CHAPITRE III
De larges toiles, brossées avec emportement : c*est bien la comparaison qui vous vient à Tesprit lorsque Ton considère Tensemble de Toeuvre de Rabelais. Peu importe, du reste, Tordre dans lequel on la passe en revue. La fable n'est qu'un prétexte. La campagne de Gargantua contre Pichrochole, les promenades de Pantagruel à travers la France, les perplexités de Panurge pour savoir s'il se doit marier, le pèlerinage au sanctuaire de la Dive Bouteille, tous ces épisodes, à peine reliés par un fil léger, pourraient être intervertis sans grand dommage. Rabelais, tout le premier, nous rirait au nez si nous prenions au sérieux Tenchaînement de ses fictions. Lorsqu'on parcourt, au Louvre, la galerie des Rubens, trouve-t-on moins de plaisir à commencer par la queue la série des tableaux consacrés à la gloire de Marie de Médicis? Que signifient ces pompes royales, ces allégories, ce vaisseau de TÉtat,
cette France empanachée, ces apothéoses, si ce n'est, pour le peintre, une occasion de déployer les chairs nues et vivantes, de modeler les torses, de froisser le velours et la soie, et de dresser, dans de nobles attitudes, des hommes semblables à des demi-dieux? N'est-ce point ainsi que les grands peintres en ont usé ? Avec quel sans-façon Véronèse a-t-il mêlé aux sujets sacrés sa famille, ses enfants, sa maîtresse et jusqu'à son petit chien ! Autour du banquet mystique où Jésus rompt le pain pour les disciples d'Emmaiis, de bons bourgeois étalent avec complaisance leur mine satisfaite et leurs habits de cérémonie. Presque tous les tableaux de la Renaissance respirent ce même dédain pour l'interprétation littérale. A chaque instant , le commentaire fait oublier le texte. C'est que le but du peintre n'est pas de perpétuer, dans de sèches chroniques, la mémoire des faits : c'est de traduire, à travers les faits, la splendeur de la vie. Rabelais est de la même famille : le sujet, pour lui, n'est qu'un mince canevas sur lequel il a brodé, de verve, les plus folles arabesques.
On doit oublier pour un instant les règles inflexibles de la rhétorique : la division du discours, la proportion des parties , le développement qui s'avance à pas comptés, de l'exposition jusqu'au dénouement. Tout cela, sans doute, est bel et bon. Il faut, disait ce général, de la tragédie pour le peuple. Il faut aussi, pour les délicats de nos jours, qu'un roman ait un commencement, un milieu et une fin, qu'il ne se perde pas dans les digressions, que le héros meure ou se marie. Nos ancêtres avaient
la tête moins logique ; ils insistaient moins sur la distinction des genres : autrement Bernard Palissy n'aurait jamais fabriqué ses assiettes ; car une assiette bien lisse et bien plate est plus commode pour manger que des reliefs en terre cuite, tout hérissés d'anguilles et d'écrevisses ; et par conséquent la porcelaine anglaise est bien plus rapprochée de l'assiette idéale, du type éternel de l'assiette, qu'un plat de Bernard Palissy. Pour la même raison, Rabelais n'eût pas donné cours à sa libre humeur : il eût fabriqué des pièces bien faites ou des romans bien machinés. Trois et quatre fois heureux nos pères, contemporains de François I®', qui n'avaient point encore appris l'art de gâter leur plaisir, et qui n'avaient pas besoin, pour apprécier la saveur piquante d'unbon vin de terroir, de regarder à l'étiquette I « Enfants, leur disait Rabelais, buvez à pleins godets. Si bon ne vous semble, laissez-le.... Tous buveurs de bien, venant à ce mien tonneau, s'ils ne veulent ne boivent : s'ils veulent, et le vin plaît au goût de la seigneurie de leurs seigneuries, boivent franchement, librement, hardiment, sans rien payer, et ne l'épargnent.... Demourera le tonneau inexpuîsible. Il a source vive et veine perpétuelle.... Si quelquefois vous semble être épuisé jusque à la lie, non pourtant sera-t-il àsec. Bon espoir y gît au fond.... » Nous aussi, emplissons notre verre da cette liqueur mousseuse et généreuse : elle donnera de la gaieté aux plus tristes, de l'imagination aux- plus froids et tout d'abord, comme certaine boisson des contes de fées, elle fera surgir devant nos yeux la vision rapide d'un siècle et d'un pays; car un grand artiste,
avant de juger son temps, commence par le refléter. Rabelais aurait pu dire, comme La Bruyère : « Je rends au public ce qu'il m'a prêté... ». On a vu comment il avait subi l'empreinte du siècle : je voudrais montrer le siècle à travers son œuvre.
Pour nous, gens calmes, qui lisons l'histoire les pieds sur les chenets, lexvi® siècle éveille avant tout l'idée de renaissance et de réforme. Pour les contemporains, ce qu'on voyait à la surface, c'était avant tout le tapage de la guerre. Pendant le règne de François I®', la plus longue trêve dura six ans. Il faut lire, dans les Mémoires de Montluc, la vie d'un de ces capitaines, lancés à travers les combats depuis leur première jeunesse et ne goûtant quelque repos qu'à force de blessures qui les clouaient, pour deux ou trois ans, devant leur écritoire. Aussi la guerre tient-elle une grande place dans Rabelais. Nous assistons à la levée d'une armée, lorsque le roi déploie « son enseigne et oriflant » ; nous voyons défiler, comme sur les bas-reliefs du tombeau de François I*', l'avant-garde avec les arquebusiers et aventuriers, puis l'artillerie, « les grosses pièces de bronze, en canons, doubles canons, basilics, serpentines, couleuvrines », etc. Puis « la bataille, où se tient le ro.i et les princes de son royaume », les chevau-légers, « envoyés pour découvrir le pays, et savoir si embûche aucune était par la contrée ». Le passage des armées est un fléau; et la France
n'était point ^ parfaitement policée, qu'elle ne fût de temps en temps parcourue par des bandes de soudards, se payant de leurs propres mains. Rabelais les a vus marcher « sans ordre et sans mesure,... gâtant et dissipant tout par où ils passaient, sans épargner ni pauvre ni riche, ni lieu sacré, ni profane ; emmenant bœufs, vaches, poules, chapons, poulets,... abattant les noix, vendangeant les vignes, croulant tous les fruits des arbres ». Il a vu l'attitude des pauvres gens à la merci de cette soldatesque, « suppliant être traités plus humainement ». Le médecin, toujours attentif, a été frappé de la singulière immunité des gens de guerre en face de la peste, aussi longtemps du moins qu'ils demeurent en action. « Combien que la peste fût par la plus grande part des maisons, ils entraient partout,... et jamais nul n'y prit danger. Qui est cas assez merveilleux. Caries curés, vicaires, prêcheurs, médecins, chirurgiens... étaient tous morts de l'infection, et ces diables pilleurs et meurtriers oncques n'y prirent mal. »
Au tableau de ce désordre, il oppose celui d'une armée bien réglée : c'était le temps où François I*"* commençait, à ébaucher, dans ses « légions », le premier modèle des armées permanentes. Gargantua forme aussi des légions, a toutes bien assorties de leurs trésoriers, de vivandiers, de maréchaux, d'armuriers et autres gens nécessaires au trac de bataille, tant bien instruits en art militaire, tant bien armés, tant bien reconnaissant et suivant leurs enseignes, tant expédiés à courir, tant forts à choquer, tant prudents à l'aventure, que mieux ressem-
l'ŒUVRB. 109
blaîent une harmonie d'orgues et concordance d'horloge qu'une armée et gendarmerie » . La supériorité de discipline se fait bientôt sentir. Voici les péripéties d'un siège, conduit selon les règles, non point en étalant à tort et à travers quelques termes de métier, mais avec des épisodes si précis, que, sauf la clarté et le mouvement, supérieurs chez Rabelais, on croirait lire une page de Montluc. On sent que le lecteur contemporain a vu de pareilles scènes, et qu'il en aime la description circonstanciée, de même que nous nous plaisons à l'analyse subtile des sentiments.
Dans un pareil temps, les mœurs sont dures.
« La nécessité de la guerre, dit Montluc, nous force en dépit de nous-mêmes à faire mille maux et faire non plus d'état de la vie des hommes que d'un poulet. » Le pis est qu'on s'accoutume à la vue du sang et qu'on y prend goût. Rabelais, quoique humaniste et philosophe, reflète involontairement cette dureté. Lorsque Pantagruel battait les géants, Panurge, Garpalim et Eusthènes « égorgetaient ceux qui étaient portés par terre ». Ailleurs frère Jean, ce bon compagnon, refuse la vie à un archer qui lui crie merci. « Monsieur le prieur,... monsieur l'abbé futur, monsieur le cardinal, monsieur le tout!... Mon bon petit seigneur le prieur, je me rends à vous. — Et je te rends, dit le moine, à tous les diables. Lors d'un coup lui tranchit la tête.... » Le brave frocard est du reste coutumier du fait et sa plus grande joie consiste dans les énormes écrabouillages où les cervelles, les jambes rompues, les bras, les nez roulent pêle-mêle, avec un luxe de
détails anatomîques à réjouir les émules d'Ambroise Paré. Le même caractère de dureté, de méchanceté même se rencontre dans mainte plaisanterie de Panurge, qu*on trouvait drôle et qui nous paraît féroce. Avait-il besoin, pour se venger de rinnocente vantardise de Dindenaud, de le faire noyer, lui, ses bergers et ses moutons ? Notez qu'il a soin de tenir un aviron en main, « non pour aider aux nautonniers, mais pour les engarder de grimper sur la nauf et évader le naufrage » ; ajoutant l'ironie à la cruauté, et leur « remontrant par lieux de rhétorique les misères de ce monde, le bien et l'heur de l'autre vie ». En guise de morale, il ajoute : « Frère Jean, écoute ceci. Jamais homme ne me fit déplaisir sans récompense, ou reconnaissance pour le moins. Je ne suis point ingrat et ne le fus, ni serai jamais. Jamais homme ne me fit déplaisir sans repentance, en ce monde ou en l'autre. Je ne suis point fat jusque-là. » Se souvenir des bienfaits, mais rendre les coups au centuple et sans pitié, telle est la morale courante alors : Rabelais le remarque à peine, tant cela lui paraît ordinaire. Même chez cet homme naturellement bon, qui parfois s'élève jusqu'à la philanthropie, on voit poindre ce mépris de la vie des autres d'où sortiront les atrocités des guerres de religion.
La rudesse , les hommes du temps la portent partout, même dans leurs amours. Ils ne sont point encore polis par la vie de salon. Ils ont beau rimer des tensons, des rondeaux et des sonnets pour leurs dames : sous cet appareil de chevalerie langoureuse qui ne trompe personne, perce à chaque instant la sensua-
L*ŒUVnE. 111
lité violente, à peine tempérée par le sens du beau, qui vient d'Italie. A la cour et dans les châteaux, les femmes sont l'objet d'un culte : mais les cérémonies du culte, composées de phrases machinales, en ont fait oublier l'esprit. Le reste de la nation garde un mélange de bon sens et de brutalité qui résiste au charme féminin. Les deux grands écrivains du siècle, Rabelais et Montaigne, y sont particulièrement réfractaires. Rabelais exprime plusieurs fois en termes énergiques son aversion pour les dames à falbalas et sa préférence pour les jolies bergerettes échevelées. En somme, il ne voit dans la femme qu'un être tout à fait subalterne. Sa plus grande joie est de berner le faux idéal du temps ; et il le fait avec la main hardie, cynique d'un homme du peuple qui chiffonne une robe de velours. Voyez la déclaration de Panurge à « une haute dame de Paris » : a Madame, ce serait bien fort utile à toute la république, délectable à jvous, honnête à votre lignée et à moi nécessaire, que fussiez couverte de ma race ». Les jolies façons de parler et l'agréable compliment que voilà! C'est ainsi qu'on traite une chienne de chasse et c'est par un tour de valet d*écurie que Panurge éconduit se venge. Ainsi le veut l'auteur « Pai» haine des sucreries à la mode, il se jette dans le {fumier. Peut-être son ami Marot avait-il adressé à la même dame son épître :
Va, friande, De ta bouche.
Qui se couche En danger Pour manger Confitures....
tl2 RABELAIS.
Il est certain que le vouloir de Panurge est plus net. Pantagruel, quoique mieux élevé, est à peine plus sensible aux choses d*amour. Il soupire bien un peu, lorsqu'il reçoit une lettre de sa maîtresse qu'il a délaissée à Paris. Mais Epistemon lui remémore à point « le département d'Eneas d^avec Dido »'; et le moment d'après, il n'y pense plus.
Rabelais paraît avoir observé autour de lui de nombreux cas d'hystérie. Quelque part il décrit des mouvements de suffocation, de précipitation, si violents « que bien souvent par eux est tollu à la femme tout autre sens et mouvement, comme si fût syncope, épilepsie, apoplexie et vraie ressemblance de mort ». Suivant son habitude, il déteste toutes les déformations que la mode fait subir à l'être humain. Le médecin du grand hôpital de Lyon dut être appelé plus d'une fois auprès de ces « belles et honnestes dames », chères à Brantôme, plus ou moins détraquées par le désœuvrement de la vie de château et la lecture de romans absurdes. Il s'en consolait le lendemain en croisant dans la campagne quelque robuste ménagère. Aussi à-t-il, sur les femmes, deux opinions, l'une médicale, l'autre populaire.
Il a mis la première dans la bouche du médecin Rondibilis : a Quand je dis femme, je dis un sexe tant fragile, tant variable, tant muable, tant inconstant et imparfait, que nature me semble (parlant en tout honneur et révérence) s'être égarée de ce bon sens par lequel elle avait créé et formé toutes choses, quand elle a bâti la femme.... Car nature leur a dedans le corps posé en lieu secret un animal,
L'ŒUVRB. 118
lequel n'est es hommes : auquel quelquefois sont engendrées certaines humeurs acres, mordicantes, lancinantes, chatouillantes amèrement : par la pointure et frétillement douloureux desquelles tout le corps est en elles ébranlé, tous les sens ravis, tous pensements confondus. De manière que, si nature ne leur eût arrosé le front cTun peu de honte ^ vous les verriez comme forcenées.... » Il y a de la colère dans cette boutade, et aussi de l'ignorance, car les « certaines humeurs acres » ne sont pas une explication beaucoup plus claire que les « humeurs peccantes » de Sganarelle.
En revanche, il a donné, dans le langage le plus élevé, la définition populaire de la femme idéale, lorsqu'il Ta dépeinte « issue de gens de bien, instruite en vertus et honnêteté, non ayant hanté et fréquenté compagnie que de bonnes mœurs, aimant et craignant Dieu », observant religieusement sa loi, « en laquelle est commandé adhérer uniquement à son mari, le chérir, le servir, uniquement Taimer après Dieu. Pour renfort de cette discipline », il conseille au mari dé vivre chastement, vertueusement en son ménage, « comme voulez que de son côté vive »; Car, dit-il, le meilleur miroir est celui qui représente le mieux les objets et la meilleure femme celle qui reflète le mieux son mari, de même que la lune ne reçoit de lumière que du soleil.
Si différentes que soient ces deux peintures, elles expriment le même tempérament : horreur des subtilités et de toute déviation physique et mentale; bon sens un peu brutal, qui dédaigne les mouvements du cœur, renverse le piédestal de l'idole et
rudement, à la paysanne, relègue la femme à la seconde place dans le ménage, en admiration respectueuse devant son seigneur, avec injonction formelle de ressembler « à la femme forte décrite par Salomon ». C'est Tarrêt du peuple. Un siècle plus tard, on en sera tellement loin, que, formulé par Arnolphe, il le couvrira de ridicule. Nos mœurs auront pris une autre direction : Tamour justifiera tout. Mais la vieille France, celle des fabliaux, revit dans ces brusques sorties d'un homme étranger aux délicatesses de sentiments et plein de mépris pour les fadeurs. Si l'on réfléchit à la place qu'un certain amour alambiqué tient dans la vie moderne, aux bornes étroites dans lesquelles il a tenté d^ enfermer notre littérature, au développement excessif de la sensibilité nerveuse, aux langueurs de tous ces Narcisses penchés sur leur miroir et tombant, après trois siècles de contemplation d'eux-mêmes, dans une sorte d'hébétement, peut-être estimera-t-on que la rudesse du philosophe cynique avait du bon.
Un si puissant esprit ne pouvait être fermé aux arts. On s'est étonné que ce contemporain de Michel- Ange n'ait pas donné une seule fois son avis sur tant d'œuvres admirables qu'il voyait en Italie. Mais il a fait mieux : selon sa méthode invariable, il avécu ses impressions, de telle sorte qu'on peut suivre pas à pas, dans son œuvre, les métamorphoses du goût français.
Le moderne touriste qui visite le château de Blois entre d'abord par l'ancien palais de Louis XII, œuvre élégante et simple, à grand parti pris, où le génie de l'architecte règne en maître, comme à
l'œuvre. 115
Chambord ou à Amboise. Puis il traverse la cour, et il a devant les yeux la fameuse lanterne de François I" : l'édifice n'est plus qu'un prétexte aux fantaisies du sculpteur; les F alternent avec les salamandres, les nobles statues relèvent les plis de leur tunique sur des jambes divines et tout ce poème à demi païen monte en spirale autour du vieil escalier féodal. Rabelais, dont la vie embrasse les deux règnes, a subi les deux influences. Lorsqu'il bâtit l'abbaye de Thélème, il est avant tout architecte. Il distribue les chambres, cabinets et garde-robes, détermine l'assiette et la largeur des escaliers en vis, avec de vastes arceaux, « par lesquels est reçue la clarté ». Gomme à Chambord, l'escalier « montait au-dessus de la couverture, et là, finait en pavillon ». Il marque la place des offices, de l'écurie, de la fauconnerie, mais il ne pense guère aux statues, si ce n'est pour imaginer, avec toute la gaucherie du moyen âge, une fontaine des trois Grâces jetant de l'eau par les « mamelles, bouches, oreilles, yeux et autres ouvertures au corps * » .
Cependant, plus tard, il a vu Florence et il a réfléchi. Il s'est même diverti avec nous de la grossièreté d'un moine d'Amiens, le digne Bernard Lardon, pour qui « les temples et palais magnifiques » ne sont que « belles maisons »; qui préfère, à toutes ces beautés, les « rôtisseries . antiques et aromatisantes » de sa ville natale, et donnerait toutes les
1. On a fait, en s'aidant de celte description, une restitua» tion complète de l'abbaye de Thélème. — Ct. Arthur Heulhard, BabelaiSy ses uoyages en ItaliCf etc. Paris, librairie de l'Art,
Statues antiques pour les jeunes bachelettes de son pays, « mille fois plus avenantes ». L'éducation de Rabelais, comme celle de la France, s'est faite peu à peu. Aussi quelle différence, quand il nous décrit le temple de la Dive Bouteille ! Quelle variété ! quelle abondance de figures I II entre par « un arceau incrusté de plâtre, painct au dehors rudement d'une danse de femmes et satires » . Il s'arrête à considérer les ingénieuses mosaïques du parvis, « à petites pierres rapportées, chacune en sa naïve couleur ». 11 a le sens de la fantaisie, qui repousse les arrangements symétriques : il semblait que « par-dessus le pavé susdit on eût semé une jonchée de pampre, sans trop curieux agencement. Car en un lieu semblait être épandu largement, en l'autre moins;... singulièrement y apparaissaient, au demi-jour, aucuns limaçons rampant sur les raisins, petits lézards courant à travers le pampre ; en autres apparaissaient raisins à demi, et raisins totalement mûrs.... » Et plus loin il nous montre le reflet de la lampe sacrée, « la splendeur inconstante et vacillante par le temple. Venant dadvantage icelle vague lumière toucher sur la polissure du marbre,... apparaissaient telles couleurs que voyons en l'arc céleste, quand le clair soleil touche les nues pluvieuses. » Le sens du pittoresque est né; Jean Goujon peut venir promener sur le corps fluide de ses nymphes l'arc-en-ciel irisé des fontaines.
De même, il ne fait point l'inventaire des galeries et musées qu'il a parcourus; mais, saisissant la brosse avec l'exubérance fougueuse d'un Tintoret, il jette sur les murs du temple les figures nues,
superbes ou grimaçantes, Télan furieux du combat ou le désordre d'une fête bachique, le tout représenté « en élégance incroyable », et formant un sujet suivi, à savoir « la bataille que le bon Bacchus gagna contre les Indiens ». On y voit d'abord les Ménades, c( forcenées et dissolues, lesquelles mettaient furieusement en pièces veaux, moutons et brebis toutes vives... »; puis le dieu lui-même, « sur un char magnifique tiré par trois couples de jeunes pards (léopards) ; sa face était comme d'un jeune enfant, sJns aucun poil de barbe au menton ; en tête portai^ cornes aiguës ; au-dessus d'icelles une belle couronne faite de pampre et de raisins... »; puis Silène sur son âne : « un petit vieillard tremblant, courbé, gras, ventru à plein bât, et les oreilles avait grandes et droites, le nez pointu et aquilin... »; puis le dieu Pan, le visage « rouge et emflambé, et la barbe bien fort longue; homme hardi, courageux, hazardeux et facile à entrer en courroux.... » Vient ensuite la description de la bataille contre les Indiens, où l'on voit a Silenus son àne aigrement talonner et s'escrimer de son bâton à la vieille escrime; Pan sauter avec ses jambes tortes autour des Ménades » ; vingt autres épisodes qui se pressent dans la toile trop petite; enfin le triomphe de Bacchus : a son char triomphant était tout couvert de lierre. Es côtés du char étaient les rois indiens, pris et liés à grosses chaînes d'or; toute la brigade marchait avec pompes divines, en joie et liesse indicibles, portant infinis trophées et dithyrambes résonnant.... »
Ainsi s'achève en France, par une noble fête païenne, ce glorieux demi-siècle, si rude, si agité.
si militant, héroïque jusque dans ses écarts, épris de belles formes et de beaux sentiments, éclairé d'un idéal chevaleresque et ne connaissant point encore, malgré des accès de fanatisme, les vengeances basses et la politique tortueuse que les Médicis vont acclimater chez nous. Cette époque, troublée sans doute, mais saine, trouvait un digne interprète dans le joyeux enfant de G binon.
Suffit-il de regarder passer son siècle en se croisant les bras? Dira-t-on comme cet autre : « Si j^avais la main pleine de vérités, je me garderais bien de l'ouvrir de peur de déranger ma quiétude » ?
Ce n'est pas l'avis de Rabelais : « Peu dé gloire, dit-il, me semble accroître à ceux qui seulement emploient leurs yeux, au demeurant épargnent leurs forces, se grattent la tête avec un doigt, comme landores (fainéants) dégoûtés, bâillent aux mouches comme veaux de dîme, chauvent des oreilles comme ânes d'Arcadie au chant des musiciens et, par mines en silence, signifient qu'ils consentent à la prosopopée ».
Rabelais ne fut jamais au nombre de ces ânes d'Arcadie, si satisfaits de leur propre sagesse, qui prennent en douceur le train du monde, pourvu qu'ils aient le droit de se frotter l'un l'autre dans leurs petites coteries. Ce philosophe a le tempérament sanguin, l'humeur expansive, le rire spontané, la bile prompte. Il n'est point homme à s'incliner
devant l'injustice ou l'ineptie triomphante. Il criera plutôt son opinion par-dessus les toits. Sans doute, il y va du bûcher. Gela donne à penser, quand on n'a point de goût pour le martyre. Mais on espère toujours se tirer d'affaire pai une cabriole, ou par une dose de fuite purgative, comme dirait Sganarelle. La démangeaison de parler l'emporte sur la crainte, à cette époque où la parole était encore si dangereuse.
Du reste, la tentation de se battre est grande, car le moyen âge n'est pas vaincu. Sans doute il recule en Italie, mais il règne en France. Il est encore toutpuissant dans les universités, dans les monastères, dans les écoles de théologie, dans les cours de justice. On commence seulement à découvrir que, depuis cinq cents ans, l'humanité fait fausse route; qu'elle prend le verbiage pour la science et que l'esprit humain s'abrutit dans de vaines subtilités; que le renoncement mystique, prêché par l'Église, est la négation de la nature et de la vie.
L'ascétisme et la scolastique, l'un qui sacrifie la chair, l'autre qui asservit l'esprit, tels sont les deux grands ennemis de Rabelais. Il ne peut souffrir qu'on propose à notre admiration un fantôme vide, un être poussif et manqué, — embryon d'ange qui oublie d'être un homme, statue sans corps avec un front énorme, cerveau desséché {>ar les jeûnes et par la controverse. Son livre tout entier proteste contre cette mutilation de la nature humaine. Les énormes ripailles de ses géants, les peintures exagérées de la vie débordante ne sont que révolte de la chair; et les raisonnements baroques, poussés jusqu'à l'ab-
surde, les réflexions ironiques ou hardies représentent la révolte de l'esprit.
Beaucoup de ces plaisanteries ont perdu leur sel : c'est que personne aujourd'hui ne menace notre liberté de penser. Nous jouissons tranquillement du terrain conquis par nos pères. Les armes dont ils se sont servis gisent maintenant à terre et dorment sous la rouille des siècles. Nous les poussons du pied avec dédain : elles nous semblent pesantes et démodées. Mais il fallait les voir briller, lorsque la sottise empoisonnait le monde et que les destructeurs de monstres purgeaient le sol sur lequel nous semons aujourd'hui. Quelle devait être la colère d'un docteur de Sorbonne, lorsqu'il lisait tel passage qui nous semble inoffensif. L'auteur vient de lâcher une énorme bourde : « Pourquoi, dit-il, ne le croiriezvous ? Pour ce, dites-vous, qu'il n'y a nulle apparence. — Je vous dis que, pour cette seule cause, vous le devez croire en foi parfaite. Car les Sorbonnistes disent que foi est argument de chose de nulle apparence.... »
De même, pour comprendre l'amour de la vie physique qui éclate en traits si forts, si plaisants et si drus, on ne doit pas perdre de vue la haine du corps, le mépris de la terre qui faisaient encore le fond de la morale chrétienne. Tous les réformateurs, Savonarole aussi bien que Calvin, les fils soumis comme les enfants rebelles de l'Eglise, étaient également impitoyables pour la pauvre humanité. « Poussière, dit V Imitation, apprends à obéir; terre et limon, apprends à t'abaisser: mets-toi sous les pieds de tout le monde. Fais-toi si petit et si
bas, que tout le monde puisse marcher sur toi et te fouler aux pieds comme la boue des rues. » Voilà ce que Rabelais entendit pendant quinze ans et voilà ce qu'il ne put supporter. Il prend précisément le contre-pied de cette morale. Il est fier, brusque et bien portant. « Quoi ! dirait-il à son tour, tu prétends, pauvre fou, secouer les chaînes du corps et l'élever jusqu'au ciel en courbant ton front dans la poussière, en abdiquant ta dignité d'homme, en méprisant les organes que Dieu t'a donnés ? Je vais te montrer le revers de cette orgueilleuse humilité. Tu verras où conduit la violation des lois naturelles. Jette les yeux sur toi-même. Tes appétits font éclater ton cilice. Ta robe d'innocence n'est plus mettable : elle trahit par tous ses trous ta paillarde chair. Entre deux litanies ou deux sophismes, tu te gorges de nourriture jusqu'à éclater. Voilà ce qu'on gagne à mépriser la terre, notre première patrie. Qui veut faire l'ange fait la bête. » Cette pensée, c'est la « substantifique moelle » de l'œuvre rabelaisienne : elle court partout sous les « moqueries, folâtreries et menteries joyeuses ». Il ne fait point de sermon : ce n'est pas sa manière. Il laisse parler les faits, ce qui vaut beaucoup mieux. Depuis le premier vagissement du poupon gigantesque : « à boire! » jusqu'au dernier mot de la dive bouteille, en passant par Tapologie de maître Gaster et par la circulation du sang, il s'est fait, de parti pris, le défenseur de la vie matérielle; — non pas, comme on l'a dit, parce que le ventre a sa poésie, mais parce qu'il fallait réhabiliter le corps et lui rendre, en bonne doctrine, la place qui lui appartient.
La violence de Fattaque était proportionnée à Tobstination de la résistance. Il eût pu faire comme les Italiens, qui abritaient un paganisme sournois et paisible sous les symboles de la religion chrétienne, se prosternaient devant des madones trop jolies et peuplaient les églises de florissantes nudités, tout en respectant les canons. Mais ce genre de compromis ne convenait point à sa franchise; et d'ailleurs le langage des arts ou de la poésie ne s'adresse qu'au petit nombre. De plus, Rabelais n'est pas païen le moins du monde : il est sincèrement croyant. Il ne lui plaît donc pas d'introduire de biais, dans l'édifice chrétien, une sorte de sensualité louche et amollissante. Il attaque de front l'idéal mystique, au grand soleil, avec toutes les armes qui lui tombent sous la main. Gomme savant, conmie médecin, comme philosophe, il revendique les droits de la nature, transporte sur la terre notre espérance du mieux, et nous fait aimer ce corps, qu'il faut après tout bien connaître, pour le bien gouverner. Si vous avez devant les yeux ce combat du bon sens contre la démence ascétique, vous comprendrez que sa robuste et joyeuse grossièreté forme, en quelque sorte, une satire diffuse et continuelle du sombre moyen âge. Mais il ne s'est pas contenté d'opposer la gaieté à la tristesse, la santé à la maladie : chaque fois qu'il a pu saisir l'adversaire, il l'a combattu corps à corps.
Le plus grand ennemi, c'est le mauvais théologien qui tue la foi vivante par ses vaines subtilités : <c Parlerai-je des théologiens? dit Erasme. Ces interprètes de la langue céleste prennent feu comme salpêtre; ils ont le sourcil terrible. Gomme si les anges corporels étaient établis dans le troisième ciel, ils regardent du haut de leur grandeur toutes les bêtes rampantes et les prennent en pitié. Voici les questions dignes de ces grands maîtres : Dieu a-t-il pu s'unir personnellement avec une femme, avec un âne, avec une citrouille, avec un caillou? En cas que Dieu se communiquât à la nature citrouillère, comment cette heureuse et divine citrouille prêcherait-elle, ferait-elle des miracles ? »
Érasme écrit en latin. Pour un public de lettrés, cette raillerie suffit. Il n'a pas besoin d'insister davantage. Il est compris. Rabelais s'y prend autrement. Il veut saisir l'attention de ces gens craintifs qui pénètrent avec respect dans les bibliothèques et feraient volontiers le signe de la croix devant les gros livres de théologie : race facile à intimider, qu'un regard du professeur ou le seul aspect d'un bonnet carré fait rentrer sous terre; race moutonnière qui fait nombre dans les cérémonies publiques et qui applaudit sans comprendre, avec des yeux tout ronds, la mine enflammée, les gestes frénétiques des orateurs. (f Venez, mes amis, semble dire Rabelais. Entrons ensemble à cette magnifique librairie S. Victor. Pesez
et maniez les gros livres. N*ayez pas peur : cela ne mord pas. \oici le peloton de théologie et le moutar^ dier de pénitence. Préférez-vous le tripier de bon pansement ou la croquignolle des curés 1 Ah ah! buveurs très illustres et goutteux très précieux! vous commencez à voir que les vénérables reliures ne renferment que du vent? Elles sentent le moisi, n'est-ce pas ? Arrêtez-vous un instant devant ce livre magistral. C'est du latin. Je vais vous traduire le titre : — Question très subtile : à savoir si la chimère, bourdonnant dans le vide, peut dévorer les secondes intentions; cette question fut débattue pendant dix semaines au concile de Constance. 7> — Vous voilà fixés. Désormais si l'on veut vous faire avaler un gros traité de théologie, pensez à la « question très subtile ».
Une autre fois, il invite son public à la soutenance d'une thèse. « Un savant homme nommé Thaumaste, oyant le bruit et renommée du savoir incomparable de Pantagruel » , vient tout exprès d'Angleterre pour le voir, le connaître et argumenter contre lui. Sur quoi nous assistons aux échanges de politesses et de compliments hyperboliques qui précèdent ces tournois de paroles. De même à la salle d'armes, les saints réciproques avant de tomber en garde : « Après vous. — Je n'en ferai rien. — Ce sera donc par obéissance. » Puis c'est la veillée des armes, qui consiste à s'emplir le cerveau d'écrits indigestes : Beda, De numeris et signis ; — Plotin, De Inenarrabilihus] — Procle, De magia,,,. Jamais gens ne furent plus « élevés et transportés en pensée que furent toute cette nuit tant Thaumaste que Pantagruel ».
Enfin le grand jour arrive : Tassistance éclate en applaudissements à l'entrée des champions. « Paix, de par le diable, paix! » crie Pantagruel d'une voix tonnante. « A laquelle parole ils demeurèrent tous étonnés comme canes et n'osaient seulement tousser. » La dispute commence, mais Pantagruel se réserve pour les grandes batailles : Panurge est suffisant pour cette petite escarmouche et se charge de « faire quinault » l'Anglais. Le plus beau de l'afiaire est que la controverse a lieu par signes, à la muette : en matières si ardues, c'est encore, selon la remarque de Pantagruel, la meilleure manière de s'entendre. Et voilà les deux vaillants champions s'échaufiant sous le harnois pour se faire d'horribles grimaces symboliques, sans souffler mot. Le combat terminé, ils essuient leur front couvert de sueur et s'adressent, devant l'assistance, de pompeux éloges. Car, pour éblouir les sots, le grand point est d'avoir l'air de comprendre ce qui est inintelligible. Puis les adversaires s'en vont dîner : une fois la porte fermée, buvant « à ventre déboutonné », ils doivent bien rire des « sorbonillans, sorbonagres, sorbonigènes, sorbonicoles », qui, malgré tout leur dépit, ne peuvent trouver, dans cette farce muette à deux personnages, une seule proposition hérétique ou sentant l'hérésie.
On le voit, Rabelais se garde bien d'entrer en discussion avec les docteurs. Il laisse de côté les distinctions subtiles dont Erasme se moque, lâgràce gratuite et la grdce gratifiante, la charité infuse et la charité acquise. Toutefois la science des choses divines a un envers, à savoir la science des choses
diaboliques. Là, nous pourrons nous donner carrière. Cette branche du surnaturel est, en quelque sorte, abandonnée aux sophistes de deuxième qualité. Tandis que les Thomistes raisonnent sur le corps des anges, les dialecticiens plus grossiers, pareils aux frères lais de la théologie, s'occupent de la cuisine des démons. Il est vrai que Sa Majesté diabolique est encore un personnage considérable, et qu'Ignace de Loyola, contemporain de Rabelais, s'occupe de relever son prestige; mais l'Église a d'autres affaires sur les bras. Il lui faut défendre sa hiérarchie contre Luther, son dogme contre Calvin, son pouvoir temporel contre l'Empereur. Le diable y perdra quelques exorcismes et les damnés quelques coups de fourche. On brûlera plus d'hérétiques et moins de sorcières. Profitons de cette courte trêve, et parlons « à Lucifer familièrement ». Aussi bien, l'on chercherait en vain une meilleure caricature de l'idéalisme transcendant. Cet être grotesque et cornu qui se livre, dans les jugements derniers des cathédrales, à de si bizarres contorsions, est par lui-même une satire vivante. Voici donc à quelle invention hybride, incohérente et malsaine ont abouti dix siècles de controverse I Nous allons venger l'humanité de ses folles terreurs. Le gentilhomme au pied lourchu sera ridicule à son tour. La main vigoureuse de Rabelais le secoue par les cornes ou par la queue, le fait virer, trotter, grimper, « corniculer ». A sa suite, on aperçoit des charretées de diableteaux hurlant, et « diabliculant », diables allâmes, diables de faction, diables négociants, (( soi pelaudants et entrebattants en diable à qui
LŒUVRB. 127
humera Fâme (de Raminagrobis) et qui premier de broc en bouche la portera à messer Lucifer ». C'est une réjouissante mêlée. Jamais on n'en a vu tant, ni de si drôles, ni de si bêtes : par exemple, le petit diable de Papefiguière qui se laisse berner par un rustre, bien qu'il se présente accompagné d' « un escadron de petits diableteaux de chœur ». Il est vrai que c'est un diable de mince étoffe, lequel ne sait encore a ni tonner, ni grêler, fors seulement le persil et les choux ». Il n'est point méchant, mais très actif. Il a toujours quelque besogne en main. « Je vais tenter du gaillard péché de luxure les nobles nonnains, les cagots et briffauds aussi.... Travaille, vilain, travaille. Je vais tenter les écoliers de Trébizonde laisser pères et mères, et soi tous rendre farfadets gentils ». — « Si c'eût été un grand diable, dit la vieille, il y aurait à penser. » Mais ce n'est qu'un petit diable sans conséquence. On en a facilement raison. Toute cette « diabologie » n'est, au fond, que de la théologie retournée : « Au temps que j'étudiais à l'école de Tolède, le révérend père en diable Picatris, recteur de la faculté diabologique, nous disait que naturellement les diables craignent la splendeur des épées, aussi bien que la lueur du soleil.... Je confesse que les diables vraiment ne peuvent par coup d'épée mourir; mais je maintiens, selon ladite diabologie, qu'ils peuvent pâtir solution de continuité, comme si tu coupais de travers avec ton bragmard une flambe de feu ardent ou une grosse et obscure fumée. » Il y a des raisonnements de cette force dans le Marteau des Sorcières du moine allemand Sprenger. Après tout, comme dit Epis-
temon revenant des enfers; les diables, vus de près, sont assez bons compagnons. Il n'est rien de tel, pour dissiper le fantôme, que de marcher droit à lui et de voir s'il peut « pâtir solution de continuité » . De même, pour montrer le vide du raisonnement théologique, il suffit d'évoquer cette figure absurde, enfantée par des cerveaux malades. Finalement, le sombre Satan, avec ses noires légions, n'est plus qu'un épouvantail à moineaux.
Dame Théologie ne badine pas : quand elle est à bout d'arguments, elle appelle l'exécuteur des hautes œuvres. Avec son humble servante, laScolastique, on peut y mettre moins de façons. Rabelais, quand il la trouve sur son chemin, lui administre une volée de bois vert. Elle ne mérite pas davantage, car elle a cessé d'être redoutable et ne s'est point relevée des premiers coups portés par les humanistes. Le haroco et le baralipton repoussent encore parci par-là. Des pédants attardés discutent sur la forme et la matière. Mais on les écoute à peine : tandis que la controverse théologique reprend une nouvelle vigueur sous les attaques des protestants, personne ne s'intéresse plus à ces vieilles querelles de mots. Il ne subsiste qu'une sorte de détritus formé de latin barbare et de rognures de raisonnements, — croûte épaisse de routine qui adhère, comme la suie, aux murs des vieux collèges. Parmi ces débris du passé, quelques cuistres se pavanent, pareils à des valets qui auraient endossé l'habit râpé de leurs maîtres défunts. Tel Janotus de Bragmardo, député par la ville de Paris pour réclamer à Gargantua les cloches de Notre-Dame. Tout le monde connaît sa fameuse
harangue : a Ego sic argumentor, Omnis clocha clo~ chabilis in clocherio clochandoy clochans cloc/iativo, clochare facit clochabiliter clochantes,,, ». Le bonhomme tousse, radote, s'empêtre dans son argument, mêle l'histoire de ses chausses avec celle dès cloches, bredouille àessecula seculorum et des verum enim vero, convient de bonne foi qu'il n'est qu'un âne. « J'ai vu le temps que je faisais diable de arguer. Mais de présent je ne fais plus que rêver. Et ne me faut plus dorénavant que bon vin, bon lit, le dos au feu, le ventre à table et écuelle bien profonde. » Le pédant d'autrefois s'endort dans une sinécure. Mais ne vous y fiez pas. Il n'est rien de si dangereux qu'un cuistre, fût-il le plus sot du monde, lorsqu'on réveille son amour-propre ou sa cupidité. Que la puissante Université de Paris déchaîne cette meute de chiens affamés : on les verra lancés aux trousses de quelque noble esprit, aboyant du latin, montrant des crocs orthodoxes, serrés les uns contre les autres, couvrant leur nullité de leur nombre et de leur tapage, et ne s'arrêtant que pour lécher le sang au pied des échafauds. Rabelais les a vus de près : « Raison! dit Janotus, nous n'en usons point céans.... » Puis se tournant vers ses confrères : « Traîtres malheureux, vous ne valez rien. La terre ne porte gens plus méchants que vous êtes. Je le sais bien : ne clochez pas devant les boiteux! J'ai exercé la méchanceté avec vous. Par la rate dieu, j'avertirai le roi des énormes abus qui sont forgés céans.... » Que les abstracteurs de quintessence se nourrissent de billevesées; qu'ils mesurent a les sauts des puces » ; qu'ils se demandent si deux con-
130 BABELAIS.
tradictions peuvent être vraies a en mode, en forme, en figure et en temps; chose pour laquelle les sophistes de Paris plutôt se feraient débaptiser que la confesser », c'est leur affaire, on se contentera d'en rire. Mais quand ils se font les complices du bourreau, halte- là 1 De ridicules, ils deviennent odieux.
Si la Scolastique se meurt; si nous ne devons plus « grabeler » des problèmes insolubles dans un jargon barbare, est-ce à dire qu'il faille tomber d'un excès dans un autre, imiter les restaurateurs maladroits de l'antiquité, parler latin en français, ressusciter les vieilles écoles sans les comprendre, être tour à tour alexandrin, stoïcien, averroïste, tout excepté soi-ùiême, et passer de l'affirmation sans preuve au doute universel? Grave danger : depuis si longtemps, les esprits sont façonnés à prendre les mots pour les choses qu'ils ne peuvent se résoudre à penser ni parler librement. Le culte qu'ils rendent aux anciens est entaché d'idolâtrie. Épicure et Platon remplacent Aristote ; mais le pédant à longues oreilles ne fait que changer de maître : il porte toujours son bât.
Rabelais ne donne pas dans ce travers des humanistes et des philosophes. Lorsque l'écolier limousin se présente sur la route d'Orléans, venant « de l'aime, inclyte, et célèbre académie qu'on vocite Lutèce,... veut contrefaire la langue des Parisiens,... ne fait qu'écorcher le latin, et cuide ainsi pindariser », Pantagruel le remet rudement à sa place. « Tu es Limousin pour tout potage;... or viens ça que je te donne un tour de peigne. » Et soudain le pauvre
chien savant, qui se dressait sur ses pattes de derrière, retombe, avec un jappement piteux, sur ses quatre pattes limousines.
Rabelais n'est pas plus tendre pour TrQuillogan, « philosophe éphectique et pyrrhonien ». A cette époque, le scepticisme commençait d'être en crédit. Le spectacle des luttes religieuses, en ébranlant le règne de la foi, compromettait du même coup Tautotorité de la raison. Mais ce n'était point encore le doute intelligent, la philosophie toute personnelle de Montaigne. On ressuscitait les vieux systèmes avec la même ardeur que les autres monuments de l'antiquité, pour les appliquer tout de travers. Par exemple, ces nouveaux Pyrrhoniens faisaient porter le doute sur les mots et non sur les idées. Ils se gardaient de rien affirmer; ils parlaient en style d'oracle. La scolastique était une mauvaise plante toujours prête à provigner : voici qu'elle reparaissait, greffée sur la subtilité grecque. C'est le cas de Trouillogan. Vainement Panurge se démène et s'évertue pour lui arracher son opinion « sur la difficulté de mariage » ; cet équilibriste se maintient sur la corde raide du doute absolu. Panurge, à la fin, se déclare vaincu : a Je renie, je renonce. Il m'échappe. » — « A ces mots, Gargantua se leva et dit : loué soit le bon Dieu en toutes choses. A ce que je vois, le monde est devenu beau fils depuis ma connaissance première. En sommes-nous là? Donc, sont huy les plus doctes et prudents philosophes entrés à l'école des pyrrhoniens, sceptiques et ephectiques.... Vraiment, on pourra, dorénavant prendre les buffles par le museau, les bœufs par les cornes, les loups par la queue,...
mais jà ne seront tels philosophes par leurs paroles pris. » Rabelais donna tant de relief au personnage, qu'il devint, comme le matamore, un des favoris de la scène.
Récapitulons cette procession de « mulets dandinant leurs sonnettes ». Théologiens à la mine contractée, argumentant à la sueur de leur front, docteurs en diabologie, monseigneur le Diable lui-même réduit à l'état de pauvre diable, pédants barbouillés de latin, chacals affamés rongeant l'os universitaire et montrant les dents aux autres bêtes de proie, raisonneurs gonflés de dialectique indigeste, tout le « monde des sots » défile devant nous, piaillant, pérorant, grimaçant, tel que nous pourrions le rencontrer dans les ruelles tortueuses de la montagne Sainte-Geneviève, s'il nous était donné de revivre en l'an 1540. Ce que d'autres nous expliquent, Rabelais nous le fait voir et toucher du doigt. C'est là sa force. Avant lui, les beaux esprits savaient à quoi s'en tenir sur le règne de la bêtise. Mais ce qu'ils se disaient à l'oreille, celui-là s'en va le crier sur les carrefours. Il prend les passants au collet, les fait rire, chopine avec eux théologalement. Il sait que le raisonnement ne mord guère sur ces têtes-là. Aussi se garde-t-il de raisonner. Mais il convoque et déshabille devant eux les êtres stupides, odieux ou chimériques qui, depuis cinq cents ans, torturaient et mutilaient la pauvre âme humaine, étendue sur son lit de douleur. Il convie les spectateurs à manier eux-mêmes les instruments de supplice, à peser les tenailles du syllogisme, à faire sonner le creux dans la chaîne des arguments.
Il leur montre enfin, par son exemple, comment on brise à coups de marteau cet appareil de torture qui n'est plus qu'un objet de dérision.
Après la tyrannie des esprits, celle des consciences; après la discipline de Técole, celle de l'Eglise. C'est le grand débat du siècle. Catholiques et réformés se disputent le monde avec un égal acharnement et un mépris égal pour la liberté. Voyons quelle position Rabelais va prendre entre les deux camps.
On a tout dit sur les désordres de l'Église au début du XVI® siècle. Cependant ceux qui seraient tentés de croire, avec l'apologiste Janssen, que le tableau a été chargé à dessein par la haine des protestants, feront bien de relire Rabelais. Ils se rappelleront qu'il était de la maison, qu'il porta toute sa vie la robe ecclésiastique, qu'il vécut longtemps à deux pas de la cour pontificale, dans la familiarité d'un cardinal et qu'il fut bien accueilli de plusieurs papes. Ils comprendront alors l'exclamation de François Philelphe sur l'étonnante liberté de langage dont on jouissait à Rome : « Incredihilis quxdam hic libertas est » .
Les dates ont ici de l'importance : de même chez nous, avant et après 1789. Dans les grandes crises, quelques années, quelques mois suffisent à changer les esprits. Au xvi** siècle, avant et après la confession d'Augsbourg, avant et après la convocation du
u" f i^ttmr^^'^im^^m^^^i^m^^mmmii^mmi^^
concile de Trente (1545), il y a un abîme. Lorsque parurent les premiers livres du Pantagruel, c'est-àdire entre 1530 et 1540, on était encore plein d'espoir. Des esprits modérés rêvaient la conciliation. Erasme écrivait son traité de Amahili Ecclesise cort" cordia. L'Empereur poursuivait la réunion de cette grande assemblée, dont il aurait voulu faire les États Généraux de la chrétienté, à la condition d'y jouer le rôle d'arbitre. Tout le monde désirait une réforme : seulement on n'était pas d'accord sur les moyens. Il notis est facile de comprendre ces perplexités qui, sous une autre forme, ont agité notre siècle. Les uns voulaient élargir les cadres de l'Eglise, les accommoder aux idées du temps et faire du christianisme une sorte de philosophie tolérante, capable d'absorber peu à peu les dissidents. Les autres ne voyaient de salut que dans la doctrine étroite qui fortifie le principe d'autorité, relève les barrières du dogme et repousse toute transaction comme un crime. La réaction trouva son apôtre dans Ignace de Loyola, qui dressait au combat son armée silencieuse. Rabelais, sans autre force que le simple bon sens, fut le porte- voix le plus éclatant du parti libéral.
Il se mit joyeusement en campagne et attaqua d'abord ce qu'il connaissait le mieux, à savoir les moines gourmands, poltrons, paresseux, bavards et inutiles. A vrai dire, le sentiment populaire était si prononcé contre eux, que la victoire semblait facile. Gomment donc se fait-il, dit Epistemon, « qu'oii rechasse les moines de toutes bonnes compagnies ? — Si entendez pourquoi un singe en une famille est
toujours moqué et harcelé, vous entendrez pourquoi les moines sont de tous refuis, et des vieux et des jeunes. Le singe ne garde point la maison, comme un chien; il ne tire pas Taroy, comme le bœuf; il ne produit ni lait, ni laine, comme la brebis... Sem** blablement un moine (j'entends de ces ocieux moines) ne laboure, comme le paysan; ne garde le pays, comme l'homme de guerre; ne guérit les malades, comme le médecin;... ne porte les commodités et choses nécessaires à la république, comme le marchand. C'est la cause pourquoi de tous sont hués et abhorrés. — Mais, dit le bonhomme Grandgousier, ne prient-ils pas Dieu pour nous ? — Rien moins, répond Gargantua. Vrai est qu'ils molestent tout leur voisinage à force de trinqueballer leurs cloches.... Ils marmonnent grand renfort de légendes et psaumes, nullement par eux entendus.... Et ce, j'appelle moque Dieu, non oraison, »
Il semble que de tels adversaires ne méritent guère que le dédain. Aussi les plaisanteries des deux premiers livres sur la couardise des moines et sur les vertus spécifiques du froc sont -elles plus gaies qu'amères. Cependant, à la grande surprise des philosophes, ces ordres, qu'on croyait mourants, renaissaient et se propageaient. La plupart se réformaient à la vérité : mais ce n'était point ainsi que les libéraux entendaient la réforme de l'Église. Car bons ou mauvais, sévères ou relâchés, les monastères étaient les conservatoires de la doctrine étroite. Aux yeux de Rabelais, le moine, voué au célibat, sevré de la société de ses semblables, privé, par ses vœux, des plus honnêtes jouissances et se dédom-
mageant en secret de la sévérité de la règle, était justement l'antipode de Thomme libre, complet, sain et dispos. Par suite, la multiplication des ordres réguliers, particulièrement des moines mendiants, l'irrite de plus en plus. Dans le prologue du livre III, il leur crie sans façon : « Arrière, mâtins!... Hors de mon soleil, canaille, au diable! » Il les harcèle chaque fois qu'il les rencontre : « J'ai, dit Raminagrobis mourant, à grande fatigue et difficulté chassé un tas de vilaines, immondes, et pestilentes bêtes noires, fauves, blanches, cendrées,... lesquelles laisser ne me voulaient à mon aise mourir, et par fraudulentes pointures, importunités freslonniques, toutes forgées en l'officine de ne sais quelle insatiabilité, m'évoquaient du doux* pensement auquel j'acquiesçais, goûtant le bien et félicité que le bon Dieu a préparés à ses fidèles.... » Panurge prend la défense des moines, mais de telle façon qu'il enfonce le trait : « Que lui ont fait les pauvres diables de capucins et minimes ? Ne sont-ils assez enfumés et parfumés de calamité, les pauvres hères? Quel diable possède ce maître Raminagrobis qui ainsi, sans propos, sans raison, sans occasion, médit des pauvres béats pères jacobins? » Sur quoi, Epistemon lui démontre qu'il se trompe, et qu'il s'agit seulement des puces et des punaises, à moins que ce ne soit des diables.
Enfin, dans le dernier livre, celui qui ne parut qu'après la mort de Rabelais, les « frères fredons », c'est-à-dire les capucins, répandus en France depuis peu d'années, sont pris directement à partie. Cette dernière satire n'a point le mordant des autres. La
verve deTécrivain s'est refroidie. Mais sa mélancolie a augmenté, au spectacle d'un monde si différent de celui qu'il avait rêvé. Il voit avec tristesse la France verser dans la réaction religieuse. « A cette heure, dit-il, connais-je en vérité que nous sommes en terre anticthone et antipode. En Germanie, l'on démolit monastères et défroque on les moines : ici, on les érige, à rebours et à contre-poil. »
Après les moines, ce que Rabelais raille le plus vertement, ce sont les prétentions de la cour de Rome. Dans le moine de son temps, il poursuit l'image du mysticisme avili et déformé. En attaquant \ l'idolâtrie papale, il tranche à sa manière le problème qui s'agite en Allemagne et que le concile de Trente, après de longues hésitations, va résoudre dans un sens hostile aux libertés de l'Eglise. Au moment où Pantagruel et sa suite débarquent dans l'île des Papimanes, ils sont assaillis par une foule enragée qui leur crie de loin : « L'avez-vous vu, gens passagiers ? L'avez-vous vu ? — Qui ? demandait Pantagruel. — Celui-là, répondirent-ils. — Qui estil? demanda frère Jean.... — Gomment, disent-ils, gens pérégrins, ne connaissez- vous l'Unique ?. . . G'est celui qui est.... L'avez-vous jamais vu? — Celui qui est, répondit Pantagruel, par notre théologique doctrine est Dieu.... — Nous ne parlons mie, disent-ils, de celui haut Dieu qui domine par les cieux. Nous parlons du Dieu en terre.... — Ils entendent, dit Garpalim, du Pape, sur mon honneur. — Oui, oui, répondit Panurge, oui-da, messieurs, j'en ai vu trois , à la vue desquels je n'ai guère profité . » L'évêque des papimanes, Homenaz, mène alors tout
^!Çvv^
le cortège contempler et baiser « les uranopètes décrétales ».
On connaît l'histoire de ce recueil fameux des consultations des Papes. A mesure que Forganisation de l'Église prenait plus de consistance et que le pouvoir du successeur de saint Pierre se développait, il avait bien fallu trouver dans le passé des titres pour justifier les prétentions nouvelles; car si un établissement purement humain peut, sans déchoir, se transformer avec les circonstances, une Eglise est forcée d'invoquer la tradition et doit chercher dans ses origines la loi de ses métamorphoses. On fabriqua donc de fausses décrétales, qui faisaient remonter jusqu'aux premiers siècles la primauté du siège de Rome. La falsification fut si bien faite que les Papes y furent pris les premiers et citèrent, en toute sécurité de conscience, les prétendus oracles rendus par leurs prédécesseurs. Les décrétales, vraies ou fausses, augmentées des additions postérieures, des Clémentines, des Extravagantes, devinrent un arsenal formidable où la cour de Rome trouvait toujours des armes. C'est cette forteresse que Rabelais attaque avec une singulière audace. Dans des pages dont l'ironie tranquille égale et dépasse les plus violentes sorties de Luther, il a peint de main de maître l'aveuglement d'une idolâtrie qui s'attache à la lettre plutôt qu'à l'esprit, les exagérations ridicules du langage dévot, les férocités d'un fanatisme qui mettrait à feu et à sang « les empereurs, rois, ducs, princep et républiques », et n'hésiterait pas à « les spolier de leurs biens, les déposséder de leurs royaumes, les proscrire, les anathématiser et non seulement
LŒUVRE. 139
leurs corps, mais aussi leurs âmes damner au parfond de la plus ardente chaudière qui soit en enfer », plutôt que de céder un iota de ces divins mandements. Jamais on n*a vu un fanatique plus gras, plus béat, plus innocemment cruel que cet Homenaz, qui se livre aux effusions lyriques des mauvais prédicateurs, tout en buvant ferme et prenant la taille aux filles. « O séraphique Sixième !... O chérubiques Clémentines!... O Extravagantes angéliquesl comme sans vous périraient les pauvres âmes, lesquelles ça-bas errent par les corps mortels en cette vallée de misère ! » Il faut qu'on arbandonne toutes les autres études pour « incentrifiquer » ces divines décrétales a es profonds ventricules des cerveaux ». lors, et non plus tôt ni autrement, heureux le mond^.^.., ,
Cet enthousiasme imbécile faisait lever le cœur aux savants. Epistemon quitte brusquement la table au milieu de ces interjections. Mais Homenaz ne s'arrête pas pour si peu. Il trace le tableau du monde lorsqu'enfin les décrétales régneront. N'ontelles pas toutes les vertus? « O lors abondance de tous biens enterre! O lors paix obstinée, infringible en l'univers!... O comment, lisant seulement un demicanon, un petit paragraphe, un seul notable de ces sacro-saintes décrétales, vous sentez, en vos cœurs, enflammée la fournaise d'amour divin, de charité envers, votre prochain, joowrpw qu'il ne soit hérétique, »
Pendant qu'Homenaz reprend haleine, Panurge et ses compagnons racontent à leur tour les désagréments survenus par le simple attouchement des décrétales, qu'ils traînent dans les divers endroits où l'on jette les papiers de rebut. Et chaque fois le
papimane Homenaz de s'écrier : « Miracle ! miracle ! » ou bien : « Vengeance et divine punition ! » Il serait plus facile de blanchir un nègre que de le désabuser des vertus de son fétiche. Plus l'aventure est plate et basse, plus l'intervention du livre sibyllin paraît miraculeuse.
Il est, toutefois, un prodige que ce livre extraordinaire opère sans effort : c'est de tirer « par chacun an de France en Rome quatre cent mille ducats, et davantage. Est-ce rien cela ? dit Homenaz.... Trouvez-moi livres au monde, soit de philosophie, de médecine, des lois, des lettres humaines, voire de la sainte écriture qui en puissent autant tirer ? Point. » Le gros évêque nage en pleine béatitude. On dirait qu'il manie cet or à pleines mains. Il trouve que la France ne donne pas encore assez, « vu que France la très-chrétienne est unique nourrice de la cour romaine ». Puis son exaltation croissante se tourne contre les hérétiques : il inverite des supplices variés : « Brûlez, tenaillez, cisaillez, noyez, pendez.... » Il a déjà la verve féroce de ces forcenés qui, quelques années plus tard, empochant l'or de l'Espagne, harangueront le peuple au coin d'une borne et le lanceront contre les huguenots. Lisez cela, si vous ne pouvez comprendre les fureurs religieuses de la fin du siècle. Vous verrez que, pour un bon décrétaliste, tout doit rentrer sous l'autorité du pape, même la conduite des armées et le gouvernement des États. « Qui fait le Saint-Siège apostolique et Rome de tout temps et aujourd'hui tant redoutable en l'univers...? Belles décrétales de Dieu. » Et quel est le but suprême de toute cette vaste machine, si
LŒUVRE. 141
ce n'est de nourrir « les dévots religieux par les couvents, monastères et abbayes », et d'augmenter ft le fameux et célèbre patrimoine de saint Pierre » ? Le prélat continue de se griser de ses paroles autant que de bon vin. Son apologie grotesque se termine par un attendrissement d'ivrogne. Il marmotte des prières, baise ses pouces en croix, pense voir au fond de son verre vide « la gueule horrifique d'enfer », et commence à jeter « grosses ef chaudes larmes ». Sur quoi les convives, « voyant cette fâcheuse catastrophe » , entament un charivari de gémissements et commencent « au couvert de leurs serviettes crier miaut, miaut, miaut, feignant cependant s'essuyer les œils, comme s'ils eussent pleuré ».
Cette satire est rude et gaie; celle de l'île sonnante, au cinquième livre, est rude et chagrine. C'est que, dans l'intervalle, les libéraux n'ont cessé de perdre du terrain. Le Saint-Siège se montre de plus en plus sourd à leurs conseils. Dès 1532, il s'est aliéné à jamais l'Angleterre en refusant de ratifier le divorce de Henri VI IL Depuis lors il a perdu plus de la moitié de l'Allemagne. En excluant les protestants du concile de Trente, il en a chassé du même coup les conciliateurs et les modérés : il s'est prononcé pour la doctrine étroite. Aussi la révolution religieuse se propage en France et les libres esprits, qui rêvaient une réforme pacifique, se désintéressent peu à peu de la lutte.
Rabelais voulut au moins dire son dernier mot, ce qu'il a nommé lui-même « le pot aux roses découvert » ; il le fit sans ambages dans ce livre qui ne devait paraître qu'après sa mort. Comment se recrute
le clergé régulier? Par l'oisiveté des hautes classes, qui se débarrassent ainsi des bouches inutiles; par l'ignorance et la pauvreté du peuple, qui préfère le désœuvrement au travail. Ceux qui sont en danger de mourir de faim, pour ne savoir ni vouloir rien faire , ni travailler en quelque honnête art et métier;... ceux aussi qui n'ont pu jouir de leurs amours, qui ne sont parvenus à leurs entreprises et sont désespérés ; ceux pareillement qui méchantement ont commis quelque cas de crime et lesquels on cherche pour à mort ignominieusement mettre, tous advolent ici. » Voilà la triste clientèle qui entretient le fanatisme de l'Église, car toute réforme sérieuse commencerait par les ramener à la pauvreté évangélique. Les ordres de chevalerie religieuse ne sont pas moins avides. « Ils ne chantent, mais ils repaissent au double en récompense. » Avec leurs brillantes armures, ce sont les oiseaux de proie de l'Église. La paresse de ces oiseaux, les batailleurs comme les paisibles, dont toute l'occupation est « gaudir, gazouiller et chanter », s'entretient de la sottise du monde, vraie corne d'abondance « de tant de biens et friands morceaux ». Et le plus beau, c'est qu'au milieu de cette vie grasse et facile on fait son salut par-dessus le marché. Il est vrai qu'on n'est pas tout à fait son maître et que le célibat est gênant : Panurge l'insinue dans la délicieuse fable de l'âne et du roussin. Mais il y a des accommodements avec le ciel. La séance s'achève par l'exhibition de l'oiseau rare, de « Papegaut », accompagné a de deux petits cardingaux et de six gros et gras évesgaux ». Rien n'échappe aux malicieux specta-
LŒUVRB. 143
teurs, pas même la maîtresse du Saint Père, qui se tient au-dessous de la cage, sous la forme d'une chouette. Ils sont fort scandalisés; mais avec l'insouciance française, avec le détachement du philosophe qui voit la cause de la raison perdue, ils disent : « Allons boire d'autant ». Vous faites bien, dit leur guide Editue : lorsqu'on boit et mène joyeuse vie, du moins on ne blasphème pas. Puis, voyant Panurge ramasser une pierre pour frapper <c un gros vilain évesgaut qui ronfle », il s'écrie : « Homme de bien, frappe, péris, tue et meurtris tous rois et princes du monde, en trahison, par venin ou autrement quand tu voudras; déniche des cieux les anges ; de tout auras pardon du Papegaut : à ces sacrés oiseaux ne touche, d'autant qu'aimes la vie, le profit, le bien, tant de toi que de tes parents et amis vivants et trépassés : encore ceux qui d'eux après naîtraient, en seraient infortunés. »
Donc, le parti libéral était vaincu : la réaction triomphait dans l'Église. Eut-elle lieu de s'en féliciter ? Non seulement elle élargit l'abîme qui la séparait des protestants et déchaîna sur la France et plus tard, sur l'Allemagne, la plus efiProyable guerre, civile; mais encore elle coupa pour jamais le câble qui la rattachait à la philosophie. Nous avons été élevés à considérer la foi religieuse et le libre examen comme des ennemis mortels. Il n'en était point de même au début du xvi* siècle. Beaucoup de grands esprits, comme Rabelais, ne voyaient pas plus d'opposition entre le dogme et la raison qu'il n'en existe entre un symbole ingénieux et une vérité abstraite. Dans une doctrine, ils ne séparaient point le vête-
ment du corps, ni le corps de l'âme. Mais du jour où l'Église refusa de faire aucun sacrifice et voulut emprisonner la foi dans les formules du moyen âge, ils s'échappèrent de cette geôle. Rabelais devint, presque involontairement, le père d'une lignée de libres penseurs et son esprit lui survécut : tantôt parmi les sages, tels que Montaigne ou Descartes, qui se mettent en règle avec les pouvoirs établis, tout en poursuivant leurs libres spéculations; tantôt I parmi les fous, tels que ces « libertins » du xvii° siècle, dont l'insouciante négation ne cessa de protester contre la doctrine officielle. Les huguenots furent battus, chassés; mais l'esprit français prit son essor par la porte que Rabelais lui avait ouverte et s'accoutuma dès lors à chercher des voies en dehors d'une Église étroite, impuissante à le contenir, mais acharnée à le comprimer. Ainsi naquit et se perpétua le malentendu dont nous souffrons encore, entre les beaux symboles colorés, tout pleins de lumière orientale et le langage précis de la science. Conception étroite de part et d'autre : car pourquoi la vérité ne prendrait-elle pas des accents divers, selon qu'elle s'adresse à l'imagination ou au calcul, au cœur ou à la raison ?
L*œuvre de Rabelais, comme son siècle, tourne autour de la question religieuse, mais elle ne s'y renferme point. Cet éclaireur de l'esprit humain pousse de tous les côtés ses reconnaissances : il n'est presque
l'œuvre. 145
point de domaine qu'il n'ait exploré. On trouve une preuve de sens politique jusque dans cette passion singulière qu'il a montrée contre les gens de loi, depuis les présidents à mortier jusqu'aux humbles suppôts de la justice. Il était cependant l'ami de plusieurs magistrats éclairés. Mais il a conservé la sainte horreur des légistes en tant que légistes. Il les a poursuivis avec autant d'acharnement que Molière en mit plus tard contre les médecins ; et jamais peut-être il ne fut un interprète aussi fidèle du sentiment populaire.
Le légiste, en effet, restait seul debout dans le naufrage des vieilles libertés de la France. C'est lui qui avait forgé l'arme du pouvoir absolu, pour la mettre entre les mains du roi. Il s'était fait l'avocat subtil du despotisme et le premier exécuteur de ses volontés. Avec les profits de cette autorité grandissante, il recueillait les malédictions du peuple qui n'osait pas s'adresser plus haut. Ce fut le côté âpre et dur du règne de François I®"". Ce roi chevalier était servi par des procureurs aux ongles crochus. La royauté avait de grands besoins. Tout cet appareil judiciaire, encore à demi confondu avec l'appareil administratif, devenait de plus en plus lourd; et Jacques Bonhomme, entre les officiers du roi et le seigneur encore puissant, ne pouvant obtenir justice, pliant sous une double charge, s'en prenait de ses malheurs à ces « chats fourrés », commodément assis dans leur hermine et sur les fleurs de lis. Un sentiment touchant plaçait la personne du prince audessus de cette tyrannie subalterne et mettait en lui l'espoir suprême de la nation. Rabelais n'aurait garde
146 RADELAIS.
de confondre le grand Roi « qui est tant bon et tant bénin », avec les gens de justice « enragés et affamés de sang chrétien ». Il rappelle volontiers qu' « advenant le prince, cesse le magistrat », comme les étoiles s*efFacent à l'apparition du soleil.
De même que pour l'Eglise, l'aversion de Rabelais pour les gens de loi paraît avoir traversé deux phases : la moquerie joyeuse et sans fiel, dans l'ardeur de la jeunesse, puis lliumeur chagrine du vieil athlète qui désespère de la victoire. Le procès du juge Bridoye et son interrogatoire par le président Trinquamelle sont de la première manière. Je ne connais dans notre langue aucune satire aussi profonde, abondante, incomparable, contre les lenteurs et les frais de justice, l'abus du droit romain et l'incertitude des jugements. Même après la Révolution et le Gode civil, quelques-unes de ces critiquesportent encore, si l'on songe à la forme scolastique de notre enseignement du droit, au nombre infini de tribunaux sans emploi, tandis que d'autres, comme le tribunal de la Seine, laissent les plaideurs se morfondre pendant des années, au langage prétentieux et suranné de notre procédure, au fatras de papier timbré qui défend les abords de nos greffes. La naïveté du bon Bridoye, qui juge des procès par le sort des dés, la discussion savante et fortement motivée par laquelle il justifie cette pratique, le luxe et la précision des citations , agrémentées des abréviations et références destinées à les rendre inintelligibles, l'interprétation réjouissante qu'il donne aux sentences des jurisconsultes, enfin le : « comme vous autres, messieurs I » qui associe la cour elle-même à cette
douce et inofFensive prévarication , forment une scène de bonne comédie. Ses réflexions sur la maturité des procès dénotent une haute philosophie. « Je surseôis, délaye et diffère le jugement, afin que le procès , bien ventilé , grabelé et débattu , vienne par succession de temps à sa maturité.... Le jugeant cru, vert, et au commencement, danger serait de l'inconvénient que disent les médecins advenir quand on perce un apostume avant qu'il soit mûr. . . Un procès, à sa naissance première, me semble (comme à vous autres, messieurs) informe et imparfait. Comme un ours naissant n'a pieds, ni mains, peau, poil, ni tête. » De même les procès n'ont d'abord qu' « une pièce ou deux : c'est pour lors une laide bête. Mais lorsqu'ils sont bien entassés, enchâssés et ensachés, on les peut vraiment dire membrus et formés. » Le petit discours souriant et bénévole de Pantagruel en faveur de Bridoye est un chef-d'œuvre. Tout le monde conclut comme Epistemon : « En matière de lois ambiguës, intriquées, perplexes eZ obscures », décider au hasard, c'est, après tout, le plus sage, puisqu'on s'en remet au jugement de Dieu.
Tout autre est le ton de la satire du cinquième livre. Il est vrai que nous passons du civil au criminel, du paisible tribunal où sommeillent les Bridoyes à la Tournelle et à la Grand'Chambre, où siègent les Grippeminauds fourrés d'hermine, « les mains pleines de sang, les griffes comme de harpie,... les yeux flamboyants comme une gueule d'enfer ». Toutefois il n'y a pas seulement « changement de compétence », comme on dit au palais. Le temps a mar-
ché, certains parlements se sont faits les complices de la tyrannie religieuse. Ils ont approuvé, ordonné, extorqué à la signature royale le massacre des Vaudois. Il ne se passe pas de semaine qu'une de leurs sentences n'allume un bûcher. La Grand'Chambre surtout, composée d'hommes endurcis, a mérité le surnom de chambre ardente parce qu'elle « vomissait le feu tous les jours », dit Th. de Bèze. C'e'st elle qui réforme les arrêts trop humains du Châtelet. C'est là que nous introduit Rabelais.
En passant avec lui le guichet, devant des juges en robe rouge, dans cette grande salle gothrque si voisine de la chambre de torture, nous dirions presque avec Panurge : « Ah ! non, non, je n'y vais pas : retournons, retournons, dis-je, de par Dieu! » Mais la porte s'est refermée derrière nous. Mieux eût valu écouter le lugubre avertissement du « gueux de l'hostière », c'est-à-dire du mendiant qui se tient à l'entrée : « Si vivez encore six olympiades et l'âge de deux chiens, vous verrez ces chats fourrés seigneurs de toute l'Europe, et possesseurs pacifiques de tout le bien et domaine qui est en icelle.... Parmi eux règne la sexte essence , moyennant laquelle ils grippent tout, dévorent tout.... Ils brûlent, écartèlent, décapitent, meurtrissent, empoisonnent, ruinent et minent tout, sans distinction de bien et de mal. » Tous les maux de ce monde ont été forgés en leur officine. Si leur méchanceté « est quelque jour mise en évidence et manifestée au peuple, il n'est et ne fut orateur tant éloquent qui par son art le retînt de les faire tous vifs là dedans leur raboulière félonnement brûler ».
Mais voici Gripperainaud lui-même, avec ses tics, son hoquet d'audience, son interrogatoire saccadé, nerveux, partial, plus dur qu'un réquisitoire, avec le cynisme du tyran subalterne qui, maître des vies, renonce aux circonlocutions hypocrites : « Malotru ! nous allègues-tu innocence, or çà, comme chose digne d'échapper nos tortures ? Or çà, nos lois sont comme toiles d'araignées, or çà, les simples moucherons et petits papillons y sont pris, or çà, les gros taons malfaisants les rompent, or çà, et passent à travers.... » Mais, objecte frère Jean, « monsieur le diable engiponné, comment veux-tu qu'il réponde d'un cas lequel il ignore ? — Ici , dit Grippeminaud, on répond, je dis, or çà, catégoriquement, de ce que l'on ignore.... On confesse avoir fait, or çà, ce qu'on ne fit onques. On prétextç savoir ce que jamais on n'apprit. »
Rabelais ressemble à un géant qui ne mesure pas ses coups. La massue qu'il croit assener sur les vils instruments du pouvoir atteint le pouvoir luimême, c'^t-à-dire l'arbitraire, qui est le vice de la monarchie absolue. Ce n^est pas, comme le Contre un de La Boétie, une amplification de rhétorique, renouvelée des Grecs. C'est la révolte de l'âme fran-| çaise, capable à la fois de longue patience et d'explosion soudaine ; un peu courte de vue ; conservant sa foi dans le maître dont elle déteste les serviteurs, mais terrible lorsqu'elle est une fois désabusée. De pareils sondages éclairent notre histoire : sous la brillante surface couverte de palais et de châteaux, ils atteignent les profondeurs du sentiment populaire, ce courant qui s'enfonce et disparaît pendant
deux siècles sous les parterres, mais dont une oreille attentive peut discerner le grondement souterrain. La révolution française paraît alors moins extraordinaire : les protestations du xvi* siècle, à l'heure où le torrent tumultueux des libertés va disparaître, annoncent sa violente éruption à la fin du xviii*.
11 est impossible de suivre la satire de Rabelais dans tous ses développements : il remue trop de questions. J'ai voulu montrer qu'il était un homme de son temps et non point un simple rieur professionnel , encore moins un arrangeur de phrases. TPlus son inspiration est particulière et concrète, plus elle m'a paru vivante. Nous aurons toujours assez d'abstracteurs de quintessence travaillant dans le général, qui nous diront, en termes plus ou moins heureux, que « l'homme » est ceci, et « la femme » cela. Quel homme et quelle femme ? On est tenté de répondre avec Musset :
J'ai mon cœur humain, moi I
Il est reposant de rencontrer un écrivain qui s'occupe beaucoup moins de l'homme en soi que des hommes en chair et en os.
Cependant il ne faudrait pas supposer qu'il n'a saisi que des vérités accidentelles et fugitives. Non seulement toutes ces harangues si vives sont reliées entre elles par une pensée maîtresse et forment, dans leur ensemble, un plaidoyer contre tous les genres de servitude; mais encore plusieurs d'entre elles atteignent directement la vérité générale, humaine,
L ŒUVRJ5. 151
celle qui survit aux agitations d'un siècle. Telle la satire de l'ambition, représentée par Pichrochole et ses projets démesurés. Si l'insatiable maison d'Espagne a fourni le modèle; si les conseils de modération donnés aux princes pourraient être datés de la fin des guerres d'Italie et marquer le moment précis où les nations de l'Europe, fatiguées des stériles conquêtes, tendaient à s'asseoir dans leurs frontières naturelles, la leçon n'est pas moins éternellement vraie : Pichrochole pourrait s'appeler Napoléon. Tel encore ce « tiers livre » si juste- f ment admiré, le plus connu de tous, parce qu'il est le plus conforme à notre idéal littéraire : là sont décrites, on sait avec quel naturel et quel comique, les perplexités de Panurge touchant le fait de mariage. Je ne crois pas qu'on ait jamais montré avec tant de verve la vanité des conseils et l'aveuglement du pauvre esprit humain, sourd aux vérités désagréables, prompt à saisir les moindres apparences qui flattent ses penchants secrets.
Je voudrais seulement bien marquer le trait par lequel Rabelais diffère des peintres de mœurs. Ces derniers, Molière en tête, décrivent de préférence les vices et les ridicules, c'est-à-dire les déformations du caractère. Ils ont peint des avares, des jaloux, des hypocrites. Quand ils font intervenir les erreurs de l'intelligence, c'est pour en suivre les conséquences à travers les mœurs. Peu leur importe que Philaminte ou Trissotin raisonnent juste; ce qu'ils veulent nous faire voir, c'est un savantasse bouffi de sottise et de petits vers, c'est une femme prétentieuse qui oublie dans la société des étoiles
le. gouvernement de sa maison. Le but de Rabelais est tout autre. Cet humaniste juge que l'erreur est grave par elle-même, indépendamment des conséquences qu'elle peut avoir dans la vie privée. Ce qui le fait rire, ce ne sont pas les travers du cœur : c'est la manière dont le cœur obscurcit notre jugement. Ce qui l'intéresse, c'est l'opération intellectuelle, et non ses applications pratiques ; aussi ne prend-il même pas la peine d'inventer un dénouement.
Panurge désire se marier. Mais il ne lui suffît pas d'être assuré de son vouloir : il veut encore connaître l'avenir et savoir s'il sera trompé. Première cause d'erreur : nous sommes dupes de notre imagination qui veut pénétrer l'inconnu, au lieu de nous en tenir aux seuls faits certains que nous pouvons connaître et de considérer le reste comme a fortuit et dépendant des fatales dispositions du ciel ». Il consulte donc successivement tous les genres d'oracles, y compris les fous, les muets et les somnambules. Les oracles sont d'accord pour lui prédire, une fois marié, le sort qu'il a fait subir à d'autres; il y a même, dans ces prophéties affligeantes, une progression très comique. Que fait cependant Panurge ? Il emploie toutes les ressources de son esprit, et il en a beaucoup, à torturer le sens de l'oracle pour l'interpréter au gré de ses désirs. Vainement frère Jean lui prêche une résignation joyeuse aux accidents du mariage. Panurge n'est pas convaincu : le philosophe le plus robuste n'est point au-dessus de certains désagréments. La sagesse même lui parle par la bouche du théologien Hippotadée, la science par celle du médecin Rondibilis :
l'œuvre. 153
c'est le point culminant de la comédie; car si, dans les demi-ténèbres de l'art divinatoire, l'hésitation était excusable, il faut croire qu'un raisonnement lumineux dissipera tous les nuages accumulés à plaisir. Vain espoir I La passion l'empêche de voir et d'entendre. Il n'écoute que ce qu'il souhaitait d'avance. Il saisit la majeure du raisonnement, qui démontre l'utilité du mariage; mais quant à la mineure, qui en signale les inconvénients, elle lui échappe; et ses sentiments pour le donneur d'avis suivent les mêmes alternatives : bienveillants si on flatte sa manie, hargneux si on la contrarie.
Satire immortelle des sophismes du cœur : elle explique , mieux que la logique de Port-Royal , toutes les cause» d'erreur et par suite l'incohérence de notre conduite. Ce sage a compris même l'écueil contre lequel vient échouer la sagesse. Il a vu comment le critique le plus pénétrant, dès qu'il s'agit de lui-même, n'est plus maître de sa raison. Il a mesuré, dans nos actes, la part de « l'équation personnelle », étrange réfraction qui déplace les objets, dès que notre amour-propre est enjeu. Lorsque ses contemporains méconnaissaient ses conseils de tolé- • rance et de modération, il a pu se comparer à Rondibilis conseillant Panurge : les hommes de son temps — et peut-être de tous les temps — ont trop de passion, trop de fougue, tranchons le mot : trop d'égoïsme, pour se diriger d'après les avis de la science et de la raison.
Sur le fond de cette immense composition où s'entassent, dans un apparent désordre, les figures et les symboles, une foule de personnages se détachent avec plus ou moins de relief et de vigueur, suivant le degré d'émotion qu'ils ont soulevé chez l'artiste. Quelques-uns n'ont qu'un geste de commande, déterminé par leur fonction : tels le sage Epistemon, le robuste Eusthènes, le souple Gymnaste, le rapide Carpalim et Xenomanes, le « traverseur de voies périlleuses ». Il n'en est pas de même des figures qui ont excité la verve ou la colère de \ Rabelais : celles-là sont vivantes. On les entend et on les voit. Il est impossible d'oublier les silhouettes du piteux Janotus, avec ses chausses déchirées; du lourd et naïf Bridoye, ânonnant des citations; du gros^^omenaz , avec sa platitude verbeuse; du maigre Editue, ce sacristain obséquieux, qui porte dans ses yeux les flammes de l'Inquisition; ni la face sanglante, maladive du terrible Grippeminaud. L'ambitieux Pichrochole est aussi bien vivant. Il a le tempérament sanguin, la présomption, la vantardise, les accès de fureur et de subit abattement d'un fou qui va droit devant lui se casser la tête contre un mur, à la façon de Charles de Bourgogne. Et Dindenaud! Combien de fois avons-nous rencontré ce gros marchand avec son sac de cuir, ses lourdes plaisanteries, ses hyperboles, ses écus qu'il fait sonner, sa majestueuse corpulence et son œil malin qui guclte le client?
Toutefois Rabelais glisse rapidement sur les caractères épisodiques. Il semble avoir la vision des 1 foules plutôt que des caractères individuels ; et c'est encore un trait qui le distingue profondément de nos écrivains classiques. Sa piété s'étend à tout ce qui souffre : après ses chers malades, il s'intéresse aux pauvres gagne-deniers, paysans, bûcherons, artisans, chacun portant le pli du métier. C'est pour eux qu'il invente un autre monde où les conditions seront renversées : le vilain deviendra grand sei- 1 gneur et le grand seigneur vilain. Aussi, dès qu'il entre en propos, il semble qu'on voit se presser autour de lui toute une cour des miracles : loqueteux, goutteux, vieux buveurs à la trogne rubiconde, pauvres hères bossus et bancals. Tout cela sort, clopin-clopant, des bouges, des fumiers, des coins ténébreux du moyen âge et marche avec lui vers la lumière. Ou bien, comme Rembrandt, il descend lui-même dans les réduits infects et soudain l'espérance luit sur. ces visages minés par la misère ou par la fièvre. Sa gaieté leur arrache un sourire. Ce rayon de soleil met une frange d'or à des haillons sordides. Il n'a d'ailleurs aucun parti pris : pas l'ombre de déclamation. S'il se présente un bon prince, une âme héroïque, par exemple un Guillaume du Bellay, il se lève, s'incline, fait taire toute cette famille de truands suspendus à sa robe et leur enseigne le respect des héros.
C'est justement parce qu'il a des vues d'ensemble et le sens des foules, qu'il a pu incarner trois aspects de l'âme française dans trois types immortels qui dominent de haut toute son œuvre : frère
Jean, Panurge et Pantagruel; les deux premiers représentant les incartades du corps et de l'esprit, tandis que le troisième rétablit l'équilibre.
Frère Jean nous offre certainement la révolte la plus comique et la plus échevelée contre l'idéal ascétique. J'ai montré que Rabelais nourrissait une rancune personnelle contre cet être vide de substance, proposé par l'Église à l'admiration des hommes. Il ne suffirait pas de lui opposer, par manière de contraste, les réveils de la bête. Jeter le « froc horrifique » sur les épaules d'un vigoureux gaillard dont les gestes et les paroles sont un impudent démenti à tous les vœux monastiques ; lui donner en outre toutes les qualités viriles qui sont interdites aux moines; chercher, dans le cloître même, la revanche du tempérament comprimé; attribuer à ce moine joyeux la passion de son état, parce que cet état prétendu religieux est devenu le plus favorable au déchaînement des appétits; faire du moine ainsi travesti le plus aimable compagnon et le plus sympathique, justement parce qu'il a secoué la lâcheté et l'hypocrisie de ses confrères, c'était un coup de génie. Un moine doit être chaste? Celui-ci regarde les filles de côté, « comme un chien qui emporte un plumail », et il a des procédés peu canoniques pour macérer la chair. Un moine ne doit pas verser le sang? Celui-ci tape comme un sourd et ne fait pas de quartier. Un moine doit être sobre? Celui-ci mange et boit comme quatre, et d'un tel entrain que le roi et toute sa cour s'esbaudissent à le regarder manger. Notez qu'il ne cesse pas un instant d'être moine, avec des bribes de psaumes entre chaque
bouchée. Il est, du reste, a jeune, galant, frisque, hardi, aventurier, délibéré, haut, maigre, bien fendu de gueule, bien avantagé en nez, beau dépêcheur d'heures, beau débrideur de messes, beau décrotteur de vigiles : pour tout dire sommairement, vrai moine si oncques en fut, depuis que le monde moinant moina de moinerie ; au reste, clerc jusques es dents en matière de bréviaire ». Aussi tient-il à son froc; et quand on veut l'empêtrer d'une armure, il a hâte de se défaire de ce harnois pour reprendre sa libre existence et son bâton de la croix. Tout le monde l'aime et lui fait fête, parce qu' « il n'est point bigot; il est honnête, joyeux, délibéré.... Il défend les opprimés, subvient aux souffreteux, garde le clos de l'abbaye. » Voilà la vraie charité active : elle ne consiste point à marmotter des prières dans l'ombre des cloîtres, mais à lutter, à supporter le poids du jour. L'homme d'action a secoué la rouille de la vie contemplative. Il s'échappe , il court à travers champs, retroussant sa robe, relevant ses manches sur ses bras de boucher, ceignant ses reins de portefaix, traînant par la campagne, avec un tapage grotesque, les fragments de sa chaîne brisée. Jamais pareille ruade n'a été donnée dans les convenances ecclésiastiques. Jamais on n'a salué d'une telle fanfare la résurrection de la chair, ni peint avec une telle surabondance de verve un échappé de la bastille monastique. Et le personnage est deux fois vrai : de la vie réelle, car il ne dément point un instant ses origines ; on le sent copié sur le vif; et de la vie symbolique, puisqu'il résume avec tant de force l'affranchissement de l'animal comprimé.
Panurgô, à son tour, est la revanche de Tesprit, mais de l'esprit déformé par le moyen âge.
Il n*y avait point de place, dans l'ancienne hiérarchie, pour le mérite personnel tout nu. Il suffit de voir, sur le portail de nos vieilles églises, l'image de cette société : voici des métiers, des pèlerins, des moines; et, par-dessus leurs têtes, des barons; et au-dessus des barons, les rois; puis plus haut que les rois, les saints et, tout en haut, la cour céleste. Parmi ces figures, il en est de fort originales quand on les considère de près ; mais elles sont sévèrement encadrées dans les interminables processions et comme emprisonnées dans les niches régulières d'une société à compartiments. C'est qu'il fallait appartenir à quelqu'un ou à quelque chose, seigneur ou corporation, maîtrise ou monastère. Même au xvi® siècle, Rabelais range, parmi les conditions les plus honorables, cette sorte de servitude volontaire qu'il avait pratiquée lui-même et qui consiste à « féablement à gens de bien soi asservir ».
En dehors des cadres consacrés, qui devenaient notoirement insuffisants, il n'y avait que brutalité pure et simple. Entre la chevalerie expirante et les ébauches encore timides d'ordre public, 1^ droit du plus fort, le Faustrecht semblait reprendre possession du monde. Il gouvernait despotiquement l'Allemagne; et bien que la France fût alors plus policée, la vie n'y était pas toujours facile aux hommes qui n'avaient que leur esprit pour eux. C'est justement dans ces âges de transformation que les déclassés se multiplient et que leurs convoitises inassouvies, leurs ambitions trompées se tournent en fiel contre
Tordre établi. Le monde se remplit d'une foule de talents sans emploi, de génies plus ou moins méconnus, trop paresseux pour agir, trop instruits pour se résigner, cherchant leur vie hors des cadres réguliers dans lesquels leur impatience naturelle ne saurait se contenir, prêts à tout faire, hormis le bien, sentant leur supériorité sur le bourgeois qui les insulte ou le baron qui les foule au pied, leur rendant leur mépris avec usure, intéressants malgré tout, parj;0 qu'ils opposent l'intelligence à la brutalité, parce qu'ils représentent le triomphe de l'esprit sur la matière. .
Tel est Panurge. Son nom veut dire : homme à tout faire. C'est le déclassé du xvi® siècle; plus tard il s'appellera Mascarille ou Sbrigani ; plus tard encore Gil Blas; et, de nos jours, Giboyer. Du temps de Rabelais, quand il n'en peut plus et qu'il crève de faim, il entre au service d'un grand seigneur. II se dédommage alors de l'oppression subalterne. Bien abrité derrière le puissant protecteur, il peut aboyer et mordre tout à son aise et rendre tous les dégoûts dont les bourgeois et les laquais l'ont abreuvé. De plus, il a son couvert mis, sa pitance assurée. Il est délivré de deux fléaux chroniques, l'oppression et la faim; par suite il retrouve sa liberté d'esprit. Sans doute, il y a de mauvais moments : Dindenaud, homme établi, l'appelle le « joyeux du Roi ». Le coup porte juste et blesse mortellement son amourpropre. Mais quelle vengeance raffinée il en tire, sans risquer sa peau! Chacun sait que les déclassés, quand ils se veng^ent, ont « du passe-temps pour plus de cinquante mille francs ».
Cette engeance pullulait en Italie. On rencontrait à chaque pas ces parasites effrontés, piliers d'antichambre, porteurs de messages, experts en matière de drogues, bravi, factotums ou mercures, toujours souriants, toujours prêts à vous expédier votre homme pour un prix modéré. En France, le type se recrute parmi les fruits secs des Universités. Il est tout aussi impudent, mais moins perfide, moins versé dans la manipulation des poisons, plus gai aussi, plus en dehors, capable de cruelles polissonneries plutôt que de crimes prémédités. Sans doute il y a telle de ces farces dont on peut mourir; mais c( il ne l'a point fait exprès » , comme disent les mauvais garnements; c'est la farce qui l'amuse : en un mot, personnage de comédie plutôt que de nvélodrame.
Panurge est-il un fils de famille dégradé, ou un homme du peuple décrassé? On l'ignore. Au premier aspect, il est « beau de stature et élégant en tous linéaments du corps; mais tant mal en ordre qu'il semble être échappé es chiens... ». Pantagruel le croit bien né. « Par ma foi, il n'est pauvre que par fortune : car je vous assure que, à sa physionomie, nature l'a produit de riche et noble lignée : mais les aventures des gens curieux l'ont réduit en telle pénurie et indigence. » De fait, il y a, dans son passé, des points obscurs. Il a été jusque chez les Turcs et raconte des histoires extraordinaires. Beaucoup de ces aventuriers, poussés par leur humeur inquiète, faisaient ainsi le tour du monde, c'est-àdire de la Méditerranée, changeaient deux ou trois fois de religion et revenaient légers de scrupules,
LŒUVRE. 161
riches de la connaissance des hommes. De ses voyages ou de ses études, il a gardé un nombre infini de langues : luxe inutile, pour un gueux; trousseau de clefs sans serrure, qui pend à sa ceinture et ne l'empêche pas de mourir de faim. Rabelais s'est repris à plusieurs fois pour tracer le portrait de ce drôle vraiment réjouissant, pour lequel il se sent des entrailles de père. Il était, dit-il, « de stature moyenne, ni trop grand, ni trop petit, et avait le nez un peu aquilin, fait à manche de rasoir et pour lors était de l'âge de trente et cinq ans ou environ, bien galant homme de sa personne, sinon qu'il était quelque peu paillard et sujet de nature à une maladie qu'on appelait en ce temps-là
Faute d'argent, c'est douleur sans pareille.
Toutefois il avait soixante et trois manières d'en trouver toujours à son besoin : dont la plus honorable et la plus commune était par façon de larcin / ^ furtivement fait : malfaisant, pipeur, buveur^ batteur de pavés, ribleur s'il en était à Paris;
Au demeurant, le meilleur fils du monde. »
Panurge ne fait son apparition qu'au second livre. Mais il est dès lors si bien mêlé au récit, que ses aventures et son caractère ne font qu'un avec l'œuvre. Nous dirions, en style de théâtre, qu'il est le compère de la pièce : rien ne vaut la lanterne de ce cynique pour éclairer les travers d'un ordre social dont il s'est émancipé. Il serait donc impossible de le montrer sous toutes les faces. Qu'il me suffise d'indiquer que, malgré des retouches successives,
le caractère est parfaitement suivi et qu'il est, d'un bout à l'autre, conforme à Tidée dominante : tous les défauts qu'il étale sont la contre-partie d'un monde gourmé, pédantesque, brutal, dans lequel un faux idéal chevaleresque dissimule à peine le recours perpétuel à la force. Si vous voulez vous rendre compte de la déformation morale que le moyen âge a fait subir à l'être humain, des vices qu'il a engendrés, de la manière dont un beau naturel est gâté par la servitude, comparez Panurge à un libre citoyen d'Athènes. Ses « mœurs et conditions » sont celles d'un mauvais étudiant. Ses farces féroces sont dirigées contre tous les pouvoirs établis, contre la police, contre les professeurs et tous les hommes qui affectent une certaine gravité, contre les laquais qui forment l'avant-garde insolente de la richesse, contre les élégants et les élégantes et leurs habits musqués, contre le recueillement qu'on doit garder dans une église, contre l'amour, le point d'honneur et le sentiment chevaleresque, dont il est l'antithèse à la façon d'un Sancho agressif et rusé. Son plus grand plaisir consiste à dépouiller la pauvre humanité de son extérieur décent, pour montrer sa honteuse nudité. II est d'ailleurs aussi poltron que vindicatif ; pour un tel homme, le courage n'est qu'un marché de dupe. Mais il est poltron avec tant de drôlerie qu'on lui pardonne. En revanche, il est affranchi des défauts ordinaires aux hommes rangés. S'il n'aime point à payer ses créanciers, il est généreux comme un voleur et jette l'argent par les fenêtres. 11 n'est point étroit ni calculateur. Son esprit, délivré des soucis vulgaires, s'élève sans effort jusqu'à la plus haute philosophie.
Ses inventions sont mirifiques et sa verve inépuisable. Il est vrai qu'il a, comme un autre, ses faiblesses : prêter à un pareil personnage le désir de se marier, de s'établir, montrer ce vaurien soucieux de prendre des sûretés pour son honneur conjugal; puis, une fois mordu de cette tarentule, le rendre aussi agité, aussi aveugle que les bourgeois dont il s'est moqué, c'est un effet comique du même genre que l'amour d'un Arnolphe ou d'un Harpagon. Ce qui l'achève de peindre, c'est l'amitié de frère Jean. Ces deux joyeux drilles, de penchants si divers, l'un brave et Taùtre poltron, l'un insouciant, l'autre rancunier, font la plus étonnante paire et sont l'un pour l'autre un sujet d'hilarité continuelle. Ce qui les unit, c'est une haine commune pour les cafards, cagots, chattemites, abstracteurs de quintessence. La révolte du tempérament donne la main à la révolte de l'esprit. Le moine exubérant, échappé du couvent, fait bon ménage avec l'échappé des galères et se tient les côtes à chacune de ses facéties.
Si ces deux personnages avaient occupé seuls le devant de la scène, on risquait de tomber dans le roman picaresque ; l'œuvre entière eût penché vers la caricature. L'intervention de Pantagruel la redresse et la met d'aplomb.
Sur cette royale figure, les retouches sont faciles à suivre : ce n'est pas seulement parce que Pantagruel est le troisième de la dynastie ; la chronologie est le moindre souci de Rabelais. Mais manifestement le type s'est transformé sous sa plume à mesure que le poème se déroulait dans sa tête. Le géant populaire, qui couvre une armée de sa langue, devenait
un roi sage, débonnaire, grand capitaine, habile politique; et le souverain s'effaçait à son tour pour faire place au type plus général du maître et du grand seigneur libéral.
S'il est puéril de chercher, dans la succession des trois princes, Grandgousier, Gargantua, Pantagruel, l'image exacte de trois rois de France, il est certain que Rabelais s'est plus ou moins inspiré des modèles qu'il avait devant les yeux. Sa vie s'est écoulée sous deux monarques dont l'un a mérité le titre de Père du peuple et l'autre celui de Père des lettres. Il n'avait pas connu le médiocre Charles VIII et il entrevit à peine le médiocre Henri II. On ne doit pas oublier que les qualités de François I®' étaient de celles qui frappent le plus les contemporains, tandis que les défauts de sa politique ont été relevés par la postérité. Il avait cinquante-deux ans lorsque l'ambassadeur vénitien, Maximo Gavalli, traçait de lui un portrait qui s'appliquerait parfaitement à Gargantua ou à Pantagruel : a II est d'une prestance tellement royale que, sans le connaître, ni avoir jamais vu ses portraits, il n'est pas un étranger qui ne dise en l'apercevant : c'est le Roi.... Il est d'une excellente complexion, d'une constitution vigoureuse et gaillarde que n'ont pu ébranler les échecs, les disgrâces et les fatigues qu'il n'a cessé d'endurer. Il tient à vivre gaiement et sans trop de soucis. Il aime la recherche dans ses habillements. Si son corps supporte aisément tous les genres de fatigue, il ne fatigue pas son esprit à réfléchir plus qu'il ne faut. Pour les affaires de première importance, dans les questions de guerre et de paix, le Roi ne s'en rap-
porte qu*à lui.... Il est doué d'un jugement excellent, d'un savoir des plus étendus * », etc.
Il était naturel, et conforme au tempérament national, de chercher un point d'appui dans la royauté, si brillamment représentée. Molière, qui ne faisait pas de politique, ne put jouer ses contemporains que grâce à la protection du roi. Rabelais fît mieux : par goût autant que par nécessité, il fit* du souverain la figure centrale de son œuvre. Par lui seront réparées les erreurs et les injustices des ofiiciers inférieurs. Sa longanimité, sa modération, sa piété font contraste avec la folie de ses adversaires. Il déteste la fausse philosophie. Il écrit des lettres admirables sur les sentiments de famille et sur le vrai savoir. On sent qu'il va fonder le Collège de France. Il est pacifique, mais quand on l'attaque, il conduit les opérations en stratégiste consommé. La bonne tenue de ses troupes fait mieux ressortir le désordre des ennemis. Toute réforme des mœurs ou de la société, tout découle de ce souverain patriarcal, dont la bonhomie familière n'annonce pas encore un despote.
Mais à partir du troisième livre, le type s'épure et s'élargit. La politique et la guerre passent au second plan. Pantagruel, avec son cortège d'amis, est moins le souverain que le « maître » en général, le dépositaire d'une autorité douce et forte. Il pourrait s'appeler du Bellay aussi bien que François I"'. Sous cette dernière forme, Rabelais l'aime et nous le fait aimer. Il exprime sa tendresse pour ce « grand