondibilis a engendré Purgon ; le jargon des Précieuses est d'une aussi triomphante sottise que celui du Limousin. Boileau, dans V Arrêt burlesque donné en la grand' chambre du Parnasse, en faveur des maîtres es arts, médecins et professeurs de l'université de Stagire, au pays des Chimères, pour le maintien de la doctrine d'Aristote, retrouve un instant la verve rabelaisienne ('). La Fontaine, dans
0) Édit. F. Didot, p. 29s, « La Raison, dit Tarrêt, aurait
entrepris de diffamer et de bannir des écoles de philosophie
les formalités, matérialités, entités..., et autres êtres imagî-
nnires, tous enfants et ayants cause de défunt maître Jean
^ur père. »
ET LESPRIT FRANÇAIS. 275
ses Contes, reprend la satire gauloise contre les moines ocieiix, dont le Rat de sa fable, au fond d'un fromage, est le symbole ironique. L'entretien du maréchal d'Hocquincourt avec le père Canaye pourrait figurer dans le Pantagruel ('). Mais c'est encore Panurge qui reparaîtra le plus souvent dans la littérature française. On le reconnaît sous la peau des renards de La Fontaine et la casaque italienne de Sganarelle Q, de Sbrigani, de Mascarille, de Scapin, sous le petit manteau noir de Crispin, les travestissements de Gil Blas et la résille de Figaro. Le maître de Candide, Pangloss, c'est encore lui, toujours savant, plus raisonneur que jamais, mais vieilli, désenchanté, horriblement cynique et qui n'a plus la force de s'étonner des misères ou des infamies de la vie ('). De Rabelais à Voltaire, la dure expérience des choses, le spectacle d'une société finissante avaient altéré en un
(') On l'ajoute, en certaines éditions, aux œuvres de Saint- Évremont.
(*) Dans le Mariage forcé.
Q) La tempûtc, en vue de Lisbonne, n'a pas sur Pangloss le môme effet que sur Panurge. Pangloss, lui, n'a pas peur ; là où Panurge pleure et fait un vœu, il disserte encore trèsfroidement. Il empêche Candide de se jeter à la mer pour sauver le bon Jacques, « en lui prouvant que la rade de Lisbonne avait été formée exprès pour que cet anabaptiste s'y noyât».
certain scnsFcsprit français. Une veine d'amertume et de découragement est très-visible dans l'œuvre du xviii* siècle. La belle humeur du seizième a singulièrement décliné : le rire de Voltaire n'a plus Téclat franc de celui de Rabelais. La notion de la bonté native de l'homme, qui soutint la g^eté de ce dernier, déjà diminuée au xvii* siècle par l'influence du jansénisme, baisse encore chez l'auteur de VEssai sur les Mœurs, témoin de la corruption croissante et des abus de son temps. Son Ingénu est un Huron. Quelques géomètres de V Encyclopédie, et surtout Rousseau et son école, demeurent sans doute attachés à la doctrine consolante du xvr siècle ; mais ce sont des rêveurs trop dédaigneux de la réalité, des esprits chimériques et tristes, et qu'ils sont loin de la verve joyeuse de Rabelais !
Le xviii* siècle fut sceptique en morale, maïs il eut la passion des choses généreuses et le sentiment très-français de Thumanité. Voltaire remplit l'Europe d'une retentissante revendication de la justice. Avec lui, avec Montesquieu, Rousseau, Beaumarchais, la France revint à sa grande voca-
tion du XVI® siècle, à raffranchissement de la pensée et de la conscience religieuse, à la restauration du Droit. Ces nobles idées n'avaient eu, autour de Louis XIV, qu'une fortune modeste : la voix de Vauban réclamant la liberté des cultes, la pitié de Racine et de La Fontaine pour la détresse du peuple, la politique idéale de Fénelon sont autant de notes isolées dans le magnifique concert de la littérature de ce temps. Le xvi® siècle avait cependant proposé la plupart des réformes que le dix-huitième exigea impérieusement. Les auteurs de la Ménippée signalèrent le lien qui unissait les libertés de l'ordre civil à l'indépendance de l'Église de France. La BotJtie dénonça les abus du despotisme, ouvrage des mauvais conseillers des princes qu'il appelle les Mange-peuples Q). Les écrivains protcs-
(0 « Pauvres gens et miférables, peuples infenfez, nations opiniaftres en voftre mal, et aveugles en voftre bien, vous laifTez emporter devant vous le plus beau et le plus clair de voftre revenu, piller vos champs, voiler vos maifons et les defpouiller des meubles anciens et paternels!... Et tout ce degaft, ce malheur, cefte ruine vous vient, non pas des ennemis, mais certes ouy bien de Tennemy, et de celuy que vous faites fi grand qu'il eft, pour lequel vous allez Ci courageufement à la guerre, pour la grandeur duquel vous ne refufez point de préfenter à la mort vos perfonnes. » De la Servit, volont.
tants montrèrent dans la liberté de conscience le fondement de toutes les libertés publiques. Michel de THospital voua sa vie à la réformation de la justice et à la tolérance religieuse Q). Le livre de Rabelais compte assurérrîent dans les origines du mouvement libéral de l'esprit français. Avant lui on ne rencontre que les notions vagues de Comines sur la méchanceté des rois, instruments nécessaires de la colère divine (^). Rabelais a le sentiment des réformes qu'il faut introduire dans l'exercice du pouvoir souverain et le droit de la guerre. Il critique le despotisme de Picrochole et celui de VUnique; il s'efforce de délivrerla science des chaînes rouillées du moyen âge. Il condamne l'intolérance à Genève comme à Rome. Il flétrit la féro-
(^) c( Arrière donc ces jîelles qui, d'un cœur hoftile et fanguinaire, tafchent de corrompre (ce que Dieu deftourne) la naïfve et naturelle bonté de noftre prince, de la royne fa mère et de meffeigneurs fes frères, qui les veulent dégénérer de l'ancienne tant célèbre et plus divine que humaine débonnaireté de leurs majeurs roys de France envers leurs fubjeds... Telles gens font de maulvais augure à cette couronne, et femblent vouloir advancer le dcftin d'icelle. »
(2) Mém., V. 18. D if cour s fur ce que les guerres et divifions font permifes de Dieu, pour h chajîiement et des Princes et du peuple mauvais : avec plufieurs bonnes raifons et exemples advenus du temps de VAutheur, pour V endoârinentent des Princes. — C'est déjà la doctrine théologique deBossuet sur l'histoire.
cite de la procédure, la vénalité de la justice. Ces lignes de la Princesse de Babylone ne sont-elles pas le commentaire des chapitres sur les Chats fourrés? « Ces conservateurs d'anciens usages barbares contre lesquels la nature effrayée réclamait à haute voix..., ne consultaient que leurs registres rongés des vers. S'ils y voyaient une coutuqie insensée et horrible, ils la regardaient comme une loi sacrée.» De même que, dans l'analyse et la satire morales, des aperçus nouveaux s'offrirent au xvii* siècle, que le seizième n'avait pas entrevus , Voltaire et ses contemporains agitèrent plus d'une question que n'ont pas débattue les réformateurs de l'époque de François I" et de Charles IX ('). Les philosophes et les économistes préparèrent alors sur tous les points ce renouvellement de l'ancienne société que consomma la Révolution. Mais le siècle qui vit condamner Calas, Sirven et Labarre, et protesta contre l'iniquité des juges, n'avait-il pas retrouvé les traditions généreuses de celui qui vit mourir Berquin, Ramus et Coligny ? L'œuvre excellente de la France, le retour à la justice dans les institutions, à la pitié dans les lois, le respect
(') Par ex. Voltaire sur la guerre, dans la première des Lellr. angJ., et sur l'esclavage, dans Candide.
des hbertés essentielles de l'inje PA«
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