LE '"''^B
faire parade de sa force. Ce n*est point un être incohérent, ni, comme on le dépeint quelquefois, une sorte de léviathan littéraire placé sur la limite de deux ^âges. Son apparente folie repose sur un admirable fond d'équilibre. C'est lui qui pourrait dire :
Plas qne votre bon sens ma déraison est saine ;
Chancelant que je suis de ce jus du caveau,
Plus honnête est mon cœur et plus franc mon cerveau....
Le dévergondage d'invention qui remplit son oeuvre n'altère pas la sérénité de son esprit. Chez lui, point de ces organes démesurés qu'on se plaît à découvrir ch^z les hommes de génie et dont le développement inquiétant, pareil à la mâchoire du mégathérium, leur donne un air de parenté avec les monstres. Son originalité consiste plutôt dans l'alliance imprévue de facultés fort diverses, qui se trouvent rarement réunies dans le même homme.
Par exemple, ce qui tient en lui du prodige, ce n'est pas la science ; parmi les érudits du xvi® siècle on trouverait sans peine une centaine de noms à lui opposer. Ce n'est pieut-être pas l'imagination : une vingtaine de poètes en ont autant que lui, et certainement Shakespeare en a davantage. C'est plutôt la rencontre de deux facultés qui semblent se repousser : le raisonnement calme, ingénieux, d'un homme parfaitement maître de lui-même, rompu à tous les exercices de l'esprit, possédant l'encyclopédie de son temps, — et l'imagination exubérante,
qui porte, jusque dans la région des idées, la fratcheur d'impression d'un artiste et même d'un grand' enfant.
Quelquefois Texifant parle seul et s'amuse de ses propres inventions. Je renvoie ceux qui les aiment aux chapitres des an douilles farfelues ou des fanfreluches antidotées, et à beaucoup d'autres, qui me paraissent franchement insipides : nous sommes de très vieux enfants, et il faut davantage pour nous divertir.
Quelquefois rhumanjste prend seul la parole, et s'efforce d'introduire un- peu de nombre et d'harmonie dans notre langue, au risque de trébucher dans la toge de l'orateur antique. « Plus juste cause de douleur naître ne peut entre les humains, dit à Pichrocole maître Ulrich Gallet, que si, du lieu dont par droiture espéraient grâce et bénévolence, ils reçoivent ennui et dommage. » Et le harangueur continue ainsi pendant deux pages, en grand danger d'endormir son auditoire. Je ne méconnais pas les services que cet effort vers le grand style a rendus à la langue française et je regretterai au besoin la souplesse et l'ampleur d'une phrase qui se prêtait aux inversions : « Il (le pape] doit à feu incontinent empereurs, rois, ducs, princes, républiques, et à sang mettre^ qu'ils transgresseront un iota de ses mandements ». Si nous avons eu tort ou raison d'abandonner ces tours hardis, et lequel vaut le mieux pour une langue, d'être pauvre, rapide et claire, ou tortueuse, abondante et obscure, ce sont querelles de grammairiens. Mais si Rabelais s'était contenté de reforger, en bon latiniste, le métal du vieux
français, il tiendrait tout au plus sa place entre les Estienne et les Pâquier.
Au contraire, mêlez à dose presque égale le raisonneur et le poète qui sont en lui; entendez-le soutenir, avec une verve étincelante, un de ces paradoxes d'école où l'art consiste à dissimuler, sous le luxe des déductions, le vice du raisonnement; puis voyez-le s'élever peu à peu, de cet amusement de rhéteur, aux plus hautes vérités morales, à la plus belle conception du monde : vous aurez devant vous une des formes les plus frappantes de l'imagination philosophique, et telle qu'il faut remonter jusqu'à Platon pour en trouver l'équivalent. « Quand serezvous hors de dettes? » demande Pantagruel à Panurge. « Aux calendes grecques, répond Panurge. Lorsque tout le monde sera content et que serez héritier de vous-même. Dieu me garde d'en être hors ! » Il enfile donc l'éloge des débiteurs et emprunteurs, à grand renfort d'érudition et d'anecdotes, auxquelles il mêle de fines observations : « Guidezvous que je suis aise, quand tous les matins, autour de moi, je vois ces créditeurs tant humbles, serviables et copieux en révérences ? Et quand je note que, mqi faisant à l'un visage plus ouvert, le paillard pense être le premier en date, et de mon ris cuide que soit argent comptant? » Vous souriez, vous êtes amusé. Voici qui vaut mieux : « Un monde sans dettes ! Jà entre les astres ne sera cours régulier quelconque : tous seront en désarroi.... Entre les éléments, ne sera symbolisation, alternation, ni transmutation aucune. Car l'un ne se réputera obligé à l'autre : il ne lui avait rien prêté.... De cettuy monde
rien ne prêtant, ne sera qu'une chiennerîe..., qu'une diablerie plus confuse que celle des jeux de Doué. Entre les humains, Tun ne sauvera Tautre; il aura beau crier à l'aide, au feu, à Teau, au meurtre, per*sonne n'ira au secours .... Bref, de cettuy monde seront bannies foi, espérance, charité : car les hommes sont nés pour l'aide et secours des hommes. » Voulezvous maintenant la contrepartie ? a Représentez-vous un monde autre, auquel un chacun prête, un chacun doive... O quelle harmonie sera parmi les réguliers mouvements des cieuxî... Quelle sympathie entre les éléments! O comment nature s'y délectera en ses oeuvres et productions I Cerès chargée de blés, Bacchus de vins, Flora de fleurs, Pomona de fruits, Juno en son air serein, sereine, salubre, plaisante. Entre les humains, paix, amour, dilection, fidélité, repos, banquets, festins, joie, liesse;... marchandises trotteront de main en main. Nul procès, nulle guerre, nul débat : nul n'y sera usurier..., nul chichart, nul refusant.... monde heureux I ô gens de cettuy monde heureux !» Ce « bon topiqueur » mêle à sa généreuse utopie la note gaie : « je vous jure que si cettuy monde eût pape, foisonnant en cardinaux, et associé de son sacré collège, en peu d'années vous y voiriez les saints plus drus, plus miraclifiques, à plus de chandelles que ne sont tous ceux des neuf évêchés de Bretagne , excepté seulement Saint- Yves. » Enfin il termine par une admirable description de « notre microcosme..., c'est l'homme, en tous ses membres, prêtants, empruntants, devants : c'est-à-dire en son naturel ». C'est d'un style ému, avec une sorte de ferveur religieuse qu'il décrit la
fabrication du sang. « Lors quelle joie pensez-vous être entre ces officiers (les organes), quand ils ont vu ce ruisseau d'or qui est leur seul restaurant? Plus grande n'est la joie des alchimistes quand ils voient les métaux transmués dedans leurs fourneaux. »
Ainsi, peu à peu, d'un simple paradoxe divertissant, nous sommes montés, à travers les souvenirs, les images, les locutions familières, jusqu'aux réflexions philosophiques; et la foule, séduite par la verve du conteur, a gravi la colline sans s'en apercevoir. Surprise, elle regarde avec des yeux nouveaux la machine humaine et, plus loin, la société et, plus loin encore, l'univers, régi dans son ensemble par la loi d'amour. Elle s'écrie avec le maître : « Vertuguoy! je me naye, je me perds, je m'égare, quand j'entre au profond abîme de ce monde. » Mais comme, avec lui, le bon sens ne perd jamais ses droits, comme les braves gens, inquiets, pourraient être troublés dans leur conception simple de la vie, Pantagruel se chargera de remettre au {>ointla rhétorique de Panurge. Il cite les paroles de l'apôtre : « Rien, dit le saint envoyé, à personne ne devez, fors amour et dilection mutuelle.... Ainsi est-ce grande vergogne toujours, en tous lieux, d'un chacun emprunter, plutôt que travailler et gagner. Lors seulement devrait-on, selon mon jugement, prêter quand la personne, travaillant, n'a pu par son labeur faire gain. »
Tel est ce mélange de droiture et de fantaisie, de sagesse et de gaieté. Personne ne rase la terre de plus près quand il s'abaisse, et personne n'ouvre
une aile plus large quand il lui plaît de planer dans l'espace. Même alors, il ne perd jamais la terre de vue,* il semble avoir Toeil perçant de ces oiseaux de grande envergure qui aperçoivent de haut les moindres plis du terrain, la plus petite caille cachée dans le sillon; il a aussi leur vol souple qui, en un clin d'œil, s'abaisse et se relève sans effort.
Je dirais volontiers que Rabelais est un savant Imaginatif. De là ses qualités et ses défauts. D'abord l'imagination d'un savant est nécessairement ohjec" twe et réaliste. Il ne se sert pas de ce don magnifique pour transfigurer les êtres. Il ne se perd pas dans les vagues rêveries qui mettent l'émotion personnelle à la place des choses et pour lesquelles un paysage est un état de l'âme. 11 se plaît au contraire à donner à chaque objet tout son relief. La perspective, les proportions, le petit et le grand n'existent pas pour lui ; tout l'intéresse dans la nature, tout l'attire et rien ne l'enchaîne. Il ne craint pas les énumérations et croit naïvement que les autres, pas plus que lui, ne se rebutent de leur longueur. Enfin, s'il transforme et grossit les objets, c'est pour faire mieux saisir, comme à travers une loupe, le phénomène de la vie.
En second lieu, il a l'imagination sereine et de belle humeur. La mélancolie chronique est, à ses yeux, une espèce de maladie de foie engendrée par l'hypertrophie du moi, un extra vasement de bile égoïste. Pour être gai, il faut sortir de soimême. La souffrance personnelle paraît alors une simple dissonance qui se perd dans la majesté de l'ensemble. Sans doute, il a le cœur ardent. Mais il réserve sa haine ou son enthousiasme pour d*au-
très objets que nos petites vertus privées, nos affections tremblantes et nos travers bourgeois. L'amour? 11 n'y voit que la reproduction de l'espèce ou le plaisir d'un instant : l'une des plus agréables parmi les fonctions anipiales. Mais aimer et souffrir? quelle folie! Non pas qu'il soit indifférent : pour un médecin et pour un humaniste, le centre de toute étude, c'est toujours l'homme. Personne n'est moins enclin à se perdre dans le sein immense de la nature. Sérénité ne veut pas dire impassibilité. Mais il faut autre chose, pour l'émouvoir, qu' « une méchante femme et qu'un méchant sonnet ». Parlez-lui des ignorants et des sots, qui étouffent la vérité; des hypocrites, qui faussent le sentiment religieux; des magistrats prévaricateurs, qui donnent une entorse à la loi : voilà le mal ! Déroulez devant ses yeux le spectacle du monde dans son infinie variété; faites ressortir la bonté de cette Providence qui répare sans cesse les sottises des hommes : voilà le bien I Ge qui le frappe, jusque dans les individus, ce n'est pas l'individu même : c'est l'incarnation des idées générales. Si d'ailleurs ce philosophe a l'émotion communicative ; si cet érudit est un coloriste, n'attendez pas qu'il emprisonne son imagination dans une action suivie, ou qu'il essaye de vous intéresser tout de bon aux faits et gestes de ses personnages. Il ne sera janiais dupe de ses propres fictions. Il laissera couler le flot de sa verve sur toute chose indistinctement, avec une nonchalance superbe, en nous montrant, derrière la risible comédie humaine, la bataille des idées, des théories, des systèmes et, plus haut encore, la grandeur de l'univers.
Enfin, troisième caractère : une disposition comique propre à ce penseur doublé d'un artiste. Lorsque le regard embrasse les deux faces de Thumanité — notre vie si courte, si chétive et nos aspirations sans borne, — le contraste est trop fort : selon l'humeur, il faut rire ou pleurer. On devient Heraclite ou Démocrite. On rit, pour peu que Ton aime le cours mobile et tumultueux de la vie, que les philosophes et les théologiens s'efforcent en vain d'emprisonner dans leurs digues. On rit de leurs vains efforts, des faiblesses qui démentent ces prétentions, de la chair qui trahit l'esprit. Plus le système est raide, empesé, tyrannique, plus les révoltes de la nature le font craquer d'une façon plaisante. Mais c'est un comique qui n'est pas à la portée de tout le monde; et pour saisir le point /aible d'une doctrine ou d'une église, il faut être, comme on dit, du bâtiment.
Réalisme exubérant, sérénité d'âme, verve qui se joue sans effort dans le domaine des idées, c'est tout Rabelais; mais c'est beaucoup. Alors même qu'il faiblit comme artiste et que, pour la peinture des hommes, il cède le pas à Shakespeare, à Molière, il les dépasse par son objet; car l'homme, après tout, avec ses défaites et ses triomphes, ses vertus ou ses crimes, n'est quelque chose que par les idées qui le mènent; et les remueurs d'idées l'emportent encore sur les remueurs de passions. Voilà pourquoi son livre a pu servir de nourriture aux esprits les plus vigoureux, à ceux que le sort de l'humanité, de la science ou de la patrie préoccupe davantage que leur cher petit moi. Et voilà pourquoi ceux qui ne cher-
chent dans les lettres que Técho de leurs propres i soupirs ne s'entendront jamais avec lui.
Mais comment s'est opérée cette alliance mystérieuse de l'artiste et du savant ? Nous ne manquons pas d'hommes qui s'intéressent au général beaucoup plus qu'à l'individuel. Sans doute; mais chez la plupart des hommes de science, l'étude bride l'imagina- | tion. S'il se rencontre, dans le nombre, des écrivains brillants, ils ne mettent de la couleur à leurs idées que par politesse, pour leur donner de l'agrément, comme on mettait jadis un œil de poudre et un peu de rouge. Leurs métaphores sont des vêtements d'emprunt ; on m trouve tant qu'on veut dans le magasin aux accessoires, où chacun choisit le style qui convient le mieux à l'air de son visage.
Pour produire en France une sorte de Socrate populaire, joignant une familiarité hardie au pouvoir créateur qui anime les idées, il a fallu peut-être cette époque un peu trouble, où les genres moins tranchés laissaient à l'esprit plus de liberté d'allures, où le savant n'était point encore spécialiste, contribuable, père de famille, décoré, sans cesse contenu par le sentiment de sa respectabilité. C'est à ce prix qu'un philosophe pouvait encore garder, comme on va le voir, l'âme, le langage et les instincts du peuple.
En écrivant à son fils Pantagruel, le bonhomme Gargantua s'exprime ainsi : a Pour ce que, selon le dire d'Hésiode, d'une chacune chose le commence-
ment est la moitié du tout, et, selon le proverbe com^' mun, à l'enfourner on fait les pains cornus.,,. » Rabelais nous donne, dans une seule phrase, le texte et la traduction, la même pensée en langage noble et en langage familier : d'un côté, la phrase abstraite, exacte comme une équation ; de l'autre, un terme de métier, ' une plaisanterie de mitron, qui fait apercevoir rapidement l'idée générale à travers le fait particulier. Un J certain nombre de ces tours pittoresques et de ces i locutions proverbiales ont passé dans notre langue ; 1 mais nous en avons perdu beaucoup en route; et j pour retrouver certaines façons de parler savou- . reuses, il faut courir les campagnes et les faubourgs. On est surpris alors de saisir au vol telles plaisanteries, tels lambeaux de phrases qui semblent détachés d'un livre de Rabelais; c'est justement parce qu'il les a pris dans le fonds commun de l'imagination populaire.
Le peuple a gardé quelque chose de l'âme des primitifs; les idées ne lui viennent qu'à travers ses sensations, sous forme d'images. La pensée toute nue ne lui dit rien : elle doit prendre un corps pour l'atteindre. C'est pourquoi, lorsqu'il veut résumer sa propre expérience ou celle de ses pères, il l'enferme dans un dicton, dans un proverbe, autrement dit dans i^n exemple palpable. Il empoche alors l'idée, comme il nouerait des écus dans son foulard. Ainsi réduite, il la palpe et la tâte, il tourne autour et rit du bout du nez, comme un homme qui a mis la main .sur un trésor. Et c'est bien un trésor, tant il choisit avec bonheur ses raccourcis expressifs. A quel homme d'esprit n'est-il pas arrivé, quand il
s'est battu corps à corps avec les idées générales, de s'en aller par les rues, de se détendre et d'envier les images d'un ivrogne qui cuve, avec son vin, la sagesse des nations?
Rabelais a puisé à pleines mains dans ce vieux fonds gaulois ; et avec tant d'abondance qu'on est embarrassé pour citer. Aussi bien, un proverbe tout seul, ou mêmie une enfilade de proverbes ne nous dit pas grand chose; c'est l'à-projpos qui fait tout; c'est le torrent de verve qui entraîne avec lui les réminiscences, les mots de patois, les lociftions de terroir. Relisez le chapitre où frère Jean dégoise, après la bataille, ses apophtegmes monacaux, tout en dévorant à belles dents. Les expressions familières et \ frappantes sont si bien mêlées à la trame du style t qu'il est impossible de les en détacher. C'est le pri- 1 * vilège des coloristes : chaque touche de couleur est j à sa place et ne fait bien que là. Rabelais n'écrit pas j comme Racine au début des Plaideurs, Il ne se dit ' pas d'avance : je fais parler un paysan picard; donc il doit dire des proverbes. Quand les dictons lui viennent à la bouche, c'est de naissance, pour ainsi dire, et comme l'expression naturelle de sa pensée.
Du reste, il n'a point de goût pour les gens sentencieux; ce qui le séduit, c'est la saveur de terroir, ce sont des échappées sur la vie populaire. Pour montrer qu'il est difficile de se tirer des grifi'es de la justice, il dira : « On ne s'en va pas des foires . comme du marché ; nous avions les pieds poudreux ». •Voilà, en deux lignes, un coin de vie rurale, les marchands étrangers qui viennent de loin avec « les
pieds poudreux », Tindigène méfiant qui les surveille du coin de Toeil, de peur qu'ils ne s*esquivent avant d'avoir payé, ce qui est plus aisé dans les grandes foires internationales qu'au marché de la paroisse, où .tout le monde se connaît. Que de mots îe dois accumuler pour traduire ce seul dicton populaire I Il se plaît aux assonances qui enfoncent, comme un coin, une idée dans la tête. Témoin cet adage de maître d'école : il faut toujours apprendre, fût-ce
D'un sot, d'un pot, d'une guedoufle, D'une moufle, d'une pantoufle,....
conseil que les écoliers répètent en chantant et en sautant sur un pied ; il se grave mieux dans la mémoire. Il n'est pas même nécessaire que l'adage présente un sens profond, pourvu qu'il rappelle une action familière, une de ces réflexions plaisantes qui soulagent un instant le travailleur; par exemple ce mot de bûcheron qui, coupant les arbres au ras de terre, dit qu'il « prépare les sièges pour la nuit du jugement » et, sans doute, lance à pleine voix sa plaisanterie macabre à la belle fille qui passe en se moquant de son dos voûté. Il est si vrai que Rabelais aperçoit, derrière les dictons, les silhouettes du menu peuple, qu'il prend plaisir à coller sur chaque métier l'étiquette inventée par les plaisants de village : « les sarcleurs, qui gagnent argent; les métiviers (moissonneurs) qui boivent volontiers sans eau; les glaneurs, auxquels faut de la fouace;... les meuniers qui sont ordinairement larrons, et les boulangers, qui ne valent guère mieux ». Telles ces plaisanteries faciles qu'on entend dans les
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rustiques assemblées, avec accompagnement de gros rires et de coups de poing amicaux. Ce n'est pas très fin, mais c'est plein de bonne humeur et de santé.
Ce qui les met tous en gaieté, garçons et filles, f lurons et luronnes, ce n'est point un trait d'esprit soigneusement aiguisé, un compliment discret qu'on glisse adroitement dans l'oreille, un demi-mot plein de sous-entendus : c'est l'abondance et le trop-plein de la vie. Nous voici sur un champ de foire : la foule circule dans l'air épais, chargé d'odeurs de friture et de pain d'épice;les orgues de Barbarie égrènent leurs flonflons, les crécelles grincent, le paillasse bat la grosse caisse et crie son boniment, haché par les coups secs du tir et le roulement sourd du jeu de boules; les trombones nasillent comme une troupe de canards enroués. Au bout d'un quart d'heure, l'homme délicat n'y tient plus. Il se bouche le nez et les oreilles et décampe au plus vite. Cependant l'homme du peuple se sent à l'aise au milieu de ce tapage; il s'y promène et s'y délecte, la face épanouie, aussi tranquille que dans sa grange, humant les odeurs acres, heureux de vivre : car ce tumulte flatte ses sens, en lui donnant l'impression d'une vie débordante et foisonnante. Pour la même raison, la faconde du charlatan le retient et l'amuse. Cette cascade de mots sonores et vides charme son oreille. Cela le met dans une disposition joyeuse, comme le bruit du tambour et de la trompette. Peu importe, d'ailleurs, le sens des mots : « C'est l'air, dit-il, qui lait la chanson » . Pour lui, les phrases ont un casque sur la tète, comme l'orateur, et traînent une robe semée d'étoiles.
Suivons ce paysan dans les veillées d'hiver, alors que maîtres et valets se pressent autour de l'âtre, pour entendre quelque conteur : le plus souvent c'est un vieux, tanné, cuit et recuit par le soleil et l'expérience, tout sillonné de rides qui gravent, sur ce masque mobile, non pas des travaux d'Hercule, mais l'observation narquoise de la vie. Le bonhomme va son train, le brûle-gueule entre les dents, tour à tour grave ou comique, clignant de l'œil et distillant ses mots. Il n'est pas pressé d'arriver au but, ni ses auditeurs non plus. Il a peut-être raconté vingt fois la même histoire : mais ce qui les captive, ce sont les détails accessoires, les digressions, les mines du conteur et jusqu'à ses silences. Dite par un autre, l'anecdote n'aurait plus le même sel; ce qu'on aime, c'est justement un récit vivant, mimé, un récit fait homme, avec des interpellations directes à l'auditoire, et portant une figure réjouissante, dont les grimaces expressives s'éclairent de temps en temps, à la lueur douteuse du foyer.
Maintenant, qu'un grand artiste conserve ces goûts populaires; qu'on lui suppose par surcroît le don de noter, de transposer les impressions trop fortes et trop confuses, de manière à les rendre intelligibles, et l'on aura Rabelais; c'est-à-dire le tumulte de la vie, le tapage, les interjections, les inventions cocasses, les exagérations énormes et les énumérations joyeuses du charlatan, — seulement d'un charlatan de génie, qui débite de la science et de la sagesse avec ses drogues. « Marie- toi, dit frère Jean, de par le diable, marie-toi.... Je dis et entends le plus tôt que faire pourras. Dès huy au
soir, fais en crier les bans et le challict. Vertus dieu, à quand te veux-tu réserver? Sais-tu pas bien que la fin du monde approche ? Nous en sommes huy plus près de deux trabuts et demie toise que n'étions avant hier. L'antechrist est déjà né, ce m*a Ion dit. Vrai est qu*il ne fait encore qu'égratigner sa nourrice et ses gouvernantes, et ne montre encore les thésaurs : car il est encore petit. Cresctte, nos qui vwimus^ multiplicamini. Il est écrit, c'est matière de bréviaire : tant que le sac de bled ne vaille que trois patacs et le bussart de vin que six blancs. » Et le bon frère poursuit au milieu des rires : c'est sur ce ton que les prédicateurs de la Ligue débiteront leur orviétan.
Faut-il parler des mots forgés à coups de syllabes qui résonnent comme des baguettes sur un tambour ? Ils abondent ; et c'est même tout ce qu'un certain public connaît de Rabelais. Mais il n'a pas besoin d'inventer des mots. Ce style vivant, vécu, parlé, donne l'impression directe des objets par le nombre et la sonorité. « Aux autres tant croissait le nez qu'il semblait la flûte d'un alambic, tout diapré, tout étincelé de bubelettes, pullulant^ purpuré, à pompettes, tout émaillé, tout boutonné, et brodé de gueules. » Vit-on jamais plus beau nez d'ivrogne? S'il s'agit d'une bagarre, on entend littéralement les coups pleuvoir î « et de dauber chiquanous, et de drapper chiquanous : et coups de jeunes gantelets de tous côtés pleuvoir sur chiquanous » . On aperçoit la mine déconfite, on entend les gémissements des battus : « le record, joignant les mains, semblait lui en requérir pardon, marmonnant de la lingue, mon,
mon, vrelon, von, von, comme un marmot ». Contemplez Diogène, « troussé en cueilleur de pommes », et roulant son tonneau : « déployant ses bras, le tournait, virait, brouillait, hersait, versait, renversait, battait, boutait, tabustait... ». Il y en a dix lignes. Nous demandons grâce, nous sommes essoufflés : c'est que nous avons Tesprit rapide et l'haleine courte. Mais notre voisin le tonnelier rit de tout son cœur : il en demande encore. A leur tour, Tapothicaîre et le médecin trouveront leur compte dans les qualités mirifiques de la sauce verte, « laquelle vous épanouit le cerveau, esbaudit les esprits animaux, réjouit la vue, ouvre l'appétit, délecte le goût, assure le cœur », etc. Jamais plus beau prospectus n'a été rédigé avec des détails plus abondants et plus précis.
Pour produire la sensation de la vie, on doit rendre l'excès de la vie. Est-ce que la nature choisit? Sa fécondité n'est-elle pas un torrent énorme et trouble, qui ne s'arrête jamais ? Voilà ce que notre cerveau limité peut à peine concevoir. Un voyageur donne un coup d'œil au Niagara : il en est bientôt rassasié. Il rentre chez lui, se frotte les mains, dit à sa femme : « J'ai vu le Niagara », et n'y pense plus. Mais que tout à coup, tisonnant au coin de son feu, il vienne à songer qu'à chaque minute, le Niagara coule toujours avec la même intensité. Fût-il doué d'une belle.imagination, c^est à peine s'il peut réaliser une telle perpétuité de richesse. Ainsi coule le flot de la vie sans s'arrêter jamais. Or voici un grand esprit qui l'aime tant, cette vie, qu'il en adore jusqu'aux excès, qu'il imite même les redites monotones des choses et leur va-et-vient perpétuel. A la
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longue il vous communique l'impression de cette exubérance, autant du moins qu'on peut le faire avec du noir sur du blanc. Si la langue est trop pauvre, il imite les sons; car tous les bruits sont dans la nature. Pour chasser les moines, il imite les claquements de la langue des piqueurs parlant aux chiens. Et Dindenault avec ses moutons : « rr, rrr, rrr. Ho Robin ! rr, rrrrrr. Vous n'entendez ce langage. » Veut-il reproduire le charivari des valets de Basché recevant les sergents, il les montre « sonnant de leurs cymbales et hurlant en diables : hho, hho, hho, brrrourrs, rrrourrrs, rrrourrrs ». S'agit-il du tintamarre d'un combat qu'on entend tout à coup dans l'air dégelé, il rend au naturel les grincements et les cris.
L'exagération même du procédé nous en montre le but. Les peintres réalistes, un Rubens, unTeniers, un Jordaens, cherchent l'imitation complète de la vie. Rien ne leur paraît négligeable, pas même un beau tapage ou une belle ordure. S'ils condensent et choisissent — car un artiste choisit toujours, même à son insu, — c'est afin de communiquer plus parfaitement cette impression d'exubérance. De même Rabelais. Qu'on relise par exemple les « propos des buveurs ». Il n'y a ici ni satire ni symbole > mais seulement l'expression d'un joyeux .tumulte. Dans ces propos incohérents, chaque phrase dessine une trogne enluminée, avec le geste machinal et le pli du métier.
Naturellement, ce style excessif tombe facilement dans l'ordure. Il fait plus : il s'y roule, il s'y complaît. Le médecin n'y voit qu'une matière a plus ou
moins louable »; le moine, un sujet de gaudriole inoffensive, et l'homme du peuple une source inépuisable de comique. Par là Rabelais décourage beaucoup de lecteurs. Il en est de son livre comme de certains palais illustres où le visiteur moderne ne resterait pas cinq minutes, s'il y respirait les odeurs que supportaient nos pères. On sait quels ruisseaux infects souillaient jadis les escaliers de Versailles et la galerie des Tombeaux. « Ah I monsieur le Duc », disait une grande dame qui visitait, sous la Restauration, un coin mal nettoyé du château, « voilà une odeur qui me rappelle un bien beau temps î » L'œuvre de Rabelais est une vieille et belle maison dont on n'a pu ôter les ordures, parce qu'il aurait fallu enlever du même coup les murs et le plancher.
On me dispensera de citer des exemples : il s'en trouve à chaque page et presque à chaque ligne. Mais il faut s'expliquer nettement. Je pourrais alléguer ma propre expérience et dire au lecteur : entrez quand même. A la longue, on s'y fait. Je pourrais rappeler qu'il existe une certaine grossièreté saine et robuste *; que nos plaisanteries de fumoir ne sont pas beaucoup plus délicates ; qu'une grosse farce un peu salée n'est pas pour faire bouder des gens qui ont été plus ou moins soldats. Lequel de nous, à vingt ans, n'a pas chanté à plein gosier des refrains bien différents de ceux qu'on apprend
1. Voir l'apologie ingénieuse présentée par M. Paul Stapfer dans son excellent ouvrage Rabelais ^ sa personne ^ son génie^ son œuvre. Paris, Colin, 1889.
dans les pensionnats de demoiselles ? Que celui qui est sans reproche jette à Rabelais la première pierre. Moi, je n'oserais ni ne voudrais; car je me souviens d*un temps où ce gros poivre, dont nous n'étions pas chiches, nous faisait paraître le sac moins lourd, l'étape moins longue, et l'avenir de la patrie moins sombre. Nous autres Gaulois, cette gaieté-là nous soulage, comme de jurer un bon coup.
Il vaut mieux cependant rechercher la cause profonde de cette prédilection pour l'ordure; car il y a préférence, c'est incontestable. Rubens ou Teniers la relèguent dans un coin de leurs kermesses, comme un revers inévitable et plaisant du délire bachique. Mais Rabelais l'étalé au premier plan, et trop souvent, chez lui, l'épisode envahit le tableau.
En tout temps, le peuple manie l'ordure avec indifférence : c'est de l'engrais, comme dit certain personnage de vaudeville. A certaines époques, il s'en amuse, il en jouit, parce qu'il y voit l'envers de la vie. Tel était précisément le cas au xv* et au XVI® siècle. On sortait d'une effroyable oppression : toute cette chevalerie du moyen âge, avec ses panaches et ses sentiments alambiqués, n'était qu'un vernis brillant sur un grand fond de grossièreté. Quand le vilain releva la tête, ce qu'il vit d'abord de si bas, c'est la piteuse nature humaine, dissimulée sous les robes brochées d'or et les armures damasquinées. Accoutumé aux besognes inférieures, remuant les tas de fumier sans dégoût, le premier effet comique dont il fut frappé, c'est le perpétuel contraste entre les prétentions deg~]grands seigneurs et ce triste revers de médaillie. Le noble s'était
guindé trop haut : le roturier lui démontra qu'il est des situations dans la vie où tous les hommes sont égaux.
Il y a plus : Tordure est là rançon d*un idéal trop raffiné. Lorsqu'on veut faire de Thomme un ange, la bête se réveille et regimbe. L'Église enseignait le mépris du corps et Fhorreur du nu. C'est elle qui a divisé notre corps en parties nobles et en parties honteuses. Dès lors, les fonctions les plus simples et les plus naturelles devinrent matière à plaisanterie. Au moyen âge, bien avant Rabelais, ce genre de bouffonnerie était entré dans les mœurs, comme une revanche de la bête opprimée. L'Église était toute-puissante alors et cependant elle laissait faire : tandis qu'elle sommeillait, ses enfants, pareils aux fils de Noé, découvrant sa nudité, s'en moquèrent. Les cordes de l'âme étaient trop tendues : il avait fallu concéder quelque chose à Caliban. On avait permis la messe des fous, fermé les yeux sur les grotesques attributs dont la malice des sculpteurs semait le portail des cathédrales. Rabelais n'est donc pas l'inventeur de la plaisanterie rabelaisienne. C'était un legs de l'âge mystique, une réplique populaire à la symphonie céleste. On la trouve répandue à profusion sur les stalles des chœurs usées par les manches des moines, ou servant de console et de support à la courbe divine des arceaux.
Seulement Rabelais fit de l'obscénité un moyen de polémique. Sous sa plume, elle devint la forme gauloise, ironique et mordante de la protestation de la chair. L'Italie glissait vers un paganisme tranquille et incrédule. La France, encore croyante et
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nullement pervertie, se vengeait de la quintessence par la grossièreté. Aux anges bien peignés qui balancent des encensoirs sur les chevets fleuronnéi? des églises, Rabelais oppose Tenfance pétulante déi Gargantua, sans nous faire grâc^ des accidents ordi-\ naires de cet âge. A la place des figures d'ascètes, \ dont la tête austère surmonte un corps émacié, vidé ^ de substance, il nous montre, avec toutes leurs \ suites, la corpulence joyeuse et les énormes ripailles de ses géants. A la théologie creuse, aux extases, aux dissertations subtiles sur le corps des anges, il substitue la cuisine du corps humain. Le moyen âge avait mutilé l'homme. Les parties hautes et nobles de l'esprit se mouraient de langueur, d'aspirations vagues et d'inanition : survient un joyeux médecin qui secoue le malade, ouvre la fenêtre, tousse, crache bruyamment, lâche des plaisanteries graveleuses, et finalement ramène sur la terre le convalescent, dont le regard fiévreux se perdait dans le ciel, ou plutôt dans un plafond lourd, étouffant, qu'il prenait pour le ciel.
Sans doute, la cure est radicale : un homme bien portant n'en aurait pas besoin. Mais toute réaction est d'autant plus violente que la contrainte a été plus forte. On avait garrotté, muselé la vie. Quand elle se donna carrière, elle se répandit d'abord en mouvements impétueux, en inconvenances joyeuses, en gambades désordonnées. Gomme l'âne de Marot, l'animal humain prit sa course.
Au trot,... à bonds, à ruades, Au galop y à pétarrades.
Ces défauts sont amplement rachetés par une qualité suprême, qui, selon moi, fait tout passer, le don de la vie. On en a vu l'excès, le trop-plein; , bientôt on en subit le charme. La douche a: été un j peu forte et mêlée d'odeurs sulfureuses : mais i la réaction vient, le sang circule, et l'anémie dispa- • raît.
D'abord, il a fallu ce jet impétueux et trouble pour . briser la couche de froide convention qui pesait» au début du xvi® siècle, sur l'esprit français. « La prose galante n'était pas encore, dans le style épistolaire, ce qu'elle est depuis devenue, et ce qu'était déjà la prose des affaires et de l'histoire.... A côté de ce style ferme et énergique, il y avait celui d'une école précieuse, alambiquée, confuse, que les Robertet, les Chastelain, les Jean d'Auton, les Molinet avaient mis en vogue *. » Galante ou non, toute prose est terne à cette époque. Les vers, à mon avis, ne valent guère mieux. Sans doute, il y a Marot. Mais il n'est que piquant, aimable et joli. C'est un poète de cour : on ne sent point,, en lui, de puissante vitalité. Quant aux autres, y compris Marguerite d'Angoulême et le roi luimême , leur versification diffuse est un ruisseau incolore qui coule sans fin ni trêve. Ce besoin d'écrire en vers ce qu'on dirait beaucoup mieux en