CHAPITRE PREMIER
De la généalogie et antiquité de Gargantua.
e VOUS remets à k grande chronique pantagrueline recognoistre la généalogie et antiquité dont nous est venu Gargantua. En icelle vous entendez plus au long comment les geans nasquirent en ce monde, et comment d'iceux, par lignes diverses, issit Gargantua, père de Pantagruel : et ne vous faschera pas si, pour le présent, je m'en déporte. Combien que la chose soit telle que tant plus seroit remembrée, tant plus elle plairoit à vos seigneuries, comme vous avez l'autorité de Platon, in Philebo et Gorgia, et de Flacce, qui dit estre aucuns propos, tels que ceux cy sans doubte, qui plus sont délectables quand plus souvent sont redits.
Pleustà Dieu qu'un chascun sceust aussi certainement sa généalogie, depuis l'arche de Noé jusques à cest âge. Je pense que plusieurs sont aujourd'hui empereurs, rois, ducs, princes et
papes en la terre, lesquelz sontdescenduzde quelques porteurs de rogatons (^lo bis) et de coustrets. Comme au rebours, plusieurs sont gueux de l'hostiaire (i i), souffreteux et misérables, lesquelz sont descenduz de sang et ligne de grands rois et empereurs, attendu l'admirable transport des règnes et empires des Assyriens es Mèdes, des Mèdes es Perses, des Perses es Macedones, des Macedones es Romains, des Romains es Grecs, des Grecs es François.
Et pour vous donner à entendre de nioy, qui parle, je cuide que je suis descendu de quelque
(lo bis) On appelle porkiirs de rognions, dit A.-J. Panckoucke, dans son Dictionnnaire des proverbes français, despoëtcs misérables, ou des gueux qui tâchent à attraper quelque pièce d'argent des riches, en leur présentant quelques vers, ou des billets de recommandation. Au temps de Rabelais, cette expression avait une signification plus étendue. Ce mot de rogaloiis, pris en mauvaise part, était employé — on peut le voir dans Henri Estienne — pour désigner soit une partie de vêtement, soit un morceau d'os, que des imposteurs cupides présentaient à la naïve piété des fidèles, comme de précieuses reliques de saints bonnes à guérir tous les maux.
(il) On a expliqué de plusieurs façons la signification de ces mots gueux de l'hostiaire. Il est permis, croyonsnous, d'en chercher l'origine dans Vosliarium des Romains, les mendiants ne sont-ils pas ce que ce terme cxpri.ne : un impôt mis sur les portes ? Au reste, le passage suivant de V Apologie pour Hérodote montrera assez ce que les gueux de l'Hostiaire pouvaient être : « Pour Aiire entrer quelque sainct en crédit, on attiroit quelques bons gueux de l'oslière pour contrefaire les boiteux ou les aveugles, ou faire semblant d'estre venus malades et s'en retourner guaris. »
GARGANTUA
riche, roy ou prince, au temps jadis (12) : afin de faire grand chère, pas ne travailler, point ne me soucier et bien enrichir mes amis et tous gens de bien et de savoir. Mais, en ce, je me reconforte qu'en l'autre monde, je le seray; voire plus grand que de présent ne l'oserois souhaiter. Vous, en telle ou meilleure pensée, reconfortez vostre malheur et beuvez frais, si faire «•e peut (12 bis).
Retournant à nos moutons, je vous dis que, par don souverain des Cieulx, nous a esté réservée l'antiquité et généalogie de Gargantua, plus entière que nulle autre ; excepté celle du Messias, dont je ne parle, car il ne m'appartient : aussi les diables (ce sont les calomniateurs et cafïars) s'y opposent. Et fut trouvée par Jean Audeau, en un pré qu'il avoit près l'arceau Gualeau, au-dessous de l'olive, tirant h. Narsay. Duquel faisant lever les fossés, touchèrent les
(12) Allusion à cet axiome médico-psychologique: Les enfants héritent souvent des goûts de leurs pères.
(i 2 bis) Si l'on suppose que Rabelais continue à s'adresser à des vérolés, on comprend pourquoi, en leur disant de boire frais, il ajoute : si faire se ■petit. Ces vérolés, en effet, sortent peut-être de l'étuve. Us peuvent être en sueur, et rien ne serait dangereux pour eux, en ce moment, comme l'ingestion de boissons trop froides. Telle est la théorie médicale de l'époque, théorie puisée dans Hippocrate, théorie bien amoindrie de nos jours, depuis que le docteur Fleury a démontré que l'on peut absorber impunément de l'eau glacée, le corps étant en transpiration, pourvu qu'on se livie à un exercice violent aussitôt après avoir bu, '
piocheurs, de leurs marres, un grand tombeau de bronze, long sans mesure. Car onques n'en trouvèrent le bout, parce qu'il entroit trop avant les écluses de Vienne. Iceluy ouvrant en certain lieu signé au dessus d'un goubelet, à l'entour duquel estoit écrit en lettres étrusques Hic hibitur, trouvèrent neuf flaccons, en tel ordre qu'on assiet les quilles en Gascoigne. Desquelz celuy qui au milieu estoit, couvroit un gros, grand, gras, gris, jol}^, petit, moisy livret, plus mais non mieux sentant que roses.
En iceluy fut la dite généalogie trouvée, escrite au long de lettres cancelleresques, non en papier, non en parchemin, non en cere, mais en escorce d'ulmeau tant toutesfois usées par vétusté qu'à peine en pouvoit on trois recognoistre de rang.
Je (combien que indigne) y tus appellé, et, a grand rentort de bezicles, pratiquant l'art dont on peut lire lettres non apparentes, comme enseigne Aristoteles (13), la translatay, ainsi que voir pourrez, es pantagruelisants, c'est-à-dire beuvans à gré et lisans les gesteshorifiquesde Pantagruel. A la fin du livre . estoit un petit traictè
(13) Aristote, qu'on a appelé l'esprit le plus élevé de l'antiquité et le prince des philosophes, passait pour n'avoir rien ignoré de ce que les anciens avaient pu connaître. Maître Alcofribas montre sa pantagruélique admiration pour cet esprit universel, en faisant voir qu'on peut avec ses leçons — et des bésicles, — lire même ce qui n'est pas écrit.
GARGANTUA
intitulé les Fanfreluches antidatées (13 bis^. Les rats et blattes, ou (affîn que je ne mente), aultres malignes bestes avoient brousté le commencement : le reste j'ai ci-dessoubs adjousté, par révérence de l'antiquaille.
(13 6u)Lemot antidote s'entendait d'une substance annulant l'effet des poisons, l'adjectif médical antidote est ici pris au figuré pour qualifier une production de nature à neutraliser le mal moral. '■