‹ Rabelais, médecin, écrivain, curé, philosopheChapitre 9 sur 11 · IS2 RABELAIS · texte numérisé non relu

IS2 RABELAIS

dans ses confabukiùmsy appliquer à ses fantaisies sur lui-même, auxquelles, dans son livre, il donnait ensuite les noms de Panurge, frère Jean, Xénomane, Gymnaste, Épistémon, etc.; mais nous nepouv(ms point, sans lui manquer de respect, attribuer ces anecdotes à sa propre personne, c'est-à-dire à la personne du savant illustre, ami des honmies les plus considérables de son siècle, et qui, jusqu'à cinquante ans, ne fut point du tout, pour ses contemporains comme pour nous, Fauteur du Gargantua, mais un écrivain de livres sérieux, un très docte et très éloquent professeur :

« médecin célèbre, savant dans les langues grecque et latine et fort habile dans sa profession, » écrivait de Thou.

ous les grands esprits^ aa XVI« siècle, par un sentiment de curiosité sainte ou profane, se sentaient attirés vers l'Italie : la splendeur des arts, les souvenirs de i'andenne Rome, Péclat et peut-être la ruine imminente de la Rome papale, en faisaient le centre du mouvement universel. Mais ce voyage était terrible : de ceux qui Taccomplissaient, disaiton, les uns revenaient fous, les autres hérétiques — tels, sans doute, que le Biscayen Loyola et l'Allemand Luther. — Mais la France, en maître François, y sut conserver son bon sens et sa joie. On imagine s'il désirait connaître Papimanie! Par bonheur, le cardinal Du Bellay est nonmié, cette annéelà, ambassadeur à Rome. Il passe par Lyon, propose à Rabelais de l'emmener avec lui en qualité de médecin ; Rabelais accepte, plein

de joie, plein Ât reconnaissance. C'était, dit-il au cardinal, la chose que depuis longtemps il désirait le plus. Q.uelques-uns cependant lui représentaient les dangers qu'il y avait pour lui à ce voyage ; il oubliait donc <e qu'il avait dit des moines dans aes. de«K |>remiers livres ! Non ; mais il comptait sur sa foyeuse humeur, et, d'ailleurs, il savait bien que la protection du cardinal, représentant le roi, serait toute-puissante. Ansâ ne peut^îl être ébranlé dans sa résolutioa de le auiim; vaif€ àlîdt-il à tous les diàbUs»

Le malicieux docteur avait, en partasnt» pkn aieurs projets disait-il : d'abord celui 4e ùàm tm livre sur les plantes, sur les aoîmaia, sur les drogues particulières à llulie. CeU ra»trait, ajoute-t-tt, dans la médecine, qu'il 9^ pelait jsm aH {fuoi erat arHs tnea). Il se proposait awsi de faire, pour monsdpMUf k cardinal qui le désirait fort, une topo|pcaph»e de la ville étemelle et ime histwe des antiquités romaines. De plus, il manifestait Vmtention de coonaitze plusieus pe is o naagas illostrés des coatfta que ce broyage lui Émût

parcourir, avec lesquels il voulait, àmk-Ù, a'eatretenir famiiièremeskt de certaiûs fnyblêmes qui, depuis longtemps, le tenaient «n grande perplexité. On voit cela dans une épttre en latin adressée au cardinal.

Mats ce qu'il s'avouait à persoonef et ce qui le poussait le plus vers Rome, c'étaiit ie désir d'étudier par.lui-méme les animaux curieux de ïile SonnanU; il appelait ainsi les États de l'église.

Le voilà donc en route, le voilà chef \e^ bons Papinumes... Il se nût à Observer tome* iChose avec une curiosité juvénille, intenrc^geam la sature, les hommes, les monuments», ks côrémcmies, les usages, il n'eut point delepos qu'il ne se fût £ait un tableau complet et de la ville, et de ses éctiâces, et de jes h*bicams. Il écrivait, il dessinait santf cesse. Sî l'on eût vu les notes recueillies par ce stogu»' lier voyageur, •>«- furagimm amwtùàiônmh — que de choses étranges ! des signes inCoooMil du greci de l'hébrcol de fafabel ptul* éttt de rastr<dogie et de k SMgîel puis ém conversations reproduites, des firagroeati. de

lectures, des dessins ; fantasmagorie, sorte de rêve où tout était à demi déguisé, à demi et tout à fait 1 Dans le Pantagruel^ où plusieurs de ces notes ont été transportées, on sait et l'on ne sait ce que c*est ; la réalité vacille, comme au sortir d'un cauchemar joyeux et terrible.

Les maisons chantent ; je dis maisons, et ce sont cc^es grandes^ richesy somptueuses et faites par merveilleuse architecture,

Qjiant aux oiseaux, uniques habitants de ces cages, à les voir de prime-face, eussiez àict que fussent hommes^ toutes foys ne restaient mie.

On eût vu, dans ces notes, [dusieurs de ces oiseaux dessinés à peu près tels qu'on les trouve encore dans les Songes drolatiques de Pantagruel^ attribués longtemps à Rabelais ; et, sans doute, on eût été saisi d'épouvante à ce renversement des lois de la nature.

« Hélas! pauvres Papimanes, disait maître François, d'où vous peuvent venir tous ces oiseaux? — Ils nous viennent de l'autre monde (i) : partie d'une contrée grande à

(x) J'emprunte i Rabelais Im-mSine ces détails (voir

merveilles, laquelle on nomme your sanspain\ partie du pays de Paressse. Tous les ans, par volées, ces oiseaux ici nous viennent, laissant père et mère, tous amis et parents. La manière est telle : quand en quelque noble maison de cette contrée dernière y a trop d'enfants, soient mâles, soient femelles, de sorte que, qui à tous part feroit de Thérîtage, — comme raison le veut, nature l'ordonne et^icfu le commande, — la maison seroit d4^pée ; c'est l'occasion pourquoi les parents s'en déchargent en cette ile Bossard, Je l'appelle Bossard, car, ordinairement, ils sont bossus, borgnes, boiteux, manchots, podagres, contrefaits et maléficiéSj poids inutile de la terre. »

Mais ce qu'il ne se lassait point d'admirer en Papimanie, c'étaient ces baux évesgauts et cardingaux, et surtout Vunique, le grand Papegaut. Ce qui faisait, pour les contempo-

livre V, chapitre iv), mais je demande qu'il me soit permis» pour ce passage et pour quelques autres, d'abréger un peo et de rajeunir l'orthographe, ceci n'étant qu'une libre inter» prétation et non une citation textuelle.

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rains, le piquant du mot Papcgattt^ c'Cft f uer le perroquet alors s*appdait d'un mot ^«lâii pareil : on disait un papegai. Le papegai était devenu un oiseau à Ul mode depuis la découverte de l'Amérique. Les anciens ne «omiâli»

saient que le perroquet vert à collier rouge ; celui qui reçut spécialement le nom de p^pe^gai était le gros perroquet parleur du Brénl^ à couleurs si variées, mais où le rouge et le jaune dominent. Il parle mieux et pius£ictlement que les autres. C'était l'oiseau le i^ua admiré alors : ceux qui pouvaient se le pr^ curer à grand prix lui disaient bfttir de magnifiques cages. Le P^gaut aussi, suivant Rabelais, est logé dans une cage son^Kucttse^

i'ambassadb» maUieureusemciit, liû éprenait une ptrtk de son temps, car il ne tarda pas à y jouer un rôle actif» Le cardinal ayant reconnu en lui un homme de grand^n^^ociation. Il dut donc renoncer d'abord à son livre sur les plantes ; il s*«a excusa en disant que, dans ce voyage», il n'avait trouvé de végétaux nouveaux pour lui» que le platane. Il renonça également» avant de l'avoir terminée, à son histoire det antiquités romaines, sur ce qu'il en parut une d'un Italien de Milan, nommé Barthélémy Marliani. Il ne trouva du temps que pour le»

Fapimanes et pour apprendre l'acabt.

UELLES étaient ses contenances de« I vant le pape? On en a £ait diverses I histoires dont la plus répandue est celle-ci : Clément VII, sans être précisément un pantagruéliste, était pourtant un des plus savants hommes de son temps ; aussi aimait-il fort à s'entretenir avec maître François. Un jour, voulant lui marquer son contentement, il lui demanda quelle chose il désirait le plus.

«( Très-saint-përe, répondit Rabelais avec un majestueux sourire, puisque telle est votre bonté, je vous prie de m'accorder votre ex*communication.

Voilà les assistants ébahis.

— Oui, continue maître François, s*il plaisait à Votre Sainteté de m'excommunier, je m'en retournerais sain et libre dans ma patrie. Veuillez m'entendre, saint-père : je suis Fran-

llÂBElÀtS l6t

çaîs et ûàtif de Chinon, ville indigne, maiâ ville suspecte; déjà plusieurs membres de ma parenté ont été brûlés. Or, en passant, Il y a quelque temps, par la Tarentaise, j*ou!s une bonne femme, ne pouvant allumer un âigot, crier qu'il fallait que, sans doute, il eût été excommunié de la propre geueule du pape, puisqu'il ne pouvait brûler, je désire avoir les mêmes prérogatives que ce fagot. »

Clément VU fit signe de l'œil qu'il comprenait l'apologue: il aima depuis lors et protégea ce singulier solliciteur.

lAis les nécessités de l'ambassade, I après six mois de séjour à Rome,' Ile rappelèrent en France: il appôr- 'tait, je crois, à François I» un message du cardinal.

Les biographes racontent à cette occasion

JhA«iata«__

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Tanecdote qui a donné lieu au proverbe du quat t â^heure de %ahelaiSy anecdote invnûsemblable, quisqu'on y suppose que Rabekds, si généralement estimé, se serait trouvé sans ressources, à Lyon même, où il avait plusieurs amis riches, entre autres les trois imprimeurs François Juste, Sébastien Gryphe et Dolet^ D'ailleurs, c'est ici l'occasion de rapporter œ que dit de lui un ancien commentateur peu favorable, puisqu'il blâma ses écrits. D'après ce commentateur» Rabelais fut un bimmu it h<m minage,,. Or, suivant l'anecdote en ques* tion, ne sachant, faute d'argent, conmieot gagner Paris, il aurait fait écrire, dans une auberge, par un enfant, sur de petits paquets de cendres : Poison pour Jaire mourir le roi ; puis, arrêté comme criminel d'État, il aundt été, par cette invention, transporté gratis auprès de François I«r, qui Tayaut reconnu, aurait ri aux éclats de son stratagème.

Ne nous arrêtons pas à ces fables ; la nature ne crée pas de tels hommes pour que nous ea fassions un texte à facéties. Précisément parce que le génie de Rabelais est resté envelop-

KéDECm, éCRn'AIN, CURÉ, PHILOSOPHE. l6}

pé de tant de ridicules commentaires, tâchons de le mettre à nu.

Son message achevé auprès du roi» il ne séjourna guère à Paris ; il revint à Lyon : uhi sedes est studiorum meorum^ où est le siège de mes études, écrivait-il.

D'abord, il y imprime une traduction qu'il avait faite, avec quelques changements, du livre de Barthélémy Marliani, sur la topographie de l'ancienne Rome, et il dédie cet ouvrage au cardinal Du Bellay.

Puis, pour raâermir sa raison contre le spectacle des difformités aperçues en Papimanie, pays d*AnHphysis (ennemi de nature), il étudie et professe publiquement l'anatomie.

Il avait été, à son retour à Lyon, nommé méëecîn du grand hôpital.On se représente quelle tâdie ce pouvait être en ces temps de peste ; mais ces soins avaiem da charme pour lui :

il se trouvait là dans sa sphère, qui étût de gnérir, de soulager, d'instruire. Il pansait ses malades, et il venait ensuite verser à tous les trésors de sa sdence. Il montrait comment la création était apparue en ce siècle plus vaste

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que jamais ; et bien des âmes, en l'entendant

exposer cette manifestation nouvelle des lois

S divines ,se consolèrent de tant de ruines qui

se consommaient ou se préparaient alors.

L faisait son cours d*anatomie avec une telle éloquence, il y montrait si bien comment Thomme, cons- 'truit d'une si savante et si précautionneuse architecture, est un être de prédilection, que la foule accourait pour l'entendre. Dolet suivait ses leçons. Rabelais, un jour»

disserta sur un pendu avec tant de chaleur d'âme, il montra si nettement sur ce cadavre le miracle de notre nature, que Dolet s'écria, en sortant, qu'il enviait le sort du pendu, lequel venait d'être l'occasion d'un discours sî divin.

Il écrivit cela à maitre François- dans une ode latine, lui disant qu^il avait, dans sa leçon, con>blé d'honneurs la nature humaine.

L'illustre imprimeur sentait là véritablement s'écrouler le vieux monde ; il voyait se lever la lumière, et, plein d'espérance, il composait ses beaux vers :

C'est assez vécu en ténèbres,

ES traces de ce cours se retrouvent 'dans le Pantagruel ; on voit qu*il yenseignait, outre la grandeur de la création, le respect de la vie, et combien le sang est sacré, a Un seul labeur peine ce monde, disait-il, c'est forger sang continuellement. En ce travail, chaque membre a son office propre. La matière est fourme par la nature entière ; c'est le pain, c'est le

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{ yin, ce sont les aliments de tonte espèce. Pour

les trouver etpréparer, les mains travaillent, les pieds cheminent et portent toute la machine; \ les yeux conduisent, la langue goûte, les dents

3 mâchent , Testomac reçoit et digère. . . » Ici, le

professeur décrit la formation du sang et le rôle que joue chacun de nos organes; puis ii i . ajoute : «duelle joie parmi ces officiers quand»

2 après tant de travaux^ desoins et de dépenses,

, ils voient ce ruisseau d*or ! Chaque membre

f se prépare et s'évertue de nouveau à purifiera

épurer ce trésor. Le cœur, par ses mouvements diastolique et systolique, le subtilise et enflamme, tellement que, par le ventricule droit» il le met à perfection, et, par les veines, l'envoie à tous les membres... Tharmonie des deux n*est pas plus grande que celle du corps de rhonmxe. On se perd, on s'égare, quand on entre au profond ab!me de ce microcosmim Croyez qu'il y a là quelque chose de divin ; ci^ petit monde est si bon» que, cette aliments^ tion achevée, il pense déià à ceux qui ne sont fss encore nés. » Alors Rabelais explique les mystères de la génération, tout cela comme

MÉDECIN, ÉCRIVAIN, CURÉ, PHILOSOPHE. tSj

on Tentendait alors, mais si humainement, qu'il grava dans les esprits à jamais cette vérité étemelle : que tout est réglé par des lois.

OLST n'oublia point ces leçons.

Dans son cachot, ce furent elles

qui lui inspirèrent ces autres vers :

Un homme est-il de valeur si petite, Est-ce une mouche ou un ver qui mérite Sans nul égard sitôt être détruit ?

Un homme est-il sitôt fait et instruit»

Sitôt muni de science et de vertu.

Pour être ainsi qu'une paille, un féto, Anmhilè ? Fait-on si peu dt comfPle D*ua aoble capnt?....

lUbelais et Dolet, comme amis, s'éclairent run par l'autre. Hélts ! le temps n'est pas loin où celui-ci sera brûlé pour avok mis au

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jour mes livres hérétiques. Mais nous le verrons écrire, plein d'espérance et de joie calme.

[ ' Si, au besoin, le monde m'abandotfne.

Et si de Dieu la volonté n'ordonne

iQae liberté encores on me donne Selon mon veuil f vœu),

I • Dois^e en mon ccèur, pour cela, mener deuil

Et de regrets faire amas et recueil?

'' Non, pour certain, mais au ciel lever Tceil

i! Sans autre égard.

Tels étaient les Pantagruélistes.

I les jours, pour maître François^ étaient employés à Tanatomie et |aux soins du grand hôpital, il passait les nuits presque entières à étudier l'astronomie, du haut d*un observatoire qu'il s'était fait construire.

U publia, pour I53<;, un nouvel almanach ce qui ne l'empêcha pas de donner une édi-'^ tion revue et corrigée de Gargantua et du premier livre de Pantagruel.

PENDANT qu'il étudiait aînsî et enseignait les secrets de nature, la ca- |lomnie, nommée en grec diabolos, comme il disait, continuait de travailler conte lui. Il sentit du danger à rester plus longtemps éloigné de son protecteur le cardinal Du Bellay ; il retourna à Rome vers la fîâ de 1536. Il était bien aise aussi de connaître un peu le nouveau pape Paul III, Clément VII étant mort. Il adressa au nouveau pontife une supplique dans laquelle il demanda trois choses : l'absolution publique de s*être enfui de chez les moines, la permission de

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pouvoir, au besoin, rentrer dans une abbaye de bénédictins, et Tautorisation d'exercer en tous lieux la médecine gczr^s, par pitU^ dit-il» aux seules conditions de ne se servir jamais ni du fer, ni du feu. Il avait en horreur ces deux éléments, surtout le feu, si mystérieux «lors et considéré comme le purificateur universel. Un aphorisme d'Hippocrate disait :

«Les maladies qui ne pourront être enlevées par le fer, qu'on y emploie le feu. » Les médecins coupaient, tailûtent et brûlaient lears malades.

« Les chirurgiens de notre siède^dit le médecin allemand Jean Lange, pour xvtàt iraie fois le boucher éventrer im veau ou un pofc»

sans aucune leçon d*anatomie,s'en vont brAlantet taillant sur le corps des mortds... Leur maxime, c'est qu* il faut souffrir pour guérir, ti ils ne sont jamais plus satisfaits que lorsqu'ils entendent les hommes du haut parage leur donner cette louange qu*ib sont durs et sans pitié pour leurs malades» »

La sainte Inquisition, de son côté, purifiait les âmes d'une façon terrible ; mus Rabelais

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voulut une méthode plus pitoyable, plus hu' maine. Il ne fut pas sceptique en médecine»

comme on l'a dit ; il avait été, au contraire, médecin par le cœur avant de Tètre par la science. En présence de tant de malheureux, il avait cru à la possibilité de leur faire du bien. Il avait cru en l'art de guérir et de soulager : ce fut la recherche et le but de toute sa vie« Voilà pourquoi il fut maître en cet art divin. ^Soigner, amr cure^ c'était sa mission ; mais •aux procédés destru<jftifis des vieilles doctrines il opposa,, pour le corps et pour Tâme, les procédés curatifs. Son génie ^mpatissant eût «voulu pouvoir composer de toute sa science «une panacée pour les pauvres malades. Il £iit, ^e l'exercice de la médecine, dans un de ses prologues, une sorte de magistrature et de sacerdoce ; mais il demande, comme première •condition pour guérir, que le cœur de celui >qui Fexerce soit sain. Les malades semblent seuls l'occuper ; c'est pour eux qu'il écrit son •livre, parce qu'il sait que la plupart des hommes sont malades des fatigues et des vertiges de l'esprit ; il rend le calme à leurs sens

* en leur révélant l'harmonie de ce grand spec-

[ tacle du monde. Tel est le but de ses écrits ;

mais, hélas 1 les cafards et calomniateurs déjà ^ ont enlevé ses premiers livres, at»: malades aux

1 goiitteuXy aux infortunés pour lesquels en leur

y mal esjouir il les avoit faicts et compousês.

Qiie demande-t-îl donc au saint-père? D*é- « tre le libre infirmier du genre humain.

4 Dans le temps même où la papauté venait

y de vendre au monde la permission de pé:her,

Rabelais ne lui demandait que rautorisation

de guérir.

!E voilà de nouveau en route pour Rome, avec sa supplique. Il y arrive gaiement et disposé, le mieux du monde, A jouir des fêtes que Ton préparait pour l'entrée solonnelle en Papimanie de l'empereur Charles-Qjiint. Vrai Dieu!

Quelle chère nous fitnesl dit-il. D'ailleurs, quelle bonne fortune, pour maître François, de pouvoir contempler en personne ce vivant Picrochole! Il s'intéressait plus que personne aux destinées de ces deux fantômes du temps :

Charles-Qjaint et Soliman. Souvent il rassura ses amis sur Tavenir de l'Europe contre leur invasion, et prophétisa la ruine de leurs empires.

Avant de partir cependant, tout indique qu'il alla revoir sa Touraine, passer quelques jours dans la maison patemdlle ; car, même après la mort de son père, il y retourna tous les ans, autant que cela lui fut possible. Le cabaret de la Lamproie lui appartenait en propriété ; il s'y était réservé une chambre et sa part du jardin. Tusque dans ses dernières années, il ne laissa jamais s'écouler un automne, lorsqu'il était en France, sans y venir assister aux vendanges et jouer à la boule avec les heti" veursj ses antiqnes amis. Puis, de Chinon, il allait au clos delà Devinicre revoir ses braves vignerons et goûter avec eux le petit vin pineau, qui, d'année en année, lui paraissait meilleur

En passant, il visita sans doute le noble abbé Ardillon, alla revoir son ermitage de Legugé, et faire ses adieux au bon d'Estissac. U promit à Tévêque de lui écrire sur toa| ce qu'il observerait à Rome, comme aussi d'envoyer à M«e d'Estissac, sa mère, des salades de Papi* manie, les plus digestives du monde, pour l'estomac de monseigneur. Il devait y joindre, pour le jardin de Legugé, quelques fleurs inconnues en France. Il tint parole, et c'est par lui, en effet, à cette occasion, qu'ont été importés la romaine, les cardons, les oeillets d'Alexandrie, plusieurs espèces de melons et citrouilles, etc.

Mais, outre des salades et des fleurs, le bon évêque eût été fort curieux que maître François lui pût envoyer le chapeau de cardinal, avec le titre de légat. En se disant adieu, ils causèrent un peu de cela, et c'est de quoi, dans sa correspondance, Rabelais devait tenir au courant monseigneur d'Estissac, outre ses propres affaires à lui, et tout ce qu'il pourrait apprendre touchant le pape, l'empereur, le roi et le sultan des Turcs.

IHEMIKànt tranquillement pour Pa- |pimanie,le bon médecin s'étonnait [des longues files de pèlerins, pâlis *de fatigue et de maladie, qu'en tous lieux il apercevait pieds nus et le bâton à la main .Ils allaient, pour être garantis de la peste, en pèlerinage â Saint Adrien ou â Saint Sébastien. La peste était quasi permanente en ces temps. D'ailleurs, l'Europe tout entière n'était qu'un champ de bataille, et, le long des chemins, il n'était pas rare de rencontrer des hommes blessés et mourants. Souvent Rabelais leur prodigua ses soins. Lorsqu'il trouvait quelque troupe de pèlerins faisant la la sieste sous un arbre, ému de pitié pour leur crédulité, cette triste maladie de l'âme, il s'arrêtait avec eux, leur demandait d'où ils venaient. « Nous venons, répondaient-ils, de Saint-Sébastien ; nous allions lui offrir nos voeux contre la peste. — O pauvres gens !

estimez- VOUS que la peste vous vienne de saint Sébastien? — Oui, vraiment ; nos prédicateurs nous l'affirment. — Oui, les faux prophètes vous annoncent ces abus 1 Ils blasphèment en telle façon, les justes et saints de Dieu, qu'ils les foot semblables aux diables, qui ne font que. mal entre les humains. ( Hélas ! pensait 'il en lui-même, Homère aussi à écrit que la peste fut mise en l'armée dos Grecs par Apollon 1 ) Ainsi prêchait un cafard, dans mon pays, que saint Antoine mettait le feu aux jambes, saint Eutrope faisait les hydropiques, saint Gildas les fous, saint Genou les gouttes. Je m'ébahis si notre roi les laisse prêcher par son royaume de tels scandales ; car ils sont plus à punir que ceux I I qqi, par magie ou autrement, auraient mia la

( \ peste dans le pays. La peste ne tue que les

i I corps ; mais tels imposteurs empoisonnent les

I [ âmes.

« Mes amis, ne soyez plus, à l'avenir, si fadles à ces vains et inutiles voyages. Entretenez vos familles, travaillez chacun en son état, \ instruisez vos enfants, et vivez comme vous

MÉDECIN, ÉCRIVAm, CURÉ, PHILOèOPHE. 177

ehseigne le bon apôtre saint Pâul. Ce faisant^ vous aurez la garde de Dieu, des anges et des saints^ et n'y aura plus ni peste ni mal qui vous puisse véritablement nuire. »

'est peut-être ici le lieu d'indiquer lies différentes périgrinations accomplies par Maître Françoiis, dans tout le cours de sa vie, telles qu^ont pu les constater MM. Fleury et Paul Lacroix (Bibliophile Jacob).

De Tauberge tenue par son père à Chinon, nous l'avons vu passer au couvent de la Basmette, puis à l'université d'Angers et de là chez les moines de Fontenay-le-Comte. Plus tard on le retrouve à l'abbaye de Maillezais dans le Poitou, puis il étudie et professe à Poitiers, à Bordeaux, à Toulouse, à Montpellier, à Lyon. Il passe ensuite à Orléans,

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à Angonlètne, à Glatigny, près de MoBtmi* nil, dans la Sarthc. En 1528 (il avait alors quarante-neui ms) il accompagne en Angle* terre le cadlnal Du Bellay» envoyé à Londres par François I<r pour une mission diplomatique importante.

A propos de ce voyage de Rabelais à Londres, dont les traces se retrouvent par- Êûtement visibles dans le TarUagruel^ ajoutons que Ton peut constater très Inen, en suivant les voyageurs pantagruéliques, le passage de Rabelais et du cardinal à Rouen et leur em--. barquement «à Honfleur. » U semble même, ai Ton s*en rapporte aux propos assez crus de Banurge, que tout ne fût pas plaisir entre Rouen et Honfleur.

Plus tardy selon M. Paul LacrcÂx, il dut séjourner à Castres, puis à Metz. Nous le venons bientôt à Saint Maur-des-Fossés et Soalement à Meudon.

ouRle moment il retourne auprès du cardinal ambassadeur, non |plus seulement comme médecin»

mais encore comme secrétaire et bibliothécaire de l'ambassade. Ces titres furent sa force auprès du pape pour obtenir ce qu*il demandait dans sa supplique. Aussi son afi^e alla très bien et gratisy et n'eut à subir que quelques lenteurs pour les formalités. Son attente dura depuis novembre jusqu'en février; msâs il ne s'ennuyait pas à Rome, et il était résolu de n'en pas partir qu'il n'y eut vo l'entrée de Charles-Q}iint.

Q.uant au titre de légat pour monseigneur révêque de Maillezais, il ne put l'obtenir^ parce que le roi proposait le cardinal de Lorraine, parce que le cardinal Du Bellay se proposait hii-mème, et parce que le pape ne voulait pas qu'il y eût de légat en France.

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