CHAPITRE XXVIII
Comment Pantagruel eut victoire esirangement des Dipsodos et des Géants.
Après (oiits ces propos, Pantagruel appella leur prisonnier et le renvoya, disant : « Va-l'en à ton roi en son camp, et lui dis nouvelles de ce que tu as vu, et qu'il se délibère de me festoyer demain sur le raidi : car incontinent que mes gallères seront venues, qui sera do malin au plus tard je lui prouverai, par dix luiict cents mille combattants et sept mille géants touts plus grands que tu ne me vois, qu'il ha faict follement et contre raison d'assaillir ainsi mon pays.» En quoi feignoit Pantagruel avoir armée sur mer.
IMais le prisonnier respondit qu'il se rendoil son esclave, el qu'il estoit content ilc jamais ne retourner à ses genis, ains plustost combattre avecques Pantagruel conli 'eulx, et pour Dieu qu'ainsi le permist. A quoi Pantagruel ne voulut consentir, ains lui commanda qu'il partist de là brièvement, et s'en allast où il lui avoit dict, et lui bailla une boète pleine de euphorbe ("251) et de grains de coccognide ('251 A), conficts en
(■2ol) La saveur de Veuphorbe (v noie 2"2f)) est âcre, brûlante el même caustique.
(231 A) Le garou, appelé ici coccognide (dapline gnidium) contient un acide vésicant qui a reçu le nom d'acide coccognidique ; il est commun dans le Languedoc ; on en fait une pommade épispastique. Voici ce qu'en dit Pline au chapitre 40 du XXVII* livre de son hisieire naturelle : \ii coccum de Gnide [cocco gnidio) a la couleur du coccus ou graine d'écarlale ; il est plus gros qu'un grain de poivre, et d'une qualité extrêmement chaude ; aussi l'avale-t-on dans du pain, pour qu'il passe sans brûler lo gosier; c'est un spécifique contre la cigu6. »
PANTAGRUEL
eau ardente (251 B) en forme de composte, lui commandant la porter à son roi, et lui dire que s'il en povoit manger une unce sans boire, qu'il pourrait à lui résister sans paour. Adonc le prisonnier le supplia à joinctes mains que à l'heure de sa bataille il eust de lui pitié : donc lui dist Pantagruel : « Après que tu auras le tout annuncé à ton roi, mets tout ton espoir en Dieu, et il ne te délaissera poinct. Car de moi, encores que soye puissant, comme tu peulx voir, et aye gents infinis en armes, toutesfois je n'espère en ma force, ne en mon industrie : mais toute ma fiance est en Dieu mon protecteur, lequel jamais ne délaisse ceulx qui en lui ont mis leur espoir et pensée. »
Ce faict, le prisonnier lui requist que touchant sa rançon il lui voulust faire parti raisonnable. A quoi respondil Pantagruel, que sa fin n'estoit de piller ni arrançonner les humains, mais de les enrichir et réformer en liberté totale. « Va-t'en, dist-il, en la paix du Dieu vivant et ne sui jamais maulvaise compagnie, que malheur ne t'advienne. »
Le prisonnier parti, Pantagruel dist à ses gents : « Enfants, j'ai donné entendre à ce prisonnier que nous avons armée sur mer, ensemble que nous no leur donnerons l'assault que jusques à demain sur le midi, à celle fin qu'eulx doublants la grande venue de gents, ceste nuict s'occupent à mettre en ordre, et soi remparer : mais cependant mon intention est que nous chargerons sur eulx environ l'heure du premier somme. »
Laissons ici Pantagruel avec ses apostoles, et parlons du roi Anarche et de son armée.
Quand le prisonnier fut arrivé , il se transporta vers le roi, et lui compta comment estoit venu un grand géant nommé Pantagruel, qui avoit desconfict et faict rostir cruellement touts les six cents cinquante et neuf chevaliers, et lui seul estoit saulvé pour en
(2d1 B) L'eau-de-vie est encore appelée eau ardente en Italie, dans le Bas-Languedoc el la Provence.
RADELA.IS MÉDECIN.
porter les nouvelles. D'aJvantage avoit charge dudict géant de lui dire qu'il lui apprestast au lendemain sur le midi à disner ; car il dclibéroit de Tenvahir à ladicte heure.
Puis lui bailla celle boète en laquelle estoient les conficlures. Mais tout soubdain qu'il en eut avalé une cuillerée, lui vint (2.V2) lel oschauffemcnt de gorge avecques ulcération de la luette, que la langue lui pela. Et pour remède qu'on lui feist ne trouva allégement quelconque, sinon de boire sans rémission : car incontinent qu'il ostoit le goubelet de la bouche, la langue lui brusloil. Par ce, l'on ne faisoit que lui entonner vin en gorge avec un enibut. Ce que voyant ses capitaines, baschas et genls de garde, goustarent desdictes drogues, pour esprouvcr si elles estoient tant altératives : mais il leur en print comme à leur roi. Et touts flaconnarent si bien que le bruil vint par tout le .camp, comment le prisonnier esloit de retour, et qu'ils debvoient avoir au lendemain l'assault, cl qu'à ce ja se préparoit le roi, et les capitaines, ensemble les gents de garde, et ce par boire h tirelarigot. Par quoi un chascun de l'armée commença à martiner, chopiner, et trinquer de mesme. Somme, ils burent tant et tant, qu'ils s'endormirent comme porcs sans ordre parmi le camp.
Maintenant retournons au bon Pantagruel, et racomptons comment il se porta en cest affaire. Partant du lieu du trophée, print le mast de leur navire en sa main comme un bourdon, et mist dedans la hune deux cents trente et sept poinsons de vin blanc d'Anjou, du reste do Rouen, et attacha à sa ceinclure la barque toute pleine de sel aussi aisément comme les Lansquenettcs portent leurs petits panerots. Et ainsi se mist en chemin avecques ses compagnons. Quand il fut près du camp des ennemis, Panurgo lui dist :
(232) Si l'on amalgame de l'euphorbe, du garou et de l'eau-de-vle il esl certain que l'un aura une campota faisant dans toute la bouche l'effet d'un vésicaloire.
PANTAGRUEL
« Seigneur, voulez-vous bien faire? Dévalez ce vin blanc d'Anjou de la hune, et buvons ici à la Bretesque. »
A quoi condescendit voluntiers Pantagruel, et burent si net qu'il n'y demoura une seule goutte des deux cents trente et sept poinsons, excepté une ferrière de cuir bouilli de Tours que Panurge appeloit son Vademecum, et quelques meschantes baissières(252 A) pour le vinaigre. Après qu'ils eurent bien tiré au chevrotin, Panurge donna à manger à Pantagruel quelque diable de drogues composées de lithontripon (253), néphrocatarticon, coudignac cantharidisé et aultres espèces (253 A) diurétiques. Ce faict, Pantagruel dist à Carpalim : « Allez en la ville, gravant comme un rat contre la muraille, comme bien sçavez faire, et leur dictes qu'à l'heure présente ils sortent et donnent sus les ennemis tant roidement qu'ils pourront, et ce dict, descendez prenant une torche allumée, avecques laquelle vous mettrez le feu dedans toutes les tentes et pavillons du camp; vous crierez tant que vous
(252 A) Baissiére, ce qui est « en bas >, ce qu'on néglige de vider, la lie à faire le vinaigre.
(233) Tout ce que Panurge donne ici à manger à Pantagruel doit agir sur l'appareil urinaire :
Le Uihontripon est l'essence des lilhontriptiques (v. note SI). Les lithontripliques (de 7,iOo; pierre et ifiit; broiement) sont des substances qu'on croyait propres à dissoudre les pierres de la vessie ; le sang de bouc absorbé avec du vin blanc avait cette réputation.
Le nephrocatariicon (de vi^po; rein et -/«TafTi; purgation) doit, comme ton nom l'indique, vider les rognons.
Le coudignac cantharidlsiS est une marmelade dans laquelle la poudre de canlharides est placée pour exercer une action violente sur les organes génito-urinaires. Panurge ajoute cependant, pour que l'effet soit plus sur, diverses autres espèces diurétiques. • (2S3 A) Le mot espèces est un terme générique qui désigne, en médecine, un ensemble de racines, de fleurs ou d'autres parties végétales, douées de propriétés analogues. On dit : les espèces amères, émollientes, pectorales, etc. Les espèces diurétiques de la pharmacopée moderne sont : les racines d'asperge, de fraisier, de chiendent, de guimauve et de réglisse.
pourrez de vostre grosse voix, qui est plus espouventable que n'estoit celle de Stentor, qui fut ouïe par sus tout le bruit de la bataille des Troians, et partez dudict camp. — Voire mais, dist Carpalim, seroitce bon que j'enclouasse toute leur artillerie? — Non, non, dist Pantagruel, mais bien mettez le feu en leurs pouldres. »
A quoi obterapéi-ant, Carpalim partit soubdain et feit comme avoit esté décrété par Pantagruel, et sortirent de la ville touts les combattants qui y estoient. Et lors qu'il eut mis le feu par les tentes et pavillons, passoit légèrement par sus eulx sans qu'ils en sentissent rien, tant ils ronfloient et dormoient profondement. Il vint au lieu où estoit l'artillerie et mist le feu en leurs munitions. Mais (ce fut le danger) le feu fut si soubdain qu'il cuida embraser le pauvre Carpalim. Et n'eust esté sa merveilleuse hastiveté, il estoit fricassé comme un cochon ; mais il départit si roidement qu'un garrot d'arbaleste ne va pas plus tost.
Quand il feut hors des tranchées, il s'escria siespouventablement, qu'il scmbloit que touts les diables fussent deschaînés. Auquel son s'csveillarent les ennemis; mais sçavez-vous comment? aussi estourdis que le premier son de matines qu'on appelle en Lussonnois frottecouille ('25i).
Ce pendent Pantagruel commencea semer le sel qu'il 'avoit en sa barque, et parce qu'ils dormoient la gueule bée et ouverte, il leur en remplit tout le gousier, tant que ces pauvres haires toussissoient (25iÂ)comme regnards, criants : « Ha, Pantagruel, tant tu nous chauffes le tison. » Soubdain print envie à Pantagruel de pisser, (255) à cause des drogues que lui avoit baillé Panurge, et
(254) Figure très juste, quoique très ordurière. Mais bah ! Rabelais croyait que, pour un médecin, tous les organes se valent. Observer bien, voilà l'essentiel, pensail-il.
(254 A) Toussaient.
(255) V. no:e 233. Ce prétendu déluge d'urine serait, d'après l'édition de Dalibon,uae allusion maligne à Anne de Pisieleu, que Fran-
PANTAGRUEL
pissa parmi leur camp si bien et copieusement qu'il les noya touts, et y eut déluge particulier dix lieues à la ronde. Et dict l'histoire, que si la grand'jument de son père y eust esté et pissé pareillement, qu'il y eust eu déluge plus énorme que cellui de Deucalion : car elle ne pissoit fois qu'elle ne feist une rivière plus grande que n'est le Rhosne ou le Danube. Ce que voyants ceulx qui estoient issus de la ville, disoient : « Ils sont touts morts cruellement, voyez le sang courir. » Mais ils estoient trompés, pensants de l'urine de Pantagruel que fust le sang des ennemis ; car ils ne voyoient sinon au lusti'e du feu des pavillons et quelque peu de clairté de la lune. Les ennemis, après soi estre réveillés, voyant d'un cosié le feu en leur camp, et l'inundation et déluge urinai, ne sçavoient que dire ni que penser. Aulcuns disoient que c'estoit la fin du monde et le jugement final, qui doibt estre consommé par feu; les auUres que les dieux marins Neptune, Proteus, Tritons et les aultres les persécutoient, et que de faict c'estoit eau marine et salée.
0 qui pourra maintenant racompter comment se porta Pantagruel contre les trois cents géants ? O ma muse! ma Calliope, ma Thalie. inspire-moi à ceste heure! restaure-moi mes esperits, car voici le pont aux asnes de logique, voici le trébuche*:, voici la difficulté de ne pouvoir exprimer l'horrible bataille qui fut faicte. A la mienne volunté que j'eusse maintenant un boucal du meilleur vin que burent onques ceulx qui liront ceste histoire tant véridique!
çois !'"■ prit pour maîtresse, au retour de sa prison. Nous avouons notre peu d'admiration pour ce rapprochement historique ingénieux, quoique greffé sur un calembourg,^
RAUELAIS MÉDECIN.