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CHAPITRE VI

Le groupe de Rabelais, Aristophane, Cervantes et Swift.

Lq Pantagruel fut, dans la littérature delà France, le plus rare exemplaire d'une forme originale de Tart, du symbolisme appliqué à la satire, du roman ou du drame moqueur enveloppé dif voile des mythes. Il avait eu, en une certaine mesure, comme précédent, au moyen âge, non pas tant le roman allégorique que la multiple épopée de Renart. Mais, si Ton cherche des œuvres de premier ordre qui puissent lui être comparées, il faut choisir, en Grèce, les comédies d'Aristophane, et, chez les modernes, le Don Quichotte de Cervantes et les pamphlets romanesques de Jonathan Swift (').

(0 Ces trois grands écrivains forment, en réalité, le groupe propre et le genre de Rabelais, tant par certaines analogies de fictions que par le dessein philosophique de leurs œu-

Aristophane est un poète, le plus grand d'Athè- . nés, « sanctuaire des Grâces» , disait Platon; un poëte d'esprit si fin et d'âme si haute, que ses traits cyniques, dont l'impudeur fait pâlir les plus effrontées peintures de Rabelais, sont comme de légers bas-reliefs mêlés par ce maitre de l'ironie aux

vrcs. Mais il ne faut pas faire entrer trop libéralement, dans une telle élite, quiconque a été poète héroï-comique, conteur satirique, critique ou peintre humoriste de l'espèce humaine. Montaigne rapprochait Rabelais et Boccace, sans prétendre d'ailleurs les comparer exactement Tun à l'autre, et dans la mesure disci^te où Temple rapprocha Montaigne lui-même de notre auteur {Miscelldneoiis, II, 1697). Pour Herder, Villon, Rabelais et Marot ont d'étroites affinités (frtTAr, t. XVI, 6^), comme pour Wicland, Rabelais, Marot et Montaigne (^Lettre à Jacohl, 12 février 1777). Gervinus met à côté de l'auteur du Panla^nid Mendoza et Quevedo Villegas, considérés comme inventeurs du roman comique, par opposition au sérieux roman chevaleresque ; TArioste et tous les poètes de son cycle pourraient pareillement alors se rattacher d'assez près à ce groupe. Gervinus indique enfin des rapports entre Rabelais et Sterne {Gesch, der poet. nation. Litcratiir (1er Deutschen, III, 138). C'est peut-être faire à celui-ci beaucoup d'honneur, de même qu'aux écrivains picaresques de l'Espagne. Sans doute, l'abbesse des Andouillels choisirait sans difficulté Frère Jean des Entommeures pour aumônier. Mais quelques traits semblables, surtout quand ils sont cher-

marbres d'une Panathénée, et qui n'altèrent ni la noble ordonnance, ni les lignes sveltes de son temple grec. Il est bien du pays où l'on respire, avec la sereine lumière du ciel, le goût exquis de la beauté. En lui s'épanouit la fleur môme de l'atticisme. Il passe avec une souplesse étonnante de la raillerie à l'éloquence : mais sa raillerie, môme la plus sanglante, a toujours l'allure aérienne et le charme du rire : son éloquence est pure de décla-

chés, ne font pas une ressemblance. La théorie du Hohhy Horse, du ilada, de la manie individuelle et chronique, explique tout le roman de Tristratn Shandy, dont tous les personnages sont des originaux enclins à la sentimentalité, et ont d'ailleurs toujours quelque rouage détraqué dans la cervelle. Sterne a composé de fort curieuses machines psychologiques ; mais aucune de ses horloges ne marque l'heure de tout le monde. On est tenté sans cesse de lui faire, mais opportunément, la fameuse question de M">« Shandy : « Pray, niy dear, bave you not forgot to wiud up the dock ? » Le Hohhy Horse est inconnu de Rabelais, et même de Cervantes, quelle que soit la manie de Don Quichotte ; Tun et l'autre a tiré le caractère personnel de ses héros d'une vue très-générale, mais très-profonde aussi, de notre nature. Quant à Lucien, que l'on nomme quelquefois à côté de Rabelais, c'était un tel sceptique que son œuvre fut toute de destruction. Il n'eut pas, il est vrai, la méchanceté de Swift; mais il n'en eut pas davantage la puissante imagination et la portée philosophique. La comparaison que nous essayons ne peut ni embrasser l'Arioste et Sterne, ni s'étendre jusqu'à Lucien.

mation : il atteint d'un seul coup d'aile les augustes notions familières à la muse de Sophocle : il chante sa patrie avec l'accent pieux d'Eschyle : il glorifie l'adolescence en paroles dignes de Platon, et les beaux éphèbesdont il célèbre, dans les Nuées y la douceur virginale, semblent descendre des frises de Phidias. Le merveilleux dont cet Attique revêt ses comédies les plus audacieuses est aussi transparent que celui des sculpteurs qui, par une touffe de cheveux, une bandelette, ou quelque attribut connu de tous, désignaient le nom et la nature d'un 8icu. On reconnaissait, sans effort d'esprit, à son théâtre, lés grenouilles du Céphise, les guêpes d'or qui bourdonnent, aux grands jours de Dionysos, sur les vignes de Tllissus, les oiseaux, dont la cité harmonieuse peuple encore aujourd'hui les hauts platanes de Colone, et ces blanches vapeurs qui, aux matinées d'avril, glissent parfois, comme un chœur radieux de déesses, sur les cimes violettes du Parnès.

Rabelais ne fut rien moins qu'un Attique. La mesure tempérée, la discrétion délicate ont manqué à son génie, et les Grâces ne l'ont jamais cherché. C'est un artiste fort peu grec, qui se complaît aux inventions étranges, aux figures énormes; ses images sont si abondantes, si désordonnées, que la

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contemplation en est souvent laborieuse, Tintelligence difficile. La réalité et le rêve s'y heurtent trop violemment : derrière ses personnages principaux, Panurge et le moine, éclairés par une lumière crue, on voit défiler souvent, comme en un crépuscule cimmérien, toutes sortes de formes flottantes qui fuient trop vite, reviennent quelquefois plus incertaines encore (0, et ne se groupent point en tableaux assez précis. Le merveilleux de Rabelais, voilé de brouillard , est peuplé çà et là de visions métaphysiques qui ne sont guère moins indécises que les entités scotines des vieux docteurs. Il excelle dans le burlesque, mais il le pousse rarement à son dernier degré d'achèvement (*). Imaginez Aristophane cornposant le mythe de Vile Sonnante, Le symbole eût été conçu avec une plus franche flintaisie : on eût entendu les cantiques et les discours des oiseaux, la psalmodie des cardingaux revêtus de plumes écarlates, la voix isolée et solennelle du Papegaut : combien la satire était plus à Taise, plus mordante à la fois et plus claire !

Q) Ex. : le pays de Satin après Tile de Médamothi, Tilc Sonnante après Papinianie.

(*) Les scènes de la pure comédie humaine sont seules réellement complètes.

C'est que ce poëte, cet Athénien, avait entrepris une tâche plus facile que celle de Rabelais, et, dans l'œuvre très-simple qu'il se proposa, les qualités éminentes du génie grec se manifestaient librement. Il savait à merveille ce qu'il voulait, défendre le passé, c'est-à-dire les traditions politiques, les doctrines morales, les idées dont s'étaient inspirés les arts et la sagesse d'Athènes, contre des nouveautés inquiétantes , présage d'un avenir plein de périls. Ces nouveautés elles-mêmes n'étaient, au fond, que l'action chaque jour plus énergique de l'esprit sophistique, le grand mal de la Grèce, dont elle devait mourir. Aristophane en signale la présence dans les progrès du régime démocratique, les témérités et les subtilités de la philosophie, le déclin de la bonne éducation et de la pédagogie des ancêtres, le caractère pathétique de la tragédie nouvelle ('); il en dénonce les effets dans les guerres ruineuses et les chimères des poHtiques, dans Euripide, qui fait pleurer le peuple ; dans Cléon, qui "en flatte les passions pour mieux l'asservâr; dans Socrate enfin, — sur lequel il ne se trompe qu'à moitié, — Socrate, fondateur d'une science

Q) Comp. sur plusieurs de ces points, Platon, Rêpuhl.y passim.

dont le poëte comique semble pressentir les destinées, et qui sera plus funeste aux dieux olympiens que TefTort sacrilège des Titans. Car cet aristocrate, si peu dévot, avait Tame religieuse : il aimait la vieille foi, comme les vieilles institutions. Les grenouilles qui ont accueilli de coassements moqueurs Bacchus traversant les marais infernaux, se taisent tout à coup, et Ton voit passer le long du Styx, avec leurs torches et leurs flûtes sacrées', les initiés d'Eleusis, chantant les mystères de la vie d'outre-tombe et les joies du paradis païen.

Rabelais vécut, comtne Aristophane, à la fin d'un monde : il vit, comme lui, une civilisation nouvelle poindre à l'horizon, et les traditions séculaires s'effacer et s'évanouir. Mais il fut l'adversaire du passé qui lui paraissait urie nuit peuplée de mauvais rêves, et, loin de redouter l'avenir, il en salua joyeusement l'aurore. Pour lui, la sophistique était en arrière, dans les doctrines et les méthodes suivies par l'École depuis cinq cents ans, et la vraie science commençait seulement. Il se séparait de l'antique Église, et cherchait, au sein des luttes et des contradictions de la Réforme, à fonder la foy profonde. C'est pourquoi il eut parfois une réelle hésitation d'esprit. L'avenir est mystérieux même pour les prophè-

tes, et les écrivains qui en préparent Tavénement craignent toujours de ne pas atteindre ou de dépasser le but. En vingt années, Rabelais modifia à deux reprises Tétat premier de sa conscience religieuse : nous «vons signalé dans son livre plusieurs formes différentes de vie morale et de béatitude. Aristophane, l'ennemi des novateurs, n'a certes jamais pesé de grand Peut-être, et si la poésie de ses symboles est transparente, c'est qu'elle recouvre des idées précises et immobiles comme des dogmes. Mais Rabelais ne tèmoignet-il pas encore, par le trouble de son imagination, des incertitudes de sa raison ?

Cependant il est un point où ces deux écrivains se rencontrent et s'accordent. Ils ont compris que le mal universel, le vice et la méchanceté dans l'individu , le désordre et la violence dans la société, n'ont point de cause plus haute que l'entrée de l'erreur dans l'esprit. Cette notion est la moralité même des comédies d'Aristophane et du Pantagruel. Ils ont dénoncé, combattu d'une ardeur égale le Sophiste^ c'est-à-dire l'artisan du mensonge, qui, après avoir détourné l'intelligence de sa vocation, qui est la vérité , empêche la personne humaine d'atteindre sa fin propre, qui est le bonheur dans la science et dans la paix. Panurge

ne parle-t-il pas déjà par la bouche du bonhomme Strepsiade répondant aux Nuées : « Pourvu que je ne paye pas mes dettes, que m'importe de passer pour insolent, beau parleur, effronté, impudent, vil coquin, chicaneur, mouUn à paroles, rusé comme un renard, homme à passer partout, souple comme un gant, glissant comme une anguille, fourbe, fanfaron, pendard, girouette, lécheur d'écuelles !» C'est pourquoi lesplus beauxvers d'Aristophane, comme les meilleures pages de Rabelais, sont consacrés à l'Éducation. Tous les deux, ils poursuivent le même problème : diriger ou redresser laraison des hommes. Rabelais, contemporain d'un âge où les disputes des écoles dominaient dans la vie pubUque, où les intérêts de la conscience étaient l'un des principaux aliments de la politique, a surtout cherché la restauration du vrai dans la science, l'enseignement, les institutions religieuses et la justice ; Aristophane, citoyen d'un petit pays libre où les affaires de l'État étaient l'occupation incessante de tous, lutta contre les maximes et les ambitions nuisibles à la fortune de sa cité. Mais, dans la plus politique de ses comédies, l'horizon grandit tout à coup : Athènes, le Péloponèse, l'Archipel, ne sont plus que des points lumineux dans l'espace illimité qu'il embrasse du haut du

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ciel, de la région des songes : de là, plus loin que les sophismes du Pnyx, que les sottises de TAgora, les yeux du poëte ont percé jusqu'au mal caché dans les replis derniers de Tâme humaine; et parmi les oiseaux , dans la ville de vapeur et de vent où descend l'Olympe en délire, où montent les hommes frappés de démence, il pose sur les nues, sur le vide, le trône de la Folie , reine de la Grèce, du monde et des Dieux.

On ne surprend, dans Aristophane et Rabelais, aucune ombre de tristesse. Pour l'un, l'expérience de l'histoire était trop courte encore; pour l'autre, l'avenir était éclairé de trop vives espérances. Cervantes fut moins heureux. Il traîna jusqu'à la fin de sa vie le fardeau d'une longue misère ; il mesura la décadence de l'Espagne; il fut l'un des derniers chevaliers de la chrétienté et assista, dans les eaux de Lépante, au suprême effort de l'Europe contre l'islamisme. Cette âme ardente, déçue par l'infortune, tenta de montrer à son siècle au prix de quels désenchantements l'esprit peut se guérir de l'enthousiasme et chasser les rêves de son sommeil. Son Hvre, commencé dans une prison, terminé'

dans un logis d'aventure, est à la fois une confession et un symbole : un lien douloureux y unit les extravagances du héros aux désillusions mélancoli-que;s de l'écrivain.

Don Quichotte est fou : Sancho le lui afl5rme chaque jour; une fois lui-même il le proclame ('); les déboires de son entreprise le lui démontrent sans cesse : mais il s'obstine dans sa folie. Là est la conception originale et triste de Cervantes. Chez Aristophane et Rabelais, l'illusion est surtout dans les choses extérieures : en face du monde fantastique qu'ils ont imaginé, il serait presque permis à la raison humain^ d'hésiter un instant. Mais qu'importent les défaillances des faibles ou des méchants? Les personnages qui parlent au nom de ces deux écrivains, le chœur comique, Pantagruel, Panurge, Frère Jean, échappent à tous les prestiges et vengent résolument le bon sens et la justice. Ici, au contraire, le monde est bieri à sa place, le héros seul s'égare : il plane, dans l'extase d'une étemelle vision, à une telle hauteur au-dessus des réalités de la vie, qu'il ne les aperçoit plus, sinon

transfigurées par un mirage éblouissant. Les plus

(') liLoco soy, loco he de ser hasta tanto que tù vueîvas con la respuesta de una carta que contigo pienso enviar à mi senora Dulcinea, » Part. I, cap. 25.

médiocres accidents de ses promenades chevaleresques lui donnent une fête grandiose, toujours interrompue, toujours renaissante: moulins à vent et moulins à foulons, trdupeaux de moutons ou de flagellants, hôtelleries campagnardes, châteaux de grands seigneurs, muletiers égrillards, vénérables duègnes, caméristes espiègles, renouvellent l'idée fixe du chevalier de la Triste Figure ; il chemine au violent soleil d'Espagne, dans le désert poudreux de la Manche, au fond des gorges désolées de la Sierra Morena, avec la sérénité d'un poète, et s'il rencontre sur sa route les amours tragiques ou les passions naïves de Çardénio et de Lucinde, de don Ferdinand et de Dorothée, de Claire et de don Louis, l'émotion qu'il en reçoit exalte encore les fantaisies de son cerveau. Il ne s'éveille qu'à la suite de la plus humiliante de ses aventures; vaincu, condamné à l'inaction, il ouvre enfin les yeux, reconnaît sa folie et retombe d'une chute si lourde du ciel sur la terre, que ce jour est le dernier de sa vie. Il meurt le cœur brisé, car il a perdu tout à coup les deux plus grandes forces de l'âme, la foi et l'amour. Il n'a pas le courage de recommencer une vie nouvelle. Il ne saurait survivre aux fantômes glorieux qui l'ont consolé de tant de misères. D'ailleurs, sa fin suflSt pour racheter son

passé. Il était demeuré bon, loyal, héroïque. Le mal dont il a souffert n'était point la corruption sophistique de l'esprit : jamais il n'a essayé de justifier une action vile par un raisonnement faux. Le point de vue de Cervantes n'était plus celui d'Aristophane et de Rabelais. Ceux-ci avaient montré la raison gâtée par le mensonge : Cervantes la représenta entraînée par les chimères de l'enthousiasme. Si Don Quichotte a manqué sa destinée, c'est qu'il est venu trop tard, en un siècle vieilli; mais l'idéal qu'il avait embrassé fut son honneur, et certes Panurge ne l'eût point compris. Sans doute, il est plus affligeant d'arrêter l'essor immodéré des passions généreuses et de critiquer la folie du dévouement que de corriger les erreurs du jugement : du moins Cervantes, grâce à la bonté de son héros, put-il accomplir son œuvre sans amertume ni colère. On rit de Don Quichotte, mais on l'aime, et l'on regrette vraiment qu'il ne soit pas monté, avec son épéé sans tache, sur le navire de Pantagruel, pour être, à côté de cet ennemi trop platonique de la méchanceté, le bras armé toujours prêt à frapper les méchants (').

(0 Indiquons, en passant^ une analogie toute littéraire entre Cervantes et Rabelais. Les lettrés espagnols de la fin du XVI* siccle traitaient avec mépris la vieille ittérature

Aristophane, Rabelais et Cervantes avaient eu de Tâme humaine une idée très-noble : il n'est point d'écrivain qui ait poussé plus loin que Swift le mépris de ses semblables. Son orgueil, qui était infini, se vengea des humilîatîons de sa jeunesse. Dès sa vingtième année, la haine le posséda. Deux femmes, séduites par son génie, l'aimèrent : l'une mourut de jalousie; l'autre, délaissée et torturée pendant douze ans, mourut de chagrin. Le soir même, il enveloppa une boucle des cheveux d'Esther dans du papier, avec cette inscription : Ce n'est rien, rien que quelques cheveux de femme Q^.

chevaleresque que le petit peuple aimait toujours. L'Espagne eut alors ses Du Bellay. Cervantes, sur ce point, se rattacha résolument, comme avait fait Rabelais, au passé. Dans le grande escrutinio de la bibliothèque de Don Quichotte, à propos de VEspejo de Caballerias, il distingue de tout le fatras romanesque la bonne tradition française, les douze Pairs, Renaud de Montauban ; le curé les épargne : « Ainsi feronsnous, dit-il, de tous ceux qui traitent des choses de France, (.Uodos Jos que se halîan que tratan destas cosas de Francia » , à l'exception toutefois de la fausse Chanson de Roland, le Bernard del Carpio, et le Roncesvalles. — V. notre étude sur la Bihlioth, de Don QuichoUe (Revue polit., lo juin 1876).

Q) V. Thackeray, Engîish Hnmotirists, au chap. sur Swift.

Il ne savoura qu'une joie, la raillerie insultante, et, par elle, il domina et fît trembler ses contemporains. « Il avait, dit un biographe, une figure naturellement sévère, que jamais n'adoucit le sourire; que la gaieté n'a jamais rassérénée; mais, quand à cette tristesse du visage s'ajoutait la colère, il est impossible d'imaginer des traits et un regard plus empreints de terreur et d'austérité. » « Son âpreté de caractère augmentant sans cesse, dit Johnson, lé condamnait à la solitude, et le ressentiment de la solitude exaspérait encore cette âpreté ('). » Un jour, quelqu'un le surprend conversant avec l'archevêque King : celui-ci pleurait, et Swift s'enfuit avec les marques de l'épouvante : « Vous voyez, dit King, l'homme le plus misérable de la terre ; mais sur les causes de sa misère, ne me faites jamais une question. » Parfois la rage le mordait si cruellement qu'il se sentait mourir comme un rat empoisonné dans son trouQ). Ce grand pamphlétaire jeta donc à l'humanité un défi unique dans l'histoire, les Voyages de Gulliver, caricature et diffamation de l'homme et de la société, démenti cynique à la République de Platon

C) Lives of theengîish Poets. T. I.

(*) Lettre à Boîingbrohe,

et aux rêveries des sages qui ont cru à la Justice et à la Science, et proclamé le règne futur de la Vérité et du Droit. Jamais artiste ne s'est plus tristement complu dans la laideur ; jamais moraliste n'a plus brutalement arraché nos illusions, ni étalé à une lumière plus dure les ridicules et les convoitises du troupeau humain, la méchanceté et les folies de ceux qui mènent le troupeau. A Lilliput, le roi prend pour ministres les plus habiles sauteurs de corde. A Laputa, s'il donne audience, on s'y présente en rampant sur le ventre et en léchant la poussière du parquet. « Il se persuade, dit Swift, que son trône ne peut subsister sans corruption, parce que cette humeur courageuse, indocile et fière que la vertu inspire à l'homme, est une entrave perpétuelle aux affaires. » Les hommes, pour l'écrivain anglais, ce sont les Yahows, singes horribles qui s'étranglent entre eux pour une pierre brillante ou une vache morte, se vautrent dans la fange et se gorgent de chair pourrie. Et ces brutes ne sont même pas libres. Le plus féroce est prince: le reste suit servilement, flattant le favori du maître, jusqu'au jour où, celui-là tombant, la bande accourt et l'inonde d'ordures de la tête aux pieds. Quelle dérision de toute science dans la peinture de cette académie imbécile, dont les savants ana-

lysent du fumier ! Mais c'est dans les tableaux de folie que Swift triomphe : le Conte du Tonneau est plus riche en cas de démence baroque que les cellules de Bedlam; et c'est la folie des docteurs qui lui cause le plus vif plaisir. Il est content lorsqu'il insulte à la raison, et plus encore lorsqu'il insulte d'un seul coup à la raison et à la beauté. L'effort dernier de sa satire est la description des Immortels, ces misérables qui ne peuvent mourir et s'enfontent lentement dans la bestialité. « Mais les femmes sont plus effroyables que les hommes, car aux difformités de l'extrême vieillesse elles ajoutent un air de spectre, plus funèbre à mesure que les années s'accumulent et qu'il est impossible de dépeindre ('). »

Il devait tomber, lui aussi, presque aussi bas que ses tristes héros. Il fut atteint de folie furieuse. Il fallut le veiller de près comme une bête malfaisante. Il parcourait son logis vide dix heures par jour, en répétant : «Je suis ce que je suis. » Une fois ses yeux rencontrèrent le Conte du Tonneau, et il s'écria : « Mon Dieu! quel génie j'avais quand j'écrivis ce livre ! » Il entrevoyait peut-être, à une lueur dernière, la puissance et les instincts mau-

(') Gulliver^ s Traveh,

3^ KjLlElLua, UBStTS^fVXXC^

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enulc-SRnètnsaeBjfiiiiac 23I1X P »Tiii Tii^g ifx>fi 1 lT Wr^ , ^giund 1» nB5stèr<s <de Hiûiûiioii soec inû (^)- C'est la. boiuK pzffolc que !e lûciew île RibcLais cpoât ealenJre ^ duque psge an 3:tt£ q-je xnaixiiieELaioi nous poiiToni ftimer. PauLign;*!! a joTalamemi rempli u promesi*. Ni lui ni ses jorapaçnoiis n'ont engendié un vrai momeni k mtrlaurolie. El ceas gaietc que le ■^"îeîl auieiir nonî. ccTniniinique n'a pu snjlemtTii pour cause les prc^^os joycus *)uTl a semés dans son œuvre ei encore moins les propos gaulois. Essayez de rt-paudre, dans GnUtTer, les pbisanterics et '-. . images rajbekiacnnes, à vous voulez en ren(]r<; ].i Icctui^jlg^^iQbre encoiç. J

La supériorité de Rabelais sur Swift, son rare mérite en face d'Aristophane et de Cervantes , la personnalité et la fubftantificque moelle de son génie sont ailleurs. Sans doute, il fut dépourvu de la poésie magnifique d'Aristophane, de la tendresse profonde de Cervantes : mais il portait, dans ses jugements sur la marche des choses de ce monde, une disposition d'âme plus libérale que les méfiances et la hautaine sévérité du comique d'Athènes ; et jamais il ne fut saisi par le découragement mélancolique du romancier espagnol. « Ce monde, dit un poëte italien ('), aime mieux rire que pleurer, et il n'a pas tort. » Il serait plus juste de dire : il aime mieux espérer en soi-même, en son avenir plus ou moins lointain, que de se consumer en stériles regrets sur la beauté du passé, sur la médiocrité du présent. L'espérance, le contentement intime et la joie sont un aliment très-sain, pour les sociétés aussi bien que pour l'individu. S'il y

(') Léopardi. « Non place e non è fortunata neî commercio âegli uomini se non Vallegria : perché finaîmente, contro a quello che^ si pensano i giovani, il mondo, e non ha il torto, ama non di piangere, ma di ridere, » Pensieri, 34. — Sur ce point, si essentiel poiir Tintelligerice du génie de Rabelais, lire le chapitre que M. Lenient a consacré à cet écrivain dans son beau livre sur la Satire en France au xvi* siècle.

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