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SUR LE MOLE

Sur le Môle

Jour de sombre allégresse ! Houleuse était la mer, et les vagues moutonnantes, après s'être brisées, pulvérisées contre les musoirs, balayaient la grève et déferlaient en mugissant au bas des chauves falaises à pic qui bornent la rade. En haut, sur les jetées de granit, empiétant comme un promontoire surTabîme, une foule anxieuse et crispée interrogeait l'horizon... Nulle mâture! Aucun steamer! Rien ! Et le grand soleil estival, au-dessus de l'Océan en courroux allait bientôt s'éteindre là-bas, au loin, dans les flots sans limites. Amère déception, angoisses affreuses!... Selon les calculs ma-

thématiques de la science, ils auraientdù , les chers passagers, atterrir dès le "matin, oui, mais les vents contraires! Il se pouvait qu'on eût été contraint de relâcher. En quel port mouillaient-ils? Si le navire béni, battu par la tempête et chassant sur les ancres avait dérivé sur quelque côte, 6 Dieu! S'il avait touché? les récifs abondent en ces parages! s'il avait sombré, s'il avait péri? « Non, voyoz cette fumée qui tremble entre les deux ras, au-delà des digues. )) Alors tous ces maigres faubouriens, hommes, femmes, enfants, arrivés de Paris la veille et qui, la plupart, pour subvenir aux frais de ce voyage pieux, avaient, avant de se rendre en gare, encombré le Mont de Piété de leurs meilleures hardes ou de l'unique matelas sur lequel ils berçaient leur insomnie et leurs espérances, ouvrirent de grands yeux pleins de larmes et se penchèrent sur le gouffre, afin de mieux voir en sa profondeur la buée signalée. Hélas ! seules, des

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ailes blanches de mouettes sillonnaient une lointaine nuée et cette nuée fuligineuse, pareille à ces panaches de brune qui floconnent au-dessus des bateaux à vapeur lancés à travers les lames, s'évanouit, tandis que les feux intenses du couchant éclairèrent l'immensité déserte des eaux.

(( Oh! non, non, non, ils ne se montraient point ! » Tout à coup le canon de l'un des forts maritimes tonna. L'explosion, répercutée par les bouches innombrables de l'écho, produisit l'effet d'une salve d'artillerie et l'on ne sait quelle voix émue et grave, une de ces étranges voix qui, presque toujours, s'élèvent aux heures suprêmes, dit : (c Une voile! » Effectivement, entre les plus proches îlots de l'Archipel, un vieux vaisseau de haut bord écrasé de toile et luttant avec sa machine et ses agrès contre Touragan, avait surgi dans l'embrun, aux éclairs empourprés du soleil, ce La Co7istitutionl » Ah! ce ne fut qu'une clameur ! On avait reconnu la fré-

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gâte qui ramenait les proscrits... Elle apparut enfin, toute-puissante et fière de sa mission, au milieu des ondes riveraines qu'une soudaine accalmie avait pacifiées et chacun alors, frères, épouses, pères et mères, filles et garçons, la salua pendant que de ses flancs sortaient les cris mille et mille fois répétés de: ce Vive la République ! vive la Commune ! » et que radieuse sur la mer étale, elle s'embossait entre les deux phares allumés déjà, sous les batteries delà côte, à quatre ou cinq encablures du môle...

Paris, IX Thermidor, an LXXXVIII

Vse Victis

v:e vigtis

En tout pays et sous tous les régimes antérieurs à celui que nous subissons dans le nôtre, il y eut diverses manières d'écarter ou de briser ceux par qui Ton redoute d'être évincé tôt ou tard et remplacé.. Si, dans ce temps-ci, les politiciens, entre autres les Opportunistes, savent à peu près toutes celles dont on se défait ouvertement ou non des radicaux ou des socialistes réputés dangereux, il en est une, étrange et sournoise entre cent et mille, qu'ils ont peut-être inventée et dont fut victime un artiste de .f#rt bel avenir et d'un caractère assez rare de nos jours où fleurit cette

coterie laïque aussi perfide et non moins implacable envers quiconque la brave ou la dédaigne qu'autrefois, à l'égard de ses contempteurs, la secte religieuse fondée, il n'y a guère plus de deux siècles, par le morose Ignace de Loyola. Fils de plébéiens et n'ayant pas honte d'en convenir, ainsi que la plupart de nos modernes bourgeois qui s'escriment sans cesse à déguiser leur nom patronymique, afin qu'on ne reconnaisse pas en eux le descendant du porcher ou duroulier de telhameauduNord ou du Midi, l'un des vaincus, sur lesquels s'appesantit plus cruellement le sort contraire et de qui je retrace à grands traits ici la fin tragique, Joles Héreau, que, dès son adolescence, les toiles de Millet ou de Troyon avaient transporté d'admiration et qui, lorsque la Commune éclata, maniait déjà le pinceau comme un maître, au lieu de se conduire en renégat de sa caste et de sa famille, à l'instar de tant d'indignes enfants du peuple, épousa la vieille querelle des

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laborieux contre les fainéants et combattit aveceuxetpoureuxsousleur rouge drapeau.

Remarqué, puis apprécié par Delescluze et quelques autres membres du conseil amis des lettres et des arts, il fut bientôt nommé conservateur ou sous-conservateur au Musée du Louvre et travailla dans les galeries de ce palais avec non moins de zèle que précédemment sur les bastions et dans les rues de la ville. A quoi, sinon à qui dut-il de ne pas être fusillé de même que ce doux et simple Tony Moilin, dont l'atroce agonie sera reprochée éternellement aux bourreaux de Versailles? On l'ignore et peut-être l'ignorera-t-on à jamais. Sans jugement aucun, il avait été condamné vers la fin de 1871, pour ayoir illégalement exercé des fonctions publiques, à trois ou quatre ans de prison et finissait sa peine à Sainte-Pélagie en la geôle où Louis-Bonaparte, Ëlanqui, Raspail, Henry Rochefort, et tant d'autres avaient logé, celle-là même où plus tard

on me força de me morfondre aussi quelque peu, lorsque je reçus de lui, que je ne connaissais encore que de nom, une lettre d'abord, ensuite une eau-forte, aujourd'hui fameuse, illustrant un des rares sonnets que j'ai commis en ma vie et que l'on réimprime avec ou sans mon autorisation une douzaine de fois l'an, à l'effet, sans doute, de prouver que j'aurais mieux fait, oh! je le conteste, d'écrire des vers que de la prose. Huit ou dix mois après ce double envoi, le prisonnier, élargi, vint me voir rue Bochard-de-Saron, non loin de la butte Montmartre où j'habitais alors et me confia ses inquiétudes et les craintes que lui inspirait la haine de plusieurs de ses ennemis. Sitôt qu'il m'eut révélé cela, je l'amenai chez l'éditeur de mes œuvres, un Normand, très épris de sa province, justement celle-là dont l'ex-employé du gouvernement de la capitale était originaire. Or, grâce à cette circonstance qu'ils étaient nés l'un et l'autre sur la même

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terre, le libraire et le peintre s'entendirent à merveille au sujet de maints paysages de la Manche et du Calvados, et Tespoir renaquit dans le cœur ulcéré de mon coreligionnaire politique en la poche de qui sonnaient une centaine de louis ; oui, mais, hélas ! ils n'y restèrent guère et bientôt il lui fut démontré que si les détenteurs du pouvoir, nos adversaires, n'avaient rien appris, ils n'avaient, non plus, rien oublié. Pour lui, pas la moindre commande officielle, et chaque tableau qu'il présentait à l'Exposition, impitoyablement refusé !

Semblables à ces directeurs de journaux dontrAuguste Vacquerie (qui descendsans doute de quelque humble vacher du Cotentin ou du Bocage), est le prototype et qui, jaloux d'accaparer pour eux, oh ! non pas seulement tous les tambours, mais encore toutes les trompettes de la renommée et tout l'orchestre de la réclame, ne permettent pas à leurs Ulbach extraordinaires, voire ordinaires, tremblant qu'on ne leur

ôte la plume des doigts et le pain de la bouche, de citer dans un article bibliographique ou dans un banal entrefilet, le nom de tel ou tel de leurs confrères, qui les perça très délibérément à jour, eux et leurs mercenaires, les gens de l'Académie l'avaient signalé lui, le communard^ comme un pestiféré, qu'il était prudent d'inhumer avant sa mort. Us furent écoutés, ces chevaliers de l'éteignoir, et de telle sorte, que leur bête noire, ce paria, laissant là sa palette et ses brosses obscures et ne lui fournissant pas de quoi vivre, se mit en quête d'un emploi quelconque qu'il ne trouva nulle part. « Ah! me dit-il, un soir, en s'efforçant de retenir ses sanglots et ses pleurs ; ah ! que vont devenir ma femme et mes bébés? » Sans ressources et le pain manquant en sa maison, il perdit la tête et résolut d'en finir. En ce moment, j'étais en Belgique, et je me rappelle l'émoi qui me saisit un soir, une ou deux minutes après être remontés, Paul Heusy, Camille Le-

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monnier et moi du fond d'un puits de mine, à Mariemout, où nous autres qui sommes peut-être naturistes y mais point naturalistes, nous étions descendus, ainsi que devrait s'enfoncer en ces abîmes tout zoliste et Zola lui-même, avant de les décrire... de chic. Attablés, mes chers confrères et moi, à la porte d'un estaminet où les charbonniers wallons discutaient entre eux et dans une langue qui ne ressemble en rien à celle que parlent les mineurs de Germinal qui l'ont empruntée, j'imagine, aux faubouriens de la cité, nous no u s taisions, attentifs aux paroles véhémentes ou mélancoliques volant autour de nous ; soudain je ramassai machinalement un numéro du Petit Journal traînant sous la table, et j'y lus que celui que j avais vu dans la misère à Paris, avait été victime la veille « d'un accident de chemin de fer».

A mon retour en France, on me renseigna complètement à cet égard. A la fin de juillet et vers la tombée de la nuit, Héreau, le

pauvre Héreau s'était rendu seul à la gare de rOuest et, là, juché sur Timpériale d*un wagon roulant. Trois ou quatre fois les voyageurs d'en haut aperçurent à côté d'eux un homme qui se levait vite et se • rasseyait plus vite encore au moment où le train's'engouffrait sous un tunnel. Au delà de Neuilly, près de Courbevoie, il resta longtemps debout et la tête penchée audessus des rails. Elle fut fracassée contre la voûte d'une arche et vingt minutes après, un garde-barrière ramassa sur la voie non loin de sa guérite, le corps défiguré de l'artiste, assassiné plus par ses confrères les obscurantistes que par lui-même. Une semaine ne s'était pas encore écoulée depuis son suicide qu'on octroyait bruyamment à sa veuve un bureau de tabac... en sorte que celle-ci, sous peine d'être accusée d'ingratitude, est tenue de témoigner quelque reconnaissance aux saînts-n'y-touche, dont les manœuvres infâmes avaient entraîné la mort de son mari. Seuls, les je-

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suites rouges qui trônent sur les bords de la Seine en ce temps-ci pouvaient être capables d'une telle simplesse et d'une telle magnanimité !

GiLL, le second de ce trio de martyrs dont j'ébauche ici l'histoire, tout le monde l'a connu dans Paris où son nom vola pendant dix ans de bouche en bouche. Où, quand, corn ment et pourquoi reçut-il ce coup de marteau? se demandait-on un peu partout autour de moi, son ancien camarade au quartier Latin, en apprenant qu'il se mourait à l'asile de Charenton, où très peu de jours avant on l'avait séquestré de nouveau, ce remarquable caricaturiste, de qui le crayon aigu comme un dard avait non moins contribué àtuer l'Empire, ce poulpe immonde, que le poignard dont usait en guise de plume un pamphlétaire incomparable, aujourd'hui debout encore, et que les foudres tonnantes lancées périodiquement des falaises de Guernesey par un poète-dieu, maintenant éclipsé? Tandis que chacun, en

toutes les salles de rédaction et dans tous les cafés du boulevard Montmartre, où se réunit la gent artistique après ses travaux forcés quotidiens, parlait de lui, rien que de lui depuis une quinzaine, je me souvins que sa raison avait subi, quelques années auparavant, un choc dont peut-être elle était restée à jamais ébranlée. Apre volontaire, lui aussi, de l'armée prolétarienno dispersée en tout l'univers, il errait dans Paris terrorisé par les bons apôtres de Versailles, et voici ce qu'il me raconta près de la rue Soufflet, à quelques pas du Panthéon, un soir où les mitrailleuses rurales fauchaient, autour des bassins du Jardin du Luxembourg, des fournées d'urbains surtout coupables d'avoir été vaincus et qu'on avait condamnés en trois secondes, dare dare, sans jugement et sans appel:

«... La journée touchait à sa fin et je n'y tenais plus. Il y avait, mon cher, quarante-huit heures que je vivais, ou plutôt que je ne vivais pas, au fond des caves

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du théâtre de Cluny. Soudain Técho de mille voix joyeuses sonne à mes oreilles et je me hisse sur un monceau de décors pour tâcher d'apercevoir à travers les barreaux d'un soupirail ce qui se passait au dehors.

Ah! je n'oublierai jamais, jamais ça. Ma cervelle se tourne en eau quand j'y pense, et pourtant j'en ai la tête en feu ! Plus tard, je le brosserai peut-être ce tableau.

Figure-toi que sur les trottoirs bordant le bâtiment où, traqué, je m'étais réfugié, moi, le conservateur des sculptures et des peintures du Palais Médicis, gisaient étendus, une soixantaine de fédérés criblés de balles. Autour de leurs corps, la soldatesque de Mac-Mahon et de Galiffet, ces aides du bourreau Thiers, s'amusait à ce jeu : laisser tomber après avoir visé longuement, une baïonnette dans l'œil gauche ou droit de l'un ou de l'autre de ces communalistes déjà glacés et raidis.

On n'y réussissait pas à chaque coup. Parfois l'acier frappant la voûte du crâne

ricochait surTasphalte avec un son mat qui m'entrait au ventre et Ton raillait le maladroit en riant comme des bossus ; au contraire, lorsque, bien dirigée, la pointe du yatagan s'enfonçait dans les. yeux des morts, tous les jouteurs complimentaient celui de leurs compagnons qui s'était signalé par cette prouesse singulière^ et montrant la monnaie cueillie dans les poches du supplicié posthume, étalée à côté de lui, gueulaient à bouche que veux-tu : Chançard, toi, tu vas nous payer la goutte, animal ! Et ma foi l'on allait boire en chœur aux Quatre Zèphes ou bien à VAsticotj en face, chez les marchands de vin, un petit verre de n'importe quoi, pendant que les tiges de fer vibraient encore dans les prunelles des cadavres... Oui, mon ami, j'ai vu ça, la semaine dernière, et yen deviens fou quand f y songe; Ernest Pichio, notre copain, un suspect aussi, lui, d'autres et d'autres le virent comme moi; c'est la vérité, la pure vérité ; j'ai vu le

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Triomphe de l'Ordre ! ... » Et, tout à coup, André Gill à Taspect d*une marchande d'oublis à la joie, qui descendait la rue Saint- Jacques en agitant violemment sa cliquettedeboisferrée,frémitsursesorteils, puis, les bras tendus vers le ciel, les traits convulsés, Técume à la bouche et du sang pleinles gencives et les lèvres, il me planta là, répétant le cri traditionnel de la trafiquante foraine, aboyant ou plutôt hurlant comme un chien à la mort : Ah ! voilà le plaisir, mesdames, voilà le plaisir !

Régalez-vous !...

(( A défaut de talent il a du génie ! » me dit à la fin de 1860 mon maître Charles Beaudelaire en me désignant le dernier de ces trois damnés d'ioi-bas, un homme trapu, velu, jeune encore, mais déjà vieilli par la misère, qui longeait, tenant sous son bras un cartable, le boulevard des Italiens, où les haillons donl il était accoutré frisonnaient au vent glacial de décembre. Et Tinoubliable poète, à qui

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j'avais demandé le nom de cet étrange passant,me répondit: « Il n'en a pas encore un et pourtant il a gravé deux œuvres : le Bon Samaritain et la Comédie de la Mort^ que, s'il ressuscitait, Hôlbein ne désavouerait point... Avez-vous luChien-Caillou ? h « Parbleu, comme tout le monde! » a Hé bien, vous avez devant vous celui que mon camarade Fleury, surnommé Champfleury par Arsène Houssaye, le dernier des muscadins, baptisa de la sorte!... » ce Et pourquoi ça? » « Parce que Rodolphe Bresdin (ainsi s'appelle ce va-nu pieds de l'art dont les loques sordides éclaboussent en ce moment-ci les frais raglans des gan dins) entretenait toujours son futur chantre de l'un des héros de Fenimore Cooper, le compagnon, le sociusd'Œil-de-Faucon ou de Bas-de-Cuir, ce Peau-Rouge fameux jadis entre tous les Mohicans et les Delawares aujourd'hui disparus, le Grand- Serpent, en anglais ce Chingachgook », que le graveur presque illettré, dont les

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nippes ont tout à l'heure oflEusqué les yeux des mirliflores qui nous entourent, prononçait ainsi : Chien-Caillou !... » Dix années à peu près s'étaient écoulées depuis ce colloque avec Tinimitable auteur des Fleurs du Mal qui dormait déjà son dernier sommeil, lorsqu'au milieu de mai, quelques jours avant le sinistre triomphe du plus sinistre liberticide de notre ère, Adolphe Thiers, à qui l'on ne sait trop quels impudents ont l'audace d'ériger des statues et dont la mémoire est et sera toujours flétrie par l'impartiale postérité, vers le déclin du soir, auprès du Pont- Royal, un bataillon de fédérés passa.

Bresdin, la pipe à la bouche, le chassepot sur l'épaule et dans le canon du fusil une branche de lilas, se trouvait parmi ces citoyens armés pour la défense de la République et de leur cité. Nous nous étions souvent rencontrés, tous les deux, en des cénacles artistiques et littéraires où, de 1865 à 1870, il avait été plus souvent

question des sans- culottes et de la Marianne que des Muses ou de Vénus et nous avions échangé force poignées de mains en maudissant à Tunisson l'Empire qui nous avait confisqué toutes les franchises conquises par nos pères. Il m'aperçut et me hèla; je l'abordai : « Ces gredins de Versaillais, s'écria-t-il en brandissant son flingot, on les recevra; non, non, ils ne valent rien, pas même le Badinguet que nous avons démoli».. » Puis il me parla de ses proches: « On n'étail pas à noces chez lui, car il n'avait que sa solde de garde national, ses trente sou« pour les nourrir et, dût-il être fusillé tôt ou tard au coin d'un mur, il ne voulait pas qu'ils mourussent de faim, un jour, ainsi que tant d'autres faubouriens et comme lui... Du biscuit ou du plomb ! » Aux abords de la porte Maillot, à Neuilly, nous nous quittâmes assez inquiets l'un et l'autre des destinées de Paris expirant et qui bientôt, en effet, trahi, succomba. Depuis lors nous nous

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étions à peu près perdus de vue, l'aquafortiste et moi, mais on m'avait appris ses vicissitudes. Echappé d'abord aux mitraillades de la caserne Lobau, puis aux pontons du littoral, ainsi qu'à la déportation ' en Calédonie, il avait très péniblement vécu. N'ayant pas de travail après la guerre intestine et n'osant trop, pendant le règne de la Terreur tricolore, en chercher, il avait eu l'idée d'appeler à son aide tous ses anciens amis : écrivain?, dessinateurs, musiciens, peintres, architectes, sculpteurs, etc., lesquels, très fraternels, ouvrirent en sa faveur une souscription dont le résultat lui permit de s'embarquer avec sa famille pour le Canada. Mais, hélas ! il en était revenu Gros Jean comme devant et plus encore « dans la dèçhe » qu'à son départ. En désespoirde cause et malgré les répugnances qu'il avait pour eux, il s'était adressé à certains pantins, avocats et journalistes, qui, gorgés d'or et de sinécures, ne se souvenaient plus de ces pro-

lélaires pour lesquels, autrefois, ils avaient tant usé, braillant ou barbouillant, de la plume ou de la parole; et ces satisfaits reçurent, comme un chien dans un jeu de quilles, a cet idiot aflfamé » qui s'était imaginé comme cela qu'on pouvait s'intéresser à des gens de son espèce quand on n'avait plus besoin de leurs suffrages ou de leurs acclamations, et pour -éloigner d'eux ce nouveau spectre de Banquo qui leur rappelait à chaque instant toutes leurs bassesses et leurs palinodies, ils le bombardèrent ou plutôt le firent bombarder, par un ministre à leur dévotion, cantonnier, non pas même ! sous-cantonnier seulement à l'Arc de l'Étoile, aux appointements de 77 francs par miois. Il avait été contraint, par nécessité, d'accepter ce salaire et la corvée pour laquelle il le toucherait ; et de l'aube à la brune, chaque jour, il se gelait sur les avenues et dans les autres voies suburbaines. A cet exercice il gagna, ce minable quasi détruit,

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une bronchite et des rhumatismes tels qu'il avait dû, sous peine de crever en plein air, renoncer, à cette besogne- là. Dès lors, en quelle détresse il tomba! « Non, non, ça ne va guère, mon petit, me dit-il, la dernière fois qu'il m'apparut à moitié mort sur Tune de ces Hirondelles qui charrient, été comme hiver, les riverains de la Seine, de la ville aux champs et des champs à la ville ; et j'ignore comment tout ça finira... Je n'ai plus d'yeux à présent et ne puis rayer encore le cuivre. Aujourd'hui, ma femme est blanchisseuse à Mouflfetard, dans un trou; quant à mes quatre filles, elles ont levé le pied et roulent... Et mon fils est coflFré, pourquoi?

Tu le devines, n est-ce pas? Elles, gourgandines et lui, filou ! Quel joli lot que le leur, et, moi, chançard, je loge aux environs du Bas-Meudon en un château, pas très loin de chez toi. » « J'irai t'y voir ! » « Oui, viens-y le plus tôt possible et tu verras comme je m'y carre; on est là

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comme un poisson dans Teau quand les rivières sont à sec... » Quelques jours plus tard, alors que je me disposais à lui rendre visite, on le trouva mort dans son lit et quel lit! une auge emplie de paille en laquelle des pourceaux eussent refusé de manger et de boire, et quel local !... une pièce longue environ de cinquante mètres et large de huit, un ancien grenier à fourrage sous une toiture soutenue par un enchevêtrement de solives et de baliveaux et dans lequel il n*y avait guère que des détritus, et sur une table en bois blanc où s'entassaient des chiffons, quelques aqua-tintes inachevées et des lithographies, un pot de confiture moisie, une marmite à moitié pleine d*on ne sait quelle ratatouille, une scie, un marteau, la moitié d'une miche de pain disposée en travers d'une cruche où l'eau qu'elle contenait s'était figée et,sous cet établi, parmi des tas d'araignées et de cloportes grouillant ensemble, gloussaient deux poules

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faméliques, errait un lapin blanc phtisique et miaulait, aussi décharné qu'un squelette, un vieux chat noir, angora.

Quand ils arrivèrent en face de ce Job à la barbe touffue, hérissée comme une ortie, •aussi dénué que l'autre, le Biblique, et qui gisait tout contracté, tout boursouflé, menaçant encore de ses poings fermés le ciel Qt sans doute la terre aussi, déjà décomposé, sur son fumier,un grabat où,pour la dernière fois de sa vie, il s'était couché trois jours auparavant,tout vêtu selon son habitude, non pas sur mais ^ou^des matelas éventrés et puants, les croque-morts reculèrent d'effroi. La neige tombait en cette tanière dont l'hôte fut encaissé tout roidi. Bracquemont, Champfleury, Boutet, qui venait de prendre le croquis terrifiant du défunt, trois ou quatre prolos habitant la maison mortuaire et moi, nous suivîmes le cercueil en voliges que les municipalités accordent à tous ceux qui n'ont pas le sou, la frêle bière huchée sur un corbillard qui

craquait tout déversé sur ses roues et son essieu. Sous la conduite du vicaire qui précédait le convoi, nous entrâmes dans la vieille masure qualifiée: église de Sèvres, et, là, nous assistâmes non pas à une messe haute ou basse, car on n'en dit pas pour les meurt-de-faim dont les héritiers sont insolvables, mais à rémission de quelques oraisons latines : De Profundis ou Dies Irœ. Puis, étant sortis de ce temple-là, nous pataugeâmes longtemps en des fanges jaunes et blanches avant d'atteindre la cime des Bruyères qui domine, entre les bois de Meudon et de Chaville, non pas le charnier où repose mon pauvre ami de jeunesse, Texcellent versificateur Albert Glatigny, mais le cimetière où bientôt pourrirait cet irrégulier du burin que Pon avait inliumé sans cérémonie en la fosse commune, une tranchée creusée à la hâte dans la caillasse et la marne dont se compose en majeure partie le terrain de ce plateau. Midi sonnait en bas dans la vallée,

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lorsque transis, mes compagnons et moi, nous redescendîmes le coteau, chacun de nous songeant à la fin de ce rien du tout qui, dans un temps meilleur et dans une société moins cruelle ou moins indifférente aux idéologues que la nôtre, eût assurément été quelqu'un.

Eeyst'Oan-Zeej 4 septembre 1887.

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