‹ Rachel et la tragédieChapitre 20 sur 26 · I . Principibus plncuis.se viris, non ultima laus est · texte numérisé non relu

I . Principibus plncuis.se viris, non ultima laus est

lion nouvelle, il s'agit de démontrer < j i m* ces admirables vers, placés la comme une enseigne ou tout simplement comme un préle\te, sont tout à t'ait déplacés, et chacun sut gré a mademoiselle Hachel de les avoir atténues comme elle a fait. Jeune el femme, et bette, elle eût compris que ce n'était pas par de pareils chefsd'œuvre qu'une personne hahile asticote SOU amant. Sapho en disait trop pour Lydie:

... Viens donc! Que fais-tu loin de moi?

Ton image est ici, Galaïs, je te voi,

Je te parle. 0 bonheur qu'envieraient les déesses!

Les dieux, j'en suis certain , ignorent ces i\ic~-c~.

J'oublie, en te voyant, le inonde disparu,

Je brûle au feu subtil dans ma veine nccou.ru!

Ainsi elle parle. « et tout en pour cet homme-là ! » et tout ça pour un Calais en l'air, pour un drôle que tout il l'heure Horace va mettre à la porte, comme on n'y mettrai! pas un valet :

Va dire à Calaïs que c'est un imbécile!

— Kl puis? — qu'il peut aller >e faire pendre mIImw!

Arrive enlin. après les simagrées de Lydie, le morceau de résistance, le morceau fameux, le Douer i/ralus. M. PODSSrd la traduit

avec bonheur, avec talent; et s'il manque son effet, c'esl que le

passage amoureux de L\die pour Calais cl d'Horace pour Chloé

ne peut pas être maintenu tel qu'Horace l'a écrit, > il est vrai,

comme vous le dites, qu'en effet Lydie a chnssc Calai* cl qu Horace

a chassé Chloé. Véritablement il fallait pour que cette ode charmante eût tout son effet, que le poète laissât lc> choses telles que

l'amour les avait faites, et qu'il QOUS montrât un beau Calais, une

séduisante Chloé ! Mademoiselle Rachel elle-même, elle avait si bien

compris celle nuance exquise, avec tant de charme et tant de veiitable esprit, qu'elle disait avec une certaine ironie :

Calais, maintenant, lient mon Ame el ma vie'

Cependant que devint Lydie? Hélas! je vous répondrai quand vous nous direz où vont les roses après le printemps ? Elle fut infidèle, et elle partit on ne sait où! Horace obèse et vieillissant se vengea par un ïambe cruel, et puis il passa de Lydie à une esclave grecque. Une esclave! mais, Horace, vous n'y pensez pas! Au contraire, dit-il, j'y ai bien pensé! Briséis était une esclave et cependant elle fut aimée d'Ajax Télamon ! Après l'esclave grecque, il retrouva Lydie et il revint à elle; triste histoire des vieilles passions qui rabâchent ! Il n'y a de bon que le premier vin qu'on porte à ses lèvres dans cette coupe d'or couronnée des roses de Pœstum et des lauriers d'Actium...

Tels étaient nos discours après la représentation d'Horace et Lydie, et tout ceci , j'en conviens, quoique assez juste et vrai, était dur et voisin de la cruauté. Heureusement que le poëte était populaire, et que la comédienne était adorée. Ils eurent bien vite, elle et lui, surmonté ce léger obstacle, et Lydie obtint, huit jours plus lard, autant de succès que Lesbie et le moineau.

Mademoiselle Rachel devenue en ce rôle une grande coquette, se contemplait à son miroir avec un bonheur ineffable; elle souriait, charmante, à sa propre beauté , et par toutes les grâces qui étaient en elle elle se vengea des sévérités de la critique. Elle était vraiment une femme; elle en avait toutes les aspirations, et quand elle se mêlait d'être belle uniquement , elle accomplissait sa tâche à merveille. Ainsi elle a joué plus souvent peut-être le rôle de Lydie que le rôle de Lesbie; elle n'y était certes pas plus applaudie, seulement elle s'y trouvait plus charmante, on lui disait plus longtemps qu'elle était belle ; elle avait accepté Horace et Lydie comme un cantique à sa jeunesse, à sa beauté!

i l LA TRAGÉDIE

Sur ['entrefaite une révolution était venue. Kn moins d'une houre elle avait emporté le trône indulgent du plus honnête et du meilleur des rois; elle avait emporté notre reine . une sainte, et tant déjeunes gens glorieux, dévoués, bons soldats et beaux esprit-, célèbres dans les arts de la guerre et charmants dans les arts de

la paix, la cxàce et l'honneur de la jeunesse française Il n'y

avait plus rien de ce rèime heureux qu'une immense confusion .

Le bruit était partout, ii la tribune et dans la rue; il était dans le journal, au théâtre et dans les esprits; tout tremblait, tout s'agitait; le inonde entier cherchait une issue à ses fièvres, et quand ces clameurs devenaient trop vives, soudain s'arrêtaient . épouvantés d'une terreur absurde, la poésie et les beaux-arts. Kn vain tant d'honnêtes -eus s'étaient chargés de la chose publique, en vain

nous avions pour nous défendra et pour nous protéger tin poète, et le plus grand poète de ce siècle, avec Victor BugO; les frémissements de la Marseillaise autour des arbres de la liberté nous rappelaient trop violemment les cruels souvenirs, les plus terribles journées, les récits d'autrefois.

A ces terribles murmures de la tempête politique, aussitôt tout s'arrête et se trouble ; l'orchestre est prie de chanter les chansons

furieuses; le comédien j oublieux de son rôle, arrive et se pose en héros. La tragédie, elle-même elle fait pitié, tant elle se trouve

impuissante et froide a marcher avec les passions des multitudes. Sous son masque égrillard et fin, l;i comédie ose à peine interroger le rire, et répondu' au sarcasme. Véritablement il faudrait ne pas manquer d'effronterie pour nous vouloir intéresser il l'ironie, à ce bel esprit délicat, a l'étemel dépit animm'ii r. quant

tout hurle et tout menace, hors des murs, dans les murs.

fc63 MADEMOISELLE RACHEL

En même temps le vaudeville, oublieux de ses chansons, force sa voix criarde à chanter le Chant du départ; la danse elle-même a recours à l'allégorie, et le mélodrame en personne, assouvi de meurtres et d'incestes, se voyant dépassé par ces démences, remet diins le fourreau son poignard ridicule : Attendons, se dit-il les bras croisés, attendons des soirs meilleurs.

Le repos, le silence et la paix de chaque jour, les libertés souveraines, les paroles éloquentes, les orateurs populaires, les poètes aimés, nos jeunes chefs-d'œuvre, et ces beaux salons tout remplis du plus élégant atticisme, ils avaient fait place à ces chansons de vie ou de mort. Ils se taisaient laissant passer l'émeute ; ils écoulaient, frémissante et sonore, cette Marseillaise de place publique el de carrefour. Ah! la Marseillaise innocente encore à ses premiers jours de conquête et d'enivrement, la Marseillaise a peine éclosc du cerveau de cette nation qui s'en va, les pieds nus, à la défense des frontières, réjouissant les échos d'Austerlitz et de Marengo, la fête éclatante d'un peuple enthousiaste et qui contemple ardemment les premières lueurs de la liberté nouvelle... il n'y a rien de plus grand, de plus beau, de plus solennel; c'est la défense et c'est la conquête avec la liberté. Cette ode aux mille accents pathétiques si le monde entier l'écoute , et quand un peuple entier la chante, elle est un hymne, elle devient un cantique, elle est une force, une espérance, un soleil.

Mais la vulgaire Marseillaise , ('datant soudain comme la foudre au milieu des cités qu'elle épouvante , dans les clubs qu'elle enivre comme ferait la poudre à canon coupée d'eau-de-vie, dans les tribunaux révolutionnaires où elle étouffe la voix tremblante des innocents , autour de l'échafaud où elle égorge sans pitié le roi de France et la reine de France, et madame Elisabeth obligée de crier au bourreau : Monsieur le bourreau, couvrez-moi la gorge! la hideuse Marseillaise de carrefours , de places publiques , de théâtres , de soldatesque avinée , de bonnets rouges et d'émeutiers, je n'en veux pas, je la hais, elle me fait peur! Fasse Dieu qu'elle

Bï LA TRAGEDIE. 163

suit eflacée à jamais de la mémoire de nos villes! Des villes entières, des villes françaises, se sont écroulées de fond en comble, lien qu'à l'entendre, plus puissante et plus terrible mille fois <pie la trompette écrasante de Jéricho.

Faut-il donc tout tous dire? El pourquoi ne le dirions-nous pas? Pourquoi ne soumettrions-nous pas ii la critique littéraire cette trop fameuse chanson* comme on v soumet toutes choses? Eh bien! de même que chaque révolution a sa forme et son accent. >a cause et son Itut. chaque révolution devrait avoir aussi son chanl de triomphe et son hymne éclatant. Il huit des chants tout nouveaux a des passons nouvelles, et nous faisons mal lorsque nous allons chercher dans les vieux arsenaux les vieilles armes encore sanglantes des anciennes discordes civiles. Certes avee la meilleure volonté du inonde, la révolution de 1M0. spontanée, éclatante, pure de tout

excès, innocente de tout brigandage, qui s'esl laite toute seule al par elle-même, ne pouvait pas chanter a l'intérieur ou porter sur les champs de bataille les inspirations de 17î>.">. la poésie sanglante

de ces terribles époques, l;i verve furibonde des mauvais jours.

Elle ne pouvait pas adopter, pour son chanl des batailles, Ott malédictions furieuses, ces barbares invectives, cette odeur d'échaJaud.

Même la note de celle avalanche musicale, elle ne pouvait pas restef la même aux jours d une révolution calme . honorée et forte. Il i ,i

dans l'ancienne Marseillaise, dans la chanson des mauvais jours, disait .M. Royer-Collard, une lièvre, un malaise, un spasme, un délire, une inquiétude, nne agitation, pis que cela, un certain effroi

qui certes ne pouvait pas convenir a un peuple en pleine abondance, en pleine occupation de >e> libertés bien conquises, au milieu d'une Europe obéissante, et qui se savait détendu par une année de six cent mille hommes.

Non, non, une France de trente-deux millions de citoyens qui

n'ont pas peur ne pouvait pas chanter la chanson même de la teneur sous le rè^iie ensanglanté de Kohespierre. et pousser les cris douloureux d'une nation au desespoir, l a révolution de 1830, notre

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mère et notre aïeule, le modèle des révolutions, une révolution qui portait en elle-même le sentiment de toutes les convenances et de toutes les justices, avait adopté pour son chant national la Parisienne, écrite par le plus élégant poëte et le plus populaire de cette nation, le poëte des Messéniennes. Dans la Parisienne il était fait appel à toutes les nobles passions qui agitent les peuples ; et cependant c'était encore un beau langage, et ces beaux vers renfermaient tous les sentiments élevés. Cette fois, point de défis inutiles, point de morgue sanglante; rien de ce facile héroïsme qui s'exhale à huis clos. Dans cette improvisation d'un poëte habile, vous ne rencontrez que d'honorables souvenirs. C'est le repos d'un peuple qui s'est battu trois jours pour défendre les lois outragées ; c'est le bien-être intime d'un pays qui échappe aux désastres d'une révolution ; c'est le bon sens d'une nation qui se fait jour tout de suite à travers le dernier nuage de la poudre qu'il a fallu brûler pour se défendre.

Or la Marseillaise, éclatant soudaine et furieuse au milieu de nos villes épouvantées, pour tant de souvenirs glorieux que de misères elle rappelle ! Encore à cette heure, il n'est pas une famille en France qui n'ait perdu à ce bruit sinistre quelques-uns de ces grands parents dont on se raconte, dès l'enfance, le courage, le dévouement et le supplice II y a encore ici -bas des misères qu'elle ressuscite, et des vieillesses qu'elle livre à l'épouvante. Écho terrible et dangereux, ne l'éveillez pas! Arme impitoyable, n'y touchez pas! Souvenir de deuil et de misères infinies, ne le chantez pas !

Dans les jours les plus difficiles de la révolution de 1848, voilà ce que disait à mademoiselle Rachel elle-même un honnête écrivain de ce temps-ci, qui, par la modération de sa vie et par la loyauté de sa conduite, peut-être aussi par sa fidélité à des principes qu'il n'a jamais abandonnés, méritait toute espèce de confiance. Il avait vu, avec une grande et sincère douleur, cette innocente révolution de 1848, dans laquelle il n'avait rien à perdre, et dont les chefs principaux l'honoraient d'une bonne amitié. Aussi, bien moins hardi certes et courageux qu'il n'était confiant dans la loyauté d'un

gouvernement où se trouvaient tant d'honnêtes gens d'une probité parfaite, présidé par l'auteur même des Méditations poéli/jucs, il avait adressé au roi de juillet, à sa reine, à sa famille, à tant d'enfants, le juste espoir d'un trône abattu, les consolations que peut donner une plume loyale, dont la louange et les regrets. ont du moins ce mérite, qu'ils appartiennent aux louanges spontanées d'un inconnu, a (pli le roi exilé n'a jamais fait ni bien, ni mal.

Par cette position qu'il avait prise une heure après l'heure fatale, l'écrivain dont je parle avait conquis plusieurs suffrages honorables dont il était lier, à bon droit. Ce fut doue cet homme-là que vint consulter mademoiselle Hachel. lorsqu'elle se fut décidée enfin it chanter la Marseillaise, aux voûtes frémissantes, aux voûtes royalistes du Théâtre-Français.

.Mademoiselle Kachel était, à cette heure, au sommet de sa renommée et de sa fortune. Elle avait conquis naguère toute la Russie, et S. M. l'empereur Nicolas, ce maître absolu, mort si \ile et si malheureux, avait montré pour notre admirable tragédienne une

bonté quasi-paternelle. Il l'avait encouragée, applaudie, honorée; il avait fait mieux, il l'avait invitée, et la rencontrant chez le roi de Prusse (hélas! ce roi-là aussi, un roi lettré qui taisait jouer Sophocle en sa langue, il disparaît de la scène du monde, frappe par un mal sans pitié), il avait dit il mademoiselle Kachel : n Je vous attends I Saint-Pétersbourg. » A Saint - Pétersbourg elle avait été reçue en

reine, à ce point que les rhéloriciens de l'académie axaient écrit des vers latins it sa louange, et ces vers latins lui furent présentes lorsqu'elle lit l'honneur «l'une visite a la Bibliothèque impériale, » dont les trésors littéraires et {'organisation excitèrent son admiration, » nous affirme un témoin oculaire1. En même temps ce

I, • A MADEMOISELLE R.iClILL.

Die, âge, Melpomene, trajjicis innixa rothurnis, Ipsa ne nos fallis Hachelx ora ferons?

témoin se félicite que l'illustre tragédienne ait été célébrée à Saint- Pétersbourg, par les mêmes poètes qui célébraient le nouveau pont de la Newa. — « Mademoiselle Rachel à la Bibliothèque impériale, disait-il encore, c'est Melpomène dans le temple de la pensée et des muses... » — Mais quoi! Ton ferait vingt tomes de prose et vingt tomes de vers à sa louange, si elle eût daigné nous les conserver.

Donc la voilà tête-à-tête avec ce même écrivain qu'elle avait choisi pour son conseil, à propos 6! Advienne Lecouvreur. Elle était venue

An captos tenet ars, et gratia Manda Thalise,

Fingere mortales quam, nisi diva, nequit? Helladis, et Romae veteres Heroidas sequat

Ingenio, forma, grandior arte sua.

0 quam magna fuit dictis, quam magna tacendo

P/ixdra animum fractum, libéra morte levans I Qui furor Hermionen cepit dolor atque superbus

Teque, Camilla, pio conjuge cassa tuo!

Quidni, tam tenerae si Lydia, Lesbia vestrae ,

Flacce, Catulle, recens corda perurat amor? Tôt linguae, quot membra movet; mirabilis ars est,

Quœ facit articulos ore silente loqui!

Summ. artis siuumus admirator

Ch. Fr. Walther.

Petropoli, d. 14. Januar. 1854.

En même temps un poëte, en vers français, remettait à l'illustre visiteuse une exacte traduction de ces vers latins, imprimés sur une feuille de satin, ornée du myrte de Vénus et du laurier d'Apollon :

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