‹ Rabelais, médecin, écrivain, curé, philosopheChapitre 3 sur 11 · SS RABELAIS · texte numérisé non relu

SS RABELAIS

tant de vies chancelantes, on comprend combien le texte a d'importance ici, puisque un seul petit mot ajouté, ou supprimé un accent retottrné ou changé de place, peuvent causer la mort à des millfers d*hômmes... P'ocuîa unicay veî addtta, vel expunctay quin et apkulus inversas, aut prœpostere adscriptus, tnulta homimm, ittUîia haud raro necî dédit.

Il laisse ienirevoii'^ dans ces paroles, d*uhe manière bien naïvt sa sollicitude pour les pauvres souffreteux. Aussi PUnlversîté créa pour lui une chaire publique, dans laquelle, devant un nombreux auditoire, il expliqua, avec commentaires, les Aphorismes dîfippo-^ crate et VAfs parva de GalSeti.

L'attrait, la nouveauté de ce cours, ce fut de le voir, au contraire des autres professeurs, oser enfm discuter les opinions de ces grande hommes, ne pas se soumettre aveuglément à leur autorité dans une chose aussi importante que Test celle de guérir les malades, placer., après tout, disait-il, non pas seulement sous le patronage d'Hippocràte, mais sous le pa tronage évangélique. Il prenait Hippocrate

ei Galicn comme point de départ, légitime sans doute, mais en restant le libre continuateur de ce qu'ils avaient seulement commencé. Hippocrate, Galien, Atistote, disait-il encore, si grands qu'ils aient été, n*ont pu tout observer. Il faut à la science le travail successif des générations ; et ce qu'elle a de mystérieux dans sa grandeur, c'est que plus nous saurons, plus nous verrons se présenter à nous de nouveaux problèmes à résoudre. La science commo la nature, est infinie.

Il ne bornait pas son examen aux choses d'observation et purement scientifiques ; quelquefois leurs opinions générales étaient rejette > par lui avec vivacité. C'est ainsi que toujours il reprochait à Galien d'avoir, dans un certain endroit de ses écrits, nié d'une manière absolue Timmortalité de Tàme. Où avait-il trouvé Tassurance d'une chose semblable, demandait-il, pour se permettre d'en, attrister le monde? La nature n'est-elle pas attentive à satisfaire toute soif, tout appétit, tout désir? L'immortalité est la soif de l'âme ; pourquoi cette soif, comme les autres, ne serait-elle pas

satisfaite? Si rien ne démontrait à Gaiieil qu'il en dût être ainsi, au moins devak-îl l'espérer de la bonté divine.

On trouva après sa mort qu'il avait écrit en marge de son exemplaire, à cet endroits HiCj V9re se GaUnus plumheum astendit. Ici vérinabWment Galien se montre bien lourd.

VTKÈ ce cours sur Hippocrate et 1 Galien, il ne manquait pas de Se^ rendre «ax conférences sur la tétanique, occasion première denses succès. Là encore on l'écoutait avec une -curiosité ardente : tant il savait donner d^attrait à toutes choses. Comment cela? En replaçant toutes choses dans la vérité. Il enseignait combien les plantes ont été chères à tdus les hommes. — Leurs noms en sont la preuve, disait-il ; souvent ils sont empruntés aux souvenirs les plus touchants^ Daphné, Narcîsse> Smilax»

Cynara,Pitys,et autres. Au reste, ajoutait-il, les plantes sont nomméesen diverses manières. « Les unes ont prinslenr tK>m de celluy qui premier les inventa,,oogneut, monstra, cultiva, apriuoisa, et appropria : comme mercuriale de Mercure ; panacéa de Panace, fille d*l£sculapius; eupatoiredu roi Eupator ;,euphorbium de Euphorbus ; gentiane de Geiuius, roy de Sdavonie... Les aultres ont retenu le nom des régions desquelles feurent ailleurs transpourtées. Les aultres ont leur nom par antiphrase et contrariété : comme absynthe, au contraire de pynthc, car il est fâcheux à boire... Aultres sont nommées par leurs vertus et opérations, comme aristolochia, qui ayde les femmes en mal d*enfant', lichen, qui guarit les maladies de ce nom ; maulve, qui molifie ; callithricum, qui embellit les cheveux ; etc. Les aultres par les admirables qualités que Ton ha veu en elles, comme héliotrope, c'est soulcy, qui suyt. le soleil : car le soleil leuant» il sespanouit ; montant, il monte ; déclinant» il dédine ; soy cachant, il se cloust... ; adiantum, car jamais ne retient humidité Aultres

par similitude, comme hippuris (c'est presle) , car elle ressemble à queue de cheval ; buglose qui semble à langue de bœuf ; iris, à Tarcen-ciel ; myosota, à l'oreille de souris.... Les aultres de leur forme : comme trefeuil, qui a trois feuilles ; pentaphyllon, qui a cinq feuilles ; Sliqpoullet, qui herpe contre terre ; etc., etc.»

Psàl^Y passant à la description de chaque ftofte^ U disait ses vertus médicinales, ses propriêlé^ éom les arts, la manière de remployer, sa cahurc. 11 était du petit nombre de ceux qui commençsaieDt & croire a la sexualité des plantes ; maïs ks Aeofs femeiks, ^en ce temps-là, étalent celles que l\m prenait f&or les âeurs mâles.

Je le vois indiquer aussi comment duKjfue plante a son ennemi naturel, auquel tous sages laboureurs et vignerons doivent faire la guerre avec soin. Cet ennemi est quelquefois un insecte, quelquefois une autre plante.

Le lin a pour ennemi les teignes et cuscutes;

Le froment a Tivraie :

La fougère, le roseau ;

L^orge, Tégilops ; i

Les lentilles ont le sccuridaca ;

Les fôves, Tantranium ;

Et les pois, Torobanche.

Dans les prairies il faut, autant qu*on peut, éviter la prêle.

Les choux ne se doivent point planter au pied des vignes.

Il enseigne les vertus refroidissantes du nymphéa heraclia et de la semence du saule.

Il dit les eflets de la graine de fougère sur les femmes enceintes; comment Taconit cnit poisoonc les léopards et les loups, etc., etc.

ROIRAIT-ON que, parmi ses études, |il trouvait moyen de faire des co-i |médies et de les jouer avec ses nou- ^vcaux amis, Antoine Saporta, Guy Borguicr, Balthazar Noyer, Tolct, Jean Quentin, François Robinet, Jean Perdricr, tous,

comme lui, bacheliers en médecine ?I1 leur disait que le premier devoir des gens doctes est de penser au peuple, de créer pour lui des fêtes, des divertissements^ des chants et des consolations; qu'on ne peut qu'ainsi Fenlever à de plus dangereux bateleurs.

— ^en de plus vain que de crier à ceux qui occupent la scène ; « Vous jouez mal, vous jouez faux ! » Çn attendant, le peuple les regarde. Il faut, £omme Thespis, sur le premier tonneau, sur la première charrette venue monter un théâtre nouveau et îaàrt mieux que les autres.

Disons, à la gloire de ces temps, que les plus grands hommes, par toute l'Europe, ne dédaignèrent pas de jouer la comédie. Cette coutume établissait entre les hommes d'étude et les simples une sympathie qui existe peutêtre moins depuis que les savants ont cru indigne d'eux de communiquer avec le peuple autrement qu'en de doctes écrits — qu'il ne lit point.

Mais, à voir ces joyeux bacheliers jouer la morale comédie de celui qui avait épousé une

fetnme muette — composée par Rabelais, — je me figure le plabir des braves habitants de Mompellier, et aussi l'espèce d*amitié qui s'établissait, dans ces divertissements, entre les spectateurs et les acteurs. La pièce, d'ailleurs, acquérait plus de comique encore à être représentée par une troupe de médecins, puisque le sujet est une femme muette à qui, par une opération chirurgicale on fait recouvrer . la parole; mais la dame parle tant et tant, que le bon mari, éperdu de ses cris, veut qu'on la rende muette de nouveau. Les médecins n'ont point, disent-ils, de remède là contre ; ils ne peuvent que le rendre sourd, ce qu'ils font. La femme, dans sa fureur de ne pouvoir plus se faire entendre, devient enragée; puis, comme les médecins demandent leur salaire au mari, celui-ci répond qu'il est véritablement sourd et qu'il n'entend ce qu'ils disent. Les médecins au désespoir, voulant lui rendre l'ouïe, à force de drogues pour cela le font devenir fou. Adoncques le fol Mary et la Femme enragée se raslièrent ensemble, et tant bastirent les Médecin et Chirurgien, quHl\ les laissèrent â demy mors.

]encri:{ oficques tant que jefeis à ccpateUiiagé, ajoute maître Françds dans l'analyse que, quinze ans plus tard, il en â donnée lui-même dans le Pantagruel

K àos condisciples de Rabelais, Guillaume Rondelet, qui, je crois, avait joué un rôle aussi dans la comédie de la femme mmlte, était alors occuçé d'un travail sur l'histoire naturelle des poissons, qui devait plus tard nilustrer. Rabelais se mit à étudier les poissons avec lui. Il les étudia si bien, il observa avec tant de soin les oeufs d'une sorte, de petits harengs^ au museau pointu, nommé picarel ; il connaissait, d'ailleurs, si parfaitement tous les livres grecs et latins qpi avaient traité des sciences naturelles, qu'il retrouva, avec ces œufis, la manière de préparer k^an^m des ati-

cicns. Le pauvre petit poisson, dans tout cela, perdit son nom de picarel pour prendre d6>ormais celui de garon. Cette découverte semimédiode, semi-culinaire, valut à son auteur les plus grands éloges. Qémcnt Marot et Dolet, — le célèbre imprimeur de Lyon, devenu son ami, — lui adressèrent des félicitatiot^ en vers. Rabelais, lui-même, à cette occasion, avait envoyé à Dolet une belle, épigramme latine, accompagnée d'ua flacon de garum-

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L eut à Montpellier une cliose qu'il;

n^avait pas eue encore: la mer.

|I1 y éttidia bien autre chose que

les petits poissons. Ce spectacle de llmmensité plaisait i son âme. Ces bruits solennels, mystérieux et ptùssants, étaient, juste à son diapason. H aimait, après la tem-pôte, à voir le terrible élément s'apaiser ; it observait avec joie qu'au milieu de ces cbn-

vulsions, de ces colères, de ces menaces formidables à toute créature, les plus petits êtres étaient épargnés ; qu'il retrouvait à son rocher le coquillage fragile et l'herbe plus fragile encore qu'il y avait remarqués la veille.' Il prenait foi à l'équilibre du monde. Il comprenait mieux ainsi les doctrines nouvelles où quelques sages commençaient à montrer que la nature entière est réglée en son cours ipzr les lois immuables, étemelles, de la géométrie la plus savante.

Il aimait à se promener en mer. Dans ces petits voyages, il faisait, lui aussi, ses découvertes. Mais, un jour, avec quelques amis, le voilà qui veut s'embarquer ^ la découverte des lies, comme il disait en riant ; et ils s'en vont intrépidement jusqu'aux îles d'Hyères.

Pour des élèves de Montpellier, ce voyage était un complément d'études : ces fies sont, et étaient encore plus alors, renommées pour leurs plantes médicinales. Je ne sais quelles plantes ni quelles observations scientifiques Rabelais rapporta de cette navigation ; mais le climat enchanteur de ces iles, Ise beauté

de feurs sites, lui plurent tellement qu'il fit à ses compagnons la déclaration joyeuse qu'ils pouvaient à leur gré poursuivre le voyage et chercher, comme tant d'autres, quelque lie dont ils se feraient rois ou empereurs ; que, pour lui, il s'en tenait à ces belles Stœchades ; qu'à partir de cette heure et de son proprio motu II s'en proclamait non le pape, ni l'empereur, ni le roi, mais bien le calUner ("petit père). Ses lettres à ses amis, désormais il les signera : F. Rabelais caUoîer des îles à'HUres, Il conserva même ce titre en tête du Gargantua.

Ancua de ses biographes n'a dit un mot de cette promenade ; mais (outre ce titre qu'il se doima) j'en retrouve partout la trace dans sa Chromqtu^ Il ne parle de ces îles qu'avec éloge, et toujours en disant : Mes lies d'Hières^ mes SUechades, £n parlerait-il avec ceue émotion s*tl ne les avait connues, s'il ne les avait aimées? Ce voyage ne fait pour moi aucun doute, et même je penserais volontiers qu'il visita d'autres fois encore ses chères tles.

ENDANT qu'il étudiait ainsi toutes dioses, — platUaSy animantia etplmrntaca^ — il arriva que, comme les deux Universités de Paris et de Montpellier étaient toujours quelque peu en rivalité Tune contre l'autre. l'Université de Paris obtint du chancelier Duprat une ordonnance très dommageable à TUnivtrsité languedocienne. Grande rumeur dans McHitpellier ; assemblée de docteurs ; discussion, réscl^miott rapide : dépulation vers le ^hà'nCelîcîr du plus habile ambassadeur quil se pourra trouver.

Rabelais, par acclamation» tïSt désigné pour ivmprir ce message ; il part, il arrive à Paris. On «nûonce au chancefi^er un envoyé de rUmversîtë de Montpellier Celui-ci, très mal dispose, on ne sait poutquôi, contre cette Université^ réfute de donner audience à son ambassadeur. Qu'imagina maître François? Il

s^St iait à ce sujet une histoire que chacun a racontée à sa manière et que voici :

U s'habille d'un costume extraordinaire^ chausse d'énormes beâcles, et se va promener de long en large devant la porte du chancelier v Ce siècle était le temps des grandes crédulités populaires, — il je voyait aloiB tant de choses inouïes et merveilleuses! — Voilà la foula autour du personnage» qui se montrait, du reste, plein de graadeurv A ceux qui osèrent l'interroger, il répondit avec majesté qu'il ' était VÈcqrcheur it is^ux^ que ceux qui vou^ laient être écorchés Isè hâta^nt, qu'il n'avait que peu d^instants à rester dans là ville... ; qu'il vetuit de Jérusalem et s'en allât aux lies du Brésil.

La foule ne faisait qu'augmenter. Le chancelier, qui^ de sa fenêtre, avait aperçu ce riche étranger perdu dans un flot de curieux, s'informa qui ce pouvait être, et le lui fit demander à lui-même par quelqu'un de ses gens.

L'étranger répondit en latin. Le chancelier, jugeant plus que jamais que c'était sans doute un très illustre personnage, envoya vers lui

un clerc de sa maison. VÉcorcheur de veaux cette fois parla grec, mais avec les plus douces manières, les plus polies, les plus nobles. Le chancelier observait tout de sa fenêtre. Quoi î cet étranger parlait grec! Il Tenvoie quérir sur'le-champ, le fsdt monter dans son cabinet. Rabelais ôta ses lunettes, aypua son stratagème, . s'excusa, exposa les 'disons de rUniverrité de Mompellier dans une harangue si pleine d'autorité, dit un -vieux biographe, que le chancdier ne le put refuser. Et, Ûen plus, à partir de ce }our>là, il aima, comme tout le monde, ce gentU mOtre François,

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UTRE ses travaux sur Hippoaate et Galien^ il était encore occupé ^ traduire, avec notes et préface» les oeuvres de Jean.Manardi, un mé- 4eda de Ferrare*

Cependant, maître François z quaranteneuf ans ; deux années d'études et de professorat lui ont suffi. Le voilà, non pas docteur* mais en éui de Têtre. Il se dispose à quitter Montpellier. Où va-t-il aller? Ceci est trèsremarquable : il quitte Montpellier, malgré son cours, malgré Testime qu'il s*y est acquise, pour aller s'établir à Lyon. NTy serait-il pas un peu attiré par les imprimeries d'Etienne Dolet, de François Juste et de Sébastien Gryphe? On dit qu'il corrigea, chez ce dernier, les épreuves de ces admirables éditions

de livres grecs publiés pour la première foisr. U faut se reporter au temps : Timprimerie venait d'être inventée poar inspiration divine. C2)ieiqaes contemporains avaient ressenti, à la vue de cette machine, une joie telle, que plusieurs conçurent pour elle une sorte de passion et i^ culte. Jenesaisconmient exprimer d'une autre mamère le sentimient qui, par exemple» poossaÊlsismeâ nëvivre^ écrire, penser et se' plaire qu*^ mititeti des peesses dé'Froben. Cette padsion porta de nobles esprits, des hommes héroîqdes, à se faire imprhneurs* — Doîet ebest la preuve. Ce n'était pdnt pour eux un' ihétier, c'était une sorte d'apostolat qu'ils exercèrent avec le dévouement des martyrs. Etienne Dolet, encore, me servira de preuve, puisqu'il fut brûlé.

'AI prononcé, tout à Theure le notiî [d'Erasme. Ceci m'est une occasion i de dire qu'en ce moment même Til" * lustre vieillard, grâce aux presses dç Proben, tenait ^ depuis plusieurs années, TEurop9 attentWe â ses publications. Arriveraitil à concilier Luther et la papauté? ferait-il accepter la Réforme à l'Église? Jamais il ne s'était vu qpe- deux hommes, rien que par leurs écrits, eussent, d'une telle manière, empli le monde de Wmrs noms. C'était un pre* mier et merveilleux résultat de l'imprimerie: la chrétienté, divisée en 4eux camps prêts à se déchirer, et les deux camps retenus à la voix d'un seul homme, entendue à la fois sur tous les points de l'Europe, sans qu'il eût à sortir de l'arsenal nouveau dans lequel il s'était

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