CRITIQUE DE LA THÉORIE DES RACES
Une des grosses difficultés auxquelles on se heurte lorsqu'on aborde l'examen critique de cette théorie, c'est le vague volontaire où se tiennent les partisans de l'idée de race. Le plus souvent, leur doctrine, en tant que théorie scientifique, c'est-à-dire destinée à expliquer des faits existants, manque de toute base positive, quand elle n'est pas nettement contraire aux faits constatés ; de plus, la critique est rendue presque impossible par une telle imprécision de termes qu'on ne peut arriver à concevoir ce qu'ils entendent exactement par race ; de sorte qu'on se trouve en présence d'une théorie fuyante et insaisissable, se dérobant à toute argumentation précise.
La première chose à faire ici, comme dans toute discussion scientifique d'ailleurs, si on veut éviter d'argumenter dans le vide, c'est de partir de définitions précises et généralement reçues, et non de ces définitions vagues ou incomplètes qui favorisent toutes les confusions. Ou bien le terme de race ne signifie rien, ou bien il signifie la communauté d'origine, l'identité de caractères physiques héréditairement transmis avec le sang. On n'a jamais mis en doute que tel ait toujours été le sens du mot race en ce qui concerne les animaux, avec lesquels la théorie précédente se plaît à confondre l'homme (ce qui n'est vrai qu'à condition d'envisager exclusivement sa
nature physique), et c'est bien ainsi, en effet, qu'on le comprend pour ies races humaines quand on force les partisans de ce système à préciser leurs idées.
Le terme de race n'est donc aucunement l'équivalent des termes de peuple ou de nation. Ces derniers constituent des groupements fondés sur une communauté non plus de caractères physiques, mais de mœurs, langue, histoire, religion, et aussi et surtout sur un fait de volonté, la volonté de vivre en commun, le « vouloir-vivre collectif », pour employer l'expression heureuse de M. Hauser (1). Non seulement ce ne sont pas là des termes équivalents, correspondant à des théories qui peuvent se ramener l'une à l'autre ; mais ce sont précisément au contraire des expressions et des théories opposées, comme résultat, et aussi au point de vue de leur répartition géographique : car la première peut être considérée comme la théorie nationale de l'Allemagne moderne, tandis que la seconde est adoptée par la très grande majorité des auteurs non seulement français, ou même de race latine, mais on peut dire du reste du monde civilisé, en Amérique comme en Europe.
Il est essentiel d'éviter toute confusion entre ces deux doctrines ; sinon on se heurte à des difficultés inextricables. Il faut donc bien se garder d'admettre, comme on le dit parfois, que cette différenciation très nette entre race d'un côté et peuple ou nation de l'autre, est une simple question de purisme littéraire, voire même une subtilité. Dès qu'une nation est fortement constituée, a-t-on dit, elle a une ten-
(1) Henri Hauser, le Principe des nationalités, ses origines hisloriques (1916), p. 7.
dance à se prendre pour une race ; elle croit tout au moins à la communauté d'origine et de sang de ses membres : c'est ce qui explique, ajoute-t-on, que la ' langue courante confonde à peu près race et nation, et qu'on parle aujourd'hui de race française ou anglaise, allemande ou américaine même (race yankee), dans les pays où existe la plus grande confusion de races au sens scientifique du mot. Quand une nation a formé pendant des siècles un peuple soumis aux mêmes lois, quand elle est arrivée à fondre en un tout harmonieux les éléments divers qui la composaient, quand surtout un des éléments s'est assimilé tous les autres parce qu'il les dominait en qualité ou en quantité, on peut dire que cette nation est devenue une race.
D'autres, allant plus loin encore, n'hésitent pas à dire qu'une période de vie commune suffisamment prolongée forme une race nouvelle. Qu'il s'agisse de race ou d'autre chose, le fait certain est qu'il existe des différences entre peuples, et ce fait seul importe. Une race, ce peut être aussi bien ou mieux encore une unité morale qu'une unité physiologique (1) ; la communauté de volonté, de croyances, de sentiments compte plus que la forme du crâne ou la couleur de la peau : c'est-à-dire qu'en définitive, race = nation et inversement, ce sont là deux termes interchangeables.
(1) « On est revenu des excès de l'anthropologie, et l'on reconnaît volontiers aujourd'hui que les races sont des unités plus morales que physiologiques; elles sont « des sentiments et des pensées incarnées » et se caractérisent surtout par leurs productions intellectuelles et artistiques, leurs tendances philosophiques et religieuses » (J. Rullier, l'Idée de patrie, p. 4).
On aurait peut-être raison de critiquer cette distinction entre race et nation s'il ne s'agissait que d'un scrupule de purisme ; mais ce serait là une vue des choses absolument inexacte. En matière scientifique, proscrire les termes techniques qui répondent à des données précises, c'est rendre la science impossible. Tout le monde est d'accord sur le fait matériel des dissemblances entre peuples. La question discutée n'est pas le fait de ces dissemblances, mais bien leur origine, leur explication scientifique. Or à ce point de vue il n'est aucunement indifférent qu'il s'agisse d'une question d'hérédité physique, d'un sang commun d'autant plus pur que l'espèce est plus rapprochée du type primitif, ou bien à l'inverse d'une question de formation et d'imitation, conséquences de la vie en commun sous une même autorité, et d'autant plus marquée elle au contraire qu'elle se sera prolongée pendant un plus grand nombre de siècles ; il s'agit là de notions d'ordres nettement distincts.
Que l'idée de race joue un rôle, et même un rôle décisif, dans les distinctions entre peuples de continents différents, entre Européens et nègres par exemple. Américains et Chinois, cela n'est pas douteux. Mais à part les cas assez rares où un conflit politique et économique est aggravé par une question de race, comme entre Japonais et Américains, ce n'est pas ainsi que la question se pose habituellement dans la pratique. Les conflits de nationalités qui ont si longtemps ensanglanté les divers continents, et qui troublent encore si profondément la vieille Europe et une partie de l'Amérique, ne naissent pas entre hommes de race jaune et de race noire,
ni entre nègres et blancs. C'est entre peuples voisins qu'ils se produisent, et entre peuples souvent de même race, au moins en partie. Ils se produisent par exemple entre la France et l'Allemagne, qui comptent toutes deux une bonne partie de sang celte et germain ; entre l'Irlande et la Grande-Bretagne (où les Écossais et les Gallois sont de sang celte comme les Irlandais) ; entre Serbes et Bulgares, Russes et Polonais, tous slaves ou slavisés ; entre Américains du centre ou du sud, tous de race latine. De quel secours est ici la question des races ? Les caractères qui rapprochent entre eux les membres de chaque groupe et qui le différencient au contraire des groupes voisins ne sont-ils pas infiniment plus des caractères d'ordre social et moral que des caractères d'ordre physique? Bien loin que l'unité de race (au sens propre du mot) et l'unité nationale soient une seule et même chose, ce sont bien plutôt des théories opposées qui s'affrontent : la théorie racique (1), qui se place sur le terrain des sciences physiques et naturelles, et la théorie nationalitaire, qui se place sur celui des sciences politiques et sociales. Si on rejette comme critère de la théorie des races l'idée d'origine commune et de transmission héréditaire par laquelle est toujours définie la race, pour s'attacher à des idées tout autres, communauté de mœurs et de sentiments, vouloir-vivre collectif, qui sont précisément la caractéristique de la théorie opposée, il est clair qu'il n'y a plus de discussion possible, car il n'est pas de science,
(1) J'emploie ce néologisme, car le terme « ethnique », qui vient de ethnos (peuple), est ambigu, la notion de peuple se rapprochant plus de celle do nation que do celle de race.
pas plus morale et politique que physique ou naturelle, sans une terminologie précise. Ce n'est donc aucunement un scrupule de terminologie, mais une nécessité logique et scientifique, que de prendre le terme de race dans le seul sens universellement admis par tous les hommes de science qui l'emploient.
Or, si l'on se place sur le terrain, seul scientifique, de la race fondée sur la communauté d'origine et la transmission héréditaire des caractères physiques, ce qui est bien la théorie de Gobineau, et aussi celle des sociologues allemands qui revendiquent pour leur pays le caractère exclusif de race pure et primitive et opposent la théorie racique à la théorie latine nationalitaire, un examen impartial de la question fait immédiatement reconnaître que la théorie racique appliquée aux peuples civilisés de l'époque actuelle et d'une région donnée constitue une pure idéologie (1). C'est une théorie sans aucun rapport avec les faits scientifiquement constatés ; elle repose sur des postulats qui ne sont même pas toujours d'accord entre eux, et on peut affirmer qu'elle constitue à la fois une doctrine antiscientifique et une régression pour l'humanité.
Elle est d'abord nettement antiscientîfique. A ses débuts, c'est-à-dire avant l'apport de Gobineau et
(1) C'est ce qu'avouent indirectement ceux de ses partisans qui définissent la race, une communauté d'origine réelle ou présumée, oubliant qu'en matière de science, croyance et réalité font deux !
des sociologues contemporains, avec Fichte notamment, l'un des grands précurseurs du pangermanisme fondé sur l'idée de race, elle apparaît comme tellement nulle au point de vue scientifique, qu'il faut la conception essentiellement subjective et partiale de la science allemande pour n'en avoir pas senti immédiatement l'inanité. Mais, du temps de Fichte comme au temps du manifeste des quatre-vingt-treize intellectuels, tout ce qui peut servir à la gloire de la patrie allemande est vrai, et tout ce qui peut lui nuire ne Test pas : es ist nicht wahr... ; on affirme et on nie sans aucune preuve, et cela suffit. Cest exactement ce que fait Fichte. Sa théorie repose uniquement sur certains arguments d'ordre philologique, si on peut qualifier d'arguments de pures affirmations aussi indémontrables qu'indémontrées»
Il commence par affirmer qu'en Allemagne, par un privilège qui lui est propre, ce n'est pas l'histoire, la vie commune, qui fonde l'unité de nation : c'est l'unité de sang, la race, type unique de la nationalité. Aussi l'Allemand est-il le peuple suprême, la race type, en quelque sorte le tout de l'humanité, ce que Fichte prouve par une sorte de jeu de mots, en se référant au terme Allmann, tout homme. La race allemande est la race primitive (Urvolk) ; c'est elle qui a le mieux conservé le germe de perfectibilité déposé dans le genre humain, qui perdrait avec elle tout espoir de salut ; elle vient directement de Dieu ; elle seule a droit au nom de peuple, car le peuple allemand seul a ce caractère primitif et divin qui confère à une race l'état de nation ; c'est pour cela qu il a seul une vraie patrie, qui tend à l'infini, et l'État
est le seul moyen par lequel cette éternité se réalise (1).
La seule supériorité de Fichte sur certains de ses successeurs, c'est qu'il semble avoir assez vite senti lui-même le vide de cette théorie de la race. Politiquement, l'importance de la race est insignifiante ; historiquement, la recherche de la pureté d'origine ne mènerait à rien, sinon à la démonstration de la fausseté des allégations allemandes. Aussi, Fichte, sentant la faiblesse de ses affirmations sur le terrain scientifique, éprouve-t-il le besoin de trouver un autre critère, qui sera celui de la langue. Aussitôt après avoir mis en avant cette idée de la race qui lui a permis de glorifier le peuple allemand, il déclare qu'il n'est pas besoin de remonter jusqu'aux origines pour vérifier la pureté de la race : il existe un signe distinctif facilement reconnaissable, le langage, qui constitue un critère sûr de la race.
Mais la plus élémentaire observation des faits montre qu'à l'époque actuelle tout au moins, une même race parle plusieurs langues distinctes — par exemple les diverses nations slaves d'Europe — et qu'en sens inverse plusieurs races peuvent parler la même langue — par exemple les Anglo-Saxons d'Angleterre et les Celtes d'Irlande ou d'Ecosse ; de plus certaines races ont changé de langue avec le temps (2) ; comment donc affirmer que le langage
(1) V. l'excellente étude de M. Declareuil, les Discours à la nation allemande, de J. GottUeb-Fichte, dans la Revue du droit public et de la science politique de 1917 (t. XXXIV), pp. 361 et s., notamment pp. 367, 375, 380, 391.
(2) La race est un fait d'ordre physiologique; il tient à la naissance, à la souche originelle, et par là même, dès son acquisition, il est irrévocable. Le langage au contraire est une
est un critère sûr de la race ? La réponse est simple : de même que ce n'est qu'en Allemagne que la race, l'unité de sang, fonde l'unité de nation, de même la langage ne constitue un signe de race que pour la langue allemande ; cette dernière seule fait, ou du moins prouve l'unité de race, parce qu'elle est la seule langue primitive (Ursprache), parlée depuis ses origines par la nation allemande, seule en Europe dans ce cas — du moins Fichte nous l'affirme.
Il faut voir dans Fichte comment toutes les annexions faites par le peuple allemand, bien que portant sur des races différentes, n'ont pas modifié cette pureté de race ; ce qui ne s'est encore réalisé que pour l'Allemagne seule : car ces populations conquises encore à demi barbares, avant leur développement intellectuel complet, ont pu recevoir la langue allemande comme une langue mère (eine Muttersprache), donc s'incorporer à la race allemande, puisque la langue en est le signe distinctif. Il faut voir surtout cette affirmation, comble d'invraisemblance et d'orgueil, que toutes les langues dérivées, les langues néolatines par exemple et notamment le français, sont en soi « incompréhensibles » (unversiaendlich), comme élaborées par un peuple qui, n'ayant jamais parlé la langue mère, n'a donc jamais pu la bien comprendre, et ne peut pas comprendre davantage la langue qu'il en a tirée : de sorte qu'un Français ne peut comprendre à fond la langue française ; il la comprend
question de formation ei d'imitation; il est donc beaucoup plus susceptible de variation : tous les individus transplantés jeunes d'un pays dans un autre conservent leur race et changent de langage.
loins bien que ne le fait un Allemand, parce que, )ur ce dernier, la langue originaire est une clef qui permet de mieux pénétrer les autres. « En consélence, dit expressément Fichte, l'Allemand peut ^mprendre ces langues étrangères bien plus à fond les posséder d'une manière bien plus intime que ^'étranger même qui les parle (1). »
Il est à peine utile de faire remarquer qu'il n'est
[en d'exact dans ce qu'un critique de Fichte a pu
tppeler une « philologie délirante de primaire auto-
idacte (2) ». Ni le peuple allemand, bouleversé par
le nombreuses invasions, n'est un Urvolk, une race
ire et autochtone, ni sa langue n'est une Muiters-
(1) IV Discours à la nation allemande. — Louis Dimier, dans les Tronçons du serpent (pp. 26 et s.) exposo et critique de main de maître ces théories fantaisistes dont on ne sait ce qu'admiror le plus,- de l'invraisemblance scientifique ou de la puérile vanité.
(2) J. Declareuil, lac. cit.. p. 380. — Cf. aussi l'appréciation de M. Hauser, le Principe des nationalités, p. 22 ; « Les Allemands d'après léna font de la science un instrument et un symbole de la nationalité... Par une remarquable régression, le patriotisme ethnique et linguistique remplace le patriotisme librement consenti de la Révolution. Le patriotisme de Kant était essentiellement rationaliste. Celui do Fichte est une mystique, lié à une mystique du langage. « Ce qui parle en réalité, dit le IV' Discours à la nation allemande, ce n'est pas l'homme, mais en lui parle la nature humaine, et elle se manifeste en d'autres hommes semblables à lui. » La langue est donc une force fatale qui mène l'individu. « Ce qui parle la même langue dit le V' Discours, c'est déjà, avant toute apparition de l'art humain, un tout que par avance la pure nature a lié de liens multiples et invisibles... Un pareil tout ne peut admettre en son sein aucun peuple d'une autre origine ou d'une autre langue, ni vouloir se mêler avec lui... » C'est la négation même du droit des peuples à s'unir volontairement, c'est la négation de la nationalité suisse, par exemple. »
pracbe d'un caractère spécial, hormis sa dureté reconnue par beaucoup d'Allemands. Et après le principe de l'unité de race, impossible à démontrer, ou plutôt démontré contraire aux faits, voilà le critère externe de la race qu'on nous propose d'adopter, en refusant d'ailleurs aux autres nations de l'utiliser à leur tour.
Les pangermanistes successeurs de Fichte n'ont pas pu ne pas reconnaître ce que de telles prétentions avaient d'arbitraire et d'insoutenable. Aussi les uns se tournent franchement vers le droit historique de la race allemande, représenté par le souverain allemand — droit historique qui suppose bien entendu la puissance voulue pour le revendiquer et qui nous ramène au droit du plus fort ; — ils font ainsi un mélange, qui n'a rien d'une synthèse, de la théorie de la race avec celles du droit historique et de la souveraineté de droit divin. D'autres tâchent de revenir à l'idée de la race conçue d'une façon plus scientifique et débarrassée de la confusion fichtéenne avec le langage. Mais alors ils se trouvent en présence d'une sorte de néant. Au point de vue politique et sociologique, l'idée de la race n'explique presque rien. Les Hébreux, de race sémite, et les Hindous, de race aryenne, pratiquent la même formation sociale, la famille patriarcale ; de même, on rencontre la cité aussi bien chez les Phéniciens que chez les Grecs. Le « splendide édifice de l'État féodal développé », que seuls les Germains, grâce à leurs aptitudes poHtiques supérieures, auraient été capables de mener à bonne fin, se rencontre en réalité chez toutes les races, la race sémite dans la vieille Egypte, la race
mongole au Japon, voire même la race nègre dans l'Ouganda (1). En sens inverse, des peuples de même race, comme les Européens, vivent sous des formes sociales différentes. C'est donc que, dans ces ressemblances comme dans ces différences, il s'agit bien moins d'une question de race que de l'intervention d'autres facteurs, d'ordre politique et social, nés au cours des siècles, sous la pression des circonstances, et lentement fixés en un peuple déterminé. De sorte que la race est plutôt un effet qu'une cause, on Ta dit avec raison, elle est « du sociologique répété et fixé ».
Ce n'est donc pas la notion de race qui nous donnera la clef des sociétés actuelles ; elle-même au contraire ne peut être bien comprise qu'en recourant à l'étude des sociétés anciennes. On peut bien parler de la race et du sang français, ou anglais, voire même yankee, mais ces mots de race et de sang sont pris ici au figuré ; ce n'est pas la race ni le sang qui ont créé l'unité de ces nations : pour les États-Unis notamment, cette affirmation serait tout juste aux antipodes de la vérité ; elle est l'effet de la vie en commun sous une même direction politique ; la race, si race il y a, est ici le résultat de l'existence nationale et non pas un facteur originaire.
A supposer d'ailleurs le rôle capital de la race, spécialement de la race pure et primitive, encore faudrait-il qu'il en existât actuellement pour qu'on pût le revendiquer pour elle. Or la science ethnologique
(1) F. Oppenheimer, 'Elat (trad. Horn), p. 169.
démontre qu'il n'y a plus, en Europe en tout cas, de grand État habité par une race primitive et pure. Depuis des siècles — depuis le début de la période historique tout au moins, et il est à peu près certain qu'il en a été de même à l'âge de la préhistoire — toutes les races sont profondément altérées par des mélanges et des croisements qui les brassent et les rebrassent, et ce phénomène est d'autant plus marqué qu'il s'agit de races plus civilisées. Ce n'est plus que chez quelques rares peuples tout à fait primitifs, restés du fait de leur habitat très limité, ou de leur dégradation même, dans un état d'isolement par rapport au reste de l'humanité, comme les indigènes d'Australie, les Fuégiens ou les Boschimans, qu'on peut encore constater une certaine coïncidence entre les deux termes, groupement racique et groupement social ou politique, race et peuple ou nation (I).
Certains partisans de l'idée de race font appel, il €st vrai, pour expliquer le maintien de la pureté de race, à la loi de réversion, qui assurerait le retour au type primitif (2). Mais non seulement le jeu de cette loi de réversion est difficilement conciliable avec cette autre affirmation que le métissage perd les races ; mais de plus, elle ne peut faire disparaître
(1) A propos de l'indice cophaliquc, un défenseur des théories raciques, Vacher de Lapoufçe, avoue dans ses Sélections sociales, qu'aujourd'hui le mélange des races est tel qu'il n'existe pas de peui)le purement brachycéphalc oti dolichocéphale; on tend vers l'un ou l'autre de ces indices, mais sans l'attoindrc ; entre les différents pcdples d'Europe il n'y a plus à ce point do vue qu'une question de degré.
(2) V. Dr. Bérillon, les Caractères nationaux; leurs facteurs Moiogiques et psychologiques (1920), p. 15.
que des croisements temporaires ou accidentels ; •elle ne joue que là où existe une race nettement dominante, ayant conservé la pureté primitive. Or ce n'est plus le cas aujourd'hui d'aucun grand pays d'Europe, et peut être même du monde entier. En France, prenons les Lorrains et les Basques, les Flamands et les Gascons, parfois même les habitants de •deux provinces voisines, Bretons et Normands, Alsaciens et Lorrains : partout nous constatons entre eux des différences très marquées.
Dans les pays vivant depuis longtemps sous un même gouvernement centralisateur, il est encore possible de trouver une certaine pureté de type dans un territoire restreint, une commune ou un canton, lorsque les circonstances de lieu s'y prêtent (montagne, île ou presqu'île). C'est là que la loi de réversion peut jouer un rôlepour effacer l'efïet des quelques rares croisements inévitables. Mais cette pureté de race, déjà beaucoup plus rare pour une région plus étendue, une province par exemple, ne se rencontre plus dans un grand État. Il suffit de parcourir l'Espagne, ou l'Italie, ou l'Autriche, pour se rendre compte que tous ces pays sont habités par des races multiples. Même dans un État insulaire, comme le Royaume-Uni avec ses Anglo-Saxons et ses Celtes, l'unité de race n'existe que pour un observateur superficiel. Cette pluralité des races se rencontre même dans de petits pays, comme la Suisse, la Belgique ^vec ses deux races souvent en lutte ; et je ne parle pas de la Macédoine et des Balkans !
Et c'est peut-être, comme le disait déjà Gobineau, dans l'Allemagne actuelle que la pureté de race se
rencontre le moins, car elle a été le lieu de passage forcé de toutes les grandes invasions ; son territoire a été dévasté à plusieurs reprises à ce point qu'après de grandes guerres comme la guerre de Trente ans, en certaines régions, la population avait presque complètement disparu. Il existe un grand nombre de Slaves à l'est, et de Celtes dans la Rhénanie et l'Allemagne du Sud. Ces derniers dominaient presque exclusivement dans l'Alsace et la Lorraine, prétendues si germaniques : on y rencontre une forte majorité de brachycéphales, à tête ronde et petite, d'un type presque aussi marqué qu'en Bretagne ou dans le Massif central ; et cela depuis les temps préhistoriques, s'il faut en croire les découvertes faites près de Strasbourg, à la station préhistorique d'Achenheim, où les crânes recueillis sont brachycéphales.
Il faut cette absence complète du sens de la mesure, si frappante chez les Allemands, pour qu'ils osent se dire le seul Urvolk, le peuple autochtone resté pur de toute invasion, comme, dans un autre ordre d'idées, ses savants et ses publicistes n'hésitent pas à le proclamer, même pendant et après la guerre, le peuple le plus honnête et le plus humain, « le peuple civilisateur par excellence », le peuple dont « l'humanité, la douceur, la conscience, les vertus chrétiennes » constituent la caractéristique (1).
Il n'y a donc pas dans l'Europe actuelle un grand État dont les ressortissants n'appartiennent à deux ou plusieurs races. Or, si la race était le principe de
(1) Ces Jeux citations sont de von Bernhardi et de Lasson. On en trouvera un grand nombre de i)resquc aussi typiques dans Daniel Beilet, Mentalité teutonne ; Jugés par eux-mêmes.
la nationalité et le fondement de l'État, chaque race devrait former un État et un seul. C'était bien en effet l'alfirmation des pangermanistes allemands ; mais c'est aussi la meilleure preuve de sa fausseté, puisque ce prétendu pangermanisme exclusif englobait des millions de Slaves à l'est et de Celtes à l'ouest. « Le pays allemand (l'Alsace et la Lorraine) que nous réclamons, disait Treitschke, est nôtre par la nature et par l'histoire », c'est-à-dire par la race (nous venons de voir que c'est faux) et en vertu du droit historique, appelé à la rescousse d'une mauvaise cause. « Nous, Allemands, qui connaissons l'Allemagne et la France, nous savons ce qui convient aux Alsaciens mieux que ces malheureux eux-mêmes... Nous voulons, contre leur volonté, leur rendre leur être propre (1) ». Treitschke ne faisait là qu'exposer la théorie courante de l'Allemagne. Du groupement racique à base physiologique, elle passe au groupement à base historique ou morale, puis au groupement politique, à la volonté de l'État souverain s'imposant aux individus même malgré eux, contrairement au principe nationalitaire. Il est curieux de constater que cette consécration de la valeur absolue de l'État — Hegel n'hésite pas à parler de sa divinisation — soit l'aboutissement commun de toutes les doctrines allemandes, même lorsqu'elles partent des notions en apparence les plus éloignées, que ce soit de l'idée de race, ou bien avec Kant et Fichte première manière, de l'autonomie individuelle : c'est un fait bien digne de remarque que cette transmutation en quelque sorte
(1) Treitschke, Was fordern wîr von Frankreich? (Que réclamons-nous delà France?), 1871.
du subjectivisme relativiste allemand, dont la seule conséquence logique serait l'anarchie, à laquelle ré-^ pugne profondément l'âme allemande, en cet absolutisme de l'État, considéré à son tour comme un individu autonome, mais un individu d'ordre supérieur, en présence duquel, en fait comme en droit,, l'individu insignifiant que nous sommes ne compte pas plus qu'une cellule dans l'organisme humain.
Q.u»ant à la division de l'humanité en deux classes, dolicocéphales et brachycéphales, et au dogme de l'incontestable supériorité des premiers sur les seconds, sans parler de l'impossibilité aujourd'hui, avec ce critérium comme avec tout autre, de reconstituer une race pure, ces deux éléments se trouvant partout mélangés dans les peuples civilisés, il sufïït de remarquer pour en atténuer singulièrement la portée, que les gorilles parmi les singes et, parmi les peuplades nègres, les plus dégradées, celles qui se trouvent au plus bas degré de l'échelle humaine, les Australiens et les Boschimans, sont précisément dohcocéphales. Si bien que d'autres savants, comme Virchow, voient au contraire dans la brachycéphaUe un indice de civilisation supérieure, le crâne s'élargissant au fur et à mesure que se développe l'intelligence humaine.
La théorie racique, qu'un Allemand impartial a pu qualifier de « passe-partout historico-philosophique )> et encore, citant Herbert Spencer, de « méthode de philosophie historique la pl'\s absurde qu'il soit possible d'imaginer (1) », est donc une théorie fuyante
(1) Franz Oppenheimer, VEtat (trtd. W. Horn), pp. 171-172.
et insaisissable, bâtie à coups d'hypothèses qui n'ont même pas le mérite de cadrer avec la réalité. En supposant même théoriquement vraie la doctrine de la supériorité de la race pure et de son droit au commandement, la première condition pour qu'elle fût applicable serait l'existence même de cette race ; cette condition de fait sine qua non faisant défaut, la doc~ trine s'écroule faute d'application possible.
La conclusion de ce premier point de notre examen critique, accompli en se plaçant au point de vue desfaits positifs, c'est que la doctrine de la race, bien loin d'être scientifique, constitue une pure spéculation idéologique, sous l'une quelconque de ses nombreuses formes, à elles seules preuve d'erreur : la race pure, ou la langue, ou le droit historique, ou le droit divin du souverain allemand. Je ne nie pas bien
Ijntendu que cette doctrine ne puisse être une force : b contraire l'idée d'unité de race, surtout jointe à k conviction que cette race représente une race pure it supérieure, par là même dotée à l'égard des autres^ le droits spéciaux, sinon exclusifs, cette idée qui est e grand levier du pangermanisme, constitue une puissance immense dans un pays où toutes les forces de l'État et de l'opinion publique ont réussi à lui faire pénétrer la masse de la nation. Le monde est dirigé par l'idée ; car l'homme, être intelligent, n'agit qu'en vue d'un but à atteindre. Mais une idée peut être vraie ou fausse ; or, il s'agit ici d'une idée nettement inexacte, ne reposant sur aucun fait précis et scientifiquement constaté, donc bien d'une pure idéologie.
Ce n'est pas tout ; la doctrine de la race pure ne constitue pas seulement une erreur scientifique ; elle est aussi, en tant que liée, comme le font les Allemands, à la notion de culture et de droits spéciaux de la race supérieure, une doctrine de régression sociale, en ce sens qu'elle est contraire à ce qui fait la grandeur de l'homme, à son caractère d'être moral.
Comment une doctrine fondée sur la notion de supériorité de race peut-elle mener directement à une régression sociale ? Précisément à raison de ce fait que, ne voulant voir en l'homme que les caractères physiques, elle néglige ou nie ce qui le distingue de l'animal, c'est-à-dire justement ce qui le fait homme. La concurrence vitale, le struggle for life, peuvent être les lois naturelles du monde animal ; mais précisément, en l'homme, il y a autre chose que l'animal, il obéit à une autre loi que celle de la force, aboutissement fatal de la lutte pour la vie. Se refuser à reconnaître l'existence de cette loi morale supérieure à la volonté de l'homme, gouvernants compris, c'est bien une régression morale, au double point de vue historique et philosophique.
Historiquement, c'est régresser au delà du paganisme antique, dont les grands hommes, un Socrate, un Platon, un Cicéron ou un Sénèque, n'hésitent pas à admettre une loi morale dominant les lois civiles ; c'est en revenir à la vieille doctrine des sophistes grecs, pour qui l'intérêt joint à la force constituait le droit, doctrine avec laquelle les théories allemandes
présentent une ressemblance frappante : d'abord par la négation de toute notion de morale et de justice ; et ensuite, une négation ne suffisant pas comme programme de vie, par l'affirmation de la toute-puissance de l'État, sa divinisation même puisqu'on en fait le seul Absolu réel, la théorie de la race n'ayant pour but que de justifier la prédominance de l'État allemand sur tous les autres.
Philosophiquement, la régression n'est pas moindre. En dépouillant l'homme de son caractère moral, elle le découronne, elle ruine les bases essentielles de la civilisation. D'après les adeptes du système des races, nous l'avons vu, le principe de la lutte pour la vie et celui de la sélection qui en est la conséquence ont révolutionné la biologie et la philosophie naturelle ; ils ont transformé la science politique en permettant de saisir les lois de la vie et de la mort des nations. Un coup d'œil jeté sur les progrès à réaliser au gré de ces auteurs nous montre en quel sens ces progrès s'accompliraient, et s'il est possible de concevoir une plus complète régression à la vie animale. L'exposé très clair dans lequel Vacher de Lapouge condense les théories des sélectionnistes contemporains, notamment des Allemands Ammon et Nietzsche, qu'il approuve complètement, permet de s'en rendre un compte exact.
Une observation préliminaire s'impose ici afin de bien délimiter la discussion et de dégager la part de vérité que contiennent à peu près toujours les doctrines même les plus risquées. Envisagée à l'intérieur de l'État et pratiquée sous un contrôle sérieux, la
sélection est susceptible de certaines applications utiles. Physiquement, l'homme est un animal, soumis comme tel à ses lois. Pendant des siècles, elles ont fonctionné d'une façon automatique en quelque sorte. Un peu partout, on se trouvait en présence d'une procréation abondante, compensée par une mortalité infantile non moins nombreuse. Cette mortalité même assurait l'élimination des moins aptes. Depuis un demi-siècle surtout, les progrès de l'hygiène qui, appliquée au premier âge, constitue aujourd'hui une science spéciale, la puériculture, ont notablement diminué la mortalité infantile. Non seulement aujourd'hui, un peu comme toujours, les unions se décident trop souvent au hasard ou pour des raisons de relations ou de fortune, sans tenir compte des considérations physiologiques qui devraient intervenir pour recommander ou faire rejeter au contraire l'union de deux individus, mais surtout les progrès même de la science sont venus troubler le jeu des lois de la sélection naturelle. Il y a de fortes chances pour que les enfants sauvés à force de soins soient loin d'être les plus beaux représentants de l'espèce ; et comme beaucoup de familles s'en tiendront toujours à un nombre d'enfants, bien ou mal venus, arrêté à l'avance, la race humaine, au lieu d'aller en s'améliorant, court le risque d'une dégradation lente, mais continue.
Une fois cette constatation faite, il était naturel de se dire que la science seule pouvait guérir lea maux faits par la science ; certains savants, pour lutter mieux contre les progrès de la puériculture, du moins contre les inconvénients qui en résultent pour
la race, ont créé une science nouvelle qui a pris le nom d'eugénique. De cette science nouvelle est sortie à son tour un art nouveau, Veugénétique. Tous deux ont pout but d'indiquer les moyens à employer pour * arrêter la dégradation de la race résultant de la transmission à leurs descendants, par les enfants mal venus devenant pères à leur tour, des tares dont ils sont atteints. Ce mouvement, encore peu connu en France, a pris déjà une grande extension dans certains pays, en Allemagne et aux États-Unis notamment. Dans ce dernier pays on peut dire sans exagération que l'eugénisme constitue aujourd'hui une des bases de la politique sociale ; il occupe sans doute une plus grande place dans les préoccupations des législateurs et des citoyens américains que la question allemande par exemple. De nombreuses législatures locales ont déjà adopté des lois dans cet ordre d'idées ; d'autres réformes plus ou moins discutables — nous en rencontrerons une tout à l'heure — sont préconisées ou déjà mises à l'essai. Et le sélectionnisme, que les pangermanistes et aussi certains américanistes auraient volontiers considéré comme une doctrine à l'usage exclusif de leur race, s'est étendu ces dernières années au monde jaune et au monde noir. Un Congrès des races noires a réuni l'été dernier à New- York douze mille délégués représentant jusqu'aux Mélanésiens et aux Boschimans ; un Congrès analogue des peuples de l'Extrême-Orient est en préparation ; et un des buts de ces Congrès est de permettre à ces races de tirer désormais d'elles-mêmes leurs dirigeants, grâce précisément au sélectionnisme. Si le but visé parla nouvelle science, l'amélioration
de la race humaine, est très louable en soi, cependant ici même certaines réserves s'imposent. L'eugénisme, bien dirigé, peut avoir d'excellents résultats. Il peut être utile, dans certaines limites, d'interdire le mariage aux fous, aux tuberculeux avancés, même ou surtout dans les pays qui n'ont pas su interdire l'alcoolisme, pourvoyeur de la folie et de la tuberculose, en même temps que de la criminalité. Mais d'abord nul homme reconnaissant une loi morale ou religieuse ne pourra jamais admettre, en vue de hâter l'amélioration de la race humaine, le recours à l'assassinat, même lent, à l'égard des dégénérés ou prétendus tels ; et nous verrons que cette idée monstrueuse est préconisée par des eugénistes de marque. De plus, l'application des procédés sélectionnistes, faite à l'homme sous l'empire exclusif de conceptions matérialistes ou purement utilitaires, appelle elle aussi, les plus expresses réserves. Tant que la sélection s'applique aux plantes ou aux animaux, la volonté de l'éleveur est la seule règle et le succès son seul critérium. Il en est autrement pour l'homme ; ni savants ni législateurs n'ont le droit de travailler à développer en lui tel caractère exclusivement, au risque d'en sacrifier un autre essentiel. Tous ceux, et c'est heureusement le cas de la meilleure et de la plus grande partie de l'humanité, qui considèrent l'homme comme un être moral, soumis à des lois de justice et de raison qui s'imposent à lui, ne peuvent admettre que, sous prétexte de sélection, on ne cultive en lui par exemple que la force physique, comme seraient volontiers portés à le faire certains milieux sportifs, notamment chez les Anglo-Saxons. Et la
culture exclusive de l'intelligence serait elle-même insuffisante. L'homme est un composé harmonique chez lequel la force physique, ou même intellectuelle, ne figure pas au premier plan. Un saint Vincent de Paul nous paraît très supérieur, pour le bien même de l'humanité, à un Milon de Crotone, voire à un Diderot ou à un Jean-Jacques Rousseau. Il y a donc pour l'homme des limites à la sélection scientifiquement poursuivie, et on ne peut l'employer à le transformer au détriment de ce caractère moral qui précisément fait de lui un homme.
Sous les réserves qui viennent d'être faites, en vue d'assurer le respect de l'ordre public, à l'intérieur d'un État donné et sous le contrôle de l'État, les préoccupations eugéniques sont dans une certaine mesure parfaitement légitimes ; elles sont de nature à apporter un remède à des maux dont l'aggravation constituerait un fléau pour la société. Mais il n'y a aucun rapport entre cet eugénisme limité et les prétentions à la création d'une race supérieure, seule apte à la direction suprême de l'humanité. En tant' que doctrine universelle d'une portée internationale, nous sommes ici en pleine idéologie, pour longtemps encore selon toute apparence, et les prétendues conceptions scientifiques des sélectionnistes ont le plus souvent pour but, comme c'était le cas chez les pangermanistes, de masquer des visées impérialistes dépourvues de tout caractère scientifique. Ces points précisés, voici comment se présente la doctrine sélectionniste dans l'application intégrale qui en est proposée par ses partisans.
La sélection étant désormais le grand agent du progrès et de la loi de la civilisation, il faut l'organiser systématiquement. Chacun sait que cette organisation systématique est le triomphe des Allemands. Or la sélection systématique comporte deux opérations.
En premier lieu l'élimination des sujets inutilisables, pervers ou dégénérés (il faut espérer que ce mot n'est pas pris ici au sens propre et qu'il ne vise pas tous ceux qui ne sont pas de race pure I). Cette première opération est relativement facile : « On y parviendra en les attirant et concentrant dans certaines villes sacrifiées, où l'alcool gratis, les maisons de tolérance et de jeu largement hospitalières, les retiendront et les feront disparaître tuto, cito et jucunde. L'extinction de leur race n'est qu'une question d'argent (1). »
La seconde opération, plus délicate, consiste dans la séparation des éléments utiles « en deux castes fermées : travailleurs intellectuels, travailleurs manuels, les premiers sans cesse améliorés dans le sens psychique» les seconds ramenés sans cesse au minimum mental nécessaire à l'accomplissement de leur fonction économique ». On voit que si cette doctrine est une doctrine de progrès, ce n'est toujours pas dans le sens démocratique I Et quand Vacher de Lapouge ajoute : « Cette conception aristo-socialiste
(1) Vacher de Lapouj^e, les Sélections sociales, p. 471. — Les citations entre guillemets qui vont suivre sans indications d'auteur sont tirées du même ouvrage, page 458 à 490.
du sélectioniîisme repose sur le consentement de tous et a pour effet direct le consentement de chacun », il y a là une affirmation qui, ou bien rappelle le sophisme de Rousseau sur la minorité, contrainte d'obéir, « ce qui ne signifie autre chose sinon qu'on la forcera d'être libre », ou bien constitue une cruelle ironie, si le consentement des éléments sacrifiés est obtenu parce qu'on les dégrade assez pour les rendre incapables de désirer un état supérieur. Et si l'on se dit qu'une telle modification psychologique serait sans doute bien longue à obtenir, l'auteur a prévu l'objection : ce délai pourra être considérablement abrégé par la fécondation artificielle, beaucoup plus noble et « scientifique » que « la reproduction bestiale et spontanée » ; on arrivera ainsi assez rapidement à la création du type psychique voulu.
Avec de tels moyens, il n'est pas de programme ambitieux qu'on n'arrive à réaliser. On peut se proposer notamment : « 1° de constituer une aristocratie nouvelle chez un peuple déterminé ; 2° de constituer des castes spécialisées et séparées ; 3° de transformer intégralement un peuple à un degré déterminé ; 4° de créer une race dominante ubiquiste ; 5^ de refondre entièrement l'humanité (!) à l'aide des types locaux les plus parfaits (encore faudrait-il au préalable se mettre d'accord sur un critérium de perfection) ; 6° de substituer à l'humanité actueffe une race unique et parfaite, etc. » (p. 480).
A ceux que l'ampleur de ce programme effraierait quelque peu, Vacher de Lapouge affirme que « la constitution d'une aristocratie naturelle est relativement facile », même sans le concours direct des
pouvoirs publics ; quant aux castes spécialisées, elles ne pourraient guère être obtenues qu'avec le concours des pouvoirs publics ; il faudrait presque nécessairement pour cela un régime socialiste ; malheureusement le socialisme jusqu'ici s'est surtout montré niveleur et péjoratif. En revanche « la création d'une race dominante ubiquiste n'est pas sensiblement plus difficile que la constitution d'une aristocratie naturelle dans un seul pays. Le problème est à peu près résolu aujourd'hui par les Juifs ». D'ailleurs le cinquième des programmes indiqués évite la difficulté de l'acclimatement d'une race unique dans tous les pays ; quant au sixième, il n'est que la généralisation du troisième cas, donc sans doute pas plus difficile à réaliser. L'auteur avoue seulement que ces réformes ne sont possibles que dans de très grandes nations : l'essor prématuré d'un petit peuple pourrait être brutalement arrêté ; il courrait d'ailleurs le même danger en cas de départ trop tardif : la situation du petit peuple dans la politique nouvelle à base sélectionniste n'est donc pas beaucoup plus rassurante que celle des races inférieures I
Dans cette reconstruction générale de l'humanité, un des points importants et délicats est la création de la caste des travailleurs ; aussi l'auteur y revient-il assez longuement (pages 483 et s.). Nulle société ne peut se passer de travail manuel, parfois pénible et répugnant. Qui en sera chargé ? Car l'instruction en écarte. « Mme Clémence Royer, M. Meunier, ont essayé de résoudre par la domestication des anthropoïdes le problème redoutable du travail manuel
dans les sociétés parfaites » : ce n'est pas très sérieux (1) ; on se heurte à des difficultés d'acclimatement ; de plus les anthropoïdes ne se reproduisent pas en domesticité et ils sont peu propres au travail de par leur structure. Une sélection prolongée serait nécessaire pour triompher de ces difficultés.
Il est vrai qu'on pourrait recourir à l'hybridation ► Ici il faut citer textuellement : « Quant à l'hybridation, je ne regarde pas comme impossible à priori d'obtenir des liydrides des grands anthropoïdes entre eux et même avec l'homme (!). L'écart est moindre entre les macaques d'un côté, les papions et les cercopithèques de l'autre (2), et ces singes de famille différente ont plusieurs fois donné des hybrides (3). Avôc la fécondation artificielle, on pourrait arriver à créer des demi-hommes, mais il serait peut-être
(1) Pourquoi cela? L'homme actuel serait donc inférieur à l'homme préhistorique? Car, d'après Gobineau, l'état primitif de la race inférieure était un état presque simien, si bien que la race supérieure, en domestiquant et en arrachant malgré lui l'homme alpin à sa dégradation, aurait réalisé plusieurs milliers d'années à l'avance ce difficile problème de la domestication du singe qui se pose à nouveau aujourd'hui.
(2) Ou bien la morale et l'intelligence même ne comptent pas, ou il est difficile d'émettre sérieusement une assertion aussi foncièrement inexacte. Il faut, pour un sociologue, n'avoir jamais lu les travaux des missionnaires pour ne pas savoir que les enfants de certaines peuplades très retardées, où l'on ne sait pas compter au delà de dix ou même de sept, élevés à l'européenne, arrivent ù un développement intellectuel parfois comparable à celui d'enfants de race blanche. — Quant au moyen préconisé par l'auteur, c'est le stuprum flétri de l'antiquité. Ainsi, en même temps que la fécondation artificielle^ voici l'acte contre nature expressément encouragé !
(3) Mais chacun sait qu'en général les hybrides cessent d'êtr& féconds. Ce beau moyen ne nous mènerait donc pas loin!
prématuré de tabler sur l'emploi d'hybrides hypothétiques dont aucun exemplaire n'a encore été procréé » (p. 483). La phrase finale constitue un aveu, en même temps qu'un retour au bon sens ; mais ce n'est qu'un aveu de difficulté matérielle ; les objections venant de la morale ou simplement de la dignité humaine ne sont même pas envisagées ; ce ne sont pas là sans doute des faits suffisamment positifs pour qu'il y ait lieu d'en tenir compte I
Il faut donc chercher une autre solution. La question a été résolue chez les anciens par l'esclavage (1) ; chez les planteurs modernes par la création d'une espèce inférieure d'hommes. En définitive, « le système des castes fermées, spéciafisées, sous-espèces artificielles, est le dernier mot de l'évolution. Il comporte l'adaptation parfaite de chaque groupe à sa fin spéciale, c'est la division du travail sous sa forme la plus adéquate » (p. 484).
Nous voici donc ramenés au régime socialiste — un socialisme despotique à la Lénine — reconnu nécessaire pour imposer cette spécialisation. Pour lui faciliter la tâche. Vacher de Lapouge établit en ter-
(1) Ceci rappelle le mol attristé de Rousseau: « Quoi! la liberté ne se maintient qu'à l'appui de la servitude? Peut-être. Les deux excès se touchent. Tout ce qui n'est point dans la nature a ses inconvénients, et la société civile plus que tout le reste. II y a telles positions malheureuses où l'on ne peut conserver sa liberté qu'aux dépens de celle d'autrui, et où le citoyen ne peut être parfaitement libre que l'esclave ne soit extrêmement esclave. Telle était la position de Sparte. Pour vous, peuples modernes, vous n'avez point d'esclaves, mais vous l'êtes; vous payez leur liberté de la vôtre. Vous avez beau vanter cette préférence, j'y trouve plus de lâcheté que d'humanité. » {Contrat social, livre III, chap. xv.)
minant un plan méthodique et dresse un inventaire des moyens proposés pour arriver à la réforme sélectionniste (pages 485 et s.). « Les méthodes, nous ditil, ont nécessairement pour but : 1° l'élimination des éléments inutilisables ; 2° le perfectionnement des éléments supérieurs. »
Quant au premier point, en dehors du procédé radical indiqué plus haut, l'internement dans des villes consacrées à l'anéantissement de ces éléments inutilisables, « l'élimination des maladies héréditaires (on sait leur nombre aujourd'hui !), des dégénérés, des vicieux des incapables (désignés par qui et comment, avec quelle garantie contre l'erreur ou le crime ?) peut être obtenue par un grand nombre de petits moyens » : la pression de l'opinion publique et l'incapacité radicale de contracter mariage. « Un jour n'est peut-être pas très éloigné où il faudra imposer le service sexuel comme on impose le service militaire (1), et alors il y aura lieu de faire un choix... Il est ainsi possible d'éviter les procédés violents préconisés surtout en Angleterre et en Amérique, la castration, la séquestration, la mise à mort (!). La castration est un procédé radical, mais dangereux, surtout chez la femme (2). »
(1) Peut-être même est-il déjà arrivé, à en croire certaines informations sur des essais bolchevistes de « socialiser » les femmes en les mettant à la disposition de la nation.
(2) La difficulté pratique est toujours la seule envisagée. Si elle existe à un moindre degré chez l'homme, il en résulte donc qu'en ce qui le concerne, le procédé devient recommandable. L'auteur revient (p. 486) sur l'idée que « il est très ingénieux (et tout aussi moral sans doute), d'arriver à la destruclion en quelque sorte à l'amiable des dégénérés en leur facili-
Les progrès de la science ont permis aujourd'hui de trouver mieux. La castration et la séquestration étant reconnues des moyens vraiment un peu radicaux, et la surveillance individuelle des inaptes étant impossible, les eugénistes préconisent un procédé plus acceptable en apparence. De même qu'ils veulent utiliser la fécondation artificielle pour multiplier l'action des bons reproducteurs, de même en sens inverse, ils n'hésitent pas à recourir à la stérilisation artificielle pour se débarrasser des mauvais. Aliénés, tuberculeux, syphiUtiques, seraient ainsi traités de façon à les rendre inofîensifs pour la société. Jusqu'ici l'accord est assez général dans les milieux eugénistes. Mais il s'arrête là, certains prétendant aller beaucoup plus loin et réclamant également la stérilisation obligatoire des criminels et des dégénérés de tout ordre. Où commence la dégénérescence, à partir de quel degré justifiera -t-elle la stérilisation obligatoire et qui se prononcera en cas de conflit ?
Malgré ces graves difficultés d'application, certaines de ces propositions ont déjà reçu un commencement d'exécution ; aux États-Unis notamment, un assez grand nombre d'États particuhers ont déjà adopté des lois tendant à l'application plus ou moins stricte de ces principes de stérilisation. Un point que leurs promoteurs présentent comme un grand avantage au point de vue de leur diffusion — et c'est exact, mais précisément d'autres y verront un grave danger
tant i'alcoolisrac, la débauche, la vie oisive »; il cite l'exemple des Peaux-Rouges des Etats-Unis et des nègres d'Afrique. Les pages486 et suivantes contiennent à l'occasion de ces vues « ingénieuses u certains détails que d'autres trouveront répugnants.
c'est que certains de ces procédés laissent subâster intact Tappétit sexuel, si bien que des maris lucunement dégénérés s'y seraient soumis de leur )ropregré, trouvant ces procédés de stérilisation plus iimples et moins dangereux que les pratiques antiîonceptionnelles de l'avortement provoqué. On peut seulement se demander si cet « avantage », inconteshïe en effet au point de vue du maintien de la jouissance sexuelle, ne constitue pas par là même un péril •edoutable, spécialement dans les pays déjà durelent atteints par la restriction volontaire des naisjances I
Cette question si troublante pour l'avenir de la )ciété a été récemment l'objet d'une discussion intéressante au Congrès international de la Fédération abolitionniste internationale qui vient de se tenir à Rome en novembre 1921. Un rapport remarquable a été déposé par le professeur Rocco Santoliquido, conseiller de santé publique internationale à la Ligue des Sociétés de la Croix-Rouge et délégué officiel de cette Ligue, sur VEugénique en rapport avec la prophylaxie publique en général et spécialement avec la Mie antivénérienne. Le rapporteur, dont les idées furent très favorablement accueillies par la grande majorité des congressistes — fait d'autant plus remarquable que les doctrines spiritualistes ne furent pas toujours en faveur à ce Congrès — n'hésite pas à montrer tous les dangers d'une pratique qui, prudemment appliquée, restera inefficace, et qui, maniée sans discernement, court risque de devenir un véritable fléau pour la société.
Comme le rappelle un des congressistes, auquel
nous devons un bref résumé de ce rapport malheureusement non encore publié, «on a tôt fait de dire qu'une personne est atteinte de tares qui la rendent inapte à transmettre utilement la vie, et le nombre est grand des hommes qui ont rendu à l'humanité de signalés services, qui furent de grands artistes, de grands penseurs, de grands savants et de grands saints et qui eurent pourtant des parents qui eussent dû tomber sous la condamnation de nos modernes hygiénistes (1) ».
Et, pour appuyer les conclusions du professeur italien, M. Paul Bureau cite une belle page de M. Fœrster, le grand pédagogue de l'Université de Zurich : « Nous connaissons très mal, déclare-t-il, et sans doute nous ne connaîtrons jamais les conditions, au point de vue génital, de la meilleure transmission de la vie et nous ne saurons pas comment il faut combiner les tempéraments physiologiques et moraux pour obtenir les meilleurs résultats ; en revanche, nous savons que l'homme est susceptible d'une deuxième naissance, celle qui résulte de son éducation et de sa formation intellectuelle et morale, et combien furent avisés les moralistes et les ministres des religions qui, de tout temps, ont attiré notre attention sur l'efficacité de ce grand effort qui est à notre portée. »
Ces remarques si justes et si sages sont de nature à faire réfléchir au danger de théories qui séduisent aujourd'hui beaucoup de personnes. Il y a des esprits simplistes qui ne comprennent pas qu'on ne cherche
(1) Paul Bureau, dans Pour la vie (organe de la lijue « Pourj la Vie >•), n* de décembre 1921.
pas, comme le disait dernièrement un grand quotidien, à faire «pour les hommes, ce qu'on fait depuis longtemps pour les chiens, les chevaux, les vaches, les cochons : s'occuper avec science et méthode d'améliorer la race en qualité et en quantité, au lieu de laisser faire le hasard ». Toute la question est justement de savoir si l'homme peut être traité exactement comme les chiens, chevaux, vaches ou cochons, si elle ne se présente pas pour ces derniers d'une façon infiniment plus simple que pour l'homme, organisme autrement élevé dans la hiérarchie des êtres, et pour lequel les qualités de force, rapidité ou aptitude à l'engraissement ne sont sans doute pas les seules dont il y ait lieu de tenir compte. Dès que le
K)uble point de vue des aptitudes intellectuelles et orales, qui sont justement l'essentiel de l'homme, tervient, il faut bien reconnaître que la solution est autrement complexe que lorsqu'il n'y a à faire intervenir que le point de vue des aptitudes physiques (1).
I (1) Sans compter que, même physiquement, l'homme est
I bien différent de la plupart des animaux et ces différences sont ; de nature à beaucoup aggraver encore les difficultés que présentera pour lui l'application des doctrines sélcctionnistes. Qu'un éleveur veuille perfectionner ou même créer une race nouvelle de chiens par exemple, il se trouve en présence d'animaux qui se reproduisent en grand nombre et très rapidement dès la seconde année, après une première sélection, les produit î obtenus sont aptes à leur tour à la reproduction. De sorte qu'avant la troisième année révolue, on pourra sélectionner à leur tour ces nouveaux produits et ainsi de suite tous les 15 ou 18 mois, 2 ans au plus. Le même éleveur pourra donc suivre et traiter successivement une longue série de générations, ce qui est une condition essentielle pour obtenir de bons résultats. Pour l'homme au contraire, les délais maxima de 2, 4 et 6 ans.
Voici donc les objections décisives qui s'imposent en ce qui concerne la première opération, l'élimination des éléments inutiles, dès qu'on veut l'accomplir sur une grande échelle, même par les moyens les plus doux et les plus faciles à faire accepter par le public — facilité qui constituera souvent un danger de plus !
« La seconde opération, le perfectionnement des éléments supérieurs, peut aussi s'accomplir de deux façons, par l'initiative individuelle et par l'intervention de la puissance publique. La propagation de saines notions sur le devoir envers l'espèce est indispensable, et l'accomplissement de ce devoir ne doit comporter aucune faiblesse, aucun sacrifice aux préjugés de la morale ascétique, ni à l'esprit des lois (1). » « Toute autre considération (que le devoir de choisir les plus eugéniques) est immorale, si conforme qu'elle soit à l'opinion et à la loi. » (Il y aura donc encore une morale, et même absolue, nous allons le voir ; mais, comme chez Nietzsche, cette morale sera le renversement de l'ancienne.) « Les lois qui régissent la sélection sont absolues ; les notions morales et les pres-
pour la troisième génération, seront remplacés par des délais minima de' 20, 40 et 60 ans. Cette simple remarque montre combien la sélection est autrement difficile à appliquer à Thomme et quelle sera pour lui la lenteur des résultats. Ce n'est pas uno raison, bien entendu, pour renoncer à rien faire en ce sens dans les limites des possibilités morales et physiques ; mais cela prouve qu'à aucun point de vue, même purement physique, il n'est possible d'identifier Thommc et l'animal, aussi bien quant au but à poursuivre qu'en ce qui concerne les résultats même à attendre de la sélection.
(1) Le moi esprit des lois ne serait-il pas dicté par un certain respect prudent pour le texte môme du Code pénal, la vérité iég^ale d'aujourd'hui ?
criptions légales varient suivant les pays et se modifient sans cesse. »
Dans l'ordre de l'initiative privée, il existe un moyen très puissant, ce sont « les associations qui ont pour but la production des eugéniques, en mettant les sujets en contact », les sujets d'élite bien entendu. Mais il faudra toujours en arriver auparavant à une pression sur le législateur, pour faire abroger les lois inspirées par la morale chrétienne, — devenue immorale à son tour, par un juste retour des choses d'ici-bas I Par le législateur seulement on pourra obtenir des mesures coercitives ; ces me-, sures « supposent d'une manière presque nécessaire une organisation socialiste, où la fonction reproductive serait spécialisée, obligatoire comme tout autre travail, et l'élevage des enfants à la charge de la société. C'est seulement dans des conditions pareilles qu'il serait permis d'interdire absolument à la majorité des individus de produire des enfants, en imposant les mesures préventives, l'avortement ou même l'infanticide, selon l'idée de Platon (1). Seul aussi le
(1) Et la pratique Spartiate, pourrait-on ajouter. — Les erreurs humaines tournent toujours dans le même cercle et la sociologie actuelle, clans ses rêveries les plus osées, a des prédécesseurs vieux de vingt siècles. A quels résultats n'aurait-on pu prétendre si on les avait écoutés ! Car Vacher de Lapouge affirme qu'en appliquant son système, « au bout d'un siècle ou deux, on coudoierait les hommes de génie dans la vie, et les équivalents de nos plus illustres savants seraient utilisés aux travaux de terrassement. » {Revue internationale de sociologie, mars 1895, p. 180). — Il oublie sans doute que les travailleurs manuels devront être « ramenés sans cesse au minimum mental nécessaire à l'accomplissement de leur fonction économique » (v. supra); sinon, en présence de terrassiers de l'envergure de ceux qu'il nous promet, que pourraient bien être les hommes de génie de la future humanité 1
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même régime permettrait d'imposer aux femmes reconnues les plus aptes une fécondité régulière et intensive, et de désigner les sujets masculins hors ligne chargés d'une manière exclusive de fournir les matériaux nécessaires » (p. 488).
Voici donc, pour ces prétendus savants, le progrès et la civilisation de l'avenir ! On ne peut penser sans dégoût à ce que donnerait la mise en pratique de semblables théories, à ces haras humains fonctionnant sous la haute direction de médecins tout-puissants (OU simplement de politiciens, car le régime socialiste a toujours une certaine défiance des techniciens), pouvant imposer la fonction de reproduction aux mieux doués et l'interdire à tous les autres I J'ai tenu à faire quelques citations un peu longues pour qu'il ne reste pas de doute sur la folle idéologie de ce système et la grossière immoralité à laquelle il arrive, et cela logiquement, une fois admis le postulat initial, l'assimilation de l'homme à l'animal.
L'application même aes lois de la sélection constitue à elle seule une preuve que cette assimilation complète est impossible. Dans tout centre d'élevage, il peut se trouver des produits manques. En vertu de la sélection, chez les animaux domestiques, ces produits manques sont détruits, un veau ou un mouton dégénéré par exemple sont envoyés à la boucherie. Mais que faire pour l'homme ? Chez les peuples les plus dénués de scrupules, à wSparte notamment, cette destruction des êtres malingres et chétifs ne s'appliquait qu'aux nouveau-nés. C'était possible — l'idée morale mise à part — à un moment où la force phy-
sique comptait seule. Mais aujourd'hui, avec ce système, un Pascal ou un Pasteur courraient risque d'être sacrifiés sans appel. Or, dans les guerres actuelles, un savant ou un général de génie valent des centaines ou des milliers d'hommes. Napoléon était inférieur en taille et en force physique au dernier soldat de sa garde, mais ces qualités sont relativement secondaires pour un grand chef. Même le système de Sparte serait donc aujourd'hui nettement insuffisant ; c'est vers vingt ou vingt-cinq ans qu'il faudrait condamner à mort ceux dont le développement n'a pas donné les résultats espérés, comme l'éleveur envoie à la boucherie les produits inférieurs de ses étables I
De telles divagations, triste résultat de systèmes préconçus, n'ont pas besoin de longue réfutation ; le fait qu'elles se manifestent à découvert, dans toute leur hideur morale, et je dirai volontiers aussi intellectuelle, suffît à les rendre peu dangereuses. Or, ce sont les conclusions logiques de l'idée de race. Si, en effet, l'homme est un animal perfectionné et n'est que cela, il n'y a pas de raison pour ne pas le traiter comme tel et lui appliquer les procédés en usage dans les haras ou les jumenteries. Mais c'est précicément, pour tous ceux qui croient à 1' « éminente dignité» de l'homme, une raison de rejeter ce système avec horreur. En réalité, ces prétendues théories scientifiques supposent qu'on a pris parti sur une conception philosophique du monde ; ceux qui les soutiennent ont opté en faveur d'un monisme matérialiste qui commande tout leur système. Il est curieux de constater que ce sont précisément les mêmes
60 RACES, NATIONALITÉS, ÉfATS
hommes qui, avec leur notion de race supérieure, aboutissent au règne d'une race au sein de l'humanité, et qui ne veulent pas au contraire entendre parler, avec tant d'éminents naturalistes, d'un « règne humain » dans le monde l
La théorie de la race n*a guère rencontré jusqu'ici de partisans nombreux en dehors de l'Allemagne, où elle sert de fondement à la doctrine pangermaniste du Vollkulturstaat, l'État allemand supérieur à tous les autres. Le peu d'importance politique et juridique de la race rend cette théorie insoutenable, — à moins bien entendu que, par une singulière confusion, plus fréquente qu'on ne pourrait croire, tout en continuant à parler de. race, on n'entende en réalité par là nationalité ou État (1). Si on laisse de côté cette notion de la race, il n'en est qu'une jusqu'ici qui ait été jugée assez puissante pour pouvoir être opposée à celle de l'État, c'est celle de la nationalité. L'ancienne doctrine de l'État s'est trouvée ici en présence d'une
(1) Gomme le font, avec un parfait mépris du sens étymologique et technique de ce mot, ceux pour qui la race est aussi bien une « unité morale » qu'une unité physiologique.
doctrine rivale, avec laquelle elle s'est parfois heurtée. Il n'y a guère qu'un siècle qu'elle a commencé à se répandre, et déjà elle a exercé une action marquée sur l'orientation politique générale après chacun des bouleversements qui ont secoué l'Europe ou le monde depuis cent ans. En 1918 elle était très en faveur dans certains milieux. Le chef d'État qui, sans d'ailleurs bien connaître l'ancien continent, a voulu jouer le premier rôle dans la reconstruction politique de l'Europe, en avait fait la base de son plan de réorganisation. Il parlait plutôt en général du « droit de libre disposition des peuples » que du principe des nationalités ; mais ce droit de libre disposition en est bien une des conséquences, et souvent une des plus contestables.
Si, pendant longtemps, le droit international n'a connu comme sujets que des États — en dehors de rares exceptions comme le Saint-Siège ou certaines commissions internationales, — la nation semble de plus en plus appelée à devenir à son tour un sujet du droit international ; de plus en plus, la protection des minorités ethniques ou religieuses se man?fLste comme une des grandes préoccupations de la communauté . internationale ; des parties entières des traités de 1918-1919 lui sont consacrées (1), et cette tendance est fortement soutenue et encouragée dans
(1) Voir Traité de Versailles, articles 86 et 93, pour la Tchécoslovaquie et la Pologne ; Traité de Saint-Germain, articles 67 et 60 pour la Tchéco-Slovaquie et la Roumanie ; articles 62 à 69 (et même aussi plusieurs des articles 70 et suivants) pour l'Autriche; Traité de Neuilly, articles 49 à 57, pour la Bulgarie; Traité de Trianon, articles 64 à 61, pour la Hongrie; Traité de Sèvres, articles 140 à 161, pour la Turquie.
les divers pays par des ligues ou sociétés qui font appel dans ce but à l'opinion publique universelle (1). I II existe donc aujourd'hui une certaine opposition fentre la doctrine traditionnelle de l'État et le principe des nationalités, que ses défenseurs représentent Volontiers comme le principe directeur du droit international de l'avenir. Ce nouveau principe repose, fen son fondement dernier, comme la doctrine plébiscitaire en honneur depuis près d'un siècle, sur la Suprématie de la volonté individuelle. Qui a tort, pui a raison dans ce conflit qui ne tend à rien moins pu 'au bouleversement du droit public traditionnel, anteme ou externe ? C'est à un essai de solution de Bcette grave question que va être consacré ce chapitre. [Est-ce dans la théorie nationalitaire que nous allons [trouver l'élément premier, le sujet du Droit inter- [national, ou tout au moins l'assise nécessaire du [véritable sujet du Droit international, l'État ?
[ Le mot de nationalité, comme certains autres [termes juridiques, a deux sens assez distincts. De [même que le terme de droit est pris tantôt dans le [sens de loi générale (droit objectif), tantôt dans le
[ (1) La réunion des Associations pour la Société des Nations htenue à Bruxelles en décembre 1920 a voté en assemblée plétnière des résolutions dont Tune (la troisième), décide la rédac- Ition d'une déclaration des droits et des devoirs des nations; [d'après l'autre (la quatrième) « la Société des Nations est invi- [tée à formuler, aussitôt que possible, les principes pouvant [garantir aux nationalités comprises dans le territoire de chaque fEtat l'égalité civile, la liberté religieuse et le libre usage de leur langue », c'est-à-dire précisément les trois points qui don- • nent lieu en pratique aux plus fréquentes occasions de conflits rentre Etats et nationalités.
sens de faculté individuelle de faire ou de ne pas faire quelque chose (droit subjectif), de même l'expression de nationalité signifie à la fois l'ensemble des caractères qui constituent une nation et, par dérivation, le fait pour un individu de posséder ce caractère de national, c'est-à-dire de ressortissant d'un État. D'après la définition très généralement reçue qui lie intimement les deux notions d'État et de nation, la nationalité, au sens subjectif, n'est autre chose en effet que le caractère de ressortissant d'un État. Ma4s, si cette définition est le plus souvent exacte, l'expérience prouve que ces deux notions sont cependant parfois distinctes en fait. En cas de conflit entre la nation et l'État, à laquelle de ces deux notions faut-il donc s'attacher normalement ? En d'autres termes possède-t-on la nationalité anglaise, allemande ou russe , parce qu'on appartient à la nation ou à l'État anglais, allemand ou russe ?
Envisagée au point de vue de l'individu, la doctrine nationalitaire se trouve précisément au pôle opposé de la doctrine autoritaire allemande, que cette dernière repose sur l'idée de race, ou de langue, ou sur le prétendu droit historique. La première de ces doctrines, qu'on pourrait appeler la théorie libérale ou élective, et qui domine dans les pays latins et anglo-saxons, fait surtout de la nationalité, et par là même indirectement de l'État, dont elle est, d'après elle, le premier ou même l'unique fondement, une question de volonté individuelle.
Cela ne veut pas dire, bien entendu, que la volonté individuelle soit ici seule en jeu, — pas plus, en sens
inverse, que dans la théorie autoritaire, la volonté du souverain, même appuyée sur les écrits de savants ou de philologues, ne suffirait à elle seule à faire naître le sentiment national, s'il ne trouvait dans le peuple même un support préalable; — mais elle peut l'aider à prendre conscience de lui-même, et ensuite le fortifier et parfois le décupler, comme en Prusse après 1806. En fait, la doctrine de la race, à défaut de ce qui devrait être son vrai fondement (l'identité de caractères physiologiques, qui ne se trouve jamais réalisée dans un grand État), s'attache ou bien, avec Fichte, au critère externe du langage pris comme signe de pace, ou bien au droit historique ou au droit divin du souverain qui, pas plus d'ailleurs que le langage, n'ont aucun rapport direct avec l'idée de race pure. De même, et avec plus de logique, la théorie nationalitaire invoque, comme éléments constitutifs d'une volonté commune de se rapprocher, soit l'identité de caractères physiologiques, là où elle apparaît, à tort ou à raison, comme un facteur politique, soit surtout, avec cette idée de race, réelle ou présumée, beaucoup d'autres éléments importants : Funité de langue et de territoire, de mœurs et de religion et, au premier plan, l'habitude de la vie en commun qui, grâce au travail de l'autorité politique organisatrice et unificatrice, crée cette communauté d'intérêts et de sentiments qui est le meilleur ciment de la nationalité et son essence même.
La première définition précise de la nationalité est due à l'Italien Mancini : « La nation est une société naturelle d'hommes que l'unité de territoire, d'origine, de mœurs et de langage mène à la commu-
nauté de vie et de conscience sociales (1). » Depuis lors, tous les partisans de cette théorie ont insisté sur cette volonté de vie commune qui est pour eux l'élément essentiel de la nationalité. On se rappelle la définition célèbre de Renan ; « Une nation est un principe spirituel résultant des complications profondes de l'histoire, une famille spirituelle, non un groupe déterminé par la configuration du sol », et encore: « Une nation est un plébiscite de tous les jours ». C'est dans le même sens que Fustel de Coulanges disait : « Les hommes sentent dans leur cœur qu'ils sont un même peuple lorsqu'ils ont une communauté d'idées et de souvenirs (2). »
Donc, avec le temps, avec l'unité de territoire et de gouvernement — triple facteur historique, géographique et politique — ce qui cimente surtout une nation, c'est la volonté actuelle de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir, pour le transmettre aux générations suivantes, l'héritage reçu des
(1) Discours d'inauguration de la chaire de Droit internatiO" nal à Turin, 1891. Peut-être d'ailleurs avait-il trouvé dans là Préface de M"* de Staël à son livre De V Allemagne une première ébauche de cette définition. Voir R. Johannet, le Principe des nationalités,' p. 20. La théorie des nationalités a été explorée dans tous les sens par M. René Johannet ; il a écrit sur ce sujet un livre qu'on ne peut pas dire définitif, car il s'agit d'une matière en perpétuelle évolution, mais qui est si plein de faits et d'idées qu'il sera désormais impossible d'aborder ce sujet sans le consulter.
(2) Cf. aussi M. Turgeon : « Parvenue à sa maturité, la nation nous apparaît comme un phénomène de volonté : en ce sens, d'abord, qu'elle n'est pas une association forcée;... en ce sens enfin, que la nation suppose un pacte social incessamment renouvelé. »» {Revae du droit public et de la science politique, t. XV (1898), pp. 32 et suivantes.)
ancêtres, le passé sombre ou glorieux qui prépare le programme à réaliser dans l'avenir (1); c'est, en un mot, ce qu'on a pu exprimer d'un seul terme heureusement choisi, le « vouloir- vivre collectif ». La théorie nationalitaire paraît donc, on le voit, extrêmement libérale et individualiste. Si vraiment, comme le pensait Summer Maine, le contrat est l'aboutissement dernier de la civilisation, destiné à se substituer peu à peu au statut légal, si la volonté compte seule, en droit public comme en droit privé, n'est-ce pas dans cette théorie de la nationalité reposant en définitive sur la volonté individuelle des citoyens qu'il faut chercher le fondement de l'État, donc la clef de voûté du droit international, — de même que, dans les pays démocratiques, la volonté individuelle apparaît déjà comme la base du droit public interne? Je ne le crois pas cependant, ou du moins cette idée ne saurait être acceptée sans de fortes réserves. Comme la théorie autoritaire allemande, la théorie des nationalités ne s'attache qu'à une des faces de la question ; elle est donc incomplète, par là même partiellement inexacte et, chose curieuse, elle mène parfois aux mêmes résultats fâcheux que la théorie opposée. Si, logiquement appliquée, elle aboutit à l'anarchie, en fait, par une déviation fréquente et facilement explicable, elle a souvent pour conséquence un impérialisme nationalitaire tout aussi dangereux que l'impérialisme racique ou de droit divin.
(l) La souffrance supportée en commun lie parfois plus encore que le bonheur : qu'on pense seulement à la Pologne d'avant la guerre ou à l'Irlande jusqu'à cette année.
Le principe des nationalités, logiquement appliqué, conduit tout droit à l'anarchie. Si, en effet, la volonté individuelle est le fondement dernier sur lequel repose l'État lui-même, l'État est donc désarmé contre elle ; il ne peut contraindre par exemple ceux qui ne veulent plus être ses ressortissants à le rester malgré eux. Les nationalistes constatent que ce point est généralement reconnu, les États admettant le droit de leurs ressortissants à demander une nationalité étrangère. Continuant le raisonnement, ils affirment que ce qu'un citoyen a le droit de faire, plusieurs ont le même droit de le faire ensemble ou séparément. De même donc, concluent les extrémistes, qu'un citoyen a toujours le droit de quitter un État donné pour se faire naturaliser dans un autre État, de même une province ou une colonie ne peut être retenue de force sous la domination d'un État dont elle veut se séparer ; le droit international doit en ce cas prendre le parti de l'opprimé contre l'oppresseur.
Il est possible en effet de trouver certains cas où la théorie précédente paraît conforme à la justice : c'est ce qui se produit chaque fois qu'un État a été morcelé ou une province arrachée malgré elle à son ancienne patrie, et que le nouveau souverain s'est montré incapable de l'assimiler ; la Pologne et l' Alsace-Lorraine d'avant la guerre resteront les exemples classiques de cette situation douloureuse. Mais, pour quelques cas de ce genre, à la fois justes et réali-
sables, à combien de prétentions inadmissibles ne se heurterait-on pas si on essayait de donner satisiaction aux velléités séparatistes de toutes les mino- Tités ethniques, religieuses ou autres 1 II est impossible, quand on adopte cette conception, de savoir où s'arrêter dans la voie du particularisme. On a souvent cité l'exemple de l'Irlande, qui revendique énergiquement son autonomie. Mais dans l'Irlande, il y a rUlster, qui n'en veut pas : faudra-t-il donc la lui imposer ? Et dans l'Ulster même, il existe des localités où les Irlandais catholiques sont en forte majorité : devra-t-on en faire autant de groupes autonomes, d'États minuscules (1) ?
Le même raisonnement pourrait être appliqué à la plupart des villes de la côte dalmate. Dans les centres urbains, la population est en majorité italienne : donc, disent les Italiens, elle doit revenir à l'Italie. Mais si on ajoute aux villes leur hinterland, et parfois simplement leurs environs immédiats, voire même leurs faubourgs, la majorité passe aux Slaves : faudra-t-il donc admettre une nationalité différente pour une ville et pour ses faubourgs ? Et le même problème se pose en Macédoine, en Haute-Silésie, dans la Sarre, un peu partout où il s'est produit, au cours des siècles précédents, des changements de souveraineté dont toute la population n'a pas encore pris son parti.
(1) Ce qu'il y a de curieux dans le cas de l'Irlande, c'est qu'elle rejette l'autonomie de l'Ulster au nom du principe supérieur de l'unité du territoire national ; or, c'est exactement la même raison qu'invoquait la Grande-Bretagne contre l'Irlande pour lui refuser l'autonomie qu'elle réclamait.
Le respect des volontés particularistes, appliqué sans limitation aux nationalités dissidentes par le droit international, serait donc, tout comme en droit interne, générateur d'anarchie. Le même problème se pose en droit interne en effet, à l'intérieur de l'État et, d'une façon générale, de tout groupe ou association. Tout groupe qui veut vivre ne peut admettre le principe de l'autonomie des volontés individuelles ; pour tout ce qui est but de l'association, elles doivent forcément s'incliner devant la volonté collective. C'est ce qui rend nécessaire la loi de la majorité : loi souvent brutale, et qui surtout ne saurait fonctionner dans tous les domaines, car il est des principes supérieurs à la volonté du plus grand nombre, mais qui apparaît comme une nécessité de fait, d'ailleurs très défendable dans certains domaines. Or, précisément, en droit interne, pour éviter un émiettement anarchique, la loi de la majorité fonctionne à l'intérieur de l'État indivisible : pour tout ce qui est intérêt national, le vote est également national ; dans le vote d'une loi d'intérêt général par exemple, une province, un département ou une commune ne peuvent prétendre maintenir leur volonté particulière contre la volonté du reste de la nation. En tant qu'il s'agit, non pas de relations entre États souverains, mais bien du contrôle international — de plus en plus admis maintenant — des rapports entre un État et des minorités ethniques, donc au fond d'une question de droit interne, le droit international ne peut pas ne pas tenir compte dans une notable mesure de cette règle fondamentale de tout groupement. Si la majo-
rite de l'État est hostile à la séparation de telle ville ou de telle province, de quel droit ne considérer que la volonté du groupe sécessionniste, c'est-à-dire d'une minorité, peut-être infime ? On ne peut admettre qu'à tout moment une circonscription administrative voisine de la frontière, et mécontente d'une loi nouvelle par exemple, demande à passer à l'étranger ; ce serait l'organisation de l'anarchie.
Il n'y a pas moyen, dans la théorie nationalitaire, d'éviter ces funestes conséquences. S'il n'existe en effet d'autre fondement à la nationalité que la volonté des individus, ces derniers sont seuls à même de se prononcer, par voie de plébiscite et, le cas échéant, de sécession, sur le choix de l'État auquel ils veulent appartenir. De sorte qu'on réalise à coup sûr le meilleur ferment de dissolution de l'État en proclamant la volonté intangible de l'individu et la « nationalité tabou (1) », toutes deux pouvant tout se permettre contre l'État désarmé.
La doctrine du primat de la volonté individuelle, inapplicable en pratique, est de plus inexacte au point de vue philosophique et juridique. Elle est une suite de l'erreur individualiste des Encyclopédistes, de Rousseau et de Kant. Si l'on nie l'existence d'une volonté supérieure à l'homme, l'homme est à lui-même sa propre loi ; étant autonome, il ne peut être lié que par sa propre volonté : c'est le régime exclusif du contrat, non pas seulement en droit privé, mais aussi en droit public, la loi n'étant valable que lorsqu'elle est la volonté de la majorité ; et ce pre-
(1) Cette expression très juste de nation tabou est de M. René Johannet, dans le Principe des nationalités, p. 413.
mier principe du droit de la majorité lui-même n'existe qu'en vertu d'un contrat préexistant, le contrat social.
La théorie du contrat social effectif est aujourd'hui à peu près partout abandonnée. Elle ne tient aucun compte de l'observation des faits sociaux (1) ; l'homme est en société, non parce qu'il a passé dans ce but un libre contrat avec ses semblables, mais parce qu'il est un être social. Il l'est de par sa nature, et non parce qu'il le veut bien ; il est, suivant le mot d'Aristote, un « animal politique », obligé de vivre en société parce que c'est de cette façon seulement qu'il peut atteindre son développement normal.
Or sous quelle forme se présente à l'époque moderne la société civile, quel est son mode d'organisation politique ? L'État, et lui seul. Ni la famille, ni l'association professionnelle, ni la commune (2), ni la province même ne répondent à ce besoin ; la nationalité y répond bien moins encore, car là où elle est distincte de l'État, elle n'a pas d'organisation politique. L'État seul en possède une ; et c'est pour cela que,dans la société moderne, la vie sous forme d'État est une nécessité.
L'État . consent bien à ce qu'un de ses ressortissants l'abandonne pour passer à un autre État ; mais on ne peut aucunement tirer de ce fait les con-
(1) C'était d'ailleurs la moindre préoccupation de Rousseau. On se rappelle le début typique de son Discours sur le fondement et l'origine de Vinégalité parmi les hommes : « Commençons par écarter tous les faits, car ils ne touchent pas à la question 1 »
(2) Je ne parle pas de la Cité antique, qui était un Etat en miniature.
séquences qu'en prétendent tirer les sécessionnistes. Il y consent pour l'individu parce que ce serait une brimade inutile de s'opposer à une décision motivée peut-être par des raisons sérieuses et qui n'a, pratiquement, aucune répercussion fâcheuse sur lui, État, précisément parce qu'elle est individuelle.
La preuve qu'il y a là une simple tolérance et non l'application d'un principe absolu, c'est que, du jour où l'émigration à l'étranger, avec ou sans naturalisation, deviendrait un danger national, l'État a parfaitement le droit de la limiter et même de l'interdire, — exactement comme en sens inverse, l'État bénéficiaire de cette émigration peut se refuser à recevoir ceux qu'il considère comme indésirables : dans les deux situations la volonté de l'État s'impose à la volonté individuelle.
Or ce cas de danger national est toujours réalisé chaque fois que c'est toute une collectivité publique qui prétend passer ainsi à l'étranger. Il faut bien remarquer d'ailleurs qu'il existe entre ce cas et celui de l'individu isolé une différence essentielle qui suffit à rendre impossible toute comparaison entre eux. L'individu n'est pas lié au territoire ; il passe d'un État à l'autre sans rien emporter du sol national. Une collectivité publique au contraire est inséparable du sol sur lequel elle vit. Or le territoire est un des éléments essentiels de l'État. De ce seul chef, par conséquent, toute sécession d'une province ou d'une ville, par le fait qu'elle rompt le lien du sol, porte une atteinte directe à l'unité de l'État, quand ce n'est même à son existence, et il ne peut la tolérer sans consentir à sa ruine. Voici par exemple les États- Le Fur. 6
Unis, qui ont toujours été les grands champions de la liberté et qui, de plus, ne constituent qu'un État fédéral et non unitaire. Lors de la guerre de Sécession, les États du Nord n'ont pas hésité à soutenir une lutte longue et sanglante contre les États séparatistes, qui prétendaient cependant, à tort d'ailleurs, ne faire qu'user de leur droit de membres d'une fédération. Le parti de l'union — même forcée — a triomphé, et aujourd'hui les États sécessionnistes sont les premiers à lui donner raison. Une scission eût été le début d'une ère de luttes intestines et par là même la fm de la prospérité et du développement inouis de ce pays.
Tout cela est si évident que presque personne n'ose ériger en principe le droit de sécession, surtout en ce qui concerne l'État unitaire (1). Est-ce à dire qu'il n'existe aucun cas de droit de sécession, même en cas d'effroyable tyrannie, et que les principautés des Balkans, par exemple, au siècle dernier, étaient en faute, ou que l'Irlande actuelle a tort de lutter contre un État oppresseur, par cela même qu'il est l'État ? Non, en politique il y a toujours une juste mesure à garder. La. question est délicate, mais on peut cependant arriver à la résoudre de façon satisfaisante en remontant aux principes supérieurs du droit.
Le but de l'État est le bien commun. Il est compétent pour le réaliser et c'est en vue de cette fin qu'il
(1) Sur la sécession dans la Confédération d'Etats, voir L. Le Fur, Etat fédéral et Confédération d'Etats, pp. 535 et suivantes. L'Etat fédéral doit au contraire à ce point de vue être assimilé & l'Etal unitaire : eod. loco, p. 683.
a mission de dire le droit, et aussi de l'imposer, le cas échéant, aux volontés individuelles récalcitrantes. Nous savons en effet que leur autonomie complète ce serait l'anarchie, donc la destruction de l'État, comme de la famille ou de tout autre groupement. Il n'y a pas plus d'État possible, si les collectivités qui le composent ont à tout moment le droit de l'abandonner, qu*il n'y aurait de famille viable là où chacun des membres aurait le droit de la quitter dès qu'il espérerait trouver mieux ailleurs. Or l'État, comme la famille, est une société naturelle et nécessaire. Il existe donc un droit du groupe, et spécialement du groupe primordial, l'État, à s'opposer à la volonté arbitraire d'un individu ou d'un groupe secondaire. Mais ce droit n'est pas sans limites. L'État a aussi le devoir de respecter les intérêts légitimes de ses ressortissants, individus ou collectivités. Chacune d'elles, famille, association professionnelle ou collectivité publique secondaire, a son but propre, distinct de celui de l'État, et le premier devoir de ce dernier est précisément d'en assurer le libre accomplissement.
La solution de la question des rapports entre État et groupements secondaires se ramène donc à la reconnaissance de droits et de devoirs réciproques, dont l'observation par tous assure le maintien de l'ordre social. C'est ce qui se produit dans l'État normal. En lui, il n'y a pas d'oppression parce que chacun a la jouissance de ses droits et la conscience de ses devoirs respectifs. Toute oppression indique un état de choses anormal ; pour durer longtemps, ou même passer à l'état chronique, elle n'en est pas moins
anormale, au contraire. Et quand l'État affirme ne pouvoir maintenir l'ordre social — ce qui est sa raison d'être — sans recourir à l'oppression, c'est l'aveu qu'il n'a pas su réaliser l'assimilation entre la partie du pays qu'il se dit obligé de traiter durement et le reste de la nation. Pour une autorité incapable de se concilier l'acquiescement de ceux qu'elle gouverne, il n'y a pas d'autre alternative que la tyrannie ou la révolte. Le plus souvent ce sera l'une et l'autre successivement ; et la révolte, quand elle affecte toute une région déterminée, c'est précisément la sécession. Ainsi, là où toute entente apparaît comme impossible, à défaut d'un commun juge qui n'existe pas encore, la solution du conflit ne pourra être cherchée que dans la force. Le droit de sécession — exercé contre le consentement de l'État, mais ce sera toujours le cas en fait (1), — ce n'est donc autre chose que l'appel à la force, c'est-à-dire pratiquement la guerre civile.
Ainsi, le droit de sécession, c'est le droit de résistance à l'oppression exercé par des groupements territoriaux. Par là même qu'ils affirment leur volonté de se soustraire à la domination de l'État dont ils étaient membres, ils se placent sur le terrain du droit international, soit qu'ils prétendent vivre désormais d'une vie distincte, soit qu'ils veuillent se réunir à un autre État. Comme le droit de résistance en droit
(1) Ce qui ne veut pas dire qu'il sera toujours suivi d'unes guerre: il n'y en eut pas lors de la séparation de la Nor>ège d'avec la Suède, qui n'o,sa pas recourir aux armes pour maintenir l'union. Il faut remarquer d'ailleurs que la Norvège constituait un Etat souverain, réuni seulement à la Suède par le liens d'une union réelle, et pas du tout une simple province.
mblic interne (1), le droit de sécession, en tant qu'il ïst légitime, apparaît donc comme un ultime recours în cas de violation manifeste du droit des groupelents secondaires et de refus persévérant de la part ^de l'État de leur donner satisfaction ; les solutions Huridiques s'étant montrées impuissantes, la question jpasse du terrain du droit sur celui du fait, et c'est [un appel à la force, toujours très fâcheux mais parfois inévitable, qui est chargé de la trancher.
La théorie nationalitaire est donc très dangereuse pour tous les États où subsistent des minorités ethniques non assimilées, chez lesquels elle peut devenir une cause de ruine ; mais, chose curieuse qui montre comment, d'une même idée fausse, peuvent naître des erreurs opposées, elle présente aussi, en sens inverse, chez certains États, le grave danger de surexciter les ambitions nationales ; tout comme la théorie des races, elle est parfaitement susceptible de devenir une théorie impérialiste, et ce phénomène s'est déjà produit à plusieurs reprises.
(1^ C'est-à-dire lorsqu'il est exercé, non par des groupements territoriaux, mais par des individus ou des associations politiques ou professionnelles. Leur but alors n'est aucunement de fonder un Etat distinct ; ils veulent, au contraire continuer à vivre dans le même Etat, mais en lui imposant un nouveau gouvernement conforme à leurs vues; c'est la révolution, non plus la sécession, c'est le changement de régime politique et non la rupture de l'unité territoriale.
Ce danger n'existe pas lorsque la nationalité concorde avec l'État, surtout avec un État bien défini comme territoire, par exemple un État insulaire ou péninsulaire, comme le Japon ou l'Espagne. Mais ce cas est assez rare. Le plus souvent l'État politique ne concorde pas complètement avec tel ou tel des éléments fondamentaux de la nationalité, langue, race ou religion. Il existera par exemple des groupes de même langue qui déborderont ses frontières ; ou encore ses limites actuelles ne se trouveront pas répondre à ce besoin de frontières naturelles, bien légitime chez un État souvent attaqué, mais bien dangereux aussi, car la pente est glissante pour un État qui se trouve insuffisamment protégé. Nous savons que, dans la théorie nationalitaire, si le vouloir-vivre collectif prime tout, cependant il ne se suffit pas à lui-même ; il suppose des faits antérieurs, une communauté de langue, de mœurs ou de religion. Une nationalité puissante et douée d'une grande force d'expansion aura une tendance fréquente à englober ces éléments rattachés à d'autres États et qui présentent avec elle ces caractères communs. En Italie par exemple, où la théorie des nationalités a été exposée pour la première fois comme le fondement du droit international, cette théorie n'avait d'abord pour but, dans l'Italie d'aJors si morcelée, que de hâter la réalisation de l'unité nationale ; mais aujourd'hui que l'Italie est puissante, au nom de cette même théorie, elle revendique les côtes dalmates et jusqu'à l'Albanie qui ne lui a jamais appartenu.
La Révolution française, elle aussi, a commencé par des déclarations où elle rejetait toute idée de
conquête territoriale (1) et toute atteinte à l'indépendance des peuples (2). D'abord bien vue des peuples qu'elle libérait des abus de l'ancien régime, il ne lui paraît pas contradictoire avec ses principes de s'annexer des populations qui se donnent librement à la France. Ce fut le triomphe des plébiscites : Avignon dès 1790, la Savoie en 1792, puis le Hainaut, Mulhouse, la Rhénanie, etc. (3). D'abord sérieux, puis tournant à la comédie, le vote populaire finit par devenir un prétexte à nouvelles conquêtes. Aussi, lorsqu'à la suite des abus des commissaires de la Convention faisant regretter l'ancien régime, le résultat afTirmatif ne fut plus assuré, la Révolution y renonça purement et simplement pour revenir à la théorie des frontières naturelles. Merlin de Douai, suivi par la Convention, n'hésite pas à déclarer en 1795 que ; « La République française peut et doit, soit retenir à titre de conquête, soit acquérir par des traités, des pays qui seraient à sa convenance, sans en consulter les habitants ». Nous sommes loin des déclarations de 1790 I
Ainsi, on commence par affirmer le droit absolu
(1) Décret du 22 mai 1790, rendu sur la proposition de Robespierre, où l'Assemblée Constituante déclarait que « la France renonçait aux conquêtes et qu'elle regardait ses limites présentes comme posées par les destinées étemelles ».
(2) « Nous avons pour principe, écrit Carnot dans ses instructions au Comité diplomatique, que tout peuple, quelle que soit l'exiguïté du pays qu'il habite, est absolument maître chez lui; qu'il est égal en droit au plus grand et que nul autre ne peut légitimement attenter à son indépendance. »
(3) Sur cette question des plébiscites de la Révolution, voir les détails intéressants donnés par René Johannet, le Principe des nationalités, chapitre v à vu, pp. 96 et suivantes.
des populations à disposer d'elles-mêmes par un libre vote, puis on sollicite leur adhésion, et on finit par l'imposer. De sorte que la théorie du plébiscite, qui paraît d'abord si satisfaisante, si respectueuse de la liberté des populations, en réalité ne signifie pas grand'chose (1).
En admettant même (ce qui est déjà contestable, car il est d'autres questions qui entrent en ligne de compte), qu'un plébiscite soit décisif quand il est absolument libre et sincère, le plus souvent cette condition de fait ne sera pas réalisée. Elle ne le sera presque jamais pour les plébiscites effectués au lendemain d'une guerre sous le contrôle de l'État vainqueur, et moins encore peut-être pour ceux organisés par l'État vaincu, qui n'a pu prendre son parti de la défaite et fera tout pour la limiter. On se rappelle la conduite de l'Allemagne en Haute-Silésie après l'armistice : sans l'intervention des Alliés, tous les Polonais patriotes auraient été condamnés, expulsés ou emprisonnés avant le jour du plébiscite ; au contraire tous les Allemands qui ont au cours de leur vie habité la Haute-Silésie pendant quelques mois, même sans espoir de retour, y sont venus voter en bloc, aux frais de l'État allemand qui sait parfai-
(1) Il n'y a pas eu de plébiscite en Alsace-Lorraine en 1918 : quelle preuve plus sûre de sa volonté pouvait-on avoir en effet que l'accueil enthousiaste fait à nos troupes à leur arrivée, et avant même le départ complet des Allemands ! Même au cas de plébiscite, l'Alsace-Lorraine serait revenue à la France, non pas du tait de ce plébiscite, mais parce qu'elle avait su, pendant un demi-sièclo, rester fidèle à sa vraie patrie. Le plébiscite n'a d'autre intérêt que d'être l'affirmation du sentiment national ; il est donc inutile partout où ce sentiment n'est pas douteux.
tement, pour un but de ce genre, trouver tous les fonds nécessaires.
L'expérience a prouvé qu'en certains cas, là où la population est très mélangée, le plébiscite est le pire cadeau à faire à un peuple. Pour la Macédoine par exemple, si âprement disputée entre trois États, quand l'un d'eux s'empare d'une partie de ce malheureux pays, son premier soin est de tout mettre en œuvre pour expulser la population opposante ou qu'on croit telle ; on a même vu à diverses reprises tel compétiteur, les Bulgares notamment, recourir à des procédés plus radicaux pour la faire disparaître :. moyen très pratique à coup sûr d'écarter toute crainte sur le sens du futur plébiscite.
Enfin le plébiscite suppose une population partagée, un sentiment national douteux. En ce cas, très souvent, celui qui fixe les limites de la zone où il aura lieu tranche le conflit : il suffit de rappeler ici l'exemple de Fiume et de la côte dalmate, de l'Irlande et de rUlster, auxquels on pourrait en ajouter beaucoup d'autres (1). Mais tout sera-t-il terminé
(1) Lors de la création de l'Etat de Panama, qui n'eût jamais eu lieu sans l'appui des Etats-Unis, il est clair que plus la fraction du territoire colombien incorporée au nouvel Etat eût été grande, et plus la majorité sécessionniste aurait diminué. En Haute-Silésie également, les Allemands ont réussi à faire incorporer au territoire soumis au plébiscite une zone où le vote en leur faveur n'était pas douteux. C'est cette délimitation qui, jointe aux procédés indiqués plus haut, leur a assuré cette faible majorité qui leur permit ensuite de réclamer l'attribution de toute la Haute-Silésie, alors que pour le Slesvig, où la majorité globale était en faveur du Danemark, l'Allemagne sut fort bien revendiquer et se faire attribuer les districts à majorité allemande.
82 RAGBS, NATIONALITÉS, ÉTATS
lorsqu'un des partis aura obtenu quelques centaines ou quelques milliers de voix de plus que l'autre ? Non, c'est là encore un grave inconvénient des plébiscites dans les régions habitées par des groupes ethniques différents. Peut-on espérer sérieusement que le parti battu au scrutin à un petit nombre de voix s'inclinera éternellement devant ce vote, même en le supposant sincère ? Évidemment non. Cette faible majorité constituera pour lui un encouragement à continuer la lutte pour laisser le conflit ouvert et le faire trancher à nouveau quand il aura espoir que la majorité se sera déplacée. Certes ce jeu de bascule des partis constitue la vie normale des États parlementaires ; mais entre partis politiques, quand ce déplacement de majorité se réalise, tout se borne à un changement de ministère ; ici les suites peuvent être autrement graves et le conflit de nationalités court risque de mener directement à la guerre.
La théorie nationalitaire est donc à la fois inexacte et dangereuse, — dangereuse précisément parce qu'efle est inexacte ; elle est condamnée à osciller toujours de l'anarchie à l'impérialisme, un peu comme en droit interne l'anarchie mène presque fatalement au despotisme. C'est là une suite forcée de sa contradiction initiale, qui vient en droite ligne de la philosophie du xviiie siècle, et consiste à faire reposer les droits de la collectivité sur ceux de l'individu. Pour les Encyclopédistes et plus tard pour Kant, la liberté
individuelle est inaliénable et sacrée ; voilà le principe fondamental d'où tout découle. Pour ne pas nier les droits des collectivités, ce qui serait assez logique avec un pareil point de départ (1), ils sont obligés d'affirmer : il doit donc (?) en être de même pour la nation ; la nation, composée d'individus dotés de droits inaliénables et imprescriptibles, doit être considérée elle aussi comme une personne et elle a les mêmes droits que ses membres (2).
Le principe des nationalités apparaît ainsi à ses débuts, c'est-à-dire vers la fm du xviii® siècle, comme un corollaire de la souveraineté nationale, dérivant elle-même de la notion de liberté individuelle ; il affirme à la fois le respect des volontés individuelles et la souveraineté de l'État. Tous les peuples étant composés d'individus autonomes, doivent être également libres, intérieurement et extérieurement. A l'intérieur, le peuple ne dépend de personne ; il n'y a plus de souverain héréditaire et irresponsable ; la souveraineté appartient au peuple, qui n'obéit qu'aux lois qu'il s'est lui-même données. A l'extérieur, il ne dépend non plus de personne,
(1) On sait qu'en réalité les philosophes du xviii* siècle, et Rousseau particulièrement, fidèlement suivis sur ce point par les législateurs de la Révolution, condamnent toutes les collectivités ; l'Etat seul trouve grâce à leurs yeux et subsiste ou plutôt domine en présence de l'individu isolé, qu'il écrase forcément de tout le poids de sa masse.
(2) C'est la théorie de la personnalité fictive reconnue, sinon créée, par le législateur. Le xviii' siècle n'est pas encore arrivé à la conception de l'Etat organisme social; ce sera l'œuvre des sociologues du xix' siècle, immédiatement suivis sur ce point par les Allemands qui y voient avec raison, la base la plus solide à l'omnipotence de l'Etat.
puisqu'il est autonome par hypothèse ; la souveraineté externe apparaît, ainsi qu'on le dira plus tard, comme le simple reflet d'une souveraineté interne absolue.
Voici donc le double point de départ, autonomie individuelle et autonomie nationale, ou plutôt la seconde est engendrée par la première. De ce point de départ inexact ne devaient pas tarder à découler des conséquences erronées et souvent contradictoires, suivant qu'on faisait prédominer l'une ou l'autre de ces deux autonomies. On devait vite s'apercevoir en effet que la volonté de l'individu ou des groupes locaux d'un côté, et la souveraineté de l'État de l'autre, bien que fondées toutes deux sur l'idée abstraite de liberté, ou même précisément pour cette raison, étaient parfaitement susceptibles de s'opposer au lieu de concorder toujours entre elles. C'est justement le cas dans ces questions de nationalité où le conflit est fréquent entre ces volontés particularistes d'un côté et celle de l'État. Il faut alors forcément opter et, très vite, on peut constater en fait une double orientation.
Les uiïs font prédominer l'idée de liberté individuefle : ce fut le cas très général en France, où l'on est volontiers individualiste, et où un excès de logique, quand ce n'est d'idéologie, empêche parfois de se préoccuper assez des suites fâcheuses d'une théorie adoptée. Les premières conséquences, très logiques en effet, qu'on déduisit du principe des nationalités ainsi compris, furent la négation du droit de conquête, sans qu'on pensât à établir les distinc-
ions nécessaires (1), puis celle du droit d'intervention en cas de révolte du peuple ou d'une fraction du >euple contre ses gouvernants, l'établissement ou la ivision de la constitution apparaissant pour chaque )ays comme une affaire d'ordre purement intérieur (2), fn dernier progrès fit passer de la conception négaive de la non-intervention à l'affirmation positive 'un droit d'intervention, en vue de venir en aide un peuple luttant pour son indépendance. Ce noureau pas en avant, toujours en harmonie avec la logique abstraite, est accompli par la Révolution française dès 1792, avec la formule fameuse « guerre lux rois, paix aux nations (3) ». La Sainte-Alliance, 'on présente souvent comme inaugurant cette politique active d'intervention, ne fait en réalité que la renverser au profit du « syndicat » des monarques
(1) Si en effet il n'existe évidemment pas un droit de con- [uête en ce sens que l'agrandissement territorial ne peut être
le but direct d'une guerre (en ce cas forcément offensive : la
►nquête n'est alors que le vol entre États), au cas d'une guerre
Injuste entreprise contre un État, lorsque ce dernier est vain-
lueur dans la lutte qu'il soutient pour la défense de ses droits,.
la conquête apparaît en certaines circonstances comme parfaite-
lent admissible, à titre de sanction d'une agression injuste et
souvent aussi de garantie pour l'avenir. Voir sur cette grave
lestion du droit de conquête infra, p., et note 1.
(2) Voir supra le texte du décret de l'Assemblée constituante lu 22 mai 1790.
(3) Rapport de Merlin de Thionville à l'Assemblée législative le 20 avril 1792, suivi d'un décret de cette Assemblée. Voir aussi
décret si net en ce sens du 19 novembre de la même année, »ù la Convention, presque dès les premières séances, décide
d'accorder fraternité et secours à tous les peuples qui vou- Iront recouvrer leur liberté et charge le pouvoir exécutif de lonner aux généraux les ordres nécessaires pour porter secours
ces peuples et défendre les citoyens qui seraient vexés pour la cause de la liberté ».
européens ; elle ne dure d'ailleurs qu'une vingtaine d'années, et le mouvement d'intervention active, qui ne s'est jamais complètement arrêté, mais a opéré dans les deux sens opposés, reprend dans le sens révolutionnaire à partir de 1830 et surtout de 1848 (1). C'est sous l'influence de ces idées directrices que la France du xix^ siècle laisse s'établir ou même favorise l'établissement de l'unité allemande et italienne (2). Elle ne veut pas s'apercevoir que, de sa part à elle, un des premiers pays où la nationalité a concordé avec l'État et qui a dû à ce fait une grande partie de sa supériorité de force aux siècles précédents, soutenir en faveur de ses voisins morcelés ce principe des nationalités, c'est leur donner contre elle des armes dont ils profiteront plus tard pour l'abaisser. Entraînée par son esprit de logique et son impartialité tout « objective » (3), elle suit une
(1) Sur la part prise par les États-Unis à ce mouvement, voir J. Tchernoff, les Nations et la Société des Nations dans la politique moderne, pp. 140 et suivantes.
(2) Non d'ailleurs sans certains moments de clairvoyance et, de temps en temps, un retour ou un regret donné aux. intérêts personnels sacrifiés à des conceptions idéologiques. Le principe des nationalités se traduit alors par une conception des « frontières naturelles » dictée par l'instinct de conservation aidé de vieux souvenirs historiques et parfois aussi par le désir d'extension d'une nation puissante. C'est alors la transition d'une des formes opposées à l'autre, le point de jonction entre les conceptions française et allemande, la première restant seulement plus modérée et non susceptible, comme la seconde, d'une extension indéfinie. Sur l'idée de nationalité susceptible de devenir « essentiellement une conception idéologique de la frontière », voir R. Johannet, loc. cit.^ p. 286.
(3) Qu'on lui reproche parfois à l'étranger de ne pas avoir assez, alors que pas un État ne la possède àunsihaut degré. Klle est môme souventpoussée beaucoup trop loin, car le souci de la logique pure ne doit pas, pour un État, exclure celui de sa conservation.
politique qui, dans l'Europe du xix^ siècle, est précisément pour elle la plus funeste qui se puisse. C'est en grande partie à l'ardeur mise par Napoléon III à soutenir le principe des nationalités que la France a dû son écrasement en 1870.
Une seconde conception, à la fois plus réaliste et plus personnelle (1), conduit à des conclusions toutes différentes et même opposées. L'idée d'autonomie, d'un côté appliquée à l'État, et de l'autre combinée avec la suppression d'une loi morale supérieure remplacée par les principes de l'évolution et de la sélection par la lutte pour la vie, mène tout droit à l'affirmation du droit au libre développement des États forts, dont le pangermanisme n'est que l'application à l'Allemagne, supposée l'État le plus fort de tous. Le pangermanisme apparaît donc comme une conséquence des dogmes humanitaires du xviii^ siècle (2), conséquence imprévue, mais cependant logique elle aussi en un sens, du moment que l'État est considéré comme une personne (3). C'est cette doctrine que Fichte a d'abord tenté de réaliser en l'appuyant sur l'idée de race pure. Prétention insoutenable et qui a dû être abandonnée, ou tout au moins fortement étayée par d'autres ; mais la théorie nationalitaire entendue dans un sens impérialiste est tout
(1) Au sens, non pas de plus individualiste, car elle est au contraire beaucoup plus élatiste, mais dans celui de plus égoïste, plus « subjective », dirait-on en Allemagne.
(2) Cf. J. Bainville, Histoire de deux peuples, p. 206.
(3) Avec la théorie organiciste très répandue en Allemagne, il n'a plus à être considéré comme une personne : l'organisme social est une personne, et la plus puissante de toutes.
aussi propre à arriver à ce résultat, et c'est à elle que recourent aujourd'hui beaucoup d'Allemands, sauf à la combiner avec celles du droit historique ou de la souveraineté de droit divin.
Ainsi, sous sa double forme, forme individualiste et idéaliste menant à l'intervention en faveur des peuples qui luttent pour leur liberté, forme étatiste et réaliste, proclamant le droit du libre développement des nations puissantes, la théorie nationalitaire est susceptible de conduire à la guerre. Il faut donc bien se pénétrer de l'idée qu'au point de vue de la solution des conflits du droit international, le principe des nationalités n'est la clef de rien : pratiquement, son application méthodique ferait naître plus de conflits peut-être qu'elle n'en supprimerait ; théoriquement, l'idée de nationalité, à efle seule, n'est pas le fondement de l'État (1). Il est exact
(1) La preuve en est que, dans l'essai de reconstitution de l'Europe et d'une partie de l'Asie faite par les traités de 1919- 1920 sous l'influence des principes nationalitaircs du président Wilson, on a abouti à des résultats tels que de nombreuses autres combinaisons politiques et territoriales apparaissent comme tout aussi possibles et tout aussi raisonnables, sinon plus. Le président du Conseil des Ministres français l'a ouvertement reconnu, en ce qui concerne la Hongrie, à la séance de la Chambre du 7 juin 1921. Combien de nouveaux Etats n'ont de frontières ni historiques, ni naturelles ou stratégiques, et combien sont privés d'éléments essentiels à la vie économiques, débouché sur la mer, ou même, pour l'Autriche, territoire suffisant pour assurer l'existence d'une capitale hypertrophique par rapport à l'exiguïté du nouvel Etat! Et plus tard, lors de la reconstitution de ces multiples Etats détachés du grand Empire russe, et dont beaucoup apparaissent comme ne pouvant se suffire à eux-mêmes, où trop faibles pour mener une existence indépendante, qui oserait affirmer que le principe des nationalités imposera, à l'exclusion de toute autre, la répartition ac-
qu'elle peut se résumer dans la formule d'un «vouloir-vivre collectif » ; mais précisément, ce n'est pas là une caractéristique suffisante de l'État, qui exige bien d'autres éléments. Et, au contraire, c'est un caractère qui convient parfaitement, en dehors de l'État, à beaucoup de collectivités secondaires, provinces décentralisées, colonies à gouvernement responsable, membres des États fédéraux, États protégés, etc. : toutes ont ou peuvent avoir un vouloirvivre collectif, elles peuvent constituer une nationalité et cependant elles ne sont pas un État véritable, un État complet, souverain à l'intérieur et indépendant à l'extérieur. C'est la preuve que la nationalité n'a pas droit à ce titre d'État. Il est donc important de ne pas confondre les deux termes ; il faut bien se rendre compte que le principe des nationalités est tout à fait incapable de nous fournir ce sujet de droit international que nous cherchons, m même de nous donner, à lui seul, ce fondement le l'État que tous avouent être le grand, sinon l'unique sujet de droit international.
tuelle en Esthonie, Lettonie, Lithuanie, Ukraine, républiques Caucasiennes, etc.?