‹ RabelaisChapitre 5 sur 8 · Paulin Paris, François i*', t. I, p · texte numérisé non relu

Paulin Paris, François i*', t. I, p

prose est un signe du temps. On aurait cru déroger si l'on avait montré son visage à découvert. Ce vaillant roi, qui donna de si grands coups d'épée, dont les billets, écrits sur TafFût d'un canon, respiraient une si noble fierté, n'est plus qu'un pitoyable rimeur quand il chante ses infortunes dans la prison de Madrid. Tel est l'effet d'un faux idéal. Des hommes sanguins, qui se battent comme des reîtres, qui s'habillent d'étoffes magnifiques et vivent par le corps et par les yeux autant que par l'esprit, dès qu'il s'agit d'écrire, n'ont plus ni regard, ni sens, ni toucher. Ils écartent les apparences sensibles, les attitudes familières, tout ce qui fait le charme et le frémissement delà vie; nageant alors dans le vide, ils débitent de jolis riens d'une petite voix flûtée.

Ce qu'ils dédaignent comme indigne de leur muse, Rabelais va nous le rendre. D'abord il le sent en lui-même et l'exprime avec l'impétuosité franche d'un homme du peuple. Comme le conteur populaire ou le prédicateur des rues, il interrompt à chaque instant son discours pour interpeller l'auditoire : « Qui vous meut? qui vous poinct? qui vous dit que blanc signifie foy, et bleu, fermeté? Un (dites-vous) livre trépelu... Qui Ta fait?... » Voici le ton d'un de ses prologues : « Gens de l)ien. Dieu vous sauve et garde. Où êtesvous? je ne vous peux voir. Attendez que je chausse mes lunetttes. Ha, ha. Bien et beau s'en va quaresme, je vous vois. Et donc? Vous avez eu bonne vinée, à ce que l'on m'a dit.... Vous, vos femmes, enfants, parents et familles, êtes en santé désirée. Gela va bien, cela est bon, cela me plaît. Dieu, le

bon Dieu en soit éternellement loué.,.. Quant est. de moi, par sa sainte bénignité, j'en suis là, et me recommande. Je suis, moyennant un peu de pantagnielisme, sain et dégourd : prêt à boire, si voulez. Me demandez-vous pourquoi, gens de bien? Réponse irréfragable. Tel est le vouloir du très bon, très grand Dieu, auquel j'acquiesce, auquel j'obtempère, duquel je révère la sacro-sainte parole de bonne nouvelle. » A travers cette causerie familière, on voit en plein la figure de l'auteur, un peu alourdi, un peu vieilli, mais toujours gaillard. Montaigne a consacré sa vie entière à se peindre et Rabelais n'a presque jamais parlé de lui. Cependant trouverait-on dans tout Montaigne un portait de lui-même qui vaille cette peinture involontaire ?

Le style de Rabelais est vivant, parce qu'il exprime j tout l'homme, corps et âme, physique et moral, avec • la saillie de nature et la pose accidentelle. Il est parent ; des grands artistes de la Renaissance, qui ont aussi ' la forme humaine comme unique moyen d'expression. , Seulement il est du côté populaire et réaliste, avec ' les Hollandais plutôt qu'avec les Italiens. Il y a, chez ^ lui, des tableaux d'intérieur dignes de Teniers ou ; de Jordaens : «* Laissons toute mélancolie, apporte du meilleur, rince les verres, boute la nappe, chasse ces chiens, souffle ce feu, allume la chandelle, ferme cette porte, taille ces soupes, envoie ces pauvres, baille leur ce qu'ils demandent, tiens ma robe, que je me mette en pourpoint pour mieux festoyer les commères.... » Il y a aussi des effets de plein air que Rubens lui envierait : « Ce disant, mit bas son grand habit, et se saisit du bâton de la croix, qui

était de cœur de cormier, long comme une lance, rond à plein poing et quelque peu semé de fleurs de lis, toutes presque effacées. Ainsi sortit en beau sayon, mit son froc en écharpe et de son bâton de la croix donna brusquement sur les ennemis, qui sans ordre ni enseigne, ni trompette, ni tambourin, parmi les clos vendangeaient.... Il choqua donc si raidement sur eux, sans dire gare, qu'il les renversait comme porcs, frappant à tort et à travers à la vieille escrime. » Voulez-vous du Jean Steen ou du Terburg? — « Ce propre jour,... arriva un vieil, gros et rouge chicquanous. Sonnant à la porte, fut par le portier reconnu à ses gros et gras houzeaux, à sa méchante jument, à un sac de toile plein d'informations attaché à sa ceinture, signamment, au gro3 anneau d'argent qu'il avait au pouce gauche. »

Comme les Hollandais, il donne une grande importance aux ustensiles domestiques, aux objets utiles, aux petites scènes familières, que plus tard la pruderie classique bannira de l'empire des lettres : « arrivé qu'il fut (l'âne), on le mena en l'étable près du grand cheval; fut frotté, torchonné, étrillé, litière fraîche jusqu'au ventre et plein râtelier de foin, pleine mangeoire d'avoine, laquelle quand les garçons d'étable criblaient, il leur chauvait des oreilles, leur signifiant qu'il ne la mangerait que trop sans la cribler, et que tant d'honneur ne lui appartenait ».

Au début de tel chapitre on sent la gaieté du peintre qui se met de bon cœur à l'ouvrage : « Les naufs du joyeux convoi refaites et réparées, les victuailles rafraîchies,... nos gens plus joyeux que

de coutume, au jour subséquent fut voile faîte au serein et délicieux aguyon (brise légère), en grande allégresse. » Notez la différence avec le procédé moderne. Nous voulons qu'on nous décrive les voiles tendues et dorées par le soleil, la carène des navires un peu penchée, glissant sur la moire froissée d'une mer bleue. Rabelais, moins dilettante, s'établit d'abord dans le cœur et dans la poitrine de ses marins : c'est de là qu'il aspire le vent frais.

Il faudrait trop citer. D'ailleurs ces touches si justes, ces réflexions si drôles, ces attitudes saisies au vol font partie de la trame du style : tout est emporté dans un mouvement général et puissant. Autant vaudrait détacher d'un tableau le reflet d'une étoffe, un bras levé, un torse vigoureux : l'effet n'y serait plus. Ce genre d'étude est fait pour l'atelier. C'est aussi de préférence aux bons ouvriers que je m'adresse, à ceux que tourmente le problème de la vie, à ceux qui poursuivent cette chose fuyante d'une éternelle et vaine étreinte. Qu'ils pénètrent avec moi dans l'officine de Rabelais et qu'ils admirent le coup de brosse un peu lourd, mais sûr du vieux maître. S'ils veulent juger toute la distance qui le sépare de nous, qu'ils relisent sa tempête, et qu'ils là comparent avec tel tableau contemporain, par exemple avec une toile de Loti.

J'ai sous les yeux la description d'une bourrasque dans Pécheur d'Islande, C'est l'écrasante vérité; c'est du moins celle de notre siècle, avec sa culture raffinée, sa vive perception des nuances et sa philosophie souvent désolante, qui voit dans le simulacre humain un accident transitoire, auquel l'uni-

vers entier semble dire, comme les vagues de Loti : « Attends que je t'attrape et je t*engouffre... ». Mais il y a une autre vérité, qui était celle de nos pères, et qui est encore. Dieu merci, celle du plus grand / nombre. Pascal la formulait ainsi : « L'homme sait qu'il meurt; et l'avantage que l'univers a sur lui, l'univers n'en sait rien ». Donc, l'homme si petit, si chétif, si perdu qu'il soit dans le désordre des éléments, est au fond le seul être digne d'attention. « Que me font, dirait Rabelais, les déchirures des nuages ou la bavure des lames? Je veux savoir ce que pense, ce que veut cet homme en danger. Au besoin, pour mieux connaître son âme, je donnerai à ses idées plus d'enchaînement qu'elles n'en ont au milieu d'un orage. Je rattacherai les fils de cette pensée qui s'égare. Et si, au lieu de drame, je ne veux faire que de bonne comédie, je me garderai de pousser les choses à l'extrême ; je représenterai mes personnages durement, mais plaisamment cahotés, comme cela se passe neuf fois sur dix dans la réalité, car si toute tempête se terminait par un naufrage, on aurait bientôt cessé de naviguer. »

Ainsi fait-il; et prenant la tempête par le côté humain, il n'est peut-être ni moins vivant, ni moins profond. La description purement extérieure tient chez lui peu de place. Il nous conte simplement que <( la mer commence à s'enfler et tumultuer du bas abîme ; les fortes vagues battre les flancs de nos vaisseaux; le mistral, accompagné de mortelles bourrasques, siffler à travers nos antennes;... l'air perdre sa transparence, devenir opaque, ténébreux et obscurci, si que autre lumière ne nous apparaissait que

des foudres, éclairs et infractions de flambantes nuées j... nos aspects tous être dissipés et perturbés, les horrifiques typhones suspendre les monstrueuses vagues du courant. Croyez que ce nous semblait être l'antique chaos.... » Gela est pa également, mais par couleurs tranchées, non par nuances; et ce qui remplirait dix pages de Loti, tient ici en dix lignes, malgré le goût de Rabelais .pour les énumérations. Le reste du temps, il faut suivre les phases de la bourrasque dans les impressions de Téquipage. Les exclamations, les gestes, les cris, les commandements vous font sentir toutes les secousses du navire. Il y a des moments d'accalmie, pendant lesquels on peut parler, plaisanter même, puis les reprises " de la tempête, où l'on n'entend plus que le sifflet et la voix du capitaine : « Ure tacque, haul cria le pilote. Ure tacque, La main à l'insail. Amène, ure tacque.... Hau amure, amure bas, hau,... cap en houllel »

La figure centrale, c'est « Panurge le veau, Panurge le plourard, Panurge le criard », qui reste « accroupi sur le tillac tant affligé, tant meshaigné, et à demi mort », avec ses réflexions philosophiques, ses lambeaux de plaisanteries coupés de hoquets et de pis encore. « Be be be, bous bous bous, Zalas. Je naye. Ha mon père, mon oncle, mon tout. L'eau est entrée en mes souliers par le collet. Bous, bous, bous, paisch, hu, hu, hu, ha, ha, ha!.... » Tous les genres de poltronnerie s'y trouvent; et ce peintre qui ne voit pas la couleur des vagues, saisit toutes les nuances de l'âme comme toutes les attitudes de son pauvre compagnon de misère, le corps : d'abord

rîmpression physique du mal de mer, tellement forte, qu*on sent positivement, par une seule interjection, que le bateau enfonce; il n'est pas nécessaire de nous dire, comme Loti, que « sa redescente était comme une glissade, faisant éprouver ce tressaillement du ventre qu'on a dans les chutes simulées des chars russes ». Quand il s'agit de l'homme, non des éléments, c'est le vieux peintre, avec sa touche unique, qui reprend l'avantage. — Puis c'est le discours essoufflé de ce moulin à paroles que la souffrance même ne peut arrêter, bouffon jusqu'à la mort inclusivement, mais d'une manière nerveuse et saccadée; — c'est le regret enflammé du plancher des vaches : « que trois et quatre fois heureux sont ceux qui plantent choux! » Cette insistance inopportune sur l'agrément d'être à terre rappelle un passage des souvenirs de Maxime Du Camp :

Flaubert, dans les sables d'Egypte, décrivant à son compagnon, aussi altéré que lui, les délices d'un sorbet à la glace. — Ce sont encore les bouts de proverbes, les vieux anas, qui s'échappent involontairement de cette gorge serrée par la peur; les conseils inutiles donnés à tort et à travers aux hommes d'action par celui qui ne sait que geindre et pleurer; les retours de piété : « Frère Jean, mon père, mon ami, confession. Me voici à genoux. Gonfiteor! » — Les vœux qu'on oubliera quand le danger sera passé ; — puis la bêtise suprême des poltrons : « Plongez toutes vos ancres. Soyons hors de ce danger, je vous prie !» — Et les phases d'anéantissement complet, qui laissent pourtant apercevoir, dans la figure pâle, verte, tirée, l'œil encore brillant

du farceur : « Je naye, je meurs, mes amis. Je pardonne à tout le monde.... Frère Jean, mon ami ancien. Ancien, dis-je, car de présent je suis nul, vous êtes nul. Il me fâche de vous le dire- »

Gomme contraste, on a la figure vaillante de frère Jean et la figure noble et calme de Pantagruel. Le brave moine « s*est mis en pourpoint pour secourir les nauchîers; il s'évertue, jure comme un templier, se moque de Panurge : « Magna, gna, gna,... Fil qu'il est laid, le plourardl... » On le sent plein d'entrain. Il va de son pas lourd sur le pont, lançant à pleine gueule une injure au poltron, un encouragement aux matelots et mettant lui-même 1^ main à la besogne. « Je crois que tous les diables sont déchaînés aujourd'hui et que Proserpine est en travail d'enfant. Tous les diables dansent aux sonnettes ! » C'est ainsi que ce pauvre diable, à savoir l'homme, se soutient, en se démenant, sacrant, riant, faisant la nique aux éléments conjurés. C'est la manière des vrais loups de mer, qui ne s'amusent guère à noter les déchirures des nuages; et dans ces moments-là un juron est presque beau, car c'est un défi jeté à l'inepte hostilité des choses.

Cependant il y a mieux encore : à savoir, l'âme maîtresse d'elle-même qui ne s'abandonne jamais. « Pantagruel, après avoir imploré l'aide du grand Dieu servat.eur, et fait oraison publique en fervente dévotion, par l'avis du pilote tenait l'arbre fort et ferme. » Cette attitude ne se dément pas un instant. Au-dessus du tumulte, des plaisanteries, des vaines discussions, sa voix grave se fait entendre, et l'on aperçoit clairement que ce mât, ce point d'appui solide auquel

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il s'attache, c'est la foi, véritable grandeur de l'atome perdu dans le chaos : a Seigneur Dieu, sauve nous, nous périssons. Non toutefois advienne selon nos affections, mais ta sainte volonté soit faite 1 »

Ainsi rien ne manque au tableau, si l'homme en est le sujet principal. Le vacarme s'apaise peu à peu, la confiance renaît, la manœuvre recommence avec plus de gaieté et de quolibets, pour « aider au bon temps » ; et, la tempête finie, « Panurge fait le bon compagnon », offrant avec bonne grâce ses services désormais inutiles, et gourmandant la paresse de frère Jean, a ce penaillon de moine, qui boit, et meurt de peur ».

L'analyse, ici, ne vaut rien. Il faut lire soi-même. Peut-être trouvera-t-on le vieil auteur diffus. Loti l'est-il moins? Il ne l'est pas pour nous. Il le serait peut-être pour nos pères et pour nos descendants. Le point de vue change. Au xvi* siècle, on aurait difficilement supporté nos demi-tons juxtaposés, notre savante analyse de la sensation qui ne fait grâce ni d'une lame, ni d'un bout de nuage. En revanche, on se délectait à suivre les propos, les gestes, les attitudes de l'homme; on ne se lassait point de le tourner et retourner dans tous les sens. Ces gens-là n'avaient pas les nerfs à fleur de peau. Ils regardaient les contorsions de Panurge en connaisseurs, comme nous contemplons en artistes le drame des éléments. Qui a raison ? chacun à son tour, pourvu que chacun soit sincère. Mais j'ose dire que l'ancienne manière était moins maladive et que si notre langue et notre esprit doivent se retremper, c'est à la source du bon sens populaire. C'est en étudiant, comme Rabelais,

la saillie des muscles et les ressorts de Tâme, au lieu de nous disperser, de nous volatiliser, comme des Hindous, dans le sein immense de la nature.

L'allure naturelle, pour un tel écrivain, c'est le récit, c'est-à-dire précisément le contraire des impressions vagues et des raisonnements abstraits. Présentez à l'homme du peuple un beau syllogisme, il ne comprend pas. Racontez-lui une histoire, fût-ce la plus saugrenue, ses yeux s'éclairent. Des petits ; faits, successifs, individuels, voilà ce qu'il lui faut. . A vous de faire sortir la leçon de l'anecdote.

C'est pourquoi Rabelais, voulant développer ses idées sur l'éducation, n'a garde de faire un système, ou, comme Montaigne, d'écrire un discours sur « l'institution des enfants ». Il raconte les faits et gestes du jeune Gargantua sous la gouverne de son précepteur Ponocrate, avec des détails tellement précis, que le lecteur voit cette éducation avant de la comprendre : l'idée lui est entrée, presque à son insu, par les yeux.

Avec ses airs de négligence, Rabelais reste constamment fidèle à ce procédé narratif. Vous pouvez ouvrir le livre au hasard. Vous y trouverez des longueurs, des énumérations, des discours, mais pas une dissertation proprement dite. Cette forme anecdotique appliquée au développement des idées lui vint comme un trait de lumière, lorsque, mettant la

main sur un vieil alinanach, il vit le parti qu*on pouvait en tirer pour se faire lire de ceux qui ne lisent pas. Les dissertations pures, il les réserve pour d'autres ouvrages : ceux qu'on ne lit plus. Mais quand il parle au grand public, il est si pénétré du besoin d'animer ses idées que, si les personnages vivants lui manquent, il crée des figures symboliques. C'est m^me par là qu'il pèche : à force de 'vouloir tout incarner, il tombe dans l'allégorie, cet écueil de nos anciens fabliaux. Gela lui arriva surtout dans la seconde moitié de sa carrière, lorsque son imagination n'avait plus la même fraîcheur. Une partie des îles visitées par Pantagruel sont peuplées d'êtres froidement fantastiques, d'abstractions ambulantes qui n'ont pour nous aucun intérêt. Dans le dernier livre, le royaume de la Quinte <f J ^ Essence est un pays mortellement ennuyeux. L'auteur a trop présumé de lui-même, lorsqu'il a pensé qu'il pourrait revêtir d'un corps toutes les idées générales afin de les mettre en action. Une métaphore qui boit, mange, se promène, argumente, ce n'est plus la vie : c'est un automate dont les gestes font entendre le grincement désagréable d'un ressort d'horloge.

Mais,, lorsqu'il se borne à faire évoluer de vrais hommes en chair et en os, lorsqu'il sème ses nar-. rations copieuses de fines réflexions et d'épisodes divertissants, quelle verve et quelle abondance I Quelques-uns de ces récits sont de petits drames complets, et pourraient se détacher sans inconvénient : par exemple le diable de Papefiguières , l'apologue de l'âne et du roussin, l'histoire du sei-

gneur de Basché, Taventure du pape Jean XXII chez les nonnes, la fumée du rôtisseur payée au son de la monnaie. Tous ces contes sont charmants. Ils sont plus gras, mais aussi plus nourris que les fables de La Fontaine. Ce n'est pas seulement un mets de délicats : c'est un plantureux ragoût qu'on pourrait servir sur la table d'un vigneron.

J'aime à me figurer Rabelais faisant un conte à ses amis, chez d'Ëstissac ou Tiraqueau. Ses livres ne nous donnent que l'écho affaibli de ces conversations étincelantes, de ces narrations copieuses dont on disait qu'elles pourraient réveiller les morts. Vraiment, il est tel de ces récits à travers lesquels on croit entendre sa voix sonore et contempler sa figure joviale. C'est à la campagne. On a bu sec et mangé de cette cuisine épicée dont les recettes nous font frémir. Après quoi, les convives s'assoient autour d'un sarment qui pétille. Le feu éclaire les angles saillants de ces fortes têtes taillées à grands traits : sabrants, magistrats, évoques ou simples rimeurs; larges fronts, mâchoires carrées, nez robustes, bouches mobiles. On demande un conte à Rabelais. Il va leur servir un plat de sa façon et tel qu'il y en aura pour chacun. On dirait qu'il le surcharge à plaisir de parenthèses et d'incidents, selon que ses yeux errent à droite ou à gauche, du rustique seigneur au président à mortier, du serviteur des muses au prélat politique. C'est, par exemple, l'histoire du bûcheron qui a perdu sa cognée. Voici d'abord la silhouette boiteuse du bonhomme « gagnant cahincaha sa pauvre vie. — Ma cognée, Jupiter, ma cognée! » Jupiter, ce premier président de l'univers.

se retourne avec ennui du côté du suppliant, c'està-dire du plaideur. « Quel diable est là-bas, qui hurle si horrifiquement ? Vertus de Styx, nous avons bien d'autres affaires sur les bras ! » Suit un exposé rapide et embrouillé des affaires du monde ; les Perses, les Turcs, les Moscovites, l'Allemagne et l'Italie, ÏGonstantinople et Bordeaux.... Le brave Jupiter en perd la tête. Il dépêche chaque dossier avec la hâte d'un bureaucrate ennuyé, la plume derrière l'oreille, ou d'un président à mortier, qui juge en courant, la toque enfoncée sur les yeux, puis rit tout son saoul, en se renversant dans son fauteuil, lorsque son assesseur, Priape, un drôle à mine flamboyante, lui adresse quelque propos grivois. Il oublie alors ses dossiers. Les parenthèses's'enchâssent les unes dans les autres; les allusions pleuvent; le tribunal tout entier, je veux dire l'Olympe, se divertit de ses propres perplexités. On rapporte un cas où « les destins étaient contradictoires.... L'effet de deux contradicti($ns ensemble fut déclaré impossible en nature. Vous en suâtes d'ahan », dit le juge Priape au président. Chemin faisant, on s'amuse de la querelle de Ramus et de Galland, touchant la philosophie d'Aristote, et l'on propose de les changer tous les deux en pierre. Cependant, Jupiter se réveille et frappe sur la table : Allons, messieurs! aux affaires! « Nous avons petite munition de foudres, depuis le temps que vous autres condieux, par mon octroi particulier, en jettiez sans épargne pour vos ébats.... Donnez-y ordre, fils Vulcain, éveillez vos endormis Gyclopes, Asteropes, Broutes, etc. Mettezles en besogne et faites-les boire d'autant.... Or dé-

péchons ce criard là-bas. Voyez, Mercure, qui c*est, et sachez qu'il demande. »

Mercure obéit, et regarde a par la trappe des cieux qui semble proprement à un escoutillon de navire... ». Mais le polisson de Priape n'a pas fini. On ne peut pas travailler auprès de ce gaillard-là. Il commence à fredonner des couplets plus que lestes, d'un ton si drôle que « tous les vénérables dieux et déesses s'éclatèrent de rire comme un microcosme de mousches. Vulcain, avec sa jambe tortue, en fit, pour l'amour de s'amye, trois ou quatre beaux petits sauts en plate-forme. » Jupiter clôt l'incident; et « contournant la tête comme un singe qui avale pilules, fit une morgue tant épouvantable que le grand Olympe trembla ». L'arrêt rendu, il reste encore le joli récit du choix entre les trois cognées, de fer, d'or et d'argent, la modestie du bûcheron qui se contente de la sienne, « regarde au bout du manche, en iceluy reconnaît sa marque », la richesse qui lui tombe en récompense, avec un étalage de métairies, de granges, de vignes, bois, terres labourables, étangs, moulins, à faire enrager les voisins; — puis le remue-ménage parmi « les Francs Gontiers et Jacques Bonshommes du voisinage », qui veulent tous s'enrichir par la perte de leur cognée* « Encore, dit l'apologue, que certains petits genspillhommes de bas relief vendirent leurs épées pour acheter cognées afin de les perdre, comme faisaient les paysans* » Et la leçon finale infligée par Mercufe à ces perdants de cognée.

Certes la vesprée a passé vite, en écoutant cet intarissable conteur, qui mêle, dans ses récits,

Esope, Lucien, TOlympe travesti, le terroir français, le pauvre journalier, le paysan avide, le petit seigneur besogneux et les nouvelles du jour, — tour à tour joyeux convive, peintre, chansonnier, gazetier, moraliste à l'occasion.

Est-ce assez de dire qu*il raconte? Il mime, il joue, il dialogue ses récits. A chaque instant, les petites scènes vives, plaisantes sortent naturellement de la narration. Frère Jean, dans le feu de la poursuite contre les ennemis, s'accroche à une branche, comme Absalon, et ne manque pas de croire aussitôt à la trahison. Survient Gymnaste, qui, avant de le dépendre, s'égaye sur sa manière de gigoter. « Ne bouge..., je te vais quérir, car tu es gentil petit monachus.... J'ai vu des pendus plus de cinq cents; mais je n'en vis oncques qui eut meilleure grâce en pendillant, et si je l'avais aussi bonne, je voudrais ainsi pendre toute ma vie. — Aurez-vous, dit le moine, tantôt assez prêché? aidez-moi de par Dieu, puisque de par l'autre ne voulez. »

Tout lui est sujet de discours, d'entretien, d'exclamation. Du choc des faits et des sentiments, la comédie naît d'elle-même, tantôt à l'état de monologue, et tantôt dialoguée. « Pleurerai-je ? dit Gargantua après la mort de sa femme. Oui; car, pourquoi? ma tant bonne femme est morlc, qui était la plus ceci, la plus cela qui fût au monde.... Ha, pauvre Pantagruel, tu as perdu ta bonne mère, ta douce nourrice, ta dame très aimée.... Et ce disant pleurait comme une vache : mais tout soudain, riait comme un veau, quand Pantagruel lui venait en mémoire. Ho, mon petit fils, disait-il,... mon peton,

que tu es joli.... Ho, ho, hol que je suis aise! » Son* style, comme ses personnages, verse toujours dans Textrême et plus souvent du côté gai que du côté triste. Il est ainsi mené à la forme la plus vive et la plus frappante, à savoir le dialogue, le discours, la conversation animée. La scène si divertissante entre Panurge et le philosophe Trouillogan est coupée en répliques, comme une scène de comédie; et Molière n'a eu qu'à la copier en l'abrégeant pour la transporter dans son Mariage forcé.

Toutefois la comédie de Molière est une déesse aux mouvements aisés, à la tunique flottante. Celle de Rabelais, avec sa paillardise et son rire de faunesse, ressemble à ces nymphes agrestes, à ces « chèvre-pieds » qui plongent à moitié dans la vie animale. Son coup de pied n'en est parfois que plus redoutable. S'étant débarrassée du joug des bienséances, elle emploie toujours, pour traduire sa pensée, le procédé le plus vivant. Or un fait est plus vivant qu'une idée, un homme plus qu'un fait, un homme qui parle plus qu'un homme qui se tait. Rabelais préférera donc le fait à l'idée, l'homme au fait et le dialogue à la description.

Comparez des écrivains de tempérament diff*érent. Prenez par exemple un des travers sur lesquels tous les satiristes se sont égayés : la faconde creuse, insupportable, envahissante, et l'admiration des sols pour les beaux parleurs. « Le commun des hommes, dit La Bruyère, aime les phrases et les périodes, admire ce qu'il n'entend pas, se suppose instruit, content de décider entre un premier et un second point. ...» Sur cette réflexion juste et sobre, l'homme

d*esprit tourne sur ses talons et s'en va. Molière, plus hardi, met dans la bouche de ses médecins un falras devant lequel bourgeois et paysans demeurent bouche bée : « Que c'est bien dit, notre homme ! que n'ai-je étudié ! » Mais il se hâte, et passe outre, sachant qu'à la scène on ne peut supporter qu'une certaine dose d'insanité. Racine fait de même dans ses Plaideurs : quelques grands mots, la lenteur ou la précipitation du débit, voilà ce qu'il a noté en observateur superficiel des mœurs du barreau.

Voyons maintenant, chez Rabelais, comment deux seigneurs « plaident devant Pantagruel sans avocats ». Je choisis à dessein, non les meilleures pages, mais les plus significatives : trois chapitres de phrases inintelligibles, de citations burlesques, de proverbes traînés dans les ruisseaux des halles. De sang-froid, c'est illisible, cela fait mal à la tête. Il faudrait que ce fût déclamé, gesticulé, mimé comme dans une charade. Mais ces coq-à-l'âne nous donnent la sensation la plus exacte de l'espèce d'ahurissement qu'on éprouverait si, pénétrant à l'improviste dans une salle judiciaire du xvi* siècle, on entendait le charabia des avocats, se démenant avec des gestes dépossédés. Une fois entré dans la farce, comment ne pas savourer le jugement de Pantagruel? L'assistance, n'ayant rien compris, lui défère la cause. « Eh bien, Messieurs, dit Pantagruel, puisqu'il vous plaît, je le ferai : mais je ne trouve le cas tant difficile que vous le faites.... Après ce dit, il se pourmena un tour ou deux par la salle, pensant bien profondément comme Ton pouvait estimer.

car il geignait comme un âne qu'on sangle trop fort.... » Puis, avec un sérieux imperturbable, « commença prononcer la sentence comme s'ensuit : vu, entendu, et bien calculé le différend entre lesdits seigneurs, la cour leur dit que, considéré l'orripilation de la ratepenade déclinant bravement du solstice estival pour mugueter les billevesées qui ont eu mat

du pion » Suit un arrêt encore moins intelligible

que les plaidoiries « Laquelle sentence prononcée,

les deux parties départirent toutes deux contentes de l'arrêt, qui fut quasi chose incréable... En sorte que le monde commença à dire : Salomon jamais ne montra tel chef-d'œuvre comme a fait le bon Pantagruel : nous sommes heureux de l'avoir en notre pays. »

La bouffonnerie est énorme, j'en conviens. Mais n'est-ice pas encore plus drôle et plus profond que le mot de Perrin Dandin : « Vraiment, il plaide bien ! » et que les petits chiens portés devant le tribunal ? Rabelais reproduit la vie à travers une lentille grossissante. C'est pourquoi tous les gens de métier lui ont fait de larges emprunts, comme s'ils puisaient dans la réalité même ; tandis que le public a besoin de cette mise au point qui s'appelle tantôt le goût, tantôt l'optique de la scène.

On comprend maintenant pourquoi, malgré tant de dons pour le dialogue, il n'a point abordé le théâtre. Sa vaste conception de la vie se serait trouvée à l'étroit parmi ces artifices et ces conventions. Le théâtre concentre et résume, mais il appauvrit la réalité. Il supprime le milieu, l'entourage, les petites circonstances. Il abuse de l'illusion

que lui prêtent les décors et les acteurs. Il élague les faits accessoires dans l'intérêt de l'unité d'action. Ce sont des règles auxquelles Rabelais n'aurait jamais pu s'asservir. Il voit trop de choses à la fois pour faire- discourir ses personnages sous des portiques, ou devant l'éternelle place publique flanquée des balcons inévitables. Ne nous en plaignons pas : grâce à cette heureuse incorrection, il a replacé l'homme dans son milieu naturel, sur le terrain national. Le dialogue se dégage et jaillit naturellement du récit. On dirait de ces tableaux colorés et toufius où des personnages causent en se promenant dans la campagne, au milieu des plantes et des animaux, ou bien s'en vont philosopher autour des bouteilles, dans l'ombre rousse d'un cabaret. Par là, Rabelais semble, dans la galerie française, un coloriste égaré parmi des sculpteurs : il reste, en efiet, solitaire jusqu'au jour où La Fontaine transforme ces grandes toiles, peintes à la diable, en ravissants tableaux de chevalet.

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