CEUX QUI FURENT
Seul, caFj en ce monde, où sont-ils, où sont-ils les amis qui nous escortent quand on souffre? je gravissais fort mélancoliquement les pentes internes du cimetière de l'Est.
— Trente-septième division, huitième section, neuvième ligne? demandai-je au fringant gardien qui se rengorgeait dans sa tunique bleu de ciel en face du sépulcre où ne geint plus le poète tant ulcéré, des entrailles duquel avaient autrefois jailli
ces vers si simples et si touchants, inscrits là, par ses fidèles, au-dessus de son cœur enfin apaisé :
« Mes chers amis, quand je mourrai,
Plantez un saule au cimetière^
tPaime son feuillage éploré,
La pâleur nCen est douce et chèrCy
Et son ombre sera légère
A la terre où je dormh^ai.,. »
— Prenez l'escalier que vous avez devant vous, me riposta le faraud, et puis obliquez à droite ; au bout de cent cinquante à deux cents pas,vous rencontrerez là-haut une chapelle en marbre noir où sont gravés des pigeons et des triangles d'or : c'est par là.
— Bien !
Et je quittai ce bellâtre souriant à des odalisques imaginaires et leur distribuant des mouchoirs... Il était trois ou quatre heures de relevée; un vif soleil automnal épandait indifféremment ses rougeâtres rayons divergents sur les riches mausolées
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qui protégeront toujours les ossements du vaniteux qui naguère était quelqu'un, et sur la fosse commune où pêle-mêle gisent provisoirement les reliques des humbles qui ne furent rien ni personne ici-bas.
L'égalité, cette chimère, pour qui tant de héros sombrèrent, ne règne pas même là !
Pourtant, dans cette vaste nécropole, l'astre qui luit pour tous éclairait avec autant d'impartialité la poussière des petits que celle des grands...
— Halte ! dit une voix brève, sortie de je ne sais où, la neuvième ligne commence à ce poteau.
Renseigné de la sorte, je me glissai dans une étroite allée ourlée d'ifs, et, près d'un groupe de cyprès, moi, qui ne puis croire à la résurrection des êtres anéantis, je m'inclinai douloureusement devant la pierre tombale, au-dessous de laquelle, bien que je n'aie pas plus que tant d'autres mérité ce privilège ! reposent les cendres sacrées de ceux qu'après me les avoir
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donnés, Taveugle nature m'a repris. A jamais scellées les lèvres maternelles ! Et ce front filial à jamais glacé !... Combien de temps demeurai-je auprès de mes regrettés défunts, inconscient de l'heure et de moi-même? je l'ignore; un sanglot lourd et profond m'éveilla. Je levai la tète et, non loin d'un pompeux cénotaphe érigé à la mémoire d'un illustre palinodiste, j'aperçus une femme du peuple, belle et jeune encore qui, guidant ou plutôt entraînant deux garçons en bas âge, vêtus de noir comme elle et comme elle ayant à la main 4^8 bouguets d'immortelles, marchait, roide et rapide vers un bas-fond herbu, bordé d'une sombre muraille, excoriée dans toute sa largeur et criblée de trous.
— Ah 1 voilà l'endroit ; ici, mignons, ici, c'est ici !
— Quoi ? maman, interrogèrent ensemble les deux innocents blondins, émus comme elle, quoi donc?
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— ^ Ce mur!... Regardez-le bien et souvenez-vous en.
— Eh bien?
— Ils étaient plus de mille ceux qui périrent là, voici déjà huit ans, par une triste matinée de mai ; parmi ces victimes du Devoir et du Droit se trouvaient mon unique frère et celui que, vous aulres en vos berceaux, vous m'avez tant de fois réclamé.
— Papa?
La plébéienne tressaillit et pâle, tQute frissonnante, s'étant placée sur un tertre recouvert d'un amas de feuilles enlevées parles brises d'octobre aux arbres dont ce champ funéraire était bordé dans tout son circuit, elle contempla religieusement le terrain inégal et tourmenté qui Tenvironnait...
> — Oui, répondit-elle enfin, en pressant contre sa maigre poitrine haletante les têtes de ses fils; oui, l'heure est venue de vous dénoncer cette infamie. Il vous sou-
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vient, n'est-ce pas, de ces longs jours de famine où, transis de froid, vous pleuriez tous les deux en me demandant du pain...
Oh ! vous étiez si petits, si petits alors, que vous avez peut-être oublié cela ; mais vous vous le rappelez, /ut, quand, de loin en loin, il revenait tout sanglant et tout boueux d'au delà des remparts. S'il nous aima fort, il aima beaucoup plus encore, et je n'en étais pas jalouse, la République ! a On ne nous la ravira pas, affirmait-il souvent, elle est à nous, c'est notre récompense et nous ne l'avons pas volée ! »
Hélas ! il crut bientôt qu'elle était menacée, et pensant la défendre, il ressaisit ses armes qui se rouillaient dans un coin, sous notre toit, depuis que des Français indignes d'un tel nom avaient capitulé secrètement et rem^s les clefs de Paris à la Prusse. « Au revoir et peut-être adieu ! me dit-il une ou deux heures avant le suprême combat ; elle vivra, certes, ou je mourrai. » (c Mais eux ! criai-je en
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lui montrant la couche où vous autres, mes mignons, vous sommeilliez côte à côte, eux, les pauvres ? » Il s'approcha de vous, tout tremblant; tandis qu'il baisait vos fronts, de grosses larmes jaillirent de ses yeux et roulèrent sur vos lèvres closes qui s'entr'ouvrirent et les burent. Elles étaient bien amères ces larmes dont aussi, moi, j'eus mapart, ah !
bien amères ! Soudain, il s'arracha de mes bras qui le retenaient et descendit dans la rue,où,delaButte-aux-Cailles au boulevard Voltaire il lutta pendant huit jours et sans aucun répit avec ses frères, les ouvriers, • contre des frères aussi, les soldats, des paysans. A la tombée de la nuit,quelles angoisses! un faubourien de nos amis, blessé, poursuivi, se réfugia dans notre maison, a Nous sommes perdus, râla-t-il tout crispé,les ruraux triomphent! Un contre dix d'abord, contre cent ensuite, contre mille, dix mille enfin^mon bataillon a tenu jusqu'à la dernière cartouche et tous ceux de mes
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compagnons qui n'ont pas été tués pendant la bataille sont prisonniers ? d «c Où les at-on mis et qa'en a-t-on fait? 9 Étourdi de ma question, l'homme me regarda. Je compris aussitôt son regard et sortis en courant.Un monceau de pavésrougiset derrière lesquels s'étageaient force cadavres m'arrèta.Comme j'essayais de le franchir:
« Rebrousse chemin^ citoyenne, ou tu seras prise et jetée dans le tas, là-bas; en haut, me dit un yieillard qui se soulevait entre des trépassés et des agonisants.
Eh quoi ! m'écriai-je, en reconnaissant dans celui qui m'avertissait ainsi l'un de nos voisins, vétéran de 1830, de 1848 et de 51 c'est vous, ancien, ah ! c'est vous? Oui, ma fille; oui, moi; si les miens sontencore debout tu les embrasserasde ma part en leur disant que je suis mort comme j'ai vécu, sans peur et sans reproche... »
Un hoquet terrible lui coupa la parole et c'est à peine s'il eut la force de m'apprendre ce qu'était devenu le plus vaillant
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de la compagnie détruite qu'il avait commandée, celui que je cherchais. Sitôt informée, ô douleurs des douleurs ! je m'élançai vers ce lieu-ci, dont un cordon de cavaliers et de fantassins défendait très rigoureusement l'accès. Ils eurent beau faire, je m'y glissai dès les premières lueurs de l'aurore. Ecoutez ! au moment même où jV pénétrais, après en avoir escaladé la clôture au péril de ma vie, une série de détonations aigres et brèves déchira l'air et je crus ouïr les plaintes de toute une armée vaincue et livrée au massacre. Hé ! je ne me trompais point. Arrivée de croix en croix jusqu'au champ où nous sommes, oisif alors, à quinze ou vingt pas de cette vieille muraille que voici, je vis... enfants, pauvres «nfants ; il était là, lui ! Sous mes yeux, le dernier, il succomba. Bien que couvert •de blessures et couché sur le flanc, il protestait toujours et j'entends encore l'adieu dont il salua la vérité qui luira demain,
lorsque, rompant les rangs épais des exécuteurs, à moitié folle, je me précipitai vers lui. Tombée mourante à ses côtés, je me ranimai de moi même, et, tant que je respirerai, dussé-je vivre mille ans et plus, cette liorreur restera gravée sur mes prunelles!., je le vis enfouir ainsi que tous ses frères d'armes, dans l'immense fosse creusée d'avance, oui d'avance et peutêtre en leur présence, sinon par euxmêmes. Il est là, sous nos pieds, il est là, ce fidèle! A genoux, fils, à genoux, et baisez avec moi la terre où s'est consumé le corps de votre père !
Obéissant au saint désir de leur mère, dont Ja voix vibrante et grave sonnait encore à mon oreille, les orphelins, prosternés sur le sol, le baisaient avec piété, quand tout à coup éclata cette brutale injonction :
— Hors d'ici ! C'est le coin des fusillés, on ne s'arrête pas là ; filez ou bien gare, et
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tant pis pour vous! Aucun stationnement n'est permis où ne se trouvent ni tertres, ni bâtisses, ni dalles !
Se relevant froide et fière, la veuve étreignit ses petits dont l'aîné, montrant de ses p(ângs serrés le fastueux monument au faite duquel, cerclée d'or, rutilait, en plein soleil, l'effigie d'un ministre prévaricateur et concussionnaire du second empire, cracha ces mots au soldat de police qui, peut-être six ans auparavant, orné du brassard tricolore, avait participé ^ à regorgement des braves enterrés là pêle-mêle :
— Oh ! sachez-le, vous, sachez-le : mon père, qui ne servit jamais les tyrans, était plus digne que ça d'avoir ici son tombeau !
Quoique tout ému, le plus jeune des deux frères se roidit tcrut d'une pièce, et puis, indigné, blême, en haussant les épaules, ajouta:
— Dame ! oui, sergot.
Très pensif, frappé, je suivis longtemps,, oh, longtemps! des yeux ces deux énergiques enfants de Paris, qui, comme tant d'autres déshérités, seront hommes dans quelques années, c'est-à-dire bientôt; oui,, demain... oui!
Bruxelles, 2 novembre 4881.
EIjaênz
ELJAÊNZ
Tels, jadis, regrettant leur patrie, mais ne désespérant pas de sa liberté, conversaient entre eux de Rome, sur les rives sauvages de l'Afrique, les plébéiens proscrits par Sylla, tel me parla sur le sol hospitalier de THelvétie, au pied de la Jungfrau, ce rude urbain, épris de Paris, sa ville natale et, comme par miracle, échappé pendant Tannée terrible au poteau de Satory :
« Si hier, au fond des geôles de noâ villes ou sur les vaisseaux rasés de nos ports, pas un des vaincus de la Commune ne se démentit, aujourd'hui ceux de ces
bannis qui languissent dans les forêts insalubres de la Nouvelle-Calédonie ou qui vaguent à travers le monde, attendent, également stoïques, l'heure peut-être lointaine, oui, mais inéluctable de leur rédemption et la ruine aussi de cette classe avide et sanguinaire qui se recrutant invariablement parmi le peuple, rougit de son origine, et n'a point de cesse que l'aristocratie et le clergé ne lui pardonnent d'être sortie de si bas. Enfant d'ouvriers, et n'ayant jamais oublié que j'en suis un, malgré l'instruction que mes proches au prix des plus durs et des plus constants sacrifices, eurent la chance de pouvoir me faire donner, et me considérant encore comme tel, car tout travailleur a le droit de revendiquer ce beau titre qui pour lui vaut des lettres de noblesse et prime tous les autres, quelque soit l'outil dont chacun se sert, toujours et partout, j'ai vécu du mien, moi journaliste, ainsi que mon aïeul de sa truelle et mon père de son
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marteau ! Bien que mes doigts ne se soient jamais déformés comme les leurs aux cornes des enclumes ou sur des blocs de granit, j'ai, de même qu'eux, le pouce* curviligne et presque circonflexe, le pouce héréditaire des tâcherons et je suis fier de cette marqué de roture que mes* devan- . ciejs me transmirent. Or, tant que régna l'aventurier à qui je ne reprocherais guère d'avoir, en 51, interrompu le despotisme odieux des intrigants et des bavards s'il n'avait en même temps abâtardi la plèbe et la glèbe en les refoulant dans la servitude, je sapai de ma plume ainsi qu'un pionnier de sa hache cette absurde et lourde autocratie moderne, et dès qu'elle se fut écroulée sous le choc des armes féodales d'outre- Rhin, je la déposai pour prendre le fusil qui ne tomba de mes mains qu'à la dernière minute de la semaine sanglante.
Épargné par les ruraux qui frappèrent autour de moi mille et mille de mes héroïques compagnons, épargné, j'ignore
pourquoi,maisj'enaihonte, car j'avais ainsi quetousceux-là,vraim^ntaccompli mon devoir, et me croyais, autant que le meilleur d'dîitre eux, digne de lafunèbre récompense qu'on leur prodigua si largement, il est probable que, désireux de partager au moins le sort ^es déportés qui goûtent encore à présent les douceurs sans égales de Nouméa, je n'aurais jamais songé àm'éloigner 4^ ces honnêtes forçats, si je n'avais eu le r cœur plein de deux bien chères images :
celle d'une magnifique créature entre toutes et celle de son fils, une merveille, un chef d'œuvre, ce bambin auprès duquel eût pâli celui que créa la palette divine de Sanzio. Je l'avais connue, elle, rose et blanche, aussi douce que le miel et fraîche comme l'aurore, chez son tuteur,un architecte dont j'estimais le caractère et le talent, moi, gratte-papier épuisé par des luttes sans nombre, presque grison et quasi vieillard. Elle m'eut vite conquis et, toujours à ses pas attaché, je la cour-
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tisais assidûment. Un soir d'été, vers la fin de l'Empii^^ et sans que je l'eusse provoquée en rien, elle me dit aux Champs* Elysées en voiture à peu près ceci ^ ce Je vous aime de tout mon cœur, et vous m'aimez aussi de la sorte, n'est-ce pas? »
((Oui, certes, autantetplusquemoi-même!)) Après cette déclaration, elle me- baisa violemment aux lèvres et ma bouche ayant quitté la sienne, en garda toute la saveur.
Ha! déjà mon âme appartenait tout entière à cette beauté sans pareille, aussi blonde que la surnaturelle Aphrodite, et je connus enfin l'amour, quand je possédai son corps merveilleux, pareil au marbre de la splendide déesse sculptée par les statuaires antiques. Elle s'offrit à moi cette fleur jumellée, lys et rose, que je cueillis et, la veille du Quatre-septembre, elle me fit cadeau d'un garçon auquel elle tint à donner mon prénom: Joseph ! Irréprochable amant et père, enorgueilli, je les adorais tous les deux, elle qui la première de toutes les
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femmes avait eu ma véritable virginité, non pas celle de ma cl^^-ir, mais celle de mon âme, et lui, ce mignon en qui je m'ingéniais à reconnaître les traits si mâles de mon grand-père maternel, un des volontaires de la République une et indivisible, tué non loin delafrontière del'Estle même jour que le général Marceau. La guerre, cependant, avait continué malgré la déchéance de l'impérial sot tombé dans les pièges • à lui tendus par le rapace et rusé Bismarck, et toutes nos forces étaient investies dans Metz-La-Pucelleoù le maréchal de France qui les commandait, M. Achille Bazaine, capitula. Dès lors, aucun obstacle n'entrava plus l'invasion des hordes de la Prusse qui, s'étant répandues ainsi qu'un torrent en nos campagnes, s'en vint battre les murailles de Paris. Sûr de chasser l'étranger, elle ne sourcilla pas, la capitale, en apercevant au-dessus de ses collines ambiantes la fumée des bivouacs ennemis et plus de trois cent mille baïonnettes populaires
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ëtincelèrent sur nos remparts et dans nos rues. Ils ne voulurent pas, les membres du gouvernement de la prétendue défense nationale, que la ville de la Révolution sauvât encore une fois la patrie en danger et fondât à tout jamais la République mère autour de laquelle avant peu se seraient groupées toutes les nations de l'Europe et du globe; aussi lès réacteurs se hâtèrent-ils d'en ouvrir les portes au Teuton qui ne se risqua pas, les ayant franchies, à s'engouffrer dans les faubourgs ; et quand une oligarchie sans nom essaya de les désarmer afin que chacun retombât sous le joug, il se bandèrent contre elle, et le peuple entier, préférant ne plus être que de subir une tyrannie pire que celle des monarchies absolues, déploya le drapeau rouge et mourut sous ses plis en disputant aux usurpateurs de la souveraineté publique chaque maison et chaque caillou delà cité^ Traînés de casemates en casemates et de
pontons en pontons, après avoir été condamnés par des conseils de guerre où se signalèrent tant de juges de proie, une multitude d'intransigeants survivant au sac de la Capitale décapitalisée, furent enfin expédiés en Océanie. Ainsi qu'elles m'avaient hanté sans trêve avant, pendant et surtout après la bataille des Septjours où tant de héros obscurs avaient péri, les figures vivantes des deux êtres que je chérissais, elle, mon épouse selon la loi de nature, et lui, mon enfant de corps et d'esprit m'entretinrent et me sourirent au fond de la cale du navire qui m'emportait avec quantité de mes frères d'armes vers la colonie et je les retrouvai, là-bas, tout là-bas, l'un et l'autre, ma brebis et mon agneau, sur les récifs et dans les fourrés de l'Ile. Il me semblait souvent qu'ils m'appelaient,tantôt à demi-voix et tantôt à tue-tête et j'aurais juré parfois ouïr le son amorti de leurs sanglots ou de leurs murmures. Attendri par
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ces chuchotements et ces cris chimériques, obsédé d'autre part par de perpétuelles visions où tous les deux m'apparaissaient ensemble ou séparément toujours menacés de quelque malheur, et ne me sentant plus d'ailleurs le courage de vivre sans ces fétiches de chair et d'os, je pensai vaguement d'abord aies rejoindre, ensuite aux moyens d'y parvenir et je commençai mes préparatifs de départ, Tout,oui,toutce qu'ont publié là-dessus les reporters des feuilles de Londres après m'avoir interwievé longuement et, d'après eux, mes confrères de France est de la plus rigoureuse exactitude, et par moments je me demande s'il est possible qu'un être dépourvu de toutes ressources ait pu réellement effectuer unetelleévasion.Avoirconstruiten cachette et pour ainsi dire à tâtons, sans une planche et sans un clou, seulement avec des troncs d'arbres liésdejoncs un esquif aussi peusûr qu'une nacelled'osier, avoir étéballoté sur cechétif radeau duranthuitjours,dont trois
sans pain ni biscuit, avoir été submergé puis roulé quarante-huit heures environ par les vagues de l'Océan Pacifique et par elles jeté, traqué par des squales, sur un écueil, à quelques encablures des côtes de la Tasmanie, et là, sur le point d'expirer de faim et de froid, avoir été recueilli par des pêcheurs de baleine et transporté ne donnant plus signe de vie à Hobart-Town, chez un ancien convict, riche éleveur de bestiaux et père d'une nombreuse famille qui m'accorda la plus généreuse hospitalité, puis, plus tard, fort reconnaissant de ce que j'avais, au risque d'y sombrer^ retiré la plus gentille de ses fillettes des bourbesd'unmarécageoù,faute de secours, elle eut infailliblement disparu, me fournit assez de fonds pour gagner l'Australie et là payer mon passage à bord d'un steamer en partance de Sidney pour l'Angleterre où je débarquai sain et sauf, ayant encore en poche une somme d'argent suffisante pour rentrer à Paris et m'y soutenir pen-
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dant au moins un an, n'est-ce pas un rêve, un cauchemar, une féerie, une succession de hasards si prodigieux qu'on en demeure éternellement confondu? Quoi qu'il en soit, trente-six mois, jour pour jour, après les carnages de Mai, je descendis incognito dans un hôtel de la place du Château-d'Eau, non loin duquel j'avais été blessé d'un coup de feu sur une barricade où la plupart des gardes nationaux du bataillon que je commandais alors étaient tombés pour leur cause et celle aussi de tous les prolétaires de l'humanité.
Le soir même de mon arrivée,je courus au domicile de celle et de celui dont j'avais été trop longtemps exilé. Depuis la première verdure du printemps, ilsn'habitaient plus là, me dit-on. Où les chercher, où les découvrir en cette cité dont chaque quartier est à lui seul une ville différente des vingt autres qui le cernent ou le prolongent. Tout en foulant les trottoirs, pensif, je me souvins tout à coup d'un
vieux typographe que j'avais rencontré plusieurs fois chez elle et qui m'avait inspiré la plus vive et la plus respectueuse affection. Existait-il encore* et n'avait-il pas déménagé lui aussi, cet incorrigible soldat du Droit qui, tout jeune, avait contribué de son sang à la chute de Charles X et qui s'étant montré contre les troupes de Louis-Philippe en Février 48, et contre celles de Cavaignac, en Juin, avait lutté jusqu'à la dernière extrémité pour la Sociale, en 71, et s'était délivré, par un trait d'audace inouï, d*ane bande d'égorgeurs de Thiers qui s'apprêtaient à le coller au mur, en la cour d'Amoy ,près de la Bastille.
Aiguillonné par l'espoir que si ce prote en cheveux blanc était encore de ce monde, il me renseignerait mieux que quiconque sur mes tant aimés, je ne fis qu'un saut du boulevard Saint-Denis où j'errais, au passage du Caire où jadis il logeait sous les combles d'une vétusté chapelle érigée sous les Valois et dont la façade était semée
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d'écus taillés dans la pierre et figurant les signes héraldiques de cette maison de Lorraine qui nous avait] fait un don, oh!
duquel chacun de nos aïeux se serait sans doute fort bien passé : les Guises ! Il résidait toujours là, ce vétéran de nos guerres intestines que tant d'obus et de balles avaient respecté pendant plus de cinquante ans de combat et quand, tout ému, je heurtai à la porte de sa mansarde, il était chez lui. a Qui vive? » « Ami. »
(( Bien ! Avance. » Et j'entrai. « Rachoux ! » (( Eljaënz!.. » Ah! quelle étreinte! et comme nous pleurâmes en silence dans les bras Tun de l'autre, en nous rappelant tous les vaillants camarades que les bouchers tricolores avaient abattus sous nos yeux. Enfin nous dominâmes l'émotion mutuelle qui- nous avait paralysés un instant de pied en cap, et ce vieil amoureux de l'Égalité, qui savait par les gazettes presque tous les détails de mes tragiques aventures,s'enquitdes motifs qui
m'amenaient à Paris où les mouchards abondaient encore plus à présent sous Monsieur le maréchal duc de Magenta qu'autrefois sous Tex-constable Bonaparte, empereur des Français ; à Pari s où je pourrais être reconnu, dénoncé, repris et transporté derechef là d'où je m'étais enfui naguère en affrontant cent et cent fois la mort, et moi je les lui révélai. « Que je te plains, s'écria-t-il après ma confidence, en hochant le front; tu ne la dénicheras que trop facilement, ton idole, à quelques pas d'ici ; mais à quoi te servirat-il de la revoir? elle n'est plus digne de toi, si tant est qu'elle l'ait jamais été. »
Ces paroles sévères qui flétrissaient celle qui m'avait paru toujours si candide me troublèrent au dernier point et c'est en tremblant comme une feuille au vent que je le priai de s'expliquer plus nettement.
Il y consentit aussitôt et la qualifia d'un mot si brutal qu'il me transit le cœur et que je me récriai révolté : « Non, non, ce
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n'est pas vrai, je ne crois pas cela, c'est une imposture ! » « Alors, dis moi tout de suite que j'en ai menti. » ce L'on vous a trompé, je vous lejure,on vous a trompé. »
(( Conscrit, va!.. Je comprends après tout ton indignation ainsi que ta surprise, et, cependant quoi d'extraordinaire à cela, me répliqua-t-il sur un ton encore plus grave et très convaincu qui redoubla mes anxiétés, et tu devrais au contraire, ajouta-t-il après une pause être étonné qu'il n'en fut pas ainsi. » ce Comment en est-elle venue là,comment,oh! comment?»
« Tout naturellement, mon cher ; réfléchis-y, n'est-elle pas de cette caste de renégats où les hommes se parjurent à chaque instant et trafiquent de leurs consciences ainsi que les femmes leurs sœurs, aussi perfides et non moins âpres au gain qu'eux-mêmes, leurs frères, commercent de leurs charmes?... Unique héritière d'un manieur d'argent, entrepreneur des feuilles publiques, en apparence assez
indisciplinées, mais en réalité fort soumises, qui, lui, dépensait avec ses maîtresses ce que son épouse regagnait, avec ses amants, elle fut témoin, ta Dulcinée, des intrigues et des orgies des siens, et ma foi, très simplement, elle se modela sur de tels exemples, a Serait-ce possible ? Ah ! comment admettre cela ! »
« Naguère on criait sur tous les toits que le Bas-Empire était gangrené... La République Athénienne que nous ont servie ceux qui le conspuaient alors est pour lemoins aussi pourrie qu'il le fut lui-même à son apogée, a Aurait-elle déjà tant dégringolé? Quelle décadence, en ce cas !»
« Ils sont ceux qui la dirigent ou la dominent irréprochables, en tant que corrompus, et tu les connais... » a Sinon tous, du moins un grand nombre et depuis fort longtemps. » « On assure, tiens, que le nouvel incorruptible en qui l'on voyait à la fois la fougue de Danton et le flegme de Robespierre, oui, Gambetta, le futur
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président, tourne ainsi qu'une girouette et que, depuis qu'il fréquente le présomptif d'Angleterre et les grands ducs de Russie, il cache quelque peu son vulgaire papa l'épicier de Cahors en Quercy. » a Quelles preuves ena-t-on?Ne sont-ce point des racontars? » (cAprèslui, qui menace de croupir dans la cagnardise et d'être étouffé par sa graisse, après lui, ce monsieur, qui ne mérite plus ce titre de citoyen, dont nous le décorâmes autrefois, si, comme ily a lieu de le croire, il crève de son ventre et tout indique qu'il en crèvera, de sa mollesse etde sa vanité,non moins que de sa panse à bref délai, sous la coupe de quel autre paon ou de quel serpent ou de quelle buse tomberons-nous, nous autres, ses anciens électeurs qu'il se propose de relancer jusqu'au fond de nos repaires, proies qui parle sang de trente-cinq mille et la proscription de soixante mille des nôtres, avons contraint les chenapans du pouvoir à conserver l'étiquette gouvernementale
actuelle ? On se le demande. En tout cas, quel qu'il soit, le successeur du proconsul de Tours et de Bordeaux, loin de nous être meilleur nous sera pire que ce gros jongleur qui nous a toujours pipés et floués; sera-ce quelque faux bonhomme et vrai viveur en cheveux blancs, usé jusqu'à la corde et complètement ramolli, qu'on répute austère, ou certain quadragénaire efflanqué qui divague comme un Saxon et ne bouge pas plus qu'un Turc, ou bien quelque jésuite huguenot qui, pour complaire à l'Espagnole Eugénie, impératrice des fripons et reine des filles, et devenir l'un de ses favoris, se fût converti très gaillardement et solennellement au catholicisme, si le forban de Décembre eût duré seulement quelques mois de plus, ou peutêtre cet avocat sans causes qui réussit à se faire nommer député pour expectorer à la Chambre ce qu'il n'avait pas eu l'occasion de vomir au Palais, ou peut-être aussi,caràprésent on peut s'attendre atout
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en ne comptant sur rien, quelque ancien reporter du Figaro qui nous rasera d'aussi près, avec sa plume d'oie ou de geai que le barbier, son patron, avec son rasoir, ou, je n'en mettrais pas certainement la main au feu qu'on ne le choisisse pas, cet oison qui t'en souvient-il ? fut chassé comme incapable, sous Rouher, triple valet et simple Auvergnat, d'un journal alors et maintenant toujours soporifique, lequel aujourd'hui le prône comme un aigle et voire comme le phénix, à la Bourse et sur tous les trottoirs bien fréquentés par les serins et par les grues ? On saura cela plus tard, oui, mais ce qu'on sait dès à présent, c'est que, ça ne peut pas s'éterniser ainsi sous peine de disparaître, nous tous, sous les crachats des gens de cœur qui subsistent encore ou sous une autre marée germanique... encore plus écrasante que celle de 70... ce Ah, mais, questionnai-je, interrompant l'immuable et verbeux sectaire qui sans doute eût discouru toute
la nuit, si je né Tavaispas arrêté si brusquement; où donc en ce moment-ci puisje espérer de rejoindre celle pour qui je respire encore? » Il me regarda dans le blanc des yeux, et puis sans ajouter rien de plus à ses diatribes, ayant tiré de son gousset une grosse montre à boîtier de chêne, il dit tout uniment : « Aux Bouffes!... » Hors de moi, je dégringolai quatre à quatre les quatre-vingt-neuf marches de l'escalier en spirale que machinalement j'avais comptées en les escaladant, et dehors je me précipitai dans un fiacre vide d'où vingt minutes après je descendis sous la marquise du théâtre qui m'avait été désigné. Du parterre au paradis, la salle était bondée de personnes des deux sexes, appartenant plus ou moins à la misérable séquelle d'individus qui nous vengent un peu de nos déceptions et beaucoup des malheurs que nous avons subis en gouvernant ceux qui nous gouvernent. Toujours aussi
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blanche, aussi rose et plus blonde encore que par le passé, je l'aperçus, elle, presque tout de suite du milieu de la salle où je m'étais casé, tout au fond d'une baignoire assez sombre, à côté d'un gamin, joli comme un ange et vers qui mon cœur, aussitôt, vola. Les pâles et ridicules gommeux qui se pavanaient ce soirlà comme la veille et chaque soir aux fauteuils d'orchestre, la buvaient et la mangeaient de l'œil. Indolente comme une odalisque, elle promenait sur tous ces galant» de rencontre qui, l'ayant tour à tour plus ou moins possédée, lui adressaient des signes d'intelligence, sur lesquels il me fut impossible d3 me méprendre, un regard alourdi, complètement désillusionné. Toutes les vicieuses que l'ennui ronge de l'aurore au crépuscule et que nul de leurs caprices n'a satisfaite?, se ressemblent par certains côtés. En la parcourant de haut en bas à l'aide d'une lorgnette que j'avais empruntée à l'une
des spectatrices mes voisines, il me souvint tout à coup de l'expression de son visage et des particularités de son manège alors que j'épuisais sur elle les dernières ardeurs demesquarante années : Séduisante avant, effrénée pendant, et puis après le baiser affreusement déçue... Avec son air d'ex-trême lassitude et cqs moues si blasées qui caractérisent en ce temps- ci les cocottes avérées et beaucoup de prétendues honnêtes dames qui s'entrevalent,les unes les autres, elle m'écœura profondément.
Et quoi ! cette créature si banale et si ravalée, c'était-elle, elle ! Avoir bravé la chiourme et les silos, la faim, la soif, les naufrages et les requins, et les Papous anthropophages, et pourquoi? pour ça, rien que pour ça... J'eus envie de sortir illico de ce lupanar doré sans me présenter devant elle, oui, mais le mioche, mon homonyme, un peu de mon âme et de ma chair... Ah! désirant au moins l'embrasser, j'allai frapper à la porte
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de leur loge. Elle m'ouvrit, toute souriante, cette dépravée, et moi, sans la saluer ni d'un geste ni d'une parole, je baisai le tout petit au front. « Toi, fitelle en minaudant et sans autrement s'émouvoir de ma singulière apparition et, comme si la veille encore, elle m'avait eu dans son lit, toi, mon revenant? »
« Oui, Cœlie, répliquai-je indigné, moimême, qui suis venu de trois mille lieues te réclamer mon enfant ! » « Ton enfant, ah ça, que me chantes-tu ; voyons, es-tu fou? » <c Je le veux... » « Allons donc ! »
«... Et je l'aurai! » « Demain. » a Aujourd'hui.» « Pardon, nous ne sommes pas mariés, que je sache, et, c'est fort heureux pour moi, mon chéri, puisque tu n'as donc aucun droit, ainsi,sur ceblondin...))N'im- (( porte! Il ne m'en appartient pas moin s! » (( Espèce de toqué, tu sais bien, n'est-ce pas? que nul mâle au monde ne peut prétendre qu'il est le père d'un bébé, tandis que toute femelle, sûre, elle, de l'avoir conçu.
porté, puis craché... Là, là, mon furieux , un peu de calme, apaise-toi, car te je jure ici que tu n'es pour rien dans la confection de celui-là. . .Pour t'en con vaincre , examinele, ensuite, examine-toi, tiens, dans ce miroir qui me suit partout, et tu reconnaîtras que tu n'as pas le nez ni rien fait comme lui... Quel dommage autrement que tu ne m'aies pas prévenu de ton retour à Paris où l'on s'embête bien, va; nous aurions dormi tous les deux ensemble aujourd'hui, de minuit à midi; mais ce qui est différé n'est pas perdu ! » Sur ce, narquoise, elle posa ses bras sur mes épaules et partit d'un éclat de rire tel qu'il me déchira tout à la fois la poitrine et le cerveau. Comment je ne la tuai pas sur le coup cettefille, etcommentla quittai-je? en vérité, je ne le sais point. Toujours est-il, que deux ou trois heures après cette scène qui m'a tant vieilli, je roulais en wagon vers Genève en me disant à chaque instant qu'une société qui produit de semblable s
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hydres est irrévocablement condamnée à mort et, parfois, en la modifiant, jie répétais à part moî, presque à mon insu, la formule de Siéyès, le silentiaire et leconcentré : « Qu'est-ce que Démos aujourd'hui !
Rien ; et demain qu'est-ce qu'il sera? »
Tout !.. Au moment même où ce preux de la démocratie prononçait ces paroles, une corne vachère résonna dans la montagne et presque aussitôt le pâtre suisse qui m'a vait conduit à la demeure rustique du proscrit et qui se proposait de me ramener aux abords du chef-lieu du canton, apparut non loin de nous, derrière un nombreux troupeau ; Joseph Eljaënz et moi,nous nous donnâmes alors une fraternelle accolade, et tandis que je m'éloignais sous les claires étoiles, lui, debout entre •deux cimes blanches comme les neiges éternelles de la Jungfrau, perdue dans les nues, agitait d'une main son chapeau de feutre, cependant que de l'autre il me montrait à Textrème horizon, avec un geste fatidique,
la France, immense et glorieuse arène prédestinée où, selon lui, vaincu, rejeton de tant de vaincus, le peuple, enfin vainqueur des oisifs et des débauchés qui l'oppriment depuis si longtemps afin de perpétuer dans ou ne sait quel far-niente leur domination et leur monopole, arborerait sur tous les clochers, sur toutes les tours, sur tous les remparts devenus inutiles, sur les ruines de toutes les bastilles liberticides, au faîte de tous les palais nationaux et municipaux, à jamais radieuse et triomphante, l'oriflamme internationale des travailleurs : ouvriers, artistes et paysans !
Paris, Février 1879.