GROS-RENÉ
Mon Dieu ! qu'à tes appas je suis acoquiné !
MARINETTE
Que Marinette est sotte avec son Gros-René!
Tout cela sent-il assez la rue et le salon, la dame et la servante? Or c'est justement parce que le Donec grains d'Horace a conservé, grâce à Molière, une odeur de cornette enrubanée, et parce que Lydie est restée attachée à Marinette, Horace à Gros-Réné, quemademoiselle Rachel devait moins réussir dans ce nouveau rôle que dans le rôle de Lesbie. A peine elle s'appela Lydie et fût-elle en plein dans le Dépit amoureux, que soudain nous nous sommes rappelé mademoiselle Rachel dans le rôle de Marinette ; elle était semblable à une reine déguisée en servante; elle portait la cornette à la façon d'une couronne , et parfois elle se retournait très-étonnée (ô dieux et déesses!) de ne pas traîner à sa robe de laine une longue queue ornée de diamants et de perles. Qu'elle était étonnante et charmante, à tout prendre, lorsqu'elle faisait à Gros-Réné ces grands yeux qui ont brûlé Oreste et Pyrrhus, Troie et la Grèce entière ! En ce moment, malgré la dame, on voyait Lydie elle-même à travers Marinette, et maintenant on revoyait Marinette à travers cette aimable et pimpante Lydie, attifée à la dernière mode de l'an d'avant la grâce 716, sous le consulat d'Appius Claudius Pulcher, Appius le Beau, demandant à sa suivante si ses cheveux sont bien arrangés , ses bandeaux bien arrondis et bien ondés , car la mode n'est pas nouvelle, et quand Lydie ajoute en minaudant :
M;iis si j'aplatissais un peu plus mes cheveux; Si, relevés en tresse, on en formait des nœuds; Ou bien si, délivrant leurs boucles vagabondes, Je laissais sur mon cou se dérouler leurs ondes.
Ma foi! il nous semblait que ces grâces fardées riaient un peu trop tirées par les cheveux, ci nous préférions Marmette en petil costume! Il en est ainsi des autres détails de la toilette de Lydie, les bagues d'été, le péplum à fond ro«e,
Le manteau teint deux lois flans la |ioui|irc de Tyr.
les oncles lustrés... Lustrés! un mot certes très-mal choisi pour une courtisane romaine, qui compte par lustres les années fugitives! Quoi encore ? le collier chargé des dépouilles des vaguest autrement dit un collier de perles, les bracelets, et sur son cou enrichi
faisant étinceler lout le rixage indmi
et la couronne de lierre, et n'oublions pas le citron que promène Lydie sur ses ongles lustrés, en invoquant Hercule. Hercule, a
propos d'un citron! Tout ceci esl trop ou trop peu; et le s|>ectaleur délicat . tournant la tète à ces mystères de la toilette , est tenté de s'écrier comme ce héros de Shakespeare : o Belle reine, quittez ces vains ornements, faites tomber celle toile importune! i Kt la helle avance, après tout, quand vous nous aurez démontré comme
un antiquaire les aiguières, les corbeilles, les bandelettes, les réseaux, les cassettes de hêtres ou de tilleul, les pourpres, les
aiguilles, les miroirs, les parfums; le nard et I ambre, la myrrhe et la Cinnamome . les émeraudes, les perles, les serpents d'or, les grelots, les sandales, les lacets, et par-dessus tout, car c'est le plus curieux, toute cette cuisine horrible que les poêles indiquent d'un mol et en frissonnant d'horreur:
Même elle eut soin de peindre et d'orner sa beaule'
414 MADEMOISELLE RAGHEL
C'est ce que fit Aspasie un beau jour. Elle plongea sa belle tête dans l'eau froide, et, son charmant visage essuyé de ses belles mains athéniennes : « Faites comme moi, cria-t-elle aux coquettes qui l'entouraient. » Les filles d'Aspasie, et de Lydie, et de Néère, elles sont bien vraiment les arrière -petites -filles de cette Pandore, la mère de toutes les femmes dangereuses, et c'est bien de celles-là que le poëte Hésiode disait en son temps : Qui se fie à la femme se fie au voleur !
Leur nom, il est vrai, est devenu un vilain nom : courtisanes ! mais c'est à force d'avoir été traîné dans la fange des vices et des siècles. Otez ce nom-là, et dans cette belle compagnie flottante, dans ce pèle-mêle de printemps blonds et bruns, vous retrouvez la grâce et l'esprit , la galanterie et l'amour de la ville éternelle. Elles seules, elle avaient le droit d'obéir aux passions de leur cœur, et mémo on leur savait gré d'obéir à cette vocation irrésistible. Oui! et cette fille révoltée et triomphante, qui traîne après soi tant de vœux, tant d'hommages et tant de volontés, elle était une esclave. Esclave, elle a voulu l'affranchissement et la vérité, elle a appris tous les arts et toutes les grâces qui pouvaient l'y conduire. Elle a été libre à son premier regard , et, libre, elle a choisi volontairement son premier maître ! Et comme l'infamie et la honte n'avaient rien à voir dans leur conduite, elles marchaient, la tête haute , entre les consuls et les poètes, une main sur la hanche et l'autre main sur la lyre ! Les plus grands esprits et les existences les plus nobles avouaient ces amitiés passagères! Vous pourrez lire dans les lettres de Cicéron un billet très-gai dans lequel ce grand homme, que la guerre civile a trouvé impassible, raconte qu'il a dîné, la veille, avec Attiras son ami, chez la courtisane Cithéris.
Or, où dînait Cicéron Horace pouvait bien souper, ce nous semble ! En tous les temps d'ailleurs, le poëte et la femme galante se sont entendus à merveille! Ils sont, ou peu s'en faut, de la même famille des bohémiens de ce bas monde et des poésies fugitives. Celui-ci vit de son esprit, celle-là de sa beauté. Enfants du hasard, ils
dépensent en prodigalités et on avarices inlinies les trésors que Dieu leur a donnés dans sa bonté, comme il adonne le plumage et, le chant il l'oiseau. Il ne fout donc pas trop les parquer, fût-oe dans un cercle d'or, et attacher celle-ci à celui-là, même dans une comédie; car ci; serait mentir a tontes les lois du hasard, qui est la Providence des grands esprits . dos vrais sages et des vraiment belles personnes.
Ainsi, autant Horace me plaît et me charme, éparsçàet là. dans ses odes, dans ses chansons, dans ses cantiques, entre Pyrrha et Tyndaris, entre Phyllis et Clycère (deux noms célébrés par Virgile), entre la brune Barine et la Manche Néohule, entre Néère et Calalee. autant je m'attriste le vovanl enfermé dans le boudoir de Lydie . ne fut-ce que pour un jour! Ce n'est pas là mon poète, et note/, bien que je m'attriste aussi pour Lvdie : elle n'était pas femme à rester tète à tète six heures de suite, même avec ce gros poêle boufli, bien portant . au gai sourire ; tout au plus elle lui donnait parfois une heure, et lui une heure aussi, tout ai] plus. Il était attendu chez Mécène, elle était imitée chez quelque petit — fils de Cassiiis ou de Bi utils! Il avait promis a Chloé, elle avait promis à Calais! Chloé, en effet (j'v reviens), n'est pas. tant s 'en faut, la pécore invisible, annoncée dans l'intermède de M. l'onsard;
Chloé n'est pas une Iris on l'air; l'Iris en l'air n'eût pas convenu.
que je sache, a ces heureux poêles amis du vin. do l'esprit, de-» positives, des faciles amours. Ils ne Croyaient pas aux langueurs, et tant s'en faut; ils ne savaient pas ce «pie c'était que l'idéal. Eli fait d'amour, hommes et femmes ils allaient droit au fait; Didon l.i première. Horace a trouve bien souvent que sa maîtresse lui était infidèle... il s'en moque. Il s'est vengé de Pvrrha en célébrant Ifl grotte perfide OÙ elle rencontra Sv haris. (l'est donc une faute d'avoir maltraité Chloé à ce point, et d'en faire une de ces malheureuses que l'on appelle et que l'on chasse à son gré; le poète v perd, et aussi l'amour.
J'en dis autant pour Calais, fils d'Ornitus. M. l'onsard a l'ail
de Calais un croquant au pied de grue, un ces petits messieurs sans feu ni lieu, qui sont aux ordres des petites dames, et qui attendent patiemment sous les fenêtres closes l'heure du berger:
Turini Cala'is , films Orniti.
s'écrie Lydie en son divin patois, et rien qu'au sens câlin de ces voyelles entrelacées, on comprend que ce beau Calais était pour la dame un amoureux très-sérieux, un amant très-aimé , un beau de la ville, un riche, un fils de sénateur, le neveu d'un consul , et que Lydie a été pour lui ce qu'elle était naguère pour Télèphe et pour tant d'autres. Ainsi, croyez-moi, d'une part vous avez trop et beaucoup trop insisté sur la vénalité de Lydie, et sur la source, ô belles courtisanes (notez bien que c'est la suivante qui parle ainsi à sa maîtresse) ,
Des bronzes de Corinthe et des urnes toscanes;
et d'autre part vous avez fait trop peu de cas de Chloé et de Calais.
... Hier, Chloé vous a vue en chemin : La jalouse a pâli sous son triple carmin!
Lydie et Chloé étaient à peu près du même âge ; Lydie était un peu inoins jeune; elles avaient l'une et l'autre un soupçon de rouge tout au plus ; le triple carmin est un crime de douairière. Dans le Donec gratus, Lydie, écoutant les louanges de Chloé, ne dit pas un mot contre sa rivale. Horace de son côté, en homme bien élevé et bien appris , ne prononce pas même le nom de Calais. Ce n'est pas lui, certes, qui dirait ironiquement :
En mille traits d'esprit sa causerie abonde... Vous tiendrez les propos les plus jolis du monde.
Il sait d'ailleurs que c'est un mauvais moyen pour se délivrer d'un rival; il se contente d'appuyer sur les mérites de la maîtresse
qu'il abandonne; plus est grand le sacrifice, et plus on Lui en tiendra compte. D'ailleurs Horace et Lydie se connaissent de longue maiu ; ils se savent par cœur l'un et l'autre, ils n'ont plus rien a se cacher; ils se reprennent aujourd'hui pour se quitter demain. Il faut donc, même dans l'intérêt d'Horace, que la belle Chloé ne soit pas renvoyée aux calendes grecques ; et dans l'intérêt de Lydie, il faut aussi que le jeune Calais ne soit pas trop cruellement sacrifié! BnfiD est-ce du beau et bon langage de dire a une servante :
Beroé, tu sais bien , ce jeune et beau garçon, Calais, qui toujours rode sous ma maison,
Va le chercher, dis-lui que je l'invite
A souper; que 7c l'aime, et qu'il vienne au plus vital
La vraie et piquante Lydie s'y fût prise autrement, le vrai et sincère Horace n'eut pas appelé en ces ternies la charmante Chloé :
11 o 11 a ci:.
Tu connais, n'est-ce pas, la charmante Chloéf
moi
Celle qui logt en face ?
110 li ACE.
Oui. Passe chez, la belle.
Et dis-lui que j'irai, ce soir, souper chez elle.
J'en suis bien fâché, mais ce ne sont pas lit les mu'urs de la belle compagnie romaine, non plus que les paroles île l'élégante société française; on ne retrouve en ces brutalités ni le siècle d ItlgUSte, BU le siècle de Louis. \IV! Il n'\ avait pas deux Chloé ii la même époque. Celle (/ni loge en face on le dirait à peine d'une Chloé de la rue de Brada. Va chez la belle ! est un ordre et une commission qu'un galant homme bien appris ne donnera jamais il la servante de la femme qu'il aime. Il faudrait aller aux grands poètes de l'antiquité par les plus beaux sentiers de la grâce, de la décence et «lu bon goût. Surtout il faut tenir compte de toutes les délicate»» - de la
pensée et de toutes les nuances de la parole, quand on met en scène Horace, à savoir l'homme ingénieux, le maître absolu des élégances, le premier des poètes des grands siècles, qui a trouvé et invoqué tous les mystères de la politesse romaine et de la politesse française; le maître sans rival chez les peuples civilisés dans l'art de vivre et dans l'art de parler à chacun son langage, Horace, le premier qui ait proclamé cette utile vérité : « Ce n'est pas une louante médiocre de savoir plaire aux honnêtes gens »
Il faut enfin une main très-légère et très-délicate pour ne pas franchir la distance qui sépare une coquette de l'ile de Crète, d'une frlle d'Opéra; Manon Lescaut, de Manon belle gorge! Il faut surtout aimer le poëte que l'on traduit, et Je lire nuit et jour, et le savoir par cœur, et ne pas se décourager, et lutter vaillamment, dans les moindres choses, contre ce ferme esprit qui n'a jamais rien donné au hasard. Même quand il voit les Ménades et qu'il a Im son soûl, il s'arrête juste un instant avant d'aller trop loin.
Vous savez tous par cœur cette ode célèbre de Sapho, un des chefs-d'œuvre... le chef-d'œuvre de la poésie érotique; elle a été traduite par Catulle, comme les Romains traduisaient les Grecs, c'est tout dire ; elle a été pour tout le siècle d'Auguste un sujet intarissable d'admiration et de louange; c'est une merveille, cette hymne de l'amour heureux, c'est toute une poésie. Eh bien ! de quel droit en foire une ironie ? On suppose en effet que Lydie invoque en ces mêmes termes que Sapho emploie à célébrer Phaon lui-même, Calais, ce passant de la rue, et qu'elle adresse, ô méprise! à un inconnu, ces paroles brûlantes :
Heureux qui près de toi, pour toi seule soupire!
Et, pour le dire en passant, Boileau, Boileau-Despréaux, Nicolas Boileau a traduit ces vers amoureux de façon que personne absolument ne les chante après lui. Mais il ne s'agit pas de la traduc-