‹ Rabelais, médecin, écrivain, curé, philosopheChapitre 10 sur 11 · X80 RABELAIS · texte numérisé non relu

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En revanche, les détails qu*Il lui envoie sur l'empereur, sur le pape et sur le Turc, sont admirables. L'embarras de Paul III est une comédie des plus gaies. Il lui faut, pour coucher l'empereur, trois mille lits, et il n'y en a plus dans Rome depuis le sac des lansquenets. Le saint-père fait des provisions comiq ues de foin, de paille, d'avoine, d'orge et de vin. Je pense qu'il lui coûtera hofiy dont il se passât bien en la pauvreté où il est, qui est grande et apparente plus que en pape qui fut depuis trois cents ans en ça.

Ce pauvre pape n'en est pas nKnns résolu à faire à l'empereur la plus magnifique réception. Il lui envoie embassadeur sur embassadeur ; mais ces ambassadeurs ne coûtent rien, pour l'entrée du visiteur formidable, le bonhomme Paul m fait percer, tout au travers de de la ville éternelle^ une rue immense qui passe sous les arcs triomphaux de Constantin,: de Vespasien, de Titus, de Numetianus et autres. Elle passe à côté du palais Farnèse, devant le palais Saint-Marc et sous le château Saint- Ange.

MÉDECIN, ÉCRIVAIN, CURÉ, PHILOSOPHE. iS"!

Pour percer ce chemin, a on a démoli plus de deux cents maisons et trois ou quatre églises raz terre, ce que plusieurs interprètent à mauvais présage. C'est pitié de voir la ruine des maisons qui ont été démolies, et n'est fait payement ne récompense aucune es seigneurs d'icelles. »

Pour subvenir au reste, le saint-père, pro" prio metUy dephnitudinepotestatiSf impose une taxe aux cardinaux, aux ofilders courtisans, aux artisans de la ville et jusqu'aux porteurs d'eau. Aussi^ Sa Sainteté voudrait-elle de bien bon cœur que Tempereur ne vint jamais.

Mais comment ne le recevrait-on pas avec les plus grandes iharques de joie, lorsqu'on songe que lui seul peut servir de rempart contre le Turc, qui a- juré ses bons dieux de venir ravager toute la chrétienté au printemps prochain?

Le plaisant de cette comédie impériale et papale, c'est que l'empereur n'est guère plus riche que le pape. Le pauvre homme en est aux expédients, bien plus encore que le saintpère. Heureusement, il leur vient de bonnes

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vaches grasses à Tun et à l'autre : « auîourd'hui matin est retourné ici le duc deFerrare, qui était allé par devers l'empereur àNaplet. Je n'ai encore sçu comment il a appointé touchant l'investiture et reconnaissance de ses terres. Mais j'entends qu'il n'est pas retourné fort content du dit empereur. Je me doute qu'il sera contraint mettre au vent les écus que feu son père lui laissa, et le pape et l'empereur le plumeront à leur vouloir, d'au» tant mieux qu'il a refusé le parti du roy...

L'empereur a faute d'argent et en cherche de tous côtés, et taille de tout le mox)de qu*U peut et emprunte de tous endroits. Lui, étant là arrivé, en demandera au pape, c'e$t chose bien évidente ; car il lui remontrera que il a £ût toutes ces guerres contre le Turc et Barberousse pour mettre en sûreté Iulie«t le pape, et que force est que il y contribue. Le dit pape repondra que il n'a point d'argent, et lui fera preuve manifeste de sa pauvreté. Lors l'empereur, sans qu'il débourse rien, lui demandera celui du duc de Fenare»

rlequel ne tient qu'à un faU. Et voilà com-

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ment les choses se fouent par mystères. »

Mais patience! patience! comme disait Paftnrge, voici venir un nouveau personnage dans la comédie, c'est le grand Sophi de Perse. Qjie fait-il? Ce qn^iî fait, mes hmnei gens ? n vous bat monsieur le Turc, met son armée dans la plus épouvantable déroute qui se soit jamais vue, et, par ainsi, se trouve ébranlé le grand épouvantail, et « l'empereur est hors cette peur qu'il avoit que le dit Turc ne vint en Sicile, comme il avoit délibéré, à U primevère ; et se peut tenir la chrétienté en bon repous d'ici à longt^ps ; et ceux qui ittettent les décimes sur FÉglise, eoprekxtu qu'ils se veulent fortifier pour la venue du Turc, sont mal garnis d'arguments démonatratifs. »

, Les détails sur la personne du pape et sur SCS prédécesseurs ne sont pas moins curieux^ surtout sur Alexandre VI, qui avait fait peindre dans la chapelle de son palais, au-dessus du 8iaitire-aut«l, au lieu de l'image de la Vierge* k portrait de sa maîtresse.

Qpant au pape actuel, il le connaît bien.

C'est un brave homme, méticuleux s'il en fut et de bonne intention, mais qui a peur de tout, même des astrologues, et qui rend toute la ville peureuse comme lui : « je vous envoie un livre de pronostics duquel toute cette ville est embesognée, intitulé : De eOersUme Europa, De ma part, je n'y ajoute foi aucune. Mais on ne yit oncques Rome tant adonnée à ces vanités et^évinations, comme elle est de présent. Je crois que la cause en est

Mobfle mutaur semper cum principe vulgut.

(Le mobile vulgaire suit toujours le prince dans ses égarements.)

Telle était la correspondance de mattre François ; on y sent> outre son intelligence des grandes affaires, qu'il aimait à se mettre chaque jour le monde entier sous les yeux, et qu'il fut le contemplateur assidu de l'histoire* C'est ainsi qu'au prologue du livre IV on le voit exposer ce drame immense de son siëde^' Ailleurs, il nous montre comment les destinées, tout à coup agrandies, du genre humain, font entreries dieux du vieil OXym^t en pens^ ment nouveau et tédiçux» Mais ils scment ^u'(i

cette destinée ils ne peuvent contrevenir ^ car elle est passée par les mains et fuseaux des sœurs fatales.

Au chapitre xli du livre III, il expose toutes les batailles que les rois sont en train de livrer sur la terre :

François I« contre Venise.

L'empereur contre les Suisses.

Le roi d'Angleterre contre TÉcosse.

Ls pape contre Ferrare.

Le Turc contre le Sophi.

Les Tartares contre les Moscovites.

Peut-être se demandait-il s'il n'y avait pas, aux mouvements si variés de l'histoire, une loi d'harmonie, comme â la formation du sang dans nos veines, comme au roulement des astres sur nos têtes, comme â la croissance du moindre brin d'herbe.

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« n'eust parlé de moy en la dite lettre et aus- « si qu'il s'advoue au roy et royne de Na- « varre, je Teusse faict mettre en prison pour « donner exemple à tous ces escripveurs de « noifvelles. Vous m*en manderez ce qu'il « vous plaira, remettant à vous d'en faire (c entendre au roy ce que bon Vous en sem- « blera.

« F., cardinal de Toumon.

« De Ly#n,.<çXâ*aou8t. »

RabelaÊ, grâce à la protection du cardinal Du Bellay, put éviter cette tracasserie et sortit de Rome sain et sauf, mais il revint, ente fois, non plus à Lyon^ Dolet n'y avait pu rester, la calomnie l'avait chassé, emprisonné ; il retourna s'établir à Montpellier, et s'y fit définitivement recevoir docteur en médecine, au mois de mai 1537. Maître François ne rapportait point d'Italie les fureurs sombres de Martin Luther ; pourquoi cela?

Parce que, dans la cité immense des Césars et de Léon X, où Luther n'avait vu que l'Église papale, maître François avait vu Ta-

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nivers; parce que, de sâ soif ardente, il y avait hutné, pour ainsi dire, tous les souffles du monde. Cependant cbac^ue fois qu'il en revint il fut bien aise aussi ^ contre Thorrible ivresse dtAntiphysiSy de se raffermir au spec-« tacle de la nature. Pendant tout cet été de I S 37, il fit un cours public sur les pronostics d*Hippocrate, et continua^ Fannée suivante^ par un nouveau cours d*anatomie«

Ses anciens auditeurs, ses amis, ses condis' ciples de Montpellier, accoururent pour Ten* tendre. Ils furent bien étonnés de voir que, déjà, ce n'était plus le jeune et ardent docteur d'autrefois, celui qui jouait avec eux la comédie, mais un philosophe plein de sagesse et d'expérience. Il était dans sa cinquante-* cinquième année ; sa barbe grise, son visage austère^ ne le montraient que trop. Mais le cœur ne vieillissait pas : en tous Heuxien tout temps, sur tous les sujets évoquant la lumière, et pour trouver k vrai interrogeant la nature entière. . . Cependant la persécution contre tous les chercheurs allait croissant. Maître François, au milieu des menaces, continua ses

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études avec éalme, restant j^ut-^tre en souriant le mot d'un axîden Père : u Laiissez-moi vdr, 6 mon Dieu^ la beauté de vôtre visage. » Le bref papal, en le protégeant pooi^ sofi passé, ne le mettait pas à Fabri dt ht éalotnnie ; il sentit qu'il ne pouvait rester ainsi longtemps sépsûië de tout proteaetnr ; que, loin du cardinal, il n'y avait de sûreté pour lui qu'auprès du roi. Il part pour PaH^r. Paris, le voisinage de la cour, était encore le plus sûr asile pour ces Représentants dé^ la liberté future du genre humain. Doiet, pluis per&étaté que jamais-y Venait aussi de s'y mstaUer.

Mais que leur destinée fut <fiâérentè! Il est vrai qu'en Dolet on cr03raît voir vmmte la terrible machine qui, du pays daniné de Gu'temberg et dé Luthei'y se r^pand^ pitr tbttfe la teh-ej dissipant M ténèbres et meaàçsttà de âe pas laisser en Europe un petit côîn oB» scur où se pussent retirer tant de hôtts môkres accoutumés à vivre, diût la ûUit^ avec les pharisiens, pattes-pclties, harpies, tous corrupteurs des hommes, tous mihgeuri des peuples, tous passés maîtres en diabol^ogfe.

i . LXVIII

9 ggfMBE temps était terrible : les bûchers

I SfflRS^^^^^^^^ ^^^^ ^^ ^u^ bûchers ; I SEu^tout servait de prétexte aux plus r Ifin^SBlafireux supplices : hérésie, sorcellerie, maipie, démonolâtrie,. possessions, obsessions^ on punissait de mort jusqu'aux troubles dé rame. Ceux <|ui étaient attënts- de maladies étranges, on les brûlait (le diable était en eux) ; on jetait au feu les fous, sous prétexte %ue, l'âme étant partie, on devait rendre le corps anx éléments* On brûlmt jusqu'aux mélancoliques. Des villages entiers se trouvèrent dépeuplés. Sous le seul règne de Françds x«r, cent mille sorbiers furent déférés à la justice. Qiielle justice^ grand Dieu ! quand on songe qu'un juge faisait le vœu de voir cette foule innombrable de prétendus sorciers réunis en un seul corps pour Us faire hrûkr UmU à une fuis en un seul feu\ Les enfants, quel que fût leur bas âge, étaient compris dans les procédures ; seulement le

mtme juge pensait que, par bonté d'aine, oa pouvait M contfnter de tes étrangler.

Ce n'était pas assez de l'inaoceace huinaine ; il leur fallait l'innocence des bétes ; leur fureur de juger, de damner et condamner s'étendit (on hésite â le dire) jusqa'auK insectes. On vit des fribnnaux .frappés de ver' tige,coiHlamnerâreiccammunicatIon des chenilles,des limaçons et des rats lOn croit rSver; l'histoire cependant a conservé àes traces de ces aberrations du pauvre esprit humain.

A Troyea, sentence est rendue contre des chenilles, en ces termes: «Parties ou!es, faisant droit sur k requête des habitants de Villenoce, admonestons les chenilles de se retirer dans six jours, et, faute de ce faire, les déclarons maudites et excommuniées, b

A Grenoble, même arrdt contre des limaces. Dans l'évêché d'Autun, les rats s'étaient multipliés d'uoe manière terrible :

procès leur est intenté, assignation de comparoir ; ils firent défaut, on les excommunia.

S^J n'eussent joué que ces comédies, c'eût il faut voir !e portrail que

Rabelais nous a laissé d'eux dans le chapitre des chats Jourrés : ils mangent les petits enfants, . , ils hrûlentSy écarteîîent, dicapitenty meurtrissent^ emprisonnent^ ruinent et minent tout, sans distinction de bien et de mal.

On comprend, avec de tels juges, si Rabelais pouvait craindre, s'il avait trop de la protection papale et royale. D'un jour à l'autre^ il pouvait lui venir quelque accusation étrange de magie ou de lycanthropie.

A Paris, cependant, il lui fallait un asile ; il demanda d'entrer comme prebendier à l'abbaye de Saint-Maur-des-Fbssés. Quelques docteurs prétendirent que Rabelais n'ayant pas profité immédiatement de l'autorisation de rentrer dans un monastère, que n'ayant pas même repris l'habit religieux depuis deux ans que ces bulles dé réhabilitation lui avaient été délivrées, il ne pouvait être admis à Saînt- Maur que sui'un nouveau bref du pape. Heureusement, par l'intermédiare du cardinal, il l'obtint très vite, et entra à l'abbaye, se décidant enfin^ cette fois, à revêtir l'habit de Saint-Benoît.

AiNT-MAUR, dont U DOttS a laissé reloge dans le Pcmiagrudf n'était iplus une tanière à moines, sem-* blable à celles du trnnps jadÂs } l»

soufHe nouveau qui parcouriût la terre avait déjà changé bien des choses ; iaœur5,r langues, institutions, rapports des peuplés entre eux, sciences, doctrines rdig^uses^. tout avait besoin de réformes. Aux yeux mêmes des contemporains, le monde paraiss»t re*-, naître... Ce mouvement, de rc/ioifiai»^ avait pénétré jusque dans certains monastères :

Saint-Maur était de ce nombre. Aus» Rabelais nous dépeint*il ce séjour cc»nme un paradis de salubrité^ amèntU^ sèrèniUy commoii- Uf délices, et tous honnêtes plaisirs £agricuUtar€ et vie rustique. Mais il faut dire que l'abbé de ce monastère était le cardinal Du Bellay \ qu'il en faisait, lorsqu'il n'était pas en ambassade, le lieu habituel de sa résidence, et qu'il y avait fait bâtir, par l'architecte Philibert

Delorme^ un magnifique château à l'italienne.

C'est là que Rabelais transporta sa riche hiblÎQthèquft, ses manuscrits, ses papiers, ses collections, ses instruments scientifiques. Il retrouva, 4ans cette retraite, la vie 4e Legugé, nHâ$ agrandie de combien 4*années d'expérience, d'études et de voyagea 1 Plus souvent minore qu'autrefois, il alla, de Saint- Maur, visiter, ses amis ; ses promenades les plus habituelles étaient en Touraine, en Poitou, en Normandie,

Il vonait là pantagruéliser chez le roi d'YvetQt. Ceci o^est pas une plaisanterie ; la royauté dTv^tQt appartenait à cette époque à l'un des quatre frères Du Bellay. Il allait au$^ si ches l'évoque du Mans, René Du Bt^llay, qui aimait la pliysique. Ils faisaient, maître François e^ lai| des conversations, des recherches^ de$ expériences sans fin, et on les eût pu prendre, dans leur évêché, pour deux nécromanciens.

Comme autrefois, tout entier à ses amis, il écrivit, à Saint-Maur, les ruses de guerre de Guillaume Du Bellay, chevalier de Lan-

gey, le même dont il a raconté la mort avec tant de respect dans le Pantagruel, Depuis qu'il devait au cardinal d*avoir pu connaître la ville éternelle, on voit combien il lui était resté dévoué, ainsi qu'à ses frères ; car nonseulement il avait vu Rome, mais il Tavait vue avec l'ambassadeur ; il avait été initié à la politique du Saint-Siège. Aussi comme il remercie bien de cela le noble cardinal dans l'épitre dédicatoire placée en tète du livre de Barthélémy Marliani 1 II voudrait immortaliser son généreux ami : « Puis-je vous remer^ cicTy lui dit-il, autrement que par un td honneur'^ Ce que depuis mon etifance je souhaitais le plus, c'était de voir l'Italie, de connaître la capitale du monde ; votre généreuse bonté a comblé mon désir. Non-seulement j'ai vu Rome, mais je l'ai vue avec vous, je l'ai vue dans le gouvernement des affaires «pendant votre glorieuse ambassade. »

Il espérait, je crois, finir ses jour à Saint- Maur : on voit qu'il s'y était arrangé pour cela. L'évêque du Mans eut beau le nommer, dans son diocèse, curé de Saint-Christophe-

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da-Jambet, il n'y alla pas, et s'y fit remplacer par un coadjuteur. D'ailleurs, pour ce qu'il lui restait à publier il avait besoin de ce. refuge de Saint-Maur, protégé par la puissance royale ; il faut considérer qu'il était plus que sexagénaire, qu'il ne lui suffisait plus d'habiter par l'esprit des régions éthérées, qu'il fallait au vieillard un lieu de repos et de paix.

iiVRÉ plus que jamais à l'étude sous les beaux ombrages de Saint-Maur, ses amis attendaient de lui une œuvre de haute portée philosophique et religieuse ; ses conversations, depuis quelque temps, semblaient indiquer cela. Tous les grands esprits (ainsi que l'atteste un distique célèbre de Théodore de Bèze) avaient les regards vers lui. Que ne pourra pas faire un tel homme dans les choses sérieuses, disait-on,

lui qui, seulement en jouant a écrit un si admirable livre ? Il faut citer parmi ceux qui espéraient ainsi en Rabelais le futur chancelier dePHospital, alors conseiller au parlementde Paris ; mais Tauteur du Pantagruel les trompa, ne devint pas sérieux et continua de rire. Para que rire est k propre de Vbomme^ parce qu*il faut, disait^il, en éclairant le monde brûler les brûleurs dans flammes de l'esprit. Et qu'est-ce que Tesprit sinon la joie de l'honuiie? L'esprit est le consolateur du monde ; comment la joie n'habiterait-elle pas avec lui ? Si l'esprit nous illuminait mieux, tous nous serions saisis d'un rire olympique au spectacle de l'impuissance des diables, et à voir combien ce monde, et chacun de nous, est précautionsement entouré des soins de la Providence.

N'en croyons pas un instant qui passe dans une éternité. Le gouvernement de ce monde n'est abandonné ni aux méchants, ni au ha* zard, ni au diable: il est tout entier aux mains du Père universel, organisateur et conserva* teur de tout être et de toute vie. Erreurs, fu« rcurs, aveuglement des âmes» maladies terri*

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bles» sans doute ; mais ayons confiance au médecin suprême, à celui qui est bon pardessus tous, et qui a la nature entière et tous ses sedrets, et rétemité pour guérir.

Outre les raisons de sûreté, un autre motif l'eût retenu à Saint-Maur : Tiraqueaui qui semble avoir été toujours Tami le plus cher à son cœtuTi venait d'être nommé conseiller au parlement de Paris ; cela les rapprochait l'un de l'autre. Jean Bouchet avait été nommé au même parlement, et ils étaient heureux de retrouver ensemble un souffle de leur jeunesse. Rabelais fut toute sa vie le centre des libres penseurs; mais il ne donna point à leur association d'autres bases que Tamitié. leur règle consistant à s'aimer les tms les autres. Tout ce qui était de lui ou à lui ne semblait exister que pour ses amis ; Jusque dMs les moindres choses on en retrouve la trace.

Ainsi, sur chaque volume de son admirable bibliothèque, il avait inscrit cette devise, qu'on eût pu lire jusque danssoncoeur:Fr<mdsci %flbâdesi tnetUd xot zwf eeutou ^tXttiy (à Français Rabelais médecitt^ et à ses amis).

200 MÊmniv%

Ce ^di rjnilJil SBtOQEC JlMtf Ifth^ife'ïïTl illlf fgJUl

c^cstqtfH tf Ooy jJ tdicxlmBMe f&nnilfr . fiBm nie patriarcale^ amme il Teûs anmâe pomr IiEib> iiiètiie«Le docte et boo Tii ji){iiiraBi,;Biait wi|[fc> ^% CDÙtntSf sans conipter leicrifaiWi<&sO" faiits, qui commmçaient i naiD^ccaBBiçKb

Rabekds faisait tant de beaux gooubC

La nomination dcTnaqoeiHmDDScfiJe Jean Boucfaet nous montre qoe commençait d'avcnr qndqœs parmi les parlements. CependjoEt la bûchers continuaient, malgré l*Hospital et quelques autres, entendre, de Saint-Maur, les cris de Dolei, brûlé sur la place Maubert, i Fâge de trentesept ans ; il put lire les beaux vers qo^ adressa en vain i ses juges, du fond de son cachot:

Q)X9 mt Vf ut-<m ? . .. .

8uii-j« un loup gris? tuis-je un monstre sor Pour m« livrer une •! rude guerre ?

Suli-j« endurci en quelque méchant vke.

Pour me tfAiner « louvcnt en justice?

Quand on m'aura ou brûlé ou pendu,.

Mis sur la roue et en.cartiers fendu, Qp'cn sera-t-U?Cc;Mra un corps mort.

Las ! cependant, n'aura-t-on nul remotà

De faire ainsi périr ertieliéiaeht

Un qui en rien n'a forfait nullemeftt?

Oui, ce ne sera qu'un corps mort^ héroïque^ martyr ; mais ton â:me sortie immortelle du milieu desflammes,aura son refuge dansrâme de tes amis, dans Tâme de tout un peuple.

Rabelais, à cet horrible spectacle, anticipant de trois siècles^ s'écriera, montrant la caverne àes chats fourrés : « Qpand leur cabale sera manifestée aupeapk^ il n'est orateur si habile, loi si draconienne, magistrat si puissant, qui'le puisse empêcher de les faire tous vifs U dedan^ leur raiouillére félonnement brûler. Ah I s'il ea devait être autrement, s*écrie-t-il, que la foudre du ciel en cendre les réduyse, puisque les humains tant sont au coeur endurcis que le mal parmi eux advenu , advenant et à venir, ne rc" cordent, ne sentent , ne prévoient de lonpie main^ ouy le sentansy ne osent et ne veulent ou ne peuvent le exterminer. »

IULXÎ

Ê ne parle pdiHt fiin notivé âliriaffiâch qu'il pubfia Vers U fixt de t S45, afin d'afKiref tout 4e suite à 'dire que, l^azmée suivante, après It supplice de Dolet, it eut le noble courage d'imprimer le trdsième livre du Vaniagruet.

IL faut lire ce lîvrei )e n'en dcHine point l'analyse ; d*ailleurS| tout s'y passe en con^» versations : point de voyageSjpoiht de guerres; il y est (fît seulement, au premier chapitre» que Pantagruel, maintenant roi d^Utopie et roi de Ûipsodie, a transporté une colonie d'Utopiëns chez les Dipsodes ; que Panurge^ a été aéé par lui châtelain de Salmigondin ;^ que» là, M. le châtelain^ achetant cher, ven^ dant bon marché mangeant son blé en herbe^ a trouvé le merveilleux moyen de créer quelque chose de rien, en formant heaux et^hons cri' diteurs. Le reste du livre est employé en délibérations sur le mariage de Panurge, yotidriej^vouSf dit-il, qu^ainsi seuJet, je demeurasse toute

foa via Sans compaigHie conjugak} Voas save^

quHÎ iSt écrit : VJESOtir (MALHEim A L^HOMMB

SBOLÎ) itaâs^ de l^hameiir dont 21 est, il aura pent-toe, dans îe ménage, tant de chagrins!— Donc, doit-il<m non prendre femme?

n entremêle Tune et l'autre réponse de taiit âc si et de mais que le sage Pantagruel Itûméme ne sait plus que résoudre, les quatre facultés sont tour à tour interrogées sur ce p(mit,et les sorts et les songes,et la sibylle de Fanzoust»et le médednRondîlnlis,et les fous et les sages; on interroge jusqu^aux muets.

Enfin on se résout â mettre à la voile pour le grand voyage vers la Dive-^BouteHU^c^m seule peut donner réponse à cet insoluble problème. Pour la première fois, sans être arrêté par rien, il avait osé mettre son nom à son livre : nn déluge de fureurs, de calomnies, d'accusations, tomba sur lui, mais n'altéra pas sa sérénité. Bravant ceUe hideuu, morveuUy caUr^ rhtuse^ vermdue cagciailU, il se mit à raconter, au milieu de leurs cris, le voyage du bon Pantagruel, aux Iles de Tohu et de Bohu, aux Iles de Nargues et de Zargues.

a04 ftABELAIS

Des commentateurs ont dit que la raison parle dans Rat)fitlais le langage de la folie ; ô mes amis, n'en croyez rienf Son œuvre est sans doute une bouâonnerie sans exemple»

car c'est la comédie la plus vaste et la plus variée qu'il y ait jamais eu. I.es personnages y sont en nombre infini ; tous sont évidemment un peu troublés du cerveau, tous, ont leur folie ; mais chacun d'eux parle admirablement le langage de sa passion.

Un seul personnage tient parmi eux le langage de la sagesse, c'est le grand, le bon, le divin Pantagruel. Qjii a vu que jamais chez celui-là la raison ait parlé le langage de la folie? 11 parle au milieu de la folie de son entourage ; il subit les interruptions les plus diverses et les plus inattendues ; mais jamais ni Platon, ni Socrate, ni personne, n'a parlé avec plus d'élévation, de droiture et de conscience.

Rabelais met en scène comme jamais personne ne Ta su faire la folie générale, mais tout cela est présidé, guidé par la sagesse suprême. Aussi U nef pantagruélique ne

peut-elle périr, l'éternité lui est assurée.

Vico disait au siècle dernier : Je me sens assis sur un trône de diamant. C*est en lisant l'œuvre de Rabelais qu'on peut éprouver un sentiment analogue. Les qualités divines nous y sont en effet si bien montrées, et dans la nature et dans Thomme, que nous nous sentons animés et pour ainsi dire sanctifiés d'une parcelle de l'infinie sagesse et de l'in* finie bonté.

S'il restait au leaeur quelques doutes sur cette haute portée morale et reFigieuse de Tœuvre de Rabekds, je ne me contenterais pas de le renvoyer an prologue de Gargantua, où l'auteur lui-même dit si bien : « Posé le cas qu'au sens litéral vous trouvez matières assez joyeuses... toutefois pas demourer là ne fault,. » je rappellerais ceci : un des plus fervents amis de Rabelais, un des plus assidus aux réunions pantagruéliques, Jean Bouchet, dans un poème^ en vers, intitulé : le Traver^ seur de voies périlleuses, nous a laissé voir parfaitement quelle était la pensée des pantagruè' l'stes. Dans le temps mèine où Rabelais

206 KAIELAIS

écrivait le rédt des pérégriiiatiom de Patttâ^ grud et de ses compagnons, |ean Bouchet, qui, très probablement, trouva trop bonffon ce vo3rage à travers toutes les philosophies, toutes les religions et tontes la sociétés se mit à le refaire en vers et de £içon, selon lui, plus sérieuse, sous ce titre du Ttrweruur de voies pènOeuses. Nous y voyons d'abord qu'il y a du bon en tout homme :

C«r Dira, tra bon, tics jostt et béiiéJkt^ Fah toat en soi ptr compu et mesure, Et n'f laissé rhanudae créatnie, Qn*il eimc tsm, sens loi tvoir dbnaé Qpelque Tcrm et don Imn ofdoané.

Les vers sont lourds et sans giice, maïs vous y retrouvez la pensée hardie et nouvelle, que l'homme n'est pas une créature maudite, que l'élément divin réside au fond de Sa nature

Nous voyohs ailleurs appafattit la Dbené et le respect de la consdence individudle :

Dieu toat-foissent est le Mul icniuteur Des volontés

ItÉDEON, ÉCRIVAIN, CURÉ, PHUOSOPHB. 207

La force de Rabelais, c'était d'avoir banni la peur. U Tavait, dans son âme, remplacée par T-étemelle éclat de rire ; nous retrouvons une preuve de cela dans sa devise grecque \

AyaOy} T\r/r\ au# BuoEh bien ! Jean Bou- 1

i;het, son ami, son disciple, lui aussi nous 4ixa:

Chasse la psur.

et tes sens di]%eau

•Mett en avant pour les chieses secrètes ^ManifiMter par loyaux imerpretes.

J*aî :parlé de <la néœs^té, très bien comprise pttr les f antagruèiistes, de créer une littérature pour le peuple, et de n'employer |K>ur cela que la langue vulgaire ; Jean Bou- <het nous avoue qu'il a composé son livre :

KoH en foi^ subtfle, •Kon en langage affecté, mais en style Atsé et gros, affin que simples gens 2.*entendent mieux : ce s'est pour les R^ens Xi pour les Cleras de bonnes et grans lettres, jyUis aux amis de ses vulgaires mettres.

Les vulgaires mettres de Jean Bouchet sont de nos Jour» tout à fait illisibles; mais il était

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