CHAPITRE XXV
Comment fut meu, entre les fouaciers de Lenié et ceulx du pays de Gargantua, le grand débat, dont furent flùctes grosses guerres.
n cestui temps, qui fut la saison de vendanges au commencement de automne, les bergers de la contrée estoient à garder les vignes, et empescher que lès estourneaulx ne mangeassent les raisins. Auquel temps les fouaciers de Lerné passoient le grand quarroi, menants dix ou douze chargesde fouaces à la ville. Lesdicts bergers les requirent courtoisement leur en bailler pour leur argent, au prix du marché. Car notez que c'est viande céleste, manger à desjeuner raisins avec fouace fraische, mesmement des pineaulx, des fiers, des muscadoaulx, de la bicane, et des foirars pour ceulx qui sont constipés du ventre. Car (103) ils les font aller long
(103) Le raisin est laxatif et provoque généralement des évacuations abondantes, faciles et liquides. Il n'y a donc rien d'étonnant à ce que ceux qui ont mangé de ce fruit en grande quantité puissent, au moindre effort, avoir des selles involontaires.
Au livre III du Régime, d'Hippocrate, il est dit : « Les
RABELAIS Ml'-nr.CIX,
comme un vouge ; et souvent Guidants peter ils se conchient, dont sont nommés les cuidcurs de vendanges. A leur requestc ne t'eurent aulcunement enclinés les fouaciers, mais, qui pis est, les oultragearent grandement, les appelant tropditeux, breschedents (*), plaisants rousseaulx, gain ers (*), chie-en-licts, averlans, limes sourdes, faictnéants, friandeaulx, bustarins(i03 bis), talvassiers, rien-ne-vaulx, rustres, challants, hapelopins, trainegaines, gentils flocquets, copieux, lendores, malotrus, dandins, baugears, tesés, gaubregeux, goguelus, claquedents (*), boviers d'estroncs, bergers de merde ; et aultres tels epithètcs diffamatoires, ajoustants que poinct ^ eulx n'appartenoit manger de ces belles fouaces ; mais qu'ils se debvoient contenter de gros pai'.i ballé, et de tourte. Auquel oultrage un d'cntr'eulx nommé Forgier, bien honeste homme de sa personne, et notable bachelier, respondit doulcement : « Depuis quand avez-
raisins et surtout les raisins blancs lâchent le ventre. » Celse dit la même chose au chapitre 30 du livre II de son Traité de niihiecine.
Que la diarrhée arrive plus facilement à l'époque de la récolte des raisins qu'à un autre moment, cela a été exprimé d'une façon fort curieuse par Henri Estienne. Il écrit dans l'Apologie : & En lisant le livre intitulé la légende dorée des saincts et sainctes il faut estre bien vaillant pour se pouvoir garder de faire en ses chausses à force de rire, ce qu'on y faict plus souvent au temps de vendange qu'en aultre saison. «
(103 bis) Buslaritis signifie ventrus; lendores veut dire indolents.
GARGANTUA
vousprins cornes, qu'estes tantrogues devenus? (*) Dea, vous nous en soûliez voluntiers bailler, et maintenant y refusez? Ce n'est faict de bons voisins, et ainsi ne vous faisons nous, quand venez ici achepter nostre beau froument duquel vous faictes vos gasteaulx et fouaces : encores, par le marché vous eussions-nous donné de nos raisins, mais par la merde, vous en pourrez repentir, et aurez quelque jour affaire de nous, lors nous ferons envers vous à la pareille, et vous en soubvienne. »
Adonc Marquet, grand bastonnier de la confrarie des fouaciers, lui dist : « Vraiment tu es bien acresté (*) à ce matin, tu mangeas hersoir trop de mil. Vien ça, vien ça, je te donnerai de ma fouace. »
Lors Forgier en toute simplesse approcha, tirant un unzein de son baudrier, pensant que Marquet lui deut dépescher de ses fouaces ; mais il lui bailla de son fouet à (104) travers les jambes, si rudement que les nods y apparaissoient; puis voulut gagner à la fuite. Mais Forgier s'escria au meurtre et à la force, tant qu'il pust; ensemble lui jecta un gros tribard qu'il portoit soubs son aisselle, et l'atteinct par la
(104)^ A la suite d'un coup de fouet vigoureusement appliqué il se forme des taches d'une couleur noirâtre donnant sur le jaune, qui résultent de l'extravasation du sang dans le tissu lamineux. Naturellement elles sont plus apparentes si le fouet est fait d'une corde à nœuds. Ces taches portent le nom à' ecchymoses.
joincture (104 ^'îV) coronale de la teste, sus l'artère crotaphique, du costé dextre : en telle sorte que Marquet tombit de dessus sa jument, mieulx semblant homme mort que vif.
Ce pendent, les métayers, qui là auprès challoient les noix, accourrurent avec leurs grandes gaules et frapparentsus ces fouacicrs coir.me sus sègle verd. Les aultres bergers et bergères ouyants le cri de Forgier, y vinrent avec leurs fondes et brassiers, et les suivirent ;\ grands coups de pierres, tant menus, qu'il semblait que ce fust gresle. Finablement les aconceurent, et ostarent de leurs fouaces environ quatre ou cinq douzeines, toutesfois ils les payarent au prix accoustumé, et leur donnarent un cent de quccaSj et trois panerèes de francs aubiers. Puis les fouaciers aidarent à monter à Marquet, qui estoit villainement blessé (*), et retournarent à Lerné sans poursuivre le chemin de Pareillé : menaçants fort et ferme les boviers, bergers et métayers de Sévillé et de Sinais Cefaict, et bergers et bergères feircnt chère lie avecques ces fouaces et beaux raisins, et se rigolarent ensemble au son de la belle bouzine, se moquants de ces beaulx fouaciers glorieux, qui avoient trouvé mal encontre, par faulte de s'estre signés de la
(104 hi's) La jûindure coronalc est la jonction de l'os frontal ou coronal A l'os pariétal.
L'iirtèrc crotaphique est l'arti;re temporale, «e"»?'?) tempe.
GARGANTUA
bonne main au matin. Et avec gros raisins ciicnins estuvarent (105) les jambes de Forgier mignonnement, si bien qu'il fut tantost guéri.
(105) L'alcool, le vin, le jus de raisin constituent les meilleurs topiques connus. Grâce aux publications de Lestoquoy, de Lecœur, de Batailhé, de Sée et autres, l'alcool est en train de détrôner l'antique cérat, dont on a fait jusqu'à ces derniers temps un usage vraiment abusif.
D'après Nélaton, l'alcool est le premier des résolutifs sur tous les engorgements. Le jus de raisin, ordonné par Rabelais à Forgier, était donc admirablement indiqué.
Hippocrate avait dit : « Laver les plaies avec du vin est toujours utile. »