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PREMIERE SECTION

Le point de départ de cette doctrine a été fourni par les études philologiques du siècle dernier. Les études sur l'Inde ancienne, poursuivies par des philologues de grand talent, mènent à la découverte de l'identité d'origine du sanscrit et des grands idiomes européens. Gobineau s'empare de cette découverte pour rattacher aux Aryas de l'Inde les races supérieures qui habitent aujourd'hui l'Europe. Conformément à la classification de Cuvier, restée longtemps classique, il distingue trois races fondamentales, les races blanche, jaune etTioire. Les deux dernières sont nettement inférieures : la première seule compte. Elle se divise en trois grands groupes : les Chamites, les Sémites et les Japhétides. Les Chamites, d'abord blancs, se mélangent aux noirs et,

(1) On en trouvera un excellent résumé dans Paul Gaultier, la Mentalité allemande et la guerre. Les quelques pages qui suivent ne sont qu'un rappel des traits essentiels de cette doctrine.

avec la pureté de leur race, perdent aussi toutes leurs qualités : Grobineau est un fervent adepte de la théorie qui voit dans les métis une synthèse des défauts et des vices des deux races originelles. Le même sort échoit aux Sémites, bien que sur une moindre échelle ; mais cela suffit pour qu'ils soient, d'après Gobineau, le fond corrupteur des races humaines ; c'est par eux qu'est survenue la déchéance de la Grèce et de Rome : la Rome impériale n'est plus, grâce à eux, qu'une sentine de corruption, un chaos de races.

Restent les Japhétides, qui essaiment de bonne heure de l'Asie centrale vers l'Europe. Ils se subdivisent à leur tour en trois grands groupes : Celtes, Slaves et Germains. Gobineau, comme de Bonald, affectionne le chiffre trois. Les deux premiers, qui d'ailleurs ne sont pas de vrais Aryens, se mêlent de plus, non plus à la race noire, comme les Chamites et les Sémites, mais à la race jaune ; le résultat est le même : leur sang corrompu ne donne plus naissance qu'à des races inférieures.

Viennent enfin les Germains, c'est-à-dire, remarquons-le, selon Gobineau, le Français au sang bleu, car tous les pays d'Europe, hormis l'Angleterre et les autres populations bordant la mer du Nord, spécialement la Belgique et le nord de la France, ont perdu leur pureté de race, et Gobineau déclare même que l'Allemagne de son temps est la moins germanique des nations. Le nord et l'est de la Prusse sont, en effet, fortement mélangés de Slaves, et tout le sud et l'ouest de l'Allemagne, de Celtes.

On voit que Gobineau ne peut être utilisé par le? pangermanistes qu'avec de fortes retouches. Les

Allemands ne retiennent de sa théorie que l'assimilation du Germain à l'Aryen ; ils la complètent, ou plutôt la contredisent, par cette affirmation que l'Allemand moderne est le plus pur, sinon le seul représentant authentique du germanisme ; il constitue donc la race supérieure par excellence. Ils prennent ainsi pour eux les éloges dithyrambiques dont Gobineau comble le pur Germain : c'est la plus splendide espèce d'hommes « dont la vue ait pu réjouir les astres et la terre (1) » ; il est aussi remarquable par son intelligence, sa décision et son énergie que par ses avantages corporels ; c'est une race de chefs nés ; aussi les autres races le reconnaissent-elles tout naturellement comme leur maître.

Car, bien entendu . ce caractère de race supérieure entraîne l'attribution de droits supérieurs, et c'est ainsi que la théorie de la culture est intimement liée à celle de la race. La Kultur, ce n'est d'ailleurs aucunement la civilisation au sens latin du mot : le développement de l'individu au triple point de vue physique, intellectuel et moral, accompagné d'un progrès continu et harmonieux dans le domaine artistique, scientifique, et industriel. Non, la culture c'est une doctrine d'organisation à outrance, un régime d'éducation ou mieux de dressage (Drill), où l'homme

(1) Essai sur l'inégalité des races humaines, I, p. 374. — Ce sont des affirmations de ce genre — prises à leur compte, contrairement d'ailleurs, à la pensée de Gobineau, par les Allemands d'aujourd'hui, qui lui avaient valu le crédit immense dont il jouissait en Allemagne. ïl était poussé à ce point qu'à la Bibliothèque universitaire et régionale de Strasbourg, une salle entière était consacrée à Gobineau, à ses livres, à ses bustes et à leurs moulages.

LA DOCTRIJiE DES RACES 11

devient un instrument passif aux mains de la collectivité, c'est-à-dire de l'État tout-puissant.

Il va de soi que les races nobles et supérieures ont par là même une culture supérieure ; ce sont les KuHurvœlker opposés aux Naturvœlker, les peuples cultivés et les peuples restés à l'état de nature, les peuples de maîtres et les peuples de troupeaux, comme disait Nietzsche. Il y a des degrés dans les. KuHurvœlker, mais l'Allemagne est, bien entendu, le Vollkulturvolk, le peaple à culture intégrale. Elle a donc le maximum de droits ; les peuples inférieurs n'en ont pas contre elle : on se rappelle l'explication de la ruée en Belgique, coupable d'avoir voulu défendre sa liberté et son existence contre l'Allemagne, lorsque l'intérêt de celle-ci — ou ce qu'elle croyait son intérêt — était en jeu, et l'affirmation par des juristes allemands que l'occupation de la Belgique était le juste châtiment de sa faute (1) 1 A l'inverse, l'Allemagne, du fait même de sa supériorité, a des droits à rencontre de tous les autres États ; le relativisme allemand arrive ainsi à rétablir pratiquement la notion d'un bien objectif absolu, représenté par l'intérêt de l'État allemand, dont le droit va jusqu'à la destruction ou tout au moins la déportation des races inférieures (2). Et c'est ainsi que la théorie de la race, complétée par celle de la culture, s'est trouvée mener tout droit l'Allemagne au pangermanisme, dont la maxime Deutschland ûber ailes in der Welt est à la fois la devise ouvertement affichée et le programme d'action.

(1) Kohler, Not kennt kein Gebot (Nécessité n'a pas de loi).

(2) V. Tannenberg, Gross Deutschland, pp. 237 et s.

Les savants et les historiens allemands, avec leur mépris de cette « objectivité » dont ils parient cependant si souvent, n'ont pas eu de peine à établir une justification historique de ces théories : l'histoire savamment interprétée n'est-elle pas là pour affirmer la supériorité de la race allemande à travers les siècles ? C'est encore Gobineau qui leur a fourni l'idée et les grandes lignes de cette démonstration. D'après lui et ses disciples allemands, au moment de la corruption définitive de la Rome impériale, ce sont les Barbares et, au premier rang, les Germains bassement calomniés par les Latins, qui ont sauvé le monde. L'Europe leur doit son salut. Ils n'ont conquis successivement l'Italie, la Gaule, l'Angleterre, l'Afrique du Nord même, que pour en sauver les populations abâtardies en leur donnant des « nations de tuteurs ». Ils sont les créateurs de l'organisation féodale qui a assuré en Europe tout ce que le moyen âge a connu de sociabilité. De même, aux temps modernes, ils ont sauvé le véritable esprit religieux, individualiste et progressif, d'abord en opposant le protestantisme au catholiscime latin corrompu .; puis en propageant la théorie organiciste de l'État, réaction contre la politique latine individualiste (1).

On le voit, en vertu sans doute du principe qu'une volonté, surtout une « volonté de puissance » ne se

(1) De sorte que lln4ividualismc est un mal quand il s'agit des Latins, un bien quand il s'agit des Germains 1 Sur tous ces points voir Gobineau, Essai sur Vinégalité des races humaines; Vacher de Lapouge, les Sélections sociales; Ernest Seillière, le comte de Gobineau et l'aryanisme historique.

pose qu'en s'opposant, les partisans de cette théorie ne perdent aucune occasion de relever une opposition entre les deux races germaine et latine, présentées comme les représentants authentiques des deux grandes races primitives, homo europaeus et homo alpinus, la race noble et la race d'^esclaves, celle-ci presque simiesque à l'origine, tandis que lés purs Aryens s'estiment presque les égaux de la divinité, dont leurs plus purs représentants, les prêtres aryas de l'Inde, prétendent d'ailleurs descendre.

Non seulement la race supérieure ne doit rien à personne, mais c'est d'elle, au contraire, que l«s autres races tiennent ce qu'elles ont de bon (1). La chose est facile à prouver avec des arguments scientifiques (!) comme ceux dont se contentent les savants allemands d'avant la guerre, dignes précurseurs de ceux qui, en 1914, ont signé le manifeste des quatre-vingt-treize intellectuels. C'est ainsi que M. Ludwig Woltmann, fondateur et directeur de la Revue (V anthropologie polilique, une autorité allemande en ces matières, n'hésite pas à reconnaître, dans n'importe quel pays d'Europe, un homme de race allemande dans tous ceux que la tradition ou des documents quelconques représentent comme ayant eu une grande taille, des cheveux blonds ou le teint clair, ou même, à la rigueur, une seule de ces caractéristiques. Bien mieux, car il faut insister sur ces invraisemblables afTirmations de la science allemande, où l'on ne sait ce qu'admirer le plus, de la

(1) Ce thème est développé avec de multiples variantes parbeaucoup d'auteurs allemands. On peut citer parmi les plus connus Waitz, Mommsen et Lamprecht.

morgue pédante ou de l'audacieux outrage à la vérité, l'origine germanique du nom suffit (et, quant à la preuve de cette origine, une affirmation de l'auteur nous doit suffire également) : c'est ainsi qu'il revendique avec un sang-froid imperturbable comme appartenant à la race germanique les Italiens Giotto, Dante Alighieri, Bruno, Léonard de Vinci et, parmi les Français, Voltaire, dont le vrai nom est Arouet, Diderot et Gounod, parce que leurs noms sont en réalité des noms allemands et devraient s'écrire : Jotte, Aigler, Braun, Wincke, Dass, Arwid, Titroch et Gundiwald (1).

Ce sont là des arguments si déconcertants qu'après les avoir pesés on en arrive presque à trouver sérieux par comparaison ceux d'autres savants allemands qui, comme Hasse, n'hésitent pas à réclamer pour l'Allemagne la Flandre française, la Bourgogne, la Franche-Comté, la Savoie et le royaume d'Arles, parce que ces diverses provinces se sont trouvées quelque temps, au cours du moyen âge, dans un certain état de dépendance politique, et parfois surtout commerciale, à l'égard de ce Saint-Empire romain germanique, dont on a pu dire ironiquement qu'il n'était ni saint, ni romain, et on pourrait aussi justement ajouter, du moins quant à son origine, ni germanique I

Ainsi l'assertion que tout progrès, non pas seulement intellectuel, mais politique, moral, et même religieux, est dû aux Germains, devenait avant la guerre la vérité allemande ; on la prouvait à grand

(1) Cité par Paul Gaultier, la Men'alilé allemande et la guerre, p. 63.

renfort d'érudition, également allemande, en remontant à cinq siècles, et même beaucoup plus, mais spécialement depuis la destruction de l'Empire romain tombé en pourriture jusqu'à l'établissement de l'État allemand, la construction la plus parfaite qu'ait pu rêver l'humanité, sans oublier en passant les institutions féodales et la Réforme, non moins remarquables pour leur époque et toutes deux également dues à la race allemande.

De sorte que, comme cela devait d'ailleurs arriver, car c'est en réalité le but visé, les théories raciques, ethnologiques et philologiques, nous amènent directement aux théories politiques et même religieuses. Le pangermanisme ainsi compris constitue une échappée sur l'Absolu, où tout, le droit comme la religion, et l'histoire comme la politique, aboutit à la glorification de l'État, incarnation de l'Absolu, révélation de Dieu, sinon Dieu lui-même, comme en vient à le proclamer Hegel, et même déjà Fichte en termes un peu plus voilés.

Bien entendu, l'État type se concrétise aujourd'hui dans l'État allemand, le plus parfait de tous et le mieux organisé, le seul Vollkulturstaaf. C'est lui, affirme le général von Bernhardi après Hegel, qui, succédant à l'Egypte, à la Grèce et à Rome, infidèles à leur mission, se trouve chargé de civiliser le monde. L'Allemagne est « le peuple civilisateur-né » ; à elle et à elle seule revient le « droit de prétendre à la plus haute mission civilisatrice (1)«: les populations de l'Afrique allemande d'abord, de la France et de la

(l) Von Bernhardi, l\otre avenir (trad. Simonnet), p. 18.

Belgique occupées ensuite, ont pu apprécier le bienfondé de cette prétention 1 Ce droit impliquant un devoir, lui confère en même temps les moyens voulus pour en assurer la réalisation, de gré ou de force : il n'y a pas de civilisation possible sans domination sur les peuples inférieurs.

C'est là une disposition providentielle, relevée pendant la guerre, avec et après Guillaume II, par de nombreux théologiens allemands : les Allemands sont le peuple élu, investi d'une mission divine, qui est de racheter et de sauver l'humanité corrompue, — en la crucifiant d'abord, dans son intérêt, sans doute par l'application de la maxime : Qui aime bien, châtie bien. « La mission divine de l'Allemagne est de crucifier l'humanité » en vue d'accomplir sa rédemption, affirme le pasteur Fritz Philippi, de Berlin (1).

A rencontre d'une telle mission, d'ordre divin, donc en présence de laquelle rien ne compte plus, il n'existe pas de droit des autres États bien entendu, nous le constations tout à l'heure, et plus particulièrement encore pas de droit des petits États ; le succès, c'est-à-dire le triomphe de la force, prouve la volonté divine et devient ainsi le critérium du droit. C'est ce qui explique le mépris bien connu des Allemands, philosophes et historiens, militaires et hommes d'État, pour la Kleinstaaierei, la condition de petit État, indigne de vivre, puisqu'il ne peut réaliser son droit par la force (2) ; c'est ce qui explique aussi leur

(1) V. plusieurs autres citations d'un aussi effroyable mysticisme dans mes Représailles en temps de guerre (p. 49, note 1 et les références).

(2) « Un petit Etat n'a droit à l'existence qu'à proportion de sa force de résistance » (Lasson).

mépris de toute règle, y compris les plus hautes règles de morale ou d'humanité, qui s'opposeraient à la réalisation de cette mission supérieure à tout. Ce n'est pas seulement le droit, c'est le devoir de l'Allemagne, de mépriser la pitié, la générosité, vertus des âmes faibles — sur ce point, l'Allemagne moderne n'a que trop bien suivi les doctrines de Nietzsche — et c'est ainsi qu'elle arrive à anéantir tous les progrès apportés à l'humanité, dans la paix comme dans la guerre, par vingt siècles de christianisme.

La théorie des races exposée par Gobineau et déjà adoptée telle quelle par beaucoup d'Allemands, a été reprise vers la fin du siècle dernier par un certain nombre de sociologues, dont plusieurs Allemands, et aussi quelques Français et Américains. Ces auteurs en ont tenté une mise au point scientifique qui, elle-même, aurait déjà bien besoin d'être renouvelée aujourd'hui. L'un des meilleurs exposés de cette théorie perfectionnée a été donné par le sociologue français Vacher de Lapouge. Le fond de la doctrine reste le même : la modification la plus importante consiste dans le changement du nom des grandes races humaines. Pour Vacher de Lapouge, les éléments fondamentaux des populations actuelles d'Occident sont les deux grandes espèces du genre homo : homo eiiropaeus et homo alpinus, le premier grand, blond, dolichocéphale, audacieux, épris de progrès, osant tout penser et vouloh- ; il habite les plaines et devient rare au-dessus de cent mètres (1) ; le second,

(1) G. Vacher de Lapouge, les Sélections sociales, pp. 13 et s., et aussi VAryen et son rôle social (1899).

petit, brun, brachycéphale, industrieux, mais timide, se méfiant du progrès, ne pouvant pas plus se passer d'un maître que le premier de sa liberté ; très rare dans la plaine, il prédomine au-dessus de deux cents mètres (1) et il est presque seul au-dessus de cinq cents mètres, parce que l'aryen dolichocéphale dédaigne les régions pauvres ; son domaine s'étend de l'Atlantique à la Caspienne et à l'Euphrate (2).

A ces hypothèses sur la préhistoire de nos régions, qui ont d'ailleurs été immédiatement battues en brèche à la suite de découvertes plus récentes, Vacher de Lapouge ajoute comme arguments nouveaux certaines considérations d'ordre sociologique, complétées par un appel à la théorie de la sélection.

Ses considérations sociologiques sont surtout des affirmations. D'après lui, la race est le facteur fondamental de l'histoire (3). Son importance est nettement prépondérante à celle de la position géographique (théorie des milieux ou des climats) : les Phéniciens, par exemple, ont joué un rôle prépondérant partout où ils ont passé, à Tyr comme à Carthage ; de même aujourd'hui l'Angleterre : par sa situation géographique, elle est de tous points comparable an Japon, dont le rôle politique est insi-

(1) Chiffre difficile à concilier avec le précédent : il en résulte que de cent à deux cents mètres, ni l'une ni l'autre des deux gi-andcs races ne prédomine !

(2) A l'exception de l'Espagne et de l'Italie méridionale, habitées par l'homo mediterraneiis (que de Lapouge appelle Acrogonus), encore plus brachycéphale, et probablement origine de l'homo alpinus par croisement avec V homo enropaeiis : on se rappelle le fâcheux résultat de ces croisements d'après Gobineau.

(3) Loc. cit., pp. G8 cl s.

gnifiant (voilà une affirmation qui gagnerait aujourd'hui à être mise au point 1).

De même, il y aurait prépondérance marquée de la race sur les facteurs historiques ; seconde affirmation que Vacher de Lapouge essaie de démontrer, comme la première, par quelques exemples bien choisis : en Grèce, il a suffi d'une poignée d'hommes hors ligne pour fonder la plus brillante civilisation de l'antiquité, malheureusement de très courte durée. Il en a été de même plus tard pour les Romains et les Portugais. Tous ces peuples ont brillé d'un vif éclat ; mais, sauf pour Rome, leur déchéance à tous a été rapide. Le fait est exact ; mais ne prouve-t-il pas précisément l'influence d'autres facteurs que celui de la race, qui ne se modifie pas si brusquement ? Et le mauvais gouvernement des démocraties grecques par exemple, ou la détestable politique économique du Portugal, ne sont-ils pas beaucoup plus la cause de la prompte décadence de ces pays que des croisements généralisés, qui se sont produits en effet pour la Rome impériale (celle précisément de ces trois nations qui s'est le plus longtemps maintenue !), mais non pour les cités grecques ni pour le Portugal du xvii« siècle.

Mais Vacher de Lapouge ne veut connaître aucun de ces autres facteurs politiques ou économiques. Pour lui la race est tout et suffit à tout expliquer. Aussi est-il naturellement amené à la théorie de la sélection. L'homme n'étant qu'un animal un peu plus intelligent que les autres, le seul moyen de le perfectionner encore est de lui appliquer les mêmes règles que celles déjà mises en lumière par les éleveurs

pour l'amélioration des races animales. Or le seul moyen d'agir sur la race est la sélection. Du point de vue zoologique, la conclusion s'impose : il est nécessaire de perfectionner (non pas, remarquons-le, toute l'humanité : on n'y arriverait que trop lentement, et d'ailleurs il faut qu'il subsiste des races inférieures pour servir les races maîtresses), mais bien ces races supérieures à l'exclusion des autres, et cela par l'emploi de moyens scientifiques, les seuls adaptés au but à atteindre, exactement comme les éleveurs perfectionnent une belle race d'animaux. On verra bientôt quels moyens monstrueux les partisans de ces doctrines n'hésitent pas à préconiser dans ce but : logiquement d'ailleurs ; car, si toute l'évolution sociale est dominée par la sélection, à ce point que c'est la sélection qui « produit les événements historiques », tout doit s'incliner devant elle, y compris, ou plutôt au premier rang, les traditions surannées que nous décorons du nom de morale.

Vacher de Lapouge croit pouvoir faire appel sur ce terrain à l'autorité de Darwin, en l'honneur duquel il entonne un véritable dithyrambe. Darwin, en formulant le principe de la lutte pour la vie et de la sélection, n'a pas seulement révolutionné la biologie et la philosophie naturelle, il a transformé la science politique. En effet, puisque pour certains disciples de Darwin tout au moins, sinon pour Darwin lui-môme, l'homme est un animal comme un autre, ce sont donc les lois de la nature animale qui lui sont exclusivement applicables, et non pas ces lois complétées par d'autres, des lois normatives à fondement moral, comme on l'avait cru jusque-là. La possession de

ces principes de la lutte pour la vie et de la sélection a permis aux savants de notre époque de saisir la loi de la vie et de la mort des nations, qui avait échappé aux spéculations des philosophes. C'est toujours le rêve d'Auguste Comte : la substitution à la métaphysique périmée de la science, qui assurera enfin le bonheur de Thumanité. C'est sans doute de ce bonheur dû à la science et réalisé par les moyens qu'elle nous offre, que les Allemands de 1914 à 1918 et les bolchevistes dans les années suivantes ont voulu donner un avant-goût au monde qui, bien à tort évidemment, ne paraît pas vouloir se laisser séduire I

Les Allemands, à court d'arguments scientifiques, malgré leur façon tendancieuse de concevoir la science aussi bien que Thistoire, ont immédiatement adopté, pour justifier leur doctrine de primauté, une théorie qui les servait si bien. Historiens et philosophes, publicistes et savants, ont renchéri de leur mieux et surtout ont précisé le système en l'appliquant à leur pays ; ils en ont fait pour lui une sorte de doctrine nationale : les Waitz, les Mommsen et les Lamprecht, dignes continuateurs des Fichte, des Hegel et des Treitschke, heureux de trouver autre chose que les enfantillages philosophiques de Fichte, ont affirmé que la race allemande, et elle seule, est une race pure, restée au travers des siècles indemne de toute souillure ou contamination par une race inférieure. C'est là ce qui constitue la base scientifique de son affirmation à la primauté ; c'est le fondement de son droit de domination sur les autres races et par là de la doctrine pangermaniste tout entière.

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