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CHAPITRE XXVI

Comment Pantagruel ei ses compagnons estaient faschés de manger de la chair salée, et comment Carpalim alla chasser pour avoir de la venaison.

Ainsi comme ils banquetoient, Carpalim dist : « Et ventre Sainct Quenet, ne mangerons nous jamais de venaison? Geste ciiair salée m'altère tout. Je vous vais apporter ici une cuisse de ces chevaulx (246) que nous avons faict brusler : elle sera assez bien rostie. »

Tout ainsi qu'il se levoit pour ce faire, aperceut a l'orée du bois un beau grand chevreul qui estoit issu du fort, voyant le feu de Panurge, à mon advis. Incontinent, courut après de telle roideur, qu'il sembloit que fust un garrot d'arbaleste, et l'attrapa en un moment; et en courant print de ses mains en l'aer quatre grandes otardes,

Sept bitars,

Vingt et six perdrix grises, Trente et deux rouges, Seze faisans, Neuf bécasses.

Dix et neuf hairons, Trente et deux pigeons ramiers, Et tua de ses pieds dix ou douze que levraults, que lapins, qui ja estoyent hors de page.

Dix et huict rasles parés ensemble. Plus : Quinze sanglerons, Deux blereaux, Trois grands regnards.

Frappant doncques le chevreul de son malchus à

(.'46) L'hypophagie n'est pas chose nouvelle.

travers la teste, le tua, et l'apportant recueillit les levi'auts, rasies et sanglerons. Et do tant loing que pust estre ouï, s'escria, disant : « Panurge, mon ami, vinaigre, vinaigre! (Vil) » Dont pensoit le bon Pantagruel que le cœur lui feist mal, et commanda qu'on lui apprestast du vinaigre. Mais Panurge entendit bien qu'il y avoit levraut au croc ; de faict, montra au noble Pantagruel comment il portoit à son col un l)eau chevreul, et toute sa ceincture brodée de levraults. Soubdain Epistemon feit, au nom des neuf Muses, neuf belles broches de bois h l'antiqac. Eusthencs aidoit à escorcher, et Panurge mist deux selles d'armes des chevaliers en tel ordre qu'elles servirent de landiers ; et feirent roslisseur leur prisonnier, et au fou où brusloicnt les chevaliers feirent rostir leur venaison. Et après, grand chère à force vinaigre : au diable l'un qui se fcignoit ; c'estoit triumphe de les voir bauffrer. Lors dist Pantagruel : « Pleust à Dieu que chascun de vous eust deux paires do sonnetles de sacre (*) au menton, et que j'eusse au mien les grosses horloges de Rennes, de Poictiers, de Tours et de Cambray, pour voir l'aubade que nous donnerions au remuement

(2'i7) V. note 234. Les condimenls acides élaienl à la mode pour la venaison. Us étaient mûme recommandés par les médecins, comme le montre Guillaume Bunel, dans ses Conseils pour se préserver de la peste :

« Connilz roslis, aussi poulaille Sont bons pour estre bien repuz Avec la saulce du verjus. »

Dans le menu d'un banquet du xv<' siècle, nous avons vu indiqué le lièvre au vinaigre; l'acide acétique faisait donc bonne (Igure sur la table de nos pères : sa vogue ne s'est pas éteinte de nos jours, témoin la sauce Robert ou sauce au pauvre homme.

Quant aux usages du vinaigre dans la thérapeutique, chacun sait qu'ils sont fréquents. Ils l'étaient aussi au xvi" siècle; dans la sottie des beyuins, représentée à Genève en 1523, une femme qui vient de perdre son mari s'écriu :

« A la maie heure suia-je vefve Au vinaigrel le cœur me crève Quand je pense au trépassé... •

PANTAGROEL.

de nos badigoinces ! — Mais, dist Panurge, il vaull mieulx penser de notre affaire un peu, et par quel moyen nous pourrons venir au dessus de nos ennemis.

— C'est bien advisé, dist Pantagruel. Pourtant demanda à leur prisonnier : Mon ami, di nous ici la vérité, et ne nous ments en rien, si tu ne veulx eslre eseofché (*) tout vif, car c'est moi qui mange les petits enfants ; compte-nous entièrement l'ordre, le nombre et la forteresse de l'armée. »

A quoi respondit le prisonnier : « Seigneur, sçachez pour la vérité qu'en l'armée sont trois cents géants touts armes de pieri'es de taille, grands à merveilles, toutesfois non tant du tout que vous, excepté un qui est leur chef, et ha nom Loupgarou, et est tout armé d'enclumes cyclopiques. Cent soixante trois mille piétons touts armés de peaulx de lutins, gents forts et courageux, unze mille quatre cents hommes d'armes, trois mille six cents doubles canons, et d'espingarderie sans nombre ; quatre vingt quatorze mille pionniers, cent cinquante mille putains belles comme déesses (voilà pour moi, dist Panurge), dont les aulcunes sont Amazones, les aultres Lyonnoises, les aultres Parisianes. Tourangelles, Angevines, Poictevines, Normandes, Allemandes ; de touts pays et toutes langues y en ha. — Voire mais, dist Pantagruel, le roi y est-il?

— Oui, sire, dist le prisonnier, il y est en personne et nous le nommons Anarche, roi des Dipsodes, qui vault autant à dire comme gents altérés : car vous ne vistes onques gents tant altérés ni buvants plus voluntiers. Et ha sa tente en la garde des géants. — C'est assez, dist Pantagruel. Sus, enfants, estes-vous délibéré "d'y venir avec moi? — A quoi respondit Panurge.: Dieu confonde qui vous laissera. J'ai ja pensé comment je voua les rendrai touts morts comme porcs, qu'il n'en eschapera au diable le jarret. Mais je me soucie quelque peu d'un cas. — Et qu'est-ce, dist Pantagruel. — C'est, dist Panurge, comment je pourrai (*) avanger à braquemarder toutes les putains qui y sont en ceste après-disnce, qu'il n'en eschape pas une, que je ne taboure en forme commune, — Ha, ha, ha, dlat

Pantagruel. — Et Carpalim dist : Au diable de biterne! par Dieu j'en embourrerai quelqu'une. — Et je, dist Eusthenes, quoi ? qui ne dressai onques puis que bougeasmes de Rouen (2-481, au moins que l'aiguille montast jusques sus les dix ou unze heures : voire encore

(248) La vérole de Rouen avait une singulière réputation d'intensité, comme le montre ce proverbe du temps : vérolle de Rouen et crottes de Paris ne s'en vont qu'avec la pièce. Clément Marot dil dans une épitre à Sagon :

<[ . . . d Rouen en gaignas pauvre homme D'argent quelque petite somme Qui bien à propos le survint Pour la verolle qui t'y vint. »

Pour expliquer le dicton qui s'attache à Rouen, on a prétendu que dans cette ville débarquaient beaucoup de gens apportant la syphilisdés Indes.

Nous préférons celte explication à rentorlillée recherche étymologique de Johanneau et Esmangart. o Rouen, disent ces deux savants commentateurs, n'est qu'un jeu de mot pour Rouan ou Rouhan, en italien Roano ou Rovuno, adjoctir qui se dit d'un cheval qui a le poil' mêlé de rouge et de blanc. Cette couleur est propre aux vérolés. »

Comprenne qui pourra !

Comme nous, le docteur Victorin Lnval a voulu deviner l'énigme dont Johanneau et Esmangart n'ont pas donné le mot, et voici ce qu'il nous en a écrit (nous reproduisons textuellement la note mise gracieusement à notre disposition par notre érudil confrère) :

... Voici ce que j'ai pu lire, enfin, dans un vénérable bouquin de province :

«... Et de faict j'ay veu en ce pays (aux Indes) un truchement « NATiy DE Rouan, lequel s'estanl veaulro en toute sorte de paillar- < dise, parmi les femmes et filles sauvages, en avait s! bien reçeu- « son salaire, que son corps et son visage estoit aussi couvert de « ces palans (c'est ce que nous appelions ou disons estre la gorre « confirmée) que s'il eut esté vrayement ladre : les places y esloient d tellement imprimées qu'il fut à jamais impossible les pouvoir effa- « cer. • {Traiclé »econd de la maladie appelée cristalline, autrement maladie Indienne ou rongne Espagnole, par Tannegui Guillaumet, chirurgien du roy et doyen d JViime». — Niimet iG14.)

Après ces lignes, je serais bien tenté de m'écrier comme feu Archimède : Eurêka! Eurêka! malheureusement (0 me miserum!), je n'ai usqu'lci en ma possession qu'un Rouennais, fortement pincé il esl

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que l'aye dur el fort comme cent diables. — Vraiement, dist Panurge, tu en auras des plus grasses et des plus refaictes. — Comment, dist Epistemon, tout le monde chevaulchera, et je mènerai l'asne ? le diable emporte qui en fera rien ! Nous userons du droict de guerre, qui potest capere capiat. — Non, non, dist Panurge. Mais attache ton asne à un croc, et chevaulche comme le monde. »

Et le bon Pantagruel rioit à tout, puis leur dist : « Vous comptez sans vostre hoste. J'ai grand paour que, devant qu'il soit nuict, ne vous voye en estât que

vrai, mais la ville qui lui a donné le jour est encore immaculée dans sa réputation.

Or, comment s'est effectuée de lui à elle cette contagion toute morale ?

Voilà véritablement le hic, ou, si vous voulez, le nœud de la question.

Faut-il admettre que les Indiens fort peu flattés — on ne saurait leur en faire un crime — de la détestable réputation qu'on faisait à leurs femmes, aient saisi avidement cette occasion de se décharger sur notre malheureux Français de toutes leurs vérole?, et de le rendre responsable de leur propre infection, en l'accusant sans façon d'en avoir apporté le germe de Rouen même, et que de là celte méchanceté aurait fait son chemin et grossi en route, à l'instar de toute calomnie, de laquelle il reste toujours quelque chose ?

J'avoue que je ne vois là rien d'impossible, d'autant que ce serait dans les mœurs de ce xvi" siècle, qu'on pourrait appeler à juste titre le siècle du désaveu de paternité de la vérole : pauvre fille reniée tour à tour par les Américains, les Espagnols, les Français, les Italiens, etc., et qui, au demeurant, eut plus de ravisseurs que n'en aurait trouvé la plus belle Hélène du monde.

Pensez-vous, au contraire, qu'il est préférable de croire qu'après une longue odyssée, notre infortuné truchement, toujours en proie, comme le bonhomme Job, à son mal dévorant, soit revenu dans sa ville natale el que là, il ait été vu par un voyageur peu consciencieux, lequel jugeant de la généralité par l'espèce, se serait empressé de fuir au loin, criant bien haut et partout que Rouen entier avait la vérole, et non pas la plus petite ; comme il advint pour cet autre, qui, à peine débarqué en France, conclut brutalement que toutes les femmes du pays étaient rousses, parce que la première qu'il y vit était d'un blond un peu risqué ?

n'aurez grande envie (249) d'arresser, et qu'on vous chevaulchera à grands coups de pique, et de lance. — Baste, dist Episteinon. Je vous les rends à rostir, ou bouillir; à, fricasser ou mettre en paste. Ils ne sont en si grand nombre comme avoi Xerxes ; car il avoit trente cents mille combattants, si croyez Hérodote et Troge Pompée : et toutesfois Themislocles à peu de gens les desconfit. Ne vous souciez, pour Dieu. — Merdé, merdé, dist Panurge. Ma seule braguette (249 A) espoustera touts les hommes, et sainct Balletrou (*), qui dedans y repose, descrottera toutes les femmes. — Sus doncques, enfants, dist Pantagruel, commençons à marcher. »

(249) Arresser,de arrigere, roidir, pour : être en érection. On sait que la frayeur empêche l'étal érectif.

Antoine du Pinet, qui écrivait eu 1572, a employé l'expression que nous annotons. Cet auteur dit du musc, dans sa traduction des œuvres de Matltiiole :

« Il fait arresser, si deslrempé avec huyie de palma Chrlstl, on en oint le memlire. j>

(249 A) V. notes 49 bis, 127 his, elc , et les Songes drôtaliqitcs de Panlagruet, figures XXIX et XXXVIll.

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