CHAPITRE III
Comme Gargantua fut onze mois porté au ventre de sa mère.
randgousier estoit bon raillard en son temps, aimant à boire net, autant que homme qui pour lors fust au monde, et mangeoit volontiers salé. A ceste fin (15), avoit ordinairement bonne munition de jambons de Mayence et de Bayonne, force langues de bœuf fumées , abondance d'an-
(15) La soif est augmentée et rendue excessive par l'ingestion de substances fortement chargées de sel. Le besoin de boire peut même devenir si intense qu'il constitue une maladie connue sous le nom de -polydipsie. Cet effet des salaisons était connu de Théophile Folengo, qu'on a appelé le prototype de Rabelais. On lit dans son Histoire macaronique :
« Milan avait envoyé ses cervelats, qui contraignent de vuider souvent les bouteilles. »
Les conteurs se sont souvent emparés de cette image. On lit dans VHeplainéron, nouvelle XXVIII : « Laissez là ces viandes fades ; tastons de cet aiguillon de vin et, disant cela, ouvre le pâté de jambon. »
Dassoucy, dans sa dispute avec Cha, elle, pour montrer que son rival est un ivrogne renforcé, le peint :
« Tenant cervelas dans sa poche. »
L'auteur du Supplément du calholicon écrit du festin de deux ivrognes : « Il avoit esté convenu que les siwlcisses
RABELAIS MÉDECPI.
douilles en la saison, etbœuf salé àlamoustarde, Renfort de Boutargues, provision de saulcisses, non de Bouloigne (car il craignoit li bouconi de Lombard (lé), mais de Bigorre, de Lonquaulnay, de la Brene, et de Rouarguc. En son aage virile épousa Gargamelle, fille du roy des Parpaillons, belle gouge, et de boune troigne. Et laisoient eux deux souvent ensemble la beste à deux dos (17), joyeusement se frottant leur lard, tant qu'elle engroissa d'un beau filz, et le porta jusques à l'unziesme (18) mois.
ne manqueroyent point non plus que les andouilles ; car ce sont les cordes dont on devalle le vin aux bonnes maisons. »
(16) Les Italiens, au seizième siècle, avaient assez souvent recours, pour se débarrasser de leurs ennemis, aux mets ou breuvages empoisonnés. Cela s'appelait donner le houcon. La substance toxique généralement employée était le bichlorure de mercure ou sublimé.
Brantôme écrivait à propos de la mort de Charles VIII : « Aucuns disoient qu'il avoit eu lé boucon italta?io ; il en fut assez parlé. » (Hoinines illiislres.)
Henri Corneille Agrippa, traduit par Gueudeville, dit au chapitre 82 de son traité De la vaniU des sciences: « Les médecins ayant une parfaite connaissance des poisons, on peut les engager à donner le houcon. »
Jean Droyn se faisait, comme suit, l'écho de la mauvaise réputation des Lombards dans un ouvrage publié à Lyon en 15 12 :
« par Lombards subtilz et cauteleux,
S'est engendrée ceste grosse vérolle. »
(17) Image essentiellement physiologique qu'il suffit d'indiquer.
(18) En 1537, ^^ï"^^ parlement de Grenoble légitima un enfant né après quatre ans d'absence du mari de
GARGANTUA
Car autant, voire d'avantage peuvent les femmes ventre porter, mesmement quand c'est quelque chef d'œuvre, et personnage qui ûoibve en son temps faire grandes prouesses. Comme dit Homère que l'enfant, duquel Neptune engroissa la nymphe, nasquit l'an après révolu, ce fut le douziesme mois. Car (comme dit AulusGellius, Ub. III), ce long temps convenoit à la majesté de Neptune, afin qu'en iceluy l'enfant fust forme à perfection. A pa-
la mère, sur l'attestation de plusieurs médecins. Rabelais, qui étudiait la médecine à cette époque, recueillit ce fait « en la gibecière de sa mémoire, » et le garda précieusement. Il se moque ici hardiment de la croyance aux naissances tardives. L'énumération des auteurs qui admettent la possibilité de l'accouchement après onze mois prouve, elle-même, par son luxe d'érudition outrée, que Rabelais n'y croyait pas. Cette conclusion ressort, du reste, assez clairement, de cette queue à la fin de la liste « et mille autres fols, » ainsi que de la fin du chapitre, dont les détails techniques sont compris de tout le monde, sans qu'il soit nécessaire de les commenter.
Il est juste de dire cependant qu'on ne doit pas nier absolument la possibilité des naissances retardées. Si l'article 3 1 S du Code civil est ainsi conçu : « La légitimité de l'enfant né trois cents jours après la dissolution du mariage, pourra être contestée, » cette formule, peu affirmative, montre la pensée du législateur. Il n'a pas cru qu'il fût impossible que la maturité du fœtus chez la femme fût retardée, comme elle l est parfois dans la végétation et dans l eclosion des animaux. Briand, dans son excellent Manuel de médecine légale, admet la gestation porlongée jusqu à dix mois et demi, si la femme a ressenti, au neuvième mois, les douleurs qui précèdent ordinairement l'accouchement.
reillc raison Jupiter fit durer quarante-huit heures la nuyt qu'il coucha avec Alcmène. Car en moins de temps n'eust il peu forger Hercule, qui nettoya le monde de monstres et tyrans.
Messieurs les anciens Pantagruelisques ont conformé ce que je dis et ont déclaré non-seulement possible, mais aussi légitime, l'enfant né de femme l'unzièsme mois (i8 bis) après la mort de son mary,
(i8 bis) Voici le texte des auteurs énumérés par Rabelais :
HiPPOCRATE, lib. de Alimenlo. — « Le foetus est formé le 35e jour, il se remue le 70e et il sort le 210e; d'autres disent qu'il n'est formé que le 4$*^ jour, qu'il ne remue que le 76e et qu'il sort le 2\o'^; il y en a qui pensent qu'il a besoin de 50 jours pour être formé, de 100 jours pour se remuer, qu'il sort le 300*= jour. Cela est et cela n'est point, suivant les cas. Les enfants restent dans le sein de leur mûre pendant tout leur temps, ou ils n'y restent que partie de ce temps. Il y en a davantage de ceux oui restent moins que de ceux qui restent plus. » (Trad. Gardeil.)
En un autre endroit (d& la Nature de l'enfant), Hippocrate dit : «Les femmes ne portent point l'eAif^uit dans le sein au delà de 10 mois. »
PuNE, Hist. nat., lib. VII, cap. IV. — «L'homme reçoit le jour à toutes les époques de l'année et la durée de la grossesse n'a pas de terme fixe. Il naît des enfants au 7e mois, au 8^ et jusqu'au commencement du io« et du ii'^. Ceux qui naissent avant le 7" ne vivent pas ; ce n'est :ue lorsqu'ils ont été conçus la veille ou le lendemain de la pleine lune ou pendant l'interlune, que des enfants naissent avant le 7" mois. Il est commun en Egypte de voir naître des enfonts à 8 mois... la durée de la grossesse varie beaucoup. Vestilia, successivement
GARGANTUA
Hippocrates, lib. de ^Âliniento; Pline, lib. VII, cap. IV;
femme de C. Herditlus, de Pomponius et d'Orsitus, citoyens très-distingués, après être accouchée quatre fois de suite au 7'= mois, eutSuilliusRufusau ii^, puis Corbulon au 7«, enfin elle eut au 8^ Cesonée, femme de l'empereur Caligula Le préteur Papirius, sans s'arrêter aux réclamations d'un héritier collatéral, donna droit de possession à ut! enfant sur la déclaration de la mère qu'elle avait été enceinte pendant 13 mois, jugeant qu'on ne pouvait préciser la durée d'une grossesse. » (Trad. de Gransagne.)
Plaute, in Cistellaria. — « Celle-ci mit une enfant au monde après le mois passé... celle-là accouche dans le courant du 10" mois. »
Marcus Varro. — Nous n'avons pas trouvé le passage indiqué, dans ce que nous possédons des œuvres de Varron. Il n'y a pas là une grande perte, puisque l'opinion de Varron est rapportée plus loin par Aulu- Gelle.
Censorinus, deDienatalifCzp.Vll et XI. — « Que la femme puisse accoucher au bout de 7 mois, c'est un point reconnu par la plupart des auteurs, tels que Theano, Aristote, Dioclès, Evehor, Straton, Empédocle, Epigène et beaucoup d'autres encore dont les colonnes serrées n'effrayent point, cependant, Euthyphron deGnide, qui nie intrépidement cette possibilité. Il est combattu à son tour par presque tous les philosophes qui, à l'exemple d'Epicharme, nient que l'enfantement ait lieu dans le 8« mois. Dioclès de Caryste, néanmoins, et Aristote de Stagire ont pensé le contraire. Quant à la nais- , sance dans le 9^ et 10° mois, elle est admise, et par la plupart des Chaldéens, et par Aristote dont je viens de parler. Epigène de Byzance ne la nie point pour le 9» mois, ni Hippocrate de l'île de Co pour le io«, mais le ii« mois, admis par Aristote seul, est rejeté par tous les autres. » (Trad. Man^eart.) Aristote, lib.VII, cap. IV. DeNatur. animal. « — Le
Plante, in Cistellaria;
Marcus Varro, en la satyre inscripte le Testa-
temps de la gestation des animaux est limité à un espace fixe; le terme où ils mettent bas n'est point sujet à vanation. L'homme seul naît à différents termes ; il naît à 7 mois, ;\ 8, à 9, à 10. Ce dernier terme est le plus ordinaire. Quelquefois la durée de la grossesse entame le
11° mois l'ignorance de la véritable époque de la
grossesse est vraisemblablement encore ce qui fait croire aux femmes qu'elles accouchent à plus de 1 1 mois. » (Trad. Camus.)
Gellius, lib. III, cap. XVI. — « Et les médecins et les philosophes les plus célèbres ont élevé des questions sur le temps de la naissance d'un enfant et de la gestation de la mère. L'opinion la plus généralement reçue, et qu'on regarde même comme certaine, est que le sein de la mère ayant été fécondé, elle met au monde son iVuit, rarement au 7", jamais au 8«, souvent au 9'' et assez souvent au 10" mois; et que non le commencement de ce io<= mois, mais la fin, donne l'époque la plus longue et la plus reculée. Cette opinion se trouve appuyée par cet endroit de la Cistellaire de Plaute, où cet ancien poëte comique dit :
Celle avec laquelle il avait eu commerce accoucha d'une petite fille à la fin du jo" mois.
Ménandre, poète plus ancien encore, et très-versé dans les opinions savantes, insinue la même chose dans sa comédie intitulée Plocius, où il s'exprime ainsi :
« La femme accouche le 10" mois. »
Cœcilius, dans une autre comédie sur le même sujet et ayant le même titre, pièce qu'il a presque entièrement imitée de Ménandre, ne passe pas, comme son modèle, le 8° mois sous silence, en parlant des mois destinés aux accouchements ; mais il dit :
a Une femme a-t-elle coutume d'enfanter au 10° mois? Certainement elle le peut, de même qu'au 9', au 7e et au 8e. »
M. Varron nous est garant que Cœcilius n'a point dit
GARGANTUA
tuent, allégant l'autorité d'Aristoteles à ce propos;
Ceiisorinus, lib. deDie natali;
Aristot., lib. VII, cap. III et IV, de Natura aninialiwm ;
Gellius, lib.m, cap.XVI;
Servius, in eccl., exposant ce mètre de Virgile
Malri Jonga decem, etc.
cela inconsidérément, et qu'il a eu ses motifs pour être d'un autre avis que Menandre et plusieurs autres écrivains ; car il assure que souvent on a vu des enfants naître au 8° mois. II ajoute qu'un enfant peut demeurer II mois dans le sein de sa mère, et il appuie ces deux assertions de l'autorité d'Aristote.
... Outre ce que je viens de rapporter des différents auteurs, je crois devoir citer au lecteur une particularité remarquable que j'ai entendue au sujet d'une dame romaine. Une dame connue par la sûreté de ses mœurs, et dont l'honneur ne pouvait être révoqué en doute, accoucha II mois après la mort de son mari. Cette affaire fit grand bruit; on l'accusa d'avoir eu un commerce illicite après la mort de son époux, parce que la loi portée par les décemvirs détermine l'époque de l'enfantement au loe et non au ri<= mois. Mais l'empereur Adrien, au tribunal duquel la cause fut portée, décida que l'accouchement était possible au ii«. J'ai même lu ce décret impérial, dans lequel le prince assure n'avoir pris cette décision que d'après l'avis des anciens philosophes et médecins les plus célèbres. Aujourd'hui même, dans la satyre de M. 'Varron, ayant pour titre le Testament, j ai lu ces paroles : Si un ou plusieurs enfants m'arrivent au 10" mois, ce sont des ânes à la lyre; je les déshérite ; si c'est au ii", à. la manière d'Aristote, je n'en fais pas plus de différence d'avec les précédents, que de Titus et d'Accius. Ces dernières paroles font allusion au vieux
Et mille autres fols : le nombre desquelz a esté parles le gistes acreu §§ de suis, et légit. l. in- Icslo. $$Jin.
'Ex.inauthent.de restit.et eaqueparit in undecimo viense.
D'abondant en ont chaffouré leur rodidilardique loy. Gallus, §§ de Lib. et posthum. et. l. sep-
proverbe sur les choses qui ne différaient guère entre elles... » {Aulu-Gelle, Nitils alliqucs, trad. V. Verger.)
Servius maurus honoratus, grammairien du cinquième siècle. — En le citant, Rabelais ne fait que citer l'auteur des Eglogues. Pour que le lecteur s'en assure, nous mettons sous ses yeux le texte de l'édition de Robert Estienne :
« Incipe, parve puer, risu cognoscere matrem :
« Matri longa decem tulerint tastidia menses.
« Risu co^iiosccre inalrem. AUudit ad id quod factum « est : et rem naturalem ait. Sicut enim majores natu, « sermone, etc.
« Tiileniiit. Alii, tulerint legunt : ut sit scnsus, si riseris, « abstulerint decem menses matri tuae longa fastidia, matri enim decem menses attulerunt longa fastidia. » (F/r- ^ilii Maroiiis opéra Mauri Servii Honorati graminalici commenlarii. Paris, 1532.)
A ces divers extraits ajoutons-en un d'un contempora'n de Rabelais qui, lui aussi, ne croyait pas aux naissances tardives . Henri Estienne écrit dans son Apologie pour Hérodote :
« Nature ne laisse aujourd'huy le fruict au ventre de la femme plus de 9 mois. Et pourtant Hérodote doit estre renvoyé bien loin avec ses 10 mois... Si Hérodote ne doit point estre ouy quant à ce terme de 10 mois, aussi ne le doivent estre ni Hippocrate, ni Gallien,ni Plutarque, ni Pline, ni plusieurs jurisconsultes, ni une grande part des poètes, et entr'autres Théocrite, Plante. Cécile, Virgile, Properce. »
GARGANTUA
timo §§ de stat. homin., et quelques autres que pour le présent dire n'ose.
Moyennant lesquelles lois, les femmes veuves peuventfranchement jouer duserrecroupière (19) a tous enviz et tous loisirs, deux mois après le trespas de leurs maris. Je vous prie par grâce, mes bons averlans, si d'icelles en trouvez qui vaillent le desbraguetter, montez dessus et me les amenez. Car, si au troisiesme mois elles engroissent, leur fruit sera héritier du defunct. Et , la groisse cogneue , poussent hardiment oultre, et vogue la galée, puisque la panse est pleine.
Comme Julie, fille de l'empereur Octavian (20), ne s'abandonnoit à ses laboureurs sinon quand elle se sentoit grosse, à la forme que la navire ne reçoit son pilot, que premièrement ne soit callafatée et chargée.
(19) Voir la note 17. Jouer du serrecroupiére. — Nous renvoyons les lecteurs à Leduchat, qui donne de cette expression une explication fort exacte, mais un peu trop technique. Bornons-nous à dire que Brantôme l'a employée au discours VII des Dames galanles.
(20) Pline avait écrit : « A l'exception de la femme, peu de femelles reçoivent le mâle quand elles sont fécondées. » Le plus naturel et le premier des signes de la gestation, dit d'Arboval, dans son Dictionnaire de médecine vétérinaire, est la cessation de la chaleur. Cependant, et surtout dans l'espèce du cheval, il est des femelles qui souffrent les approches du màle, qui se laissent même couvrir bien qu'elles soient déjà fécondées; il en est d'autres qui cessent d'être en chaleur sans être pleines. Ces exceptions sont au reste assez rares.
De ce passage, emprunté à un livre sur les brutes,
Et si personne les blasme de so}' faire rataconniculer ainsi sus leur groisse, veu que les bêstes sus leurs ventrées n'endurent jamais le masle masculant, elles respondront que ce sont bestes, mais elles sont femmes, bien entendantes les beaux et joyeux menus droits de superfetation : comme jadis respondit Populie, selon le rapport de Macrobe, lib. II, Saturnal. Si le "diavol ne veult pas qu'elles engroissent, il fauldra tortre le douzil, et bouche close.
nous croyons pouvoir rapprocher l'extrait suivant, pris dans un ouvrage traitant des impératrices :
« < n ferait une liste fort longue de tous les amans que favorisa Julie, fille d'Auguste, mariée à Agrippa et plus tard à Tibère. Rome entière murmurait de cette dissolution : Julie plaisantait et sur ces murmures et sur la chose même. Quelqu'un lui ayant un jour demandé pourquoi ses enfants ressemblaient si fort ;\ Agrippa, qui n'en était peut-être pas le père, elle répondit en souriant qu'elle n'admettait de passager dans sa barque que quand elle était pleine. « (Les Iiitpcralrkes romaines, par de Serviez; Paris, 1728.) Brantôme n'a pas oublié d inscrire cette réponse de Julie, dans ses vies des Dames valantes. Elle est traduite à peu près textuellement des Saturnales de Macrobe, liv.II, chap. V.