‹ Rachel et la tragédieChapitre 2 sur 26 · Ovide, Héroïdes, épit · texte numérisé non relu

Ovide, Héroïdes, épit

2. Inst. or., \. lllam (ut ait non ignobilis tragicus) reginam rerum orationem.

ET LA I H \ ii Y. DIE. ri

quence fi de la persuasion (suadela) que 1 « « vie et le succès de madr moiselle Rachel 1

A tout prendre] elle ne lut donc pas plus malheureuse ci plus a plaindre bd sou enfance que toutes les princesses tragiques des (îrecs. et sa naissance n'a rien à BUvier a tant de grands altistes qui postaient dire, en parlant d'eux-mêmes comme œ général d'armée : " Kt moi aussi , je suis un ancêtre! » A propos inènie de inadeinoisclle Rachel. plus d'un chercheur d'origines et de commencement» a

recueilli des pleines consolantes de l'inspiration, de la force et de»

bienfaits de toute espèce (pie la saine et vigoureuse pauvreté inev;-

laltleinenl apporte aux aines liien trempe.». <i e»l am»i qu'OB non» a montré Plante, un latin par excellence et plu» \ rai latin que < '.ii vi on

lui-même, esclave et tournant la meule du houUmgni : kmyot et Sixte-Quint gardeurs de pourceaux; Gîotto simple berger dans la

campagne romaine; et cet autre Romain, Virgile, fil» d'un potier;

Horace, lils d'un esclave affranchi; Sophocle, forgeron; Cromweli, (ils d'un batteur de fer. Le père de Watteau, le peintre enchanté de toutes les élégances, était un pauvre couvreur. Le père de Shakespeare était un boucher; lui-même Shakespeare, vétueo sacrificateur antique, axait commence par immoler, solennel et acmblahle a

CalchaS, des ho'ufset dta mouton», axant déiiorirer tant de princes

de la rote rouas et tant de princecoeo de l - 1 rots bUtnchêl

line fois sur celte |>ente. on irait loin, et, puiaque BOUS > BOmBim. allons encore. Ils sont trois, Jean-Jacque» RoUSSCnU . CarOfl OS Beaumarchais et l.axx . le plus inand financier de» temps modernes, «pu sont file d'un horloger; Rollin, le boa Itollin. ucaloMel si doux.

un père, un ami. un exemple, et Diderot . ce grand Diderot <pn lirait Banfl OB888 et sans lin de >a tète fumante un tas de paradoxe» dont il faisait des vérités irrésistibles, un las de vérités auxquelles il savait donner par leur force et par leur agrément suis réplique I habit même et l'ornement du paradoxe... ils étaient fils de coutelier I un

et l'autre. D'Alembert, enfant trouve, et quand une grande dame enfin le veut reconnaître pour son fils : ■ Non. dii-il. ma mère est

la vitrière qui m'a recueilli, enfant perdu, sur les marches froides de Saint-Jean-le-Rond ! »

Que disons-nous? A quatorze ans le cardinal Alberoni était encore un garçon jardinier; André del Sarte était un garçon tailleur tout comme Annibal Carrache et son frère Augustin. Rembrandt et Flécliier ont vu le jour à l'ombre heureuse et clémente d'un moulin, l'aile au vent, et l'aile au vent caressait doucement ces doux visages. Quinault avait été boulanger comme aujourd'hui le poëte Reboul; Pérugin et l'Arétin ont porté la livrée; il est vrai que Pérugin fut tout de suite un vrai gentilhomme, pendant que l'Arétin, le pamphlétaire et le biographe, resta toute sa vie un valet de la pire espèce, à savoir, le valet même de la diffamation, de la calomnie et de l'injure. Et le savant Ramus, une des victimes de la Saint-Barthélémy, son père était un charbonnier. Favart, le père de la Chercheuse d'esprit, apprit d'abord le grand art des petits pâtés. Sedaine, un bon tailleur de pierres, avait taillé de sa main naïve et savante le seuil même de cette Académie où plus tard il devait entrer. Jean Goujon, tailleur de pierres, le maître et le dieu du vieux Louvre. Un certain Molière, à qui le genre humain doit Tartufe, le Misanthrope et les Femmes savantes, vint au monde sous les piliers des halles, dans la boutique d'un tapissier, non loin de la rue où devait naître, à deux siècles de distance, et d'un tailleur d'habits, le poëte Béranger!

Ainsi, grâce à Dieu! les pauvres gens, les déshérités, les orphelins, les petits enfants destinés de bonne heure à la misère, au travail, à la vie errante, ils ont eu leurs grands poètes, leurs grands écrivains, leurs grands peintres, aussi bien que les Fénelon. les Mirabeau, les Du Terrail, les Condorcet, les Fontenelle, les Turenne et les Condé; comptons aussi ce régent d'Orléans à qui certain peintre italien disait un jour : « Monseigneur, pour devenir un grand artiste, il ne vous manque guère que d'être un pauvre diable comme moi. » Et cette princesse Marie, une inspirée, une admirable artiste, à qui la France est redevable de la réhabilitation et de l'image de Jeanne d'Arc!

BT LA TRAGÉDIE. 19

D'où il suit qu'il n'importe guère que l'on soil né sur les sommets ou dans les profondeurs, pourvu (pie l'on apporte avec soi le génie ou le talent. .Mademoiselle Lhampineslé était la petite-fille d'un président au parlement de Rouen, et mademoiselle Ducbesnois avait été servante a Valeneiennes. Le grand-père de mademoiselle Desmarcs a\ail porte l'hermine et le mortier; mais mademoiselle Adrienne

Découvreur était la fille d'un chapelier, a Fismes, petite ville entre

lleiins et Soissons. Mademoiselle Clairon était une demoiselle de Lalude, et Ta hua le iils d'un dentiste. Kt maintenant que cette

enfant, Rachat, arrive a pied dans la ville immense, ouvrez-loi les portes ;i deux battants.

Aussi bien, dans la Vendéenne même, elle s'était déjà frayé un passage, et l'on pouvait deviner la conquérante, a la façon hautaine

et superbe dont elle chantait . disons mieux . dont elle de» lamait un des couplets qui lui avaient été confiés :

Je croyais encor rinwxpier :

Vers I siiikI.iiii i-llc >,n;iiii r,

Ki du ilni^'i Mmble m'indUiuer Une ville inciauuie. immense...

t'n s»'iil imtl rompit I»1 silen»*»' ■ Paris! » »•! puis nllc iijiml;».

l'.ommi* l'ii r»'p»>HM' .1 mu pru-rc a Vas-y seule, à jtied. car c'est la Hue lu pourras saucer tan fuie

Un soir d'hiver, dans son p»-tii entre -sol il»- la C.hausM'e-d Vntin. Diademoiselle liai bel . malade et OOQCfaéO a demi >ui une CaUS6US8, ('•coûtait gronder l'orale au dehors et. toute frissounanl»'. «-Ile obéissait il l'éclair, au tonnerre, a la grêle, ii la pluie, a tout ce tpn tombe en

grondant, eo gémissant, »'n >»• plaignant, en menaçant, des sombres nuages de l'hiver. I.e silence eUiit grand dans cette » 1 1 a 1 n h re édairée ii demi . cl chacun semblait partager le malaise intime «le cette enfant

destinée à mourir si jeune, et de celle horrible mort... l'ont a coup.

<le sa voix stridente, et cependant s voix basse, elle se nui a chanter

30 MADEMOISELLE RAGHEL

ce Couplet qui lui revint en mémoire, et elle fit frémir tout son entourage à la façon dont elle chanta :

Une ville inconnue, immense, Paris

Vas-y seule... à pied... car c'est là Que tu pourras sauver ton père !

A peine elle a chanté, sa voix s'arrêta dans sa gorge épuisée, et elle éclata en sanglots.

C'était la Marseillaise de sa misère passée et de sa mort à venir qu'elle chantait, ce même soir, la pauvre, éloquente et malheureuse Rachel !

Cependant la Vendéenne et la jeûne débutante eurent bientôt disparu de l'affiche (un mot d'argot dramatique) , et la petite Rachel se hasarda , pour son second début , dans le rôle de Suzette du Mariage de raison. Il ne fallait pas toucher à cette perle du collier de Léontine, et mademoiselle Rachel comprit bien vite qu'elle marchait sur des cendres brûlantes, quand elle se trouva mêlée à ces petites fièvres, à ces légères passions, à ces petites misères, à ce petit drame où la plainte est une chanson, où la douleur est un sourire , où l'amour a sitôt pris son parti de la sagesse, où la raison, en un tour de main, vous met l'amour à la porte comme un mal-appris, comme un drôle, un mal élevé. Qu'elle était loin, en ce Mariage de raison, la petite Rachel, des rêves terribles d'Émilie et de Cinna, d'Horace et de Camille, de Bajazet et de Roxane, et qu'elle était loin, en ce voisinage forcé, avec M. Scribe, avec cet esprit limpide et clair, qui a pris pour sa devise un vers de La Fontaine : Rien de trop, des grands

coups «le théâtre du ^rand Coraeille , lorsqu'il s'empare en maftre

absolu de l'histoire et de ses Iptos !

« Les grands sujets, disait -il avec cet orgueil qui ne l'a jamais quitté, qui remuent fortement les passions et eu opposent riin|>étuositéaux lois du devoir, doivent toujours aller an delà du vrai-

« semblable, et ne trouveraient aucune croyance parmi les auditeurs,

« s'ils n'étaient soutenus on par l'autorité de l'histoire qui persuade « avec empire, ou par la préoccupation de l'opinion commune <|ui il nous donne ces mêmes auditeurs tout persuadés.

Or cela, c'était bien parle, et le respect de ces grands tujeti, cette admiration des grands rôles, mademoiselle Rachel, pour ainsi dire, en avait devine le secret, carce n'était pas quelques leçons du Conservatoire, aux prétendues écoles dfl M. Michdol et de M. ProVOSt,

qu'elle avait pu pressentir, dans leur grâce et dans leur toute-puissance : Ctttnille, Emilie, ffermione , Ëripkyle, Uhalie, Esther, Phèdre el Bérénice... Tels étaient >■■> rêves! Renfermée au Gymnase,

entre les jasmins et les rosiers de cette étroite enceinte, elle était

semblable à la jeune lionne dans une cage d'osier; ignorante encore de sa force, elle ne sait pas qu'à son premier Ixindissemenl la caiçe est brisée, el qu'à son premier rugissement tout va trembler, tout va s'enfuir. Ainsi elle languil trois mois peut-être, dans cette besogne si peu bienséante avec le génie et l'inspiration qui la poussaient dans les chefe-d'œuvre et du côté de- maîtres. Bile

était triste, elle était désolée, elle se lamentait dan> 900 rôle de Suzette ; elle voyait arriver avec épouvante le rôle et les COUpletS de Mtilrimt; c elait en cette âme affligée un désespoir >an> limite, une douleur >an> consolation; elle le Bentil tout de SUtte; elle EH VOyail perdue; elle comprenait qu'elle entrait dan- une destinée indique d'elle.

Il v a dans l'Art poétique d'Horace une irrande dame romaine, obligée de danser, un jour de fête, au milieu du ('.apitoie, et pourtant la dame se récrie!... Elle trouve indigne et de >a race et île son nom la part qu'il lui l'aul prendre a cette inutile cérémonie Bh!

telle était mademoiselle Rachel au Gymnase dramatique. En vain elle eût voulu fuir; en vain elle arrachait de sa tête indignée le chapeau des bergères et la cornette des grisettes ; en vain elle aspirait à la tunique, à la pourpre, au péplum, au manteau des reines, aux bandelettes sacrées... il lui fallait arborer, chaque soir, la robe blanche et le tablier à dents de loup. Chaque soir le soulier de satin remplaçait le cothurne , et chaque soir elle pleurait la robe du triomphe... Trabeata!

0 ciel! agiter en souriant ce misérable éventail de cette main faite pour le sceptre, et couvrir de fleurs passagères ce jeune front réservé à tant de couronnes! C'était là sa douleur; mais sa pauvreté était si grande! Elle n'avait déjà plus les six cents francs du Conservatoire, et le Gymnase l'avait engagée aux appointements de trois mille francs pour la .première année... 0 bonheur! Elle en aura quatre mille l'an prochain, et cinq mille ensuite, et six mille, et huit mille à la cinquième année. Hélas ! cinq ans d'exil , tant de mois et tant de jours passés loin de Corneille son père , et de Racine son amant... Ces heures de doute cruel lui ont paru bien longues; elle n'en parlait pas sans épouvante, et sans se rappeler les dangers qu'elle avait courus. Mais heureusement pour elle et pour nous qu'elle appartenait à un maître intelligent, sérieux, qui l'avait bien comprise, et qui regardait comme un crime de lèse- majesté de la laisser s'amoindrir dans un théâtre indigne de la contenir. Cet homme était M. Poirson, le créateur et le fondateur du Gymnase; un bel esprit, un fondateur. M. Poirson, le premier, avait deviné M. Scribe; il avait pressenti la nouvelle comédie; il avait élevé mademoiselle Léontine Fay; il avait formé Gontier; il avait compris Rouffé ; il avait donné la vie et le mouvement à ce petit drame en champ clos, à cette aimable comédie ouverte à tous les bons sentiments du cœur humain. Parfois même il avait coopéré à ces œuvres légères, et sa grâce et son esprit ne gâtaient rien aux choses qu'il touchait d'une main délicate. Et de même qu'il avait été le premier à deviner mademoiselle Rachel , il fut aussi le pre-

mier à comprendre son malaise, et il brisa son engagement, non pas sans lui laisser une année, assez de temps pour forcer les portes du Théâtre-Français. Au bout de trois mois, en effet, quand la t au ieule ardente a chassé de Paris les amateurs les plus délicats cl les plus dévoués de la poésie et des beaux-arts ; quand l'homme oisif, c'est-à-dire l' homme assez heureux pour ne s'occuper (pie des belles choses sérieuses, honorables et bien faites, s'en va, tout au loin, chercher le frais, le silence et la solitude; quand le voyage emporte aux pays étrangers les jeunes gens, les amoureux, les chercheurs d'aventures, et si, le >oir venu, quelques-uns sont

restés tic ces juges sincères, ma foi! l'air est si doux, la promenade est si belle, et les beaux jardins sont remplis d'une foule m contente, que le lustre a tort, «pie l'orchestre a tort, et que le théâtre est désert.

C'est l'heure aussi oii le Conservatoire vomit par toutes ses portes béantes, et par douzaines, les Clitandres et les Cydalises, les Krontins

elles Marions, les Angéliques ej les Agnès; madame Pernelle, elle aussi, sort du Conservatoire, Oruon en sort; Harpagon, Tartufe el le Misanthrope, n'ont pas d'autre origine. Race effarée, ambitieuse,

et qui rêve, tout éveillée, on ne sait quelle destinée lointaine, et qui

s'enfuit toujours. Ainsi le théâtre a cette heure est encombré de

toutes sortes de postulants a la fortune de Talnia ou de Fleun ; de

toutes sortes de postulantes ii la doue, au succès, de mademoiselle Contât, de mademoiselle .Mars, de mademoiselle (icorye. de mademoiselle Kaucourt. Emulation >ans modestie, et tentatives avortées. Sur tous ces fronts jeunes et déjà ridés se lit en gros caractères le mol débutant ou débtttanie, et les théâtres le savenl bien.

C'est pourquoi ils profitent «les grandes chaleurs, des belles soirées

de l'été, pour l'aire apparaître aux feux de la rampe endormie a

moitié la nouvelle Célimène ou le nouvel Oreste. 1 1 s paraissent

chacun trois fois, dans une salle vide, au milieu de comédiens maussades el peu 'Hospitaliers, mal souillés du souffleur, a peine applaudis

des connaisseurs du lustre, et très-admirés par leur père, leur mère, leur tante, leur cousin, leur cousine et leur portier. Rien n'est moins sérieux que ces batailles solennelles, où le malheureux comédien et la malheureuse comédienne apportent le trésor de leur talent, de leur couronne, de leurs prix du Conservatoire et de l'estime de leur professeur. A peine on les regarde, à peine on les écoute, et c'est à qui se hâtera de les renvoyer, comme on dit, à leurs moutons.

La triste épreuve est le renversement de tant d'espérances ! Puis, quand la débutante a son compte de trois essais, les portes du théâtre inhospitalier se referment, inflexibles, et la malheureuse, si la nécessité l'exige, ou si son obstination est plus forte que ce premier et négatif résultat, elle s'en va bien loin, bien loin, de cette comédie, et elle cherche à l'Ambigu -Comique, au théâtre de la Gaîté, parmi les machines de la Porte-Saint-Martin, dans les flonflons du Vaudeville, un emploi digne de ses grandes dispositions dramatiques. 0 misère ! Il y avait, en ce temps-là, une belle comédienne, encore toute chargée des couronnes du Conservatoire, qui jouait le drame au Cirque-Olympique, à côté des chevaux hennissants. C'était bien la peine, hélas ! d'avoir fait de si belles études, de savoir par cœur :

Je ne t'ai point aimé, cruel, qu'ai-je donc fait?

Pour ajouter à ces stériles difficultés d'un premier début, il faut dire que la presse (elle est toute -puissante, et sans elle il est presque impossible de réussir) , par fatigue et par ennui de ne rien trouver digne de remarque à ces débuts nombreux, a cessé d'y prendre part. Qui que vous soyez, débutante ou débutant, vous pouvez déclamer, chanter, danser tout à votre aise ; on vous abandonne aux caprices de l'heure présente, et le plus grand incognito vous protège. Hélas ! d'où vient le mal ? Les débutants prétendent que c'est la faute de la critique, et la critique, à son tour, affirme, et non pas sans de bons motifs, que c'est la faute à cette phalange de Nérons, de Mithridates, de Valères, d'Agrippines, de Junies et de Britannicus.

Un autre accident des premiers débuts de mademoiselle Rachel, c'est l'absence de riioninie intéressé à la suivre en cette nom elle carrière. Or cet homme était le premier qui l'eût signalée ii l'attention désobéissante de ce public si souvent rebelle aux impulsions qu'on lui donne. Ainsi la pauvre enfant, abandonnée et livrée a ses propres forces, accomplit dans l'ombre et la solitude, et sans que pas une voix se fit entendre au dehors « ses premiers débuts, de vrais miracles incognito , privée de ses juges, de son seul ami. de son unique appui, et pouf ainsi dire sans témoins.

Nous copions, très-exactement, les dates et les recettes «les premiers jours de mademoiselle Rachel :

12 Juin I83N. Horace T-'ï.'ï fr. 03 c.

16 — — Cinna 3oK KO

23 — — Horace 303 20

9 juillet — Andromaque 373 M

H — — Cinna 3 12 15

Ut — — Andromaque 730 K.'i

Ce qui donne un total de 1 01 'i IV. î)~> centimes pour le mois de juin, et (le 1 &52 fr. 60 Centimes pour le mois de juillet. Pour peu que le mois d'août eût ressemblé au mois de juillet, la tragédienne était perdue, elle tombait dans l'abîme; on n'en voulait pas, m n'en voulait plus; elle était désormais une enfant sans gloire, >an^ force' et sans nom. Cependant on se demande, en présence de cet abandon, ce qu'étaient devenus ces fameux riminiiinoillll en tragédie et tragédiennes, ce que le théâtre avait l'ait de ces gens de goût, d'un goût ferme, infaillible ei fondé sur la tradition. Non, non. pas un de ces \ ieux cœurs n'avait battu aux imprécations de Camille, et pas une de ces âmes fermées ne s'était ouverte aux douleurs d'Hermione. Ils dormaient, ils applaudissaient mademoiselle Noblel. la sociétaire; ils l'appelaient (ils faisaient bien) Ce brave et vieux Joanny. le pensionnaire Joamrj ; mais de la débutante et de ses prestiges, de sa \<>ix superbe, de sa taille impérieuse, el de ce geste

36 MADEMOISELLE KACI1EL

auquel, absolument, il fallait obéir... pas un mot. Ils avaient des yeux pour ne pas la voir, ils avaient des oreilles pour ne pas l'entendre, ces grands connaisseurs ; à peine ils savaient le nom de cette humble Rachel. Joanny lui-même, il ne le savait pas, et comme il avait l'habitude, chaque soir, d'écrire après sa tâche accomplie un récit de sa journée, il écrivit ceci dans ses notes, à la date du 16 juin : « J'ai joué Auguste, je l'ai très-bien joué et j'ai été rappelé. Cette petite *** a pourtant quelque chose là ! » Cette petite Trois-étoiles, c'était mademoiselle Rachel, et ce qu'elle avait là, c'était tout simplement le génie! Il en a vu briller les premières flammes, ce bon Joanny, mais il ne savait pas encore que c'était le génie. On ne croit pas à ces miracles, quand ces miracles sont si proches. Il y a beaucoup du respect que l'on porte au lointain, à l'inconnu, dans le respect que l'on porte aux étoiles et au soleil !

A la fin cependant, quelques voix se rencontrèrent qui murmuraient ( tout bas encore, il est vrai) le mot talent! Un peu de bruit, mais plein de gêne, indécis, malheureux, se fit enfin autour de la débutante ; il y eut des voix au parterre qui tentèrent un rappel ; ce n'était pas la vie encore, mais c'était un peu de mouvement sur ce seuil désert, aux alentours de ces murailles abandonnées. C'est ainsi qu'une heure avant le réveil de la Belle au bois dormant, sans nul doute la jeune princesse était encore endormie, et pourtant, justement parce que la léthargie allait céder, et parce que ce sommeil d'un grand siècle était accompli, peu à peu la douce chaleur revenait à ce beau visage, et le sourire à cette lèvre entr'ouverte. En même temps, les serviteurs de la princesse endormie allaient et venaient réveillés à demi, et disposant toutes choses pour le petit lever de Son Altesse. En dedans du palais tout prenait déjà un air de fête, tandis qu'au dehors, les broussailles complaisantes, ouvrant leurs branches sur les sentiers réjouis, laissaient entrevoir à travers l'éclaircie un des coins de ce palais enchanté. Ce n'était point le réveil encore, c'était l'heure qui le précède; on entend, à cette heure éloquente, surgir de la terre et du ciel, de la forêt sacrée et de l'onde obéis-

Et LA TRAGÉDIE. «

santé au vent du midi, toutes sortes de bruits, de mystère», d'amours, de révélations.

« 0 lumière! » 0 beaux, jours! Ils allaient luire enfin à ces yeux enchantés, ces jours de transports, de retentissements, de révélations ineffables. Elle allait commencer enfin, pour ne plus s'arrêter que sur le bord du cercueil, cette bataille, illustre entre toutes les batailles poétiques, à l'heure où, toute seule, et soutenue uniquement par notre génie et par notre volonté, nous combattions, nous, L'humble et petite Rachel, pour les héros d'Homère et pour les dieux de Sophocle; à l'heure où nous proclamions la résurrection inespérée, éloquente el superbe, des chefs-d'œuvre oubliés; quand nous portions d'une main si haute et si fière le noble drapeau des vieux poètes!

E)n ce temps-là l'amour, la passion, la douleur, la foi, la plus humble et la plus généreuse ardeur nous soutenait. nou> encourageait, nous poussait dans les sentiers pleins de ténèbres que BOUS illuminions du feu de nos regards; le feu sacré, le feu intérieur, nous sortait par tous les pores. Nous étions seule, pauvre, abandonnée, sans un ami. sans un soutien, sans un manteau pour nous couvrir; mais que nous étions grande et belle à force de verve et d'éclat, d'énergie et de conviction, de jeunesse el de talent ! Certes, en ces heures claires, OÙ s'en \a le doute, oii la conviction grandit. OÙ la gloire est proche. OÙ la popularité pressentie arrive, hésitante, et pourtant d'un pas SÛT, (a petite Rachel, drapée en dame romaine.

ou couverte de la tunique athénienne, avançait glorieusement dans

sa voie, et chaque pas qu'elle faisait la menait a son but. a 06 but difficile et lointain. OÙ elle devait arriver par la majesté de son maintien, le charme ingénu de ses passions, la terreur de ses vengeances, la pitié de ses amours.

Divins commencements de ces renommées dont la marche esl sûre, el qui s'avançaient, malgré l'obstacle, à pas de géant!

Parlez-nous, en effet, parlez-nous pour l'artiste de ces commencements glorieux, de ces indécisions charmantes, de 088 cris, de ces larmes, de ces luttes sourdes, quand il n'a rien a attendre

;js MA DEMOISELLE UACII EL

que de lui-même, el qu'il s'abandonne à la passion qui esl en lui!

A ce moment de sa vie. à ce premier et éclat, l'artiste, le poëte, l'amoureux, est prêt à tout sacrifier pour arriver à ce but lointain, l'enthousiasme el la gloire. Rien ne lui coûte; il est son maître; il est son public; il joue à son coniple unique; il sait que nul ne le regarde, hors lui-même ; il sait qu'il est son propre1 juge, et que personne en ce moment ne l'écoute, pas même le fidèle Arbate ou la fidèle OEnone. Ah! les commencements du génie, il n'y a rien qui vous charnu1 el vous plaise davantage; ils ont toute la grâce de la découverte et tout le charme animé de la révélation! Bien commencer, en toute espèce de beaux -ails et de passions, c'est là le point difficile. Hélas! combien de poêles qui n'ont fait qu'un seul poëme! Que de romanciers qui n'ont fait qu'un seul roman! Que de faiseurs de tragédies ont fait une tragédie unique! Que de musiciens écrasés sous leurs premiers chefs-d'œuvre! Que d'amoureux qui n'ont pas su conserver leur belle complète, enlevée à la façon leste et irrésistible des Richelieu et des Laùzun ! Surtout (pie nous en avons connu de comédiens qui, après avoir bondi tout d'un coup ii l'extrémité de l'art, lorsqu'ils ont voulu regarder en arrière, sont restés épouvantés des distances qu'ils avaient franchies!

Alors, éperdus, ils ont obéi à je ne sais quelle fascination qui les a rendus méconnaissables à leurs propres yeux. C'est ainsi que tel général, pour avoir gagné trop vite et trop tôt sa première bataille, a été battu le reste de ses jours.

Je crois bien que ce fut un des bonheurs de mademoiselle Rachel de n'avoir pas réussi trop vite et d'avoir lutté, seule, abandonnée à ses propres forces et pendant trois mois, contre l'indifférence et l'absence du public. Dans le silence et dans l'obscurité qui l'entouraient, elle eut le temps d'étudier l'écho de ces voûtes qui avaient retenti des bruits de Talma , qui étaient obéissantes à la voix de mademoiselle Mars. A interroger ces quelques visages intelligents qui la regardaient avec une étrange stupeur, elle apprit à se défaire des leçons de son dernier maître. M. Samson. non pas sans con-

I I L \ I II A ti K I) I K. 39 -er\er précieusement les explications <pi il lui ;i\;iil donner-.. car il

l'avait prise ignorante de toute eapèi ■•• d'art socieo et moderne, et

maintenant qu'il lui fallait Comprendra OU d0finer toute chose, elle en était il faire un choix dans 06 D0H QU'OU lui a\ ail appris. Que vous dirai-je elle mil il grand profit cette ah-enre du DobHo pOUf - «• xa-

miner eiie-inèine et pour répéter, avec leaèleet In iiwfl1 froid d'une dignité suprême, les chefs-d'œuvre et les grands rôles qu'elle ;dhiit jouer hientôi en présence de tout ce que Paris s d'intelligence, en présence de tout ce que i'Kurope e de splendeur.

tie l'ut en ce moment <|ue revint ii ce |>oste uiqiéricux, qu'il n'a pas

quitté trois lois dursnl le ooura de transe années, «ans nonor un

seid joui-, même ahsent, a -a l;1che hclMlomadairc, riioinine aux rcnl voix (il n'est qu'une seule \oi\ |iour son compte, OMM 8011 journal

e>t une grande rois éooul -t rcepoctoe. entra toutet)i ci cette lois il

eut la chance heureuse d'arriver ju>lc . au lion moment, (m.iii Un écoule, approuve, suivi. Venir il l'heure e>l le pand secivl des grands artistes *t des critiques heureux. Ni trop tôt, m trop tard, e-t la condition suprême : arrive/ trop toi, nul ne vmi- vint; venez trop lard. \ous suivrai tOUl le inonde, et chacun vous lai-se en

route*

L'homme arriva (la date ail certaine} le is aoéf L8S8, un

samedi, a l'heure ou les Parisiens les plu- ohslines quitlenl la ville el s'en vont par volée-, cherchant le repOS) I*0mbf6 < | le Irai-. PUT lecalmes hauteurs, dans les douces valhvs. sous les oinhratres. ,m\

borde dee rivée ciémentee dont le ville est entourée. Kn ce- moments

de paix, de cala t d'oûiveté» rien ne saurait plu- retenir le l'.ui-

sien dans ces remparts mutiles ou l'herbe même et |f lleur -ont une invitation a franchir le fosse plein île verdure. Eh! le triste moinenl. un samedi du moi- d 'août, pour jouer la tragédie, et quelle insultante concurrence pour Athènes, pour M \ cènes, pour Arpos ou pour Corinthe entre ses deux omis; llonimorenrv et ses hauteurs. Enghiea el son lac, roisinsde • '.aimai. Vai taillai et leajBidinai Saint-

(ierinain et -a lenas-c. el pin- loin la Normandi lalanle sous ses

',0 MADEMOISELLE RACIIRL

pommiers!... Que faire alors d'Iphigénie et d'Ajax, de Rodogune ef de Clytemnestre?

Aussi bien, ce soir mémorable du 18 août 1838, tout Paris était eu fuite, et l'homme absent qui revenait, sur les si\ heures, de ses courses lointaines à Marseille, à .Milan, à Venise, à Florence, à travers tant de paysages, tant de poëmes et tant d'histoires, était le seul dans la ville entière qui n'eût pas l'ambition d'en sortir. Que dis-je? il était si content de se revoir dans ce bruit, dans ce mouvement, dans celte fête éternelle, dans cette éclatante et libre cité, féconde en peuples, en monuments, en grâces, en poésies, en travail, en poëmes, en libelles! Poursavoir la beauté de Paris, et pour comprendre enfin quelle passion on lui porte, et de quel amour on l'aime, il faut le quitter seulement deux mois de suite; il faut employer ces deux mois a v isiter les musées, les jardins, les palais, les splendeurs de l'Italie; il faut se plonger dans toutes les jouvences de ces eaux, de ces bois, de ces jardins, dans toutes les oisivetés de ces villes hospitalières, maisons incessamment ouvertes au poêle qui passe, et toutes remplies d'esprit, de beauté, de bienveillance, de causerie ingénieuse et d'élégante bonne humeur; et quand la coupe est épuisée où pétillaient les triples faveurs du beau voyage, de la belle déesse de la jeunesse et d'un peu de renommée, il est impossible, absolument impossible, de dire avec quelle énergie et (nielle hAte on revient au vieux Paris, à sa foule, à sa solitude, à ce géant dédaigneux. Il vous a laissé partir sans s'inquiéter de votre départ; vous revenez, il ne sait pas si vous êtes de retour.

Cependant l'homme absent de Paris n'a retrouvé sa ville entière (pie s'il rentre au milieu des bruits et des silences du Palais-Royal, et s'il retrouve au coin de la rue de Richelieu l'afficbe inerte du I héâtre-Français. Comment il se fait que le premier souci du voyageur qui vient à Paris pour la première fois, et pour le quitter demain; comment le premier soin du voyageur qui rentre à Paris pour ne plus le quitter, soit justement, au milieu de tant de théâtres dont la provocation semble irrésistible, de courir au Théâtre-Français,

ET LA T II Ali K 1) I H il

c'est une énigme, ci <|m vaudrai! certes l'honneur d'être expliquée

en pleine Académie. Il est presque toujours calme ;m dehors,

endormi bu dedans, ce Théâtre - Français ; ses comédiens ordinaires sont d'honnêtes gens, établis chez eux, sous leur (oit. réguliers, posés en toutes choses , et surtout dans leur façon de jouer la comédie. Ils font aujourd'hui qu'Us ont bit tuer, ce qu'ils feront demain.

I *i i -> de rencontre et pas «le hasard. Chose étrange! mesdames les comédiennes sont frappées, ou peu s'en huit, de la pégularité de

messieurs les comédiens, (le ne sonl pas celles-là, Certes, < 1 1 1 < SB font

attrayantes outre mesure et qui as montrent plus mi moins pavées i leur peuple! Elles ont leur costume traditionnel; elles auraient boute d'enlever la foule par les MiL'aires , |M-iits et charmants moyens de

nos dames du vaudeville ou du mélodrame. Biles Bavent toute» leur importance, et j'ai presque dit tOUte leur majesté; de l.i plu» lilimlile a la plus liere. elle- dirent qUS leur là( lie e»t une o-ino .1

que leur profession touche a la magistrature, a la magistrature des mœurs! Ainsi, le petit maître de la province et le joli motuitur de Londres, de Vienne ou de Saint-Pétersbourg, n'ont rien a bure eu ce sénat de cornettes, de manteaux, de drap d'or. La soubrette ellemême, au Théâtre- Français, est une dame. elle a sa voiture et ses

gens Viles donc vous \ (sire mordre) on »\ pique, ou »\

brûle, ci tout est dit.

Pourtant, en dépit de ce p, Ml d'attrait» el de eelle re»er\e assez voisine de l'aUStélîté, « est toujours par le Théâtre- Français qu il

hut commencer lorsqu'on va au théâtre ou m l'on 1 retourne. Ons

beau l'aire et beau dire, il est le maître, il est le roi de I art <lr.iiu.i-

Uque. En «es murailles. Corneille a laissé m magistrale empreinte;

Molière a laisse son lire ingénu. Les cbelV-d o u\ re qui BOOl SOftis de celle maison Ont rempli le monde do leurs larmes, de leurs pitiés, de leurs rires, de leurs vengeances ; ils ont raconte l'histoire el ses tlouleurs; ils onl mi naître la comédie et sc> leçons; ils ont occupé Richelieu BOUS les mur» de l a Rochelle; ils ont OCCUpé Napoléon

dans les murailles de Moscou : ainsi tout vous y pousse, et malgré vous il y faut aller.

Cet homme donc , absent de la critique, et qui revenait en ce moment dans la bonne ville, entra au Théâtre- Français comme il fût entré dans la maison d'un ami absent; l'ami n'est pas là pour vous recevoir, mais ses meubles vous reconnaissent , ses livres vous sourient, ses tableaux: vous saluent, et son fauteuil vous dit : — Bonjour, sois le bienvenu ! Voilà notre homme à sa place ordinaire; il regarde, il écoute, il reconnaît la vieille tragédie et les tragédiens accoutumés; les voilà tous dans la même chlamide, ornés des mêmes triomphes, précédés des mêmes faisceaux, suivis des mêmes licteurs. Dans l'orchestre éteint à demi donnait le violon à côté de la contre-basse endormie; au fond de l'abîme appelé le trou du souffleur, le souffleur soufflait à chacun son rôle, et le vieil Horace, et le jeune Horace , et les Curiaces somnolents, récitaient leur stridente mélopée. Ajoutez : voilà bien le fauteuil unique, et voilà bien l'étrange décoration moitié grecque et moitié romaine, un vrai fantôme, cette décoration qu'un grand esprit de ce temps-ci condamnait à disparaître, et condamnait par des raisons sans réplique :

« A quoi bon, disait-il, encadrer dans les limites d'une architecture impossible l'œuvre excellente des poètes du xvne siècle français? Eux-mêmes, les poètes,- ils n'ont jamais eu la prétention (en dépit de leur enthousiasme pour l'unité) de se circonscrire en un temple, en un palais ou sur une place désignée et distincte de tout autre espace. Ils sont contents, pourvu qu'on leur badigeonne un temple au hasard, un palais quelconque, et leurs héros les plus exigeants ne demandent que ceci : entrer, sortir, s'asseoir. Faites donc pénétrer la susdite tragédie au milieu d'un cadre architectural déterminé et précis , aussitôt vous faites une violence extrême à la nature, à la poésie, et vous lui imposez des conditions inacceptables, des limites dans lesquelles elle ne saurait se maintenir.

ET I. A TRAGÉDIE. if

« Dans les pièces conçues avec un certain soin tout nouveau d'exactitude et de vérité, la décoration, le mobilier, l'armure, et le voile, et l'habit, sont une partie essentielle du drame que l'on représente: au contraire, dans la tragédie du xvif siècle, ces accessoires n'aident pas; or, au théâtre, tout ce qui n'aide pas empêche.

« Ainsi, quel profit retirent Oreste, Ândromaque, Hermîooe, de ce soi-disant palais grec dans lequel ils se promènent tranquillement, l'un à droite et l'autre ii gauche? Évidemment aucun. Ce palais ne donne rien à la tragédie, et voici ce qu'A lui ftte : quand le spectateur voit entrer les héros par ces immenses ouvertures latérales, il se demande pourquoi des rois et des reines, qui prennent un soin si grand de la sûreté de leur |>ersonne. et qui sont toujours précédés OU suivis de soldats armés de l'épée nue. viennent imprudemment dans des palais ii tel point ouverts et abandonnés, que les portes n'ont pas de battants; pourquoi les même- personnages qui mettent une garde année ii leur maison ne mettent pas une serrure à leur chambre, et pourquoi le poêle, qui ;i reCOIin BUX précautions les plus extraordinaires, néglige en même tempfi les

précautions les plus communes.

■ En même temps, le spectateur, choqué de ce défaut de logique, remarque ii la lois deux choses : cette décoration jetée sur les épaules de la tragédie ne la louche pas et ne la couvre pas; r'esl une idée vivante renfermée brutalement dans une enveloppe moite;

il se dit il lui-même : Si la tragédie DO SS sert pas de la décoration, si les portes lui sont également bonnes, avec <>u gj m- ballants . il

faut «pièce soit un art bien conventionnel, bien taux, puisqu'il

emploie des hommes abstraits au lieu d employer des hoinine>

réels! si bien que la représentation élastique de la tragédie tourne,

et bien il tort, au détriment des poêles classiques... »

On place ici celle dissertation pour expliquer l'ennui qu'apporte

inévitablement cet éternel palais grec et romain, et comment cet ennui rejaillit bien vite sur rilermione, sur l'Oresleet sur l'Andromaque. Ainsi, ce soir-là, toutes les causes d'ennui étaient réunies

contre la jeune tragédienne ; elle était seule, et le spectateur était seul; la décoration était moisie, et les comédiens n'étaient plus jeunes ; la langue même qui se parlait, le soir dont je parle, à savoir, la langue éloquente de Corneille, pour avoir été longtemps oubliée et sacrifiée aux paroles nouvelles, aux langues de feu, aux admirables emportements de Marion Delorme et ôt Hernani, devenait presque un obstacle. Hélas! le chef-d'œuvre est si vite oublié; la belle chose est si tôt vieillie ; il arrive enfin tant d'accidents et tant d'aventures dans ces ingrats cerveaux ! D'où il suit qu'il était parfaitement impossible, au premier abord, que cette petite Camille et ce grand Corneille en vinssent si vite et si complètement à renverser madame Dorval, à battre en brèche Hugo et Shakespeare. Étrange accident que la simplicité antique toute seule et toute nue, au milieu de ses palais ouverts à tous les vents du ciel, remplaçât si vite et si complètement le rêve accompli par M. Victor Hugo, le rêve shakespearien, tel que lui-même il l'expliquait avec tant de verve et d'éloquence, en sa préface ingénieuse de Marie Tudor !

« Il a été donné à Shakespeare d'unir, d'amalgamer sans cesse deux qualités , la vérité et la grandeur, qualités presque opposées, ou tout au moins tellement distinctes, que le défaut de chacune d'elles constitue le contraire de l'autre. Dans tous les ouvrages de Shakespeare il y a du grand; au centre de toutes ses créations on retrouve le point d'intersection de la grandeur et de la vérité; le plus haut sommet où puisse monter le génie, c'est d'atteindre à la fois le grand dans le vrai , le vrai dans le grand. Le drame selon le xixr siècle, ce n'est pas la tragi-comédie hautaine, démesurée, espagnole et sublime de Corneille ; ce n'est pas la tragédie abstraite , amoureuse, idéale et divinement élégiaque de Racine; ce n'est pas la comédie profonde, sagace, pénétrante, mais trop impitoyablement ironique de Molière ; ce n'est pas la tragédie à intention philosophique de Voltaire; ce n'est pas la comédie révolutionnaire de Beaumarchais ; ce n'est pas plus que tout cela, mais c'est tout cela à la fois, ou, pour mieux dire, ce n'est rien de tout cela. »

Et plus loin :

«Le drame du xix" siècle, ce serait le cœur humain, la tête humaine, la passion humaine, la volonté humaine, un mélange de tout ce qui est mêlé dans la vie; ce serait le passe ressuscité au profit du présent; ce serait une émeute là, et une causerie d'amour ici, et dans la causerie d'amour une leçon pour le peuplé, et dans l'émeute un cri pour le cœur; ce serait le rire, ce seraient les larmes; ce serait le bien, le mal, le haut, le bas, la fatalité, la Providence, le génie, le hasard, la société, le monde, la nature, et au-dessus de tout cela on sentirait planer quelque chose de grand. »

Pensez donc si nous étions loin de Corneille et de Racine en ce temps-là ; pensez si le drame avait remplace la tragédie . à quel point Frédérik Lemaître avait fait oublier Talma , par quelle violence éloquente et par quel désordre irrésistible de la voix, du cote et de la passion sans limite et sans frein, madame Dorval avait mis au néant la dernière de nos tragédiennes, mademoiselle Duchesnois! Cependant, quand pour la première fois, dans Horace, apparut à nos yeux éblouis la petite Rachel, quand cet écho sonore et charmé retrouva, après l'avoir oublié si longtemps, l'accent même de la tragédie, et (pièces \ ieu\ fantômes . hardiment ressuscités, revinrent à cette vie, à cette force inespérées, il fallut bien convenir qu'une révolution poétique était proche, et que désormais l'art moderne, si longtemps triomphant, allait rendre à l'art ancien les hommages et les respects mérités. — Voilà l'œuvre, en effet, de mademoiselle Kachel. son œuvre excellente , et qui lui donne une place il part dans l'histoire des révolutions poétiques.

En ce moment, de ces premiers combats et de ces luttes intrépides, seule au inonde et seule à deviner son étoile, elle allait simplement ii son but. sans hésiter, sans se hâter, inspirée et modérant sa flamme avec un goût sans réplique. Elle était toute semblable à la jeune Dumesnil. telle que l'a représentée, en ses Réflexions sur Vart théâtral , Talma lui-même; et ce portrait de mademoiselle Dumesnil .

peinte par un si grand maître, représente, ad vira m, plusieurs des traits de la naissante Rachel :

« Mademoiselle Dumesnil se livrait sans réserve à tous les élans d'une nature que l'art ne put asservir. Douée, comme Lekain, de cette précieuse et rare faculté de se pénétrer vivement des passions de ses personnages, de cette sensibilité profonde qui constitue le véritable talent, elle s'abandonnait sans règle et sans science à toutes les agitations de son âme. Insensible aux beautés de convention , reculant devant la froideur des calculs, elle était incapable de subir le joug de l'habitude et de l'exemple. »

Mademoiselle Rachel était faite , on l'eût dit , sur le modèle même de mademoiselle Dumesnil; elle n'avait pas grand souci des règles, de l'habitude et de la convention. Elle obéissait, simplement et naturellement, à l'inspiration qui était en elle, sans souci des belles manières, et sans trop s'inquiéter de ce joli petit être appelé le petit -maître par Racine lui-même, en sa préface de Phèdre, et si profondément exécré de M. Arnauld. Écoutez cependant la déclamation de Talma contre les belles manières : vous en apprécierez plus facilement et plus volontiers la révolution que faisait cette petite Rachel , sans le vouloir, sans le savoir :

« On portait alors le goût des belles manières dans les situations les plus tragiques, et jusque dans la mort même. L'Iphigénie de Racine refuse les secours d'Achille et de sa mère, et semble ne vouloir rien éprouver de l'émotion naturelle à une jeune fille qui va mourir. Euripide, qui n'avait pas de ces sortes de convenances à observer , s'est bien gardé de donner une résignation si composée a son Iphigénie; mais Racine aurait cru dégrader la sienne en lui donnant la peur de la mort. Une princesse sous l'empire de l'étiquette devait toujours soutenir sa dignité, même dans les moments où la nature reprend tous ses droits. »

C'est ainsi que les belles manières et le petit-maître avaient résisté, dans la tragédie, à toutes les tentatives de Lekain et de Talma. Ces princesses, que madame Dorval avait détrônées, hors de leur trône

ei de leur théâtre, étaient restées fidèles aux moindres détails de la tragédie ancienne; elles n'avaient même pas renoncé an costume improvisé par les princesses de Racine, au mouchoir que ces dames se croyaient obligées de porter à la main, (les Grecques et ces Romaines étaient encore habillées sur les dessins de Vanloo el de Boucher; elles comptaient pour rien la réforme indiquée par David, et jamais plus qu'en voyant jouer ces infantes le public ne s'était habitué à ceci : « que la tragédie n'était pas dans la nature! u

Ainsi, grâce à nos tr agédiennes, ces profonds connaisseurs anéantissaient, en les méconnaissant . les plus belles scènes inventées par les plus grands poètes. Ils niaient tout, la \erite de l'expression , la naïveté du langage et la réalité des sentiments; ils niaient l'exposition et le dénoûment de Wenceslas , le ciiiquième acte rie Rodogune; ils niaient le dernier acte de Cinnu ; ils niaient, et les disaient contraires à la nul tire, le rôle du \ieil Horace, les scènes entre Againeinnon et le divin Achille; ils niaient les rôles de Joad, d'OKdipe. des deux

Bru tus, de Gésar, les rôles de Phèdre, d'Andromaque et d'Hector;

ils niaient Phèdre, ils niaient Athalie el Pauline Ils ne voyaient

pas (pie dans les Fourberies de Scapin Molière esl un railleur qui veut que les comédiens en reviennent à la nature, il la vérité, ii l'accent même de la pitié, de la douleur, lorsque Scapin dit il >ou camarade: ci Allons, çà! tiens-toi un |>eu. mets la main .111 côté,

lais les yeux furibonds, marche un peu en roi de théâtre, a

mi de théâtre, une reine <l<' théâtre, ce qu'il \ avait de plus ridicule en ce bas monde; el (pie Molière avait grandement raison de s'en moquer! Combien aussi mademoiselle Rachel el les oomédiens assez heureux pour échapper à l'école, à la convention, à la déclamation, ii renseignement du maître, ont bien l'ait et feront bien, désormais, d'obéir aux leçons excellentes (pie donne il ses cmiit - (liens ordinaires, cinquante ans axant les comédiens de l'Hôtel de Bourgogne, llamlet, prince de Danemark :

<i Rendez ce discours comme je l'ai prononcé de\anl vous, d'un ton facile et naturel ; mais si vous grossissez votre \oix et vocifërei .

comme font la plupart de nos acteurs, j'aimerais autant avoir mis mes vers dans la bouche d'un crieur de ville. Oh! rien ne me blesse l'âme comme d'entendre un homme grossièrement robuste exprimer une passion par des éclats et des cris à fendre les oreilles d'une multitude qui n'aime que le bruit ! Je voudrais vous faire fustiger cet Hérode absurde qui enchérit sur Hérode même et veut être plus furieux que lui. Ne soyez pas non plus trop froids, mais que votre intelligence vous serve de guide : proportionnez l'action au mot et la parole à l'action, avec cette réserve attentive de ne pas sortir de la décence et de la nature. En effet, tout ce qui s'écarte de cette règle s'écarte du but de la représentation dramatique , qui est d'offrir en quelque sorte un miroir à la nature, de montrer à la vertu ses véritables traits , au ridicule sa ressemblante image , à chaque siècle , à chaque époque du temps, sa forme et son empreinte. Si cette peinture est exagérée ou affaiblie, elle amusera les ignorants; mais elle fera souffrir les* hommes judicieux, dont l'opinion doit toujours, à votre égard, l'emporter sur l'opinion de la foule. Il y a des comédiens que j'ai vus jouer et que j'ai entendu vanter par des louanges excessives qui n'avaient (encore suis-je indulgent) ni la démarche d'un chrétien, ni la démarche d'un païen, et rien d'un homme en chair et en os. Ils s'enflaient et hurlaient d'une si horrible façon, qu'on les eût pris pour des simulacres humains , grossièrement ébauchés par quelque dieu subalterne, tant ils imitaient l'homme abominablement. »

Les émotions de cette première soirée se peuvent expliquer par un grand étonnement. Sans nul doute, on avait sous les yeux, ce soir-là, une grande image; mais, cette image, était-ce un fantôme, était-ce un être réel? Là était le doute. Évidemment nous assistions à un spectacle imprévu; des échos étaient réveillés, qui se taisaient depuis longtemps; des tombeaux s'ouvraient, que l'on croyait fermés pour toujours. Biais quel serait le résultat de cette révolution de palais, pour ainsi dire, et ne serions-nous pas tantôt les héros bafoués de quelque journée des dupes? — Il y avait là une grande inquiétude !

ET LA TB ÂGÉ DIE. i't

En même temps, on ne pouvait pas douter, même dans cette solitude et ce profond silence, que la jeune débutante ne fût en plein progrès sur elle - même et sur les esprits d'alentour. Si elle n'était pas encore la souveraine absolue, éclatante , qu'elle fut plus tard, elle était déjà la comédienne habile qui devinait, dans l'esprit, dans l'attention de son auditoire, tous les côtés faibles, et, disons mieux, toutes les brèches par lesquelles les poètes, pénétrant dans l'âme humaine, et s'en étant emparés par droit de complète, SO&èvenl Ions les orages, toutes les passions, la haine et l'amour, la terreur et la pitié, la sympathie et la douleur.

Evidemment, elle avait déjà gagne cela BUT SOD parterre : elle le dominait ; elle lui imposait déjà toutes ses volontés, et le parterre, enchante et charmé, ne savait plus que l'écouter et l'applaudir. C*es( là, au reste, une des grandes conditions du succès au théâtre : la foule aime, et de préférence il tout autre, un talent dont ['éducalion est toute faite ; elle ne veut pas d'hésitations, de gène, et cela lui déplaît de tenir la férule du maître d'école.

Ainsi, quand on vit que la débutante était a l'aise, et qu'elle allait naturellement, sans impatience, et d'un pas calme, a un but, lointain sans doute, mais qu'elle entrevovait avec l'œil de son esprit, les spectateurs les plus difficiles et les plus rebelles 8 l'art

ancien se sentirent tout dis|K>ses a une adoption sérieuse, et surtout après la grande scène des terribles imprécations, commencées à voix basse, il la façon de l'orage qui gronde. \li ! la cbOM était

belle et glorieusement sentie. Aussi de l'orchestre, s peu près vide.

on entendit une voix qui disait : n Voici la tragédie! »

Or, cette voix, c'était celle d'un homme qui avait Miivi faim. i

dans l'œuvre de sa vie entière. Il im iiv.nt \ u représenter le râlé

de Procule en 17S9. et ce jour-là mademoiselle Contai s'ecriail : Ah! mon Dieu, il a l'air d'wie Statue ! Il l avait vu dans loii> les

rôles tant célèbres par madame de Staël. Il l'avait vu dàas t<»us le> rôles de sa vieillesse : Jixul , .\it</ustet Jacques de Noté, MithrideUe . Sy lia, Danville de V École des Vieillards, Charles VI enfin (6 mars

1826), son dernier rôle et sa dernière création. Il se rappelait très -bien Henri VIII, Jean sans Terre, Mêlante, Othello, Marins Scœvola, une tragédie de Luce de Lancival ; Timoléon, (Juin lus Cincinnatus, une tragédie de M. Arnault; Abnfar, Quintus Fabius, YAgamemnon de M. Lemercier, le Falkland de M. Laya, les Vénitiens de M. Arnault; il se rappelait même YOphis de M. Lemercier, le Montmorency de M. Garion de Nisas, le Fédor de M. Dncis. et même le Thésée de M. Majoier.

Mais cet homme aux souvenirs trop nombreux ne parlait guère de ces contrefaçons oubliées; il parlait sans cesse et sans lin des chefs-d'œuvre de Talma, et toujours revenaient, dans ses discours et dans ses regrets, parés de grâce et de terreur, YOreste et le Néron de Racine, le Cinna de Corneille , Y Œdipe de Voltaire, YHainlet de Ducis. Toujours revenaient ces grands souvenirs : Manlius , Nicomède, Tancrède, Horace, Sévère, Antiochvs , Bhadamiste , Ninias, Assuérus, Abner, Spartacus, Boyard, Coriolan, Ladislas, Philoctète, Vendôme, Henri IV (dans la Partie de chasse), Germanicus, Glocester , Othello, Bélisaire, Léonidas, Macbeth, et tant d'inventions qu'une heure apporte, et qu'une heure emporte.

Quel travail, nous disait cet homme aux souvenirs sans fin, avait accompli ce laborieux et glorieux Talma, mort à la peine, et comme il manque aujourd'hui à notre petite Rachel! Qu'il eût été fier de la rencontrer dans sa tâche éloquente de chaque jour! Quelle noble main il eût tendue à tant d'activé et fière jeunesse, et qu'il eût été content de reprendre avec elle tous ses grands rôles! Et maintenant, quel sera l'avenir de cette enfant, abandonnée à ses propres forces? Voyez, elle est faible encore! On trouve à travers cet éclat juvénile la trace ardente de tant de souffrances et de douleurs; l'infortunée, elle a brûlé ses vaisseaux !

A cette heure, il faut vaincre ou mourir; l'extrême gloire ou le néant la menacent! Elle joue un jeu redoutable, et je doute en ce moment, pour elle, non -seulement du jour d'aujourd'hui, mais du jour de demain !

ET LA TRAGÉDIE. il

Nous causions ainsi dans le jardin du Palais-Royal, par la nuil claire, et nous nous demandions eu même temps si nous n'allions pas commettre une véritable trahison, un crime de lèse-majesté, en

aidant il celte résurrection inattendue, et qui pouvait être si fatale aux poètes nouveaux, à .M. Victor Hugo en personne? A quoi donc allaient aboutir tant de luîtes poétiques, tant de batailles acharnées . tant de préfaces, d'explications, de commentaires, et tous ces beaux ouvrages (pie la nation française avait adoptes avec tant d'hésitation, et qu'elle pouvait abandonner si vite? Eh quoi! la tragédie, enfoncée au sein des abîmes, allait donc sortir de son cercueil pour envahir les domaines des poètes vivants? Cette enfant dans le> langes d'Hermione, ou dans la tunique de Camille, écrasera de son pied de marbre les charmantes beautés de Marion Déforme, de Ruy Mus et à'Hernani!

Là encore le doute était grand : la génération de L830 aimait M. Victor QugO comme un frère cadet aime un livre aine dont il est glorieux. Aussi peu ai ions-notis souci de la tragédie , autant nous tenions aux turbulences de M. Alexandre Dumas, aux inventions de

Frédéric Soulié. aux fêtes de M. Scribe, aux tentatives de M. Alfred de Vigny, aux élégies si louchantes de Casimir Delavtgne, qm j'en

allait rêvant, priant et mourant. La génération présenté était vraiment et tout à la fois la mère et la tille de cet art brillant, pétillant, fécond, plein de grftce et de surprise, qui suffisait a nus enchantements de tous les jours. Pourquoi donc encombrer la \<»ic . el de quel droit faire un obstacle il ces beaux esprits, pleins de vie et de jeunesse, et si complètement oublieux du temps passé? Tels furent les doutes et les hésitations de ce premier jour, el aoUfl rentrâmes en nos logis par le Pont-des-Arls . en récitant a la coupole de 1* Institut ces vers de Huij-liltis :

» Charles-Quint ! dans ces lemps d'opprobre el de terreur, (Jue fais-tu dans ta tombe, Ô puissant empereur! Ohl lève-toi! viens voir 1 Les hons font place aux pires O royaume effrayant , fait d'un ama> d'empire».

• >2 MADEMOISELLE RAGHEL

Penche... Il nous faut ton bras! Au secours! Charles- Quint!

Car l'Espagne se meurt , car l'Espagne s'éteint I

Ton globe, qui brillait dans ta droite profonde,

Soleil éblouissant, qui faisait croire au monde

Que le jour désormais se levait à Madrid,

Maintenant, astre mort, dans l'ombre s'amoindrit,

Lune aux trois quarts rongée, et qui décroît encore,

Et que d'un autre peuple effacera l'aurore!

Hélas! ton héritage est en proie aux vendeurs.

Tes rayons, ils en font des piastres ! les splendeurs ,

On les souille, ô géant! se peut- il que tu dormes!

Ton nom meurt... et voilà qu'un tas de nains difformes,

Sur ta dépouille auguste accroupis sans effroi,

Se taillent des pourpoints dans ton manteau de roi ! »

Deux jours après cette admirable soirée, tout Paris, c'est à savoir les cinquante lecteurs , mais cinquante intelligences que possède à Paris tout honnête écrivain qui n'est pas sans mérite et sans quelque talent, pouvait lire et lisait en effet, dans le Journal des Débats, la révélation de mademoiselle Rachel. Cette fois, plus de doute et plus d'hésitations : la critique, à qui la foule absente au Gymnase avait donné un si grand démenti à propos de la Vendéenne, avait une revanche à prendre; et cette revanche, elle la prit éclatante et de très-haut ! Oui, cette enfant à la main, elle la présente à la foule en s'écriant : « Je tiens un miracle! » On n'a pas souvent de pareilles rencontres, très -heureusement peut-être, car le vrai nom de la foule est doute, aussitôt qu'il s'agit d'un poëte nouveau ou d'un chef-d'œuvre inconnu.

« Soyez donc avertis » (soufflait le feuilleton dans celle tlùte doublée en airain dont il est parlé en Y Art poétique... une tlûte rivale de la trompette), « qu'au moment où je vous parle, il existe, au Théâtre- Français même, au Théâtre- Français , je le répète, une victoire inattendue, un de ces triomphes heureux dont une nation telle que la nôtre est fière à bon droit, quand, revenue à tous les sentiments honnêtes, au fier langage, à l'amour chaste et contenu, elle échappe aux violences sans nom, aux barbarismes sans fin.

(i Quelle joie, en effet, pour une nation intelligente, de se voir tout d'un coup rendue à ces mêmes chefs-d'œuvre indignement et si longtemps méconnus! 0 dieux et déesses! so\ez loues, vous qui avez donné, avec tant d'immortalité, tant d'indulgence au chefd'œuvre! Il est indulgent, justement parce qu'il est éternel. En vain on l'accable d'injures et d'outrages, en vain on le soumet ii d'humiliantes comparaisons, on le chasse en vain de la mémoire et de l'admiration des hommes... les injures, il les dédaigne, et l'oubli même, il le méprise. Il répond aux insultes par un sourire; il est calme, il est patient et solennel, et, quand on l'invoque enfin, le voilà qui tend sa main paternelle et royale aux ingrats qui s'écriaient dans leur ennui : Seigneur j saurez -nous, nous périssons!

« Cette fois donc nous possédons enfin la plus étonnante et la plus merveilleuse petite 611e que la génération présente ait vue monter sur un IhéàMre. (lette enfant (apprenez son nom ! ) , c'est mademoiselle

Hache]. Il y a tantôt un an elle débutait au Gymnase, et moi, à peu

près Seul, je disais (pie c'était un talent sérieux, naturel, profond, un avenir sans bornes; celte fois on ne voulut pas me croire; on me dit que j'exagérais... A moi seul . je ne pus soutenir cette petite fille sur ce petit théâtre. Quelques jouis après son début, l'enfant disparut du (îymnase, et moi seul peut-être j'y pensais, quand tout d'un coup elle a reparu au Théâtre- Français dans les tragédies indestructibles de Corneille, de Racine ci de Voltaire. Cette fois, l'enfant est écoutée, encouragée, applaudie, admirée. File est entrée enfin dans le seul drame qui fût il la taille de son précoce génie. Fn effet, quelle chose étrange ! une petite lille ignorante . >an^ art, sans apprêt, qui tombe au milieu de la \ieille tragédie! File la ranime, en soufflant vigoureusement sur ces augustes cendres. File en fait jaillir la flamme et la vie! Oui, cela est admirable! Ft notez bien «pie cette enfant est petite, assez laide; une poitrine étroite, l'air vulgaire et la parole triviale. Je l'ai rencontrée hier, et elle me dit : — Cesl moi que j' état l'an (ii/mnaso , à quoi j'ai dû répondre : ■/<' h' sa fions !

« Ne lui demandez pas ce que c'est que Tancrède, Horace, Heimione, la guerre de Troie, Pyrrhus, Hélène; elle n'en sait rien, elle ne sait rien. Mais elle a mieux que la science : elle a cette lueur soudaine qu'elle jette autour d'elle. A peine sur le théâtre, elle grandit de dix coudées : elle a la taille des héros d'Homère; sa tête se hausse et sa poitrine s'étend; son œil s'anime, son pied tient à la terre en souverain ; son geste est comme un son venu de l'âme; sa parole vibre au loin, toute remplie des passions de son cœur. Et elle marche ainsi dans le drame de Corneille sans hésiter, semant autour d'elle l'épouvante et l'effroi! Et elle aborde, active et toute-puissante, la pompe et l'éclat de Voltaire! Heureuse et poétique, elle s'abandonne, corps et âme, à la tendre passion de Racine, et de ces passions, de ces majestés, de ces grandeurs, rien ne l'étonné! Voilà bien la terre et le ciel de cette enfant des miracles! Elle est née au milieu des domaines delà poésie; elle en sait déjà tous les détours; elle en dévoile tous les mystères. Les comédiens qui jouent avec elle s'étonnent de cette audace ; la vieille tragédie espère; le parterre, ému et charmé, prèle une oreille enchantée et ravie à ce divin langage des beaux vers dont nous sommes privés depuis la mort de Talma ; fière et superbe, la foule s'abandonne à la toute -puissance de ces grands poètes, l'honneur de la France, l'orgueil de l'esprit humain.

« Laissez -la donc grandir, cette petite fille accomplissant une révolution sans le savoir; laissez venir, à côté d'elle, quelque jeune homme inspiré comme elle, et les vrais dieux du monde poétique vont revenir, et nous allons voir se rallumer le flambeau éteint de Racine , de Corneille et de tous les dieux !

« Plus tard nous reviendrons, à cœur reposé, sur les débuts très -remarquables de mademoiselle Rachel; nous la suivrons dans toutes ses tentatives, soit qu'elle donne une énergie inconnue aux imprécations de Camille , ou qu'elle nous montre l'Aménaïde chevaleresque, ou qu'elle prête sa mordante ironie à l'Hermione antique. Ceci est une chose grave : il faudra veiller avec zèle, avec

amour, avec un soin tout paternel, sur la nouvelle arrivée du Théâtre -Français, qui sera bientôt riionneur du théâtre! Kl puis, quand nous l'ailfonfl bien encouragée, il nous sera permis de lui dire aussi quelques vérités utiles qu'elle doit entendre ! Elle a le zèle, elle a le courage, et, par Apollon, ce n'est pas la One de ces personnalités subalternes à qui la critique jette en passant l'aumône de quelques (Moues, pour ne plus s'en occuper! .Mademoiselle Hachel est une \i\e et puissante intelligence, servie par de faibles organes; une laine d'or dans un fourreau d'argile; un exemple admirable de ce que peuvent obtenir l'Ame et le coeur dans les ai ls, indépendamment de leur enveloppe mortelle.

« En attendant, vous toutes qui n'êtes que belles, quand Miih aurez bien vu ii quoi peut arriver cette enfonce ignorante et fragile,

par la seule force de l'inspiration dramatique, nous verrons si vous songerez il adresser désormais au parterre ingrat ces tendres regards, ces gestes suppliants, ces doux sourires, toutes ces petites agaceries ininaudières et câlines qui sont aussi loin d'être la comédie que le vernis d'un tableau est loin d'être la peinture. »

Voilà la première annonce, et voilà le premier bruit sérieux que lit la petite Rachel au théâtre, et. pour le COUp, 06 bruit— là fut un grand bruit, et cette annonce fut écoutée. Il J eut d'abord, pour

(incroyant, mille incrédules ! Nous sommes un peuple excellemment voué à l'ironie, une déesse chez le> (îreCS; l'ironie a fait die/ nous son chef- d'oeuvre , elle a fait Candide, et voilà pourquoi il suffit

d'annoncer à la France un chef-d'oMivre, un grand talent, une merveille, un miracle... aussitôt elle se met à sourire, a se moquer.

« Heureusement (disions- nous huit jours après) que la nouvelle tragédienne arrive au bon moment, à l'heure propice el favorable, et qu'elle va trouver le monde parisien tout dispose à les bien recevoir, elle et la révolution qu'elle apporte. " 11 > a l,as- Dieu merci! de révolution qui se fasse ici-bas toute seule, ou pour un seul homme: au contraire, elle est l'œuvre de tous; elle s'accomplil d'un consentement unanime, et c'est déjà, qui le nie? une gloire

56 MADEMOISELLE RAGHEL

inespérée et sans rivale, d'avoir donné le signal que tout le monde écoute, auquel tout le monde obéit. Le grand mérite, et, disons mieux, le grand honneur de ces intelligences, de ces têtes par Dieu touchées, c'est de donner le signal, juste au moment où le peuple va le donner lui-même, et ni trop tôt, ni trop tard ; c'est d'aller en avant, à l'instant même où la foule éprouve un désir immense d'aller en avant. « Et qui m'aime me suive , et prenez garde à mon panache! » Ainsi, mademoiselle Rachel serait venue au milieu d'Hemani, de Marion Delorme ou de la préface de Cromwell , nous apportant ses dieux et ses autels, on aurait eu grand'peine à la suivre, et peut-être, en dépit de son génie, on l'eût laissée au milieu du chemin.

« En ces temps poétiques, où la nouvelle poésie était tout flamme et tout ardeur, où le plus vieux d'entre ces mortels favorisés du génie avait à peine vingt-cinq ans, les connaisseurs, qui sont rares et qui sont fort tremblants et fort timides, quand rien ne les soutient au dehors , les grands connaisseurs, encore épouvantés du triste effet de la pétition adressée à S. M. le roi Charles X contre les novateurs par les faiseurs de tragédies, auraient admiré tout bas cette enfant d'un miracle inespéré; ils auraient constaté, à huis clos, cet art excellent de bien dire et de parler juste, ce geste rare et sérieux , ce profond regard empreint de tant de choses touchantes ou terribles, mélange hardi de tous les feux et de toutes les larmes.. . En même temps, ils se seraient livrés à toutes sortes de comparaisons et de souvenirs dont le public ne se fût jamais douté :

« Monsieur! eût dit l'amateur à l'amateur son voisin, vous rappelez -vous mademoiselle Duchesnois, et vous rappelez- vous mademoiselle Maillard, si tôt perdue?... Elle avait ces yeux-là, mademoiselle Maillard. »

« Tel eût été le triomphe anonyme, et le succès obscur de toutes ces flammes cachées sous la cendre. En même temps la critique, occupée autre part et tout entière à son zèle, à sa lutte, à son blâme, à son admiration pour ou contre les œuvres nouvelles,

eût à peine accordé un regard favorable ;i la petite Kachel.

<< Elle eût dit, en courant, (piécette enfant était une intelligence hardie, et qu'elle <léclamaii un peu mieux que mademoiselle Noblet, qui déclame un peu trop; un peu mieux que mademoiselle Rabut, qui lit toujours; puis, ceci dit. la critique eût couru a ses violences, à ses glorifications présentes, et la résolution de la petite Rachel était à peine une émeute. Eh Dieu! que <le perturbateurs <le la

paix ont été pendus comme émeutiers. qui auraient été OOUTOnnés et traités en grands hommes, s'ils s'étaient montres le lendemain de leur échauiïourée ! Encore une lois, le grand secret de réussir, c'est... venir à temps.

« Mais aussi quelle heure, et propice entre toutes, a devine mademoiselle Rachel , quand elle est arrivée ! Enfant du siècle même de Louis XIV, et les mains pleines de chefs-d'œuvre, il était impossible d'arriver plus à propos, pour nous rendre ces merveilles de l'esprit humain que toute notre génération axait oubliées, a ce poifl( que SUT dix lettrés pas un peut-être n'aurait su dire en combien d actes IVicomède; a quel instant de la tragédie Auguste el (aima >e rencontrent , ou comment se nommait la rivale d Androinaque , el quel était ce (ils d'Achille, aime il llermione. Ainsi le noble et légitime sentier du maître était couvert de ronces el d épines; le gland chemin était une fondrière, et le passe poétique était un ahiine... Heureusement (pie les nations qui ne doivent pas mourir 96 respectent elles-mêmes

dans les œuvres ([d'elles ont produites. Biles peinent le> oublier un instant... elles ne souffriront pas qu'on les détruise, el, pour peu qu'on leur donne un prétexte d ) revenir, aussitôt elles \ reviennent avec

l'ardeur, l'amour tendre et passionne de l'enfant prodigue, et

perdu en toutes sortes de misères, qui retrouve enfin BOD \ieux père et qui Se jette à ses pieds, implorant son pardon.

« C'est ainsi que mademoiselle Hache! . quand elle proente a la tète de ce bataillon sacré : Aiulromaque, Horace , Esther, Bttjazet, Mitliridaie , Athalic, et qu'elle \a. s'écriant connue le chevalier

d'Assas : « A moi, Auvergne, voilà l'ennemi! n accomplit une tenta-

tive excellente, illustre, et dont chacun lui saura gré dans le présent, dans l'avenir. Ah! l'intelligente et courageuse héroïne! Elle s'est mise hardiment à la tête de ce progrès rétrograde ; elle a traversé d'un pas ferme et léger tous ces décombres; de sa petite main forte, habile et résolue, elle a frappé aux portes du palais de la tragédie antique... Eh! la tragédie, elle donnait sur le lit sépulcral de cette belle princesse endormie, il y avait cent ans, dans son palais de cristal ; mais, comme l'heure du réveil était arrivée, elle a secoué les pavots de son front royal, et nous l'avons revue enfin, telle qu'elle était jadis en ses beaux jours de majesté, de grandeur et de toutepuissance! A l'aspect de cette noble dame oubliée, et si longtemps, dans ce silence et dans ces ruines, le public, touché d'une profonde et sincère pitié, plein de déférence et de respects pour tant de gloire et de malheur, a battu des mains en retrouvant ce beau langage dont il avait le souvenir confus, comme on se souvient tout bas, étant vieux, des mélodies oubliées de son enfance. »

Aussi bien, [tour avoir été simple, facile et naturelle, cette l'évolution salutaire n'a pas été moins complète. On s'étonnait seulement , comme cela arrive en toutes les révolutions , que cette heureuse et glorieuse révolution n'eut pas été plus tôt accomplie. On se demandait où était l'obstacle et comment donc on avait pu si longtemps oublier cette noble tragédie enfouie en sa pourpre. En même temps on félicitait le courage aventureux qui avait arraché les ronces et les épines de ce seuil redouté, qui avait dit à la reine abandonnée , à la délaissée : » Or ça, réveillez-vous, Madame, » et qui l'avait ramenée en grand triomphe aux lieux mêmes où si longtemps elle avait régné triomphante. Oui, ce fut là un beau jour dans la littérature de ce pays, un noble mouvement complet et

bien glorieux Mais aussi par quelle joie ineffable et complète ce

triomphe excellent fut reconnu! Par quels transports mademoiselle Raehel fut saluée, et par quelle reconnaissance ardente et vivement exprimée !... Oh ! les beaux jours, ces premiers beaux jours de la renaissance poétique !

Il me semble que je la revois, cette entant : d'abord elle est seule au milieu de cette salle silencieuse; forte de son lion droit, elle s'abandonne en toute liberté à la naïveté de son inspiration. Elle ne songe encore ni aux applaudissements, ni à la gloire; elleobéil tout simplement à sa vocation, à ses nobles instincts, à l'inspiration irrésistible qui l'agite. En même temps, les spectateurs peu nombreux <|iii sont entres par hasard au ThéAtre- Français , émus et charnus, client tout haut : Courage, enfant, voilà la tragédiê! Entre eux et cette enfant qu'ils assistent s'établit connue une conversation non interrompue) dont Corneille ou Racine sont les interprètes. Ia* lendemain, la même foule arrive quelque peu augmentée, mais c'est encore un succès en famille, un applaudissement intime, un Évangile prêché ii des convertis. Bientôt cependant les applaudissements

grandissent, l'enfant grandit en même temps, et. déjà entourée, elle ne s'étOnne pas que quelques amis du grand ail qu'elle exerce applaudissent aux plus beaux vers de nuire langue; elle ne s'étOime môme pas qu'on l'applaudisse. Elle et son parterre, ils son! heureux du même bonheur; ils partagent le même eravrowonl poétique; ils

s'animent au bruit glorieux des iiièine< passions.

(l'est vous que j'atteste , vous qui ave/, assisté, des premiers, a celte révélation poétique, aux premiers combats de notre Hache). Était-elle assez énergique et touchante, et poussait-elle assez loin

celte audace enfantine, cette passion sauvage, 068 mouvements soudains partis du cœur, celte âpre énergie, et cet abandon plein

d'énergie et de charme, qui nous faisait bondir de joie et d'orgueil? Ah! l'inspirée et la conquérantes que dé grands services elle a

rendus sans le savoir BUX poètes passés , au\ poêle- a venir!... Elle a relevé les anciens autels ; elle a rendu la vie aux poussières; elle a ranimé, d'un souille ingénu, les cendres éteintes; elle a

ramené à ee vieux Théâtre - Français tout vermoulu, qui n'avait pas de quoi laver sa tunique ou recoudre son manteau, les esprits les plus frivoles et toutes les oisivetés parisiennes. C'esl ainsi qu'a notre premier appel, tant l'éloquence esl voisine de la conviction! la foule

60 MADEMOISELLE R ACME L

est accourue ; elle a rempli le théâtre , elle s'est mise à applaudir ; elle a applaudi cette même enfant devant laquelle elle avait passé naguère et si souvent sans lui accorder un regard de sympathie.

En ces moments pleins de dangers pour elle et pour son talent, ces premiers moments de l'adoption publique, où la foule pousse à l'excès l'enthousiasme et l'admiration , mademoiselle Rachel pouvait se perdre à force d'entendre cette foule imprudente crier au miracle !... Elle fut sauvée, uniquement parce qu'elle était tout à fait la tille de Corneille, et que pas une flatterie, aucun mensonge, ne furent assez puissants pour l'arracher à ses légitimes grandeurs.

Bientôt même, ô charme incroyable! on s'aperçut non-seulement qu'elle était belle, mais qu'elle était charmante. En si peu d'heures de bien-être et de contentement, elle s'était révélée une beauté. La fillette était devenue une reine de Paris! Hier à peine vêtue, et le lendemain elle portait d'un geste aisé , charmant , les plus belles parures. Elle avait si naturellement le geste et le port, la taille et le regard des plus grandes dames parisiennes ! Dans cette personne hardie, aux lignes correctes et sévères, tout se ressentait d'une illustre origine. Hors du théâtre elle restait la sœur d'Hermione et de Camille. Elle avait, même dans son sourire et dans sa grâce affable, un air de commandement et de grandeur. Même à son rire, à sa gaieté, à la bonne humeur de la parvenue, et, disons mieux, d'une personne arrivée, il ne fallait guère se fier, car tout de suite apparaissait la femme au sceptre, à la coupe, à la pourpre, au poignard. C'était son secret, elle était tout de suite à sa place. Ainsi Napoléon Bonaparte, en ses jardins de la Malmaison: lorsqu'il jouait au cheval fondu, il voulait bien sauter par-dessus tout le monde, à condition que nul ne lui rendrait la pareille; et je ne sais quel idiot ayant sauté sur son épaule, il le fit jeter à la porte de son jardin — Pourtant il n'était pas encore empereur!

Je me l'appelle encore le premier jour où, déjà triomphante, encore ignorée, et comprenant pourtant qu'un grand bruit allait se faire autour de son jeune talent, je la vis pour la première fois.

E\ LA TRAGÉDIE. fil

Il me sembla qu'elle avait si\ pieds dans ce vêtement étriqué, pauvre, honnête el fièrement porté; elle semblait oe pas se douter de sa misère, ou bien elle s'en faisait un titre à la sympathie, au respect, à la bienveillance. Elle était si jeune, et dans la première inaigreur delà dix-septième année ! Un grand œil profond, une tête énorme; elle n'avait pas encore ce beau teint clair, net et vif, que donnent l'aisance et le repos; elle manquait de cet éclat qu'apporte avec soi la grande toilette; elle enfermait sa main grêle dans un gant d'une couleur douteuse; à peine on vovait reluire, a travers les lèvres pâlies, ces belles dents merveilleuses, ces trentedeux incisives, qui donnèrent plus tard tant de grâce a -on sourire, et qui donnaient déjà tant d'accent à sa parole. Elle était sérieuse, elle était réservée, et de tout ce qu'elle voyait, elle s'étonnait sans rien dire.

Elle était attentive aux moindres détails ; silencieuse, il est vrai, mais son regard était vivemenl a la réplique; enfin, pour servir d'obstacle à Ce qu'on la trouvât belle et charmante, en depil de ces

beaux cheveux lins comme la soie, aussi nombreux que les épis dans

un champ de blé, Ces cheveux d'un ton m chaud, qui paraient m dignement et si complètement cette tète charmante . elle portail un affreux chapeau en velours na carat, orné d'une rose jaune... enormite qui tuerait, il tout jamais, toute espèce de débutante..» un chapeau de velours au mois de juin!

Quatre ou cinq ans plus lard . un soir d'été . dans sa maison de la vallée de Monlniorencv . dans (oui l'éclat de la beauté, de la jeunesse et des enchantements de la fortune heureuse et célèbre, mademoiselle Hachel. assise au milieu de son jardin, contemplait d'un

regard pénétré ce comble enivrant de prospérités de toute espèce. Elle se voyait entourée, admirée, adorée a genoux. Elle était la fête et l'orgueil de ce Paris, devenu son vassal. Elle avait eu, la veille, pour la conduire au théâtre, un grand poète, et le plus illustre poëte

de ce has monde. ,M. de Chateaubriand, qui s'honorait de lui

donner le bras en public. Ce malin même, elle avait rencontre en

son chemin les princes de la jeunesse française, à savoir, ce qu'il y avait de plus noble et de plus glorieux parmi les jeunes gens de vingt ans, qui avaient arrêté sa voiture et qui, le chapeau à la main, comme pour la reine ou pour madame la duchesse d'Orléans elle-même, lui avaient demandé des nouvelles de sa santé.

A cette heure propice, autour de l'artiste ainsi reconnue universellement, tout souriait, tout chantait : le rossignol dans l'arbre et l'étoile au firmament! Elle avait, sur sa table, une lettre de M. Victor Hugo, détrôné par elle un instant... Qui le croirait? l'illustre auteur de Marion Delorme et d'Hernâni rendait les armes à cet aït de bien dire, à cette inspiration, à cette Muse; il s'inclinait, lui qui ne s'est incliné devant personne; il reconnaissait

l'autorité de la tragédienne , en méconnaissant la tragédie

Ajoutez tant de rois sur leur trône, et tant de reines couronnées, qui recevaient avec un sourire , et comme un délassement à leurs ennuis, cette majesté de vingt- cinq ans; ajoutez le bruit du monde et l'orgueil de la foule , et cet écho des grands triomphes qui va s'agrandissant toujours , jusqu'au moment funeste où soudain tout s'arrête. Ah! puissance, enivrement! Si bien que cette personne heureuse, éloquente, admirée, était là, se contemplant et s'admirant elle-même, et se souriant tout bas, comme on sourit en rêve. Elle croyait rêver. Son père et sa mère étaient près d'elle, et dans le lointain du jardin, son frère et ses jeunes sœurs, sauvés par elle des angoisses qu'elle-même elle avait subies, riaient, causaient , jasaient. Ainsi , au bonheur de cette minute heureuse il ne manquait rien , non pas même le vif sentiment de la piété filiale satisfaite et du devoir accompli.

Tout à coup un des hommes qui étaient là , prenant la main de cette beauté enfouie en toute cette parure printanière : « Eh ! lui dit-il, qu'avez-vous fait de votre chapeau en velours nacarat du mois de juillet 1838? »

A cette interruption de toutes ses contemplations, voilà mademoiselle Rachel qui se met à rire; « Oh! disait -elle, quelle

mémoire! El moi aussi je me souviens de mon chapeau nacarat; c'était ma mère que voilà (et elle souriait à sa mère), qui l'avait habilement, modestement el naturellement composé:

Chapeau d'hiver, chapeau d'été, Chapeau que l'on ne quille guère...

Le velours, en effet, représentait les jouis de pluie el de nuage; la rose était pour le printemps; le jaune de la rose représentait l'été; bref, c'était une rose des quatre saisons. Et, quand mon chapeau lui fait et parlait, je vois encore le contentement <le ma mère, la salisfaction de mon père, l'ébahissement de mes petites sœurs. Ce chapeau nacarat m'a servi pendant tous mes débuts : je le mettais pour aller à la répétition le malin, je le mettais pour me rendre le soir au théâtre, et naturellement je m'en parais quand parfois ma mère me conduisait à la comédie; à tel compte qu'un soir de mademoiselle Mars (j'avais joué la veille Bermione et j'avais lait sept cents francs) , comme on m'avait accorde généreusement un billet de la

galerie... ô honheur! je me présente avec mon chapeau jaune...

o douleur! voici qu'on m'arrête au passage : « où donc allezvous, ainsi l'aile? » s'écriait un monsieur du contrôle; el tout ce <pie je pus obtenir, C8 fui une place au paradis, contre une colonne propice aux chapeaux, nacarat.

Même il me souvient, dit-elle encore en riant un peu moins,

qu'un vieux monsieur, me voyant maltraitée au contrôle, m'arrêta au moment où j'allais gravir les escaliers de la troisième galerie: » Ah! mademoiselle, dit-il avec un i;rand salut, voilà des gens qui auront bien du chagriu d'avoir manqué de respect a votre chapeau, et j'en saisdéjii. il commencer par moi qui suis vieux, qui porteraient fièrement votre ro>e jaune ;i la boutonnière. »> II dit, il s'inclina, et disparut, el nous montâmes là -haut, maman . ma rose jaune et moi!... » Ainsi elle parla el Ires-hien. Elle avait appris tout de suite il hien dire, a Inen écouter, il rire il propos, a montrer sa joie et son cbagrïn. ;» cacher sa mauvaise humeur.

«4 MADEMOISELLE HACHEL

Certes, elle ne cherchait pas à ramener l'attention sur ses temps de pauvreté, mais elle ne l'évitait pas; il suffisait de toucher, d'une main légère et sans envie, à cette corde innocente, et soudain on en tirait des accords pleins de grâce et de gaieté. Le chapeau nacarat, la rose jaune, donnaient bon air à qui portait si bien les couronnes , à la dame élégante à qui l'on offrait, en toute saison , chaque soir au théâtre, et chaque matin dans sa cour, plus de Heurs (jue son théâtre et sa maison n'en pouvaient contenir.

Beaux jours de l'enivrement poétique! 0 succès incroyable de cette enfant de la pauvreté! Elle seule, peut-être, elle n'a pas connu ces accidents, ces défaillances, ces retours au point de départ, qui jettent un si grand trouble, un si grand doute en tous les commencements glorieux. Il est vrai qu'à chacun de ses nouveaux rôles elle hésite, elle se trouble, elle est visiblement au dehors d'ellemême. Ainsi pour Phèdre, son chef-d'œuvre, elle a mis trois ans à l'accomplir... Eh bien! ces efforts mêmes ont servi à sa renommée, et, justement parce qu'elle ne réussissait pas tout de suite et le premier jour, elle est devenue un grand sujet d'étude et d'attention. Ajoutez ceci, qu'aux instants où mademoiselle Rachel hésite, et quand elle en est encore à chercher sa voie à travers l'inconnu, elle reste, à une distance incommensurable, au-dessus de tout ce qui l'entoure, et, résolue, elle attend l'inspiration. Or, cette inspiration qui va venir et qui ne vient pas encore, c'est la lutte ardente et le débat mystérieux de la pythonisse, au moment où, montée à peine sur le trépied qui l'accable de ses vapeurs fatidiques, elle écoute, en tremblant, les voix intérieures.

L'inspiration écrase et tue; elle vous pousse, elle vous presse, elle vous obsède. Il faut obéir, il faut marcher, il faut aller par tous les sentiers frayés et non frayés... Par l'inspiration, vous allez au faîte et ne vivez guère. Ou, si vous voulez longtemps vivre et vivre doucement dans l'oisiveté occupée, en l'exercice d'un art facile, eh bien ! laissez l'enthousiasme et contentez- vous de l'étude et du métier. L'étude est une occupation normale; avec elle on ne

fait guère que ce que l'on peut faire, et le métier ne saurait avoir un meilleur auxiliaire que celui-là.

Au fait, s'il vous plaît, ne disons pas trop de mal du métier : une fois que l'on sait bien le métier que l'on exerce, il remplace heureusement l'art même, et le remplace à ce point qu'il peut abuser les plus habiles connaisseurs. Ajoute/ que l'inspiration arrive, a ses heures, sans qu'on l'attende et sans qu'on l'appelle. Elle vient comme le vent qui souille et qui souille ou il \cut : le métier, au contraire, est toujours prêt, toujours attelé, toujours disposé à parcourir la roule battue... Or. je ne sache pas un art ou le métier soit plus utile (pie l'art de la comédie. Les plus grands artistes en ce genre n'ont jamais pu s'en passer tout à lait. .Mademoiselle Mars, si la salle était moins remplie, et moins bienveillante qu'à l'ordinaire, vous prenait il l'instant même un petit ton sec et railleur, un petit air méprisant et dédaigneux qui nous refroidissait a votre insu. C'était encore mademoiselle Mars, sa voix louchante, son cliarniant renard, son geste élégant de marquise ou de princesse, mais en ce moment tout manquait autour d'elle: la gaieté, le rire et l'esprit; rien ne circulait du génie de Molière autour de cette personne, cependant si correcte, et qui savait si bien se contenir.

Tahna lui-même, si par hasard il avait été malheureux dans la journée, vous jetait tout d'un coup dans une morne apathie que vous ne saviez guère \ous expliquer, (-'était bien cependant le

mêmeTalma, la même voix vibrante et terrible, et le même emporté

de l'autre soir! Mais, ce jour-là. \olre acteur favori avait remplacé l'art par le métier. (Test qu'en ellel . si l'art du comédien n'était

pas, la plupart du temps, un métier, pas un comédien ne pourrait

Suffire il cette lâche Servile de jouer, pendant toute sa vie. une suite de rôles que d'autres comédiens ont joues avant lui.

Bien rarement mademoiselle llachcl se privait des bénéfices de l'inspiration ; bien rarement elle abandonnait l'art pour le métier; et. ceci soit dit à sa gloire, elle était, de toutes les artistes naturellement inspirées, celle qui était la moins faite pour le nieller.

Ainsi , les leçons des maîtres , elle les avait oubliées , la première fois que son pied foula les sentiers d'un vrai théâtre. Elle s'était emparée en souveraine de la tragédie , elle la tenait dans ses deux mains puissantes, et la tragédie obéissait à ses moindres volontés. Ajoutez qu'elle avait en elle-même, et par un don surnaturel, la vraie et sincère image des passions qu'elle racontait à la foule. Elle avait l'imagination la plus rare et la plus habile à lui expliquer ces héros , ces drames , ces passions , ces mystères , ces douleurs , toutes ces choses de l'autre monde, et comme elle savait les imaginer. Elle avait la plus rapide intelligence; elle comprenait vite, elle voyait bien, et c'est pourquoi elle disait juste. Ajoutez l'énergie et cette intrépide volonté qui ne connaît pas d'obstacles ; et tant de force, et de puissance, et de finesse : un tact exquis, une voix nette et souple, et d'un beau timbre; un accent vrai, un geste ingénu, des mains qui commandaient, des yeux qui disaient... tout. On eût dit parfois qu'elle avait des ailes, tant elle était heureuse de. s élever dans les plus hautes régions poétiques, et tant elle arrivait vite et soudain à son idéal !

<( Quand on considère toutes les qualités nécessaires à former un véritable acteur tragique (écoutez, c'est une leçon de Talma luimême) , et quand on se rend compte de tous les dons que la nature doit lui départir, faut-il donc s'étonner qu'ils soient si rares? Parmi la plupart de ceux qui se présentent dans la carrière, l'un a de l'esprit, et son âme est de glace; l'autre a de la sensibilité, et nulle intelligence. Tel possède ces deux qualités, mais c'est à un degré si faible, que c'est comme s'il ne les avait pas : son jeu est sans effet, toute son expression est molle, incertaine, sans couleur ; il parle tour à tour haut, bas, vite, lentement et comme au hasard. Celui-ci a reçu de la nature tous les heureux dons de l'âme et de l'esprit, mais sa voix aride, sèche et sans accent, est rebelle à exprimer les passions; il pleure, et ne fait pas pleurer; il est ému, et ne peut émouvoir. Celui-là possède une voix sonore et touchante, mais ses traits sont disgracieux, sa taille et ses formes n'ont rien d'héroïque.

En contemplant la somme de hasards heureux qu'un homme doit réunir pour être un grand acteur, on ne saurait s'étonner du petit nombre de tragédiennes et de tragédiens. »

La critique l)ien faite cite avec empressement ces belles paroles d'un homme excellant dans les moindres détails du grand art dont

il était l'honneur, la force et l'autorité.

De l'émotion infinie et grandissant toujours qui entourait les débuts de mademoiselle Rachel, nous n'avions pas eu d'exemple en tout ce siècle, hormis le soir, un soir de l'été brûlant, dans une salle ;i peu près déserte, où nous avions découvert une apparition toute blanche, un fantôme, Ophélia, que représentait mi>s Smithson ! Figurez -VOUS cette élégante et frêle enfant du Nord, pâle et tremblante, et telle, en un mot, que Shakespeare l a rêvée, apparaissant tout à coup sur un théâtre français, dans le> plis de >a robe pudique, en plein rêve, en pleins sanglots.

Elle était, pOUT nous, toute une révélation, cette miss Smithson , si tôt perdue et si tôt morte. Elle nous apportait la partie inspirée et chaste du génie anglais, et quand elle vint, sous sa couronne de Heurs et d'épis, effeuiller sur une tombe absente des mses imaginaires, et quand, son blanc visage étant voile de ses belles mains, elle se prit à pleurer, nous entendions enfin des sanglots véritables, entremêlés d'un lire strident... Au même instant nous avons compris le génie et le drame qui apparaissaient en celle aimable créature, et que son poète Shakespeare était en effet le poète inspire des grandes tragédiennes. Shakespeare est vraiment le poêle des femmes tragiques; il a crée pour elles les plus beaux rôles.

Cherchez dans les tragédies de Shakespeare , ci toujours, dans

chacune de ses tragédies, vous trouverez une femme a côté d'un crime; une femme à côté d'un remords; une femme a côté d'un malheur. Elles jouent le grand rôle en ces histoires dramatiques, et ces rôles, qui louchenl au miracle, ont dû fournir à l'Angleterre des tragédiennes en plus grand nombre que des tragédiens. Même en ceci consiste une véritable supériorité de la tragédie

anglaise sur la tragédie française, et c'est en vain que vous nous montrerez, pour nous répondre : Iphigénie à côté d'Agamemnon, Monime auprès de Mithridate, Atalide auprès de Roxane, Bérénice toute seule, Junie auprès de Néron; à côté de Phèdre, Aricie. Ajoutons, en le plaçant au milieu des images les plus poétiques de Racine, le petit roi Joas sur les genoux d'Athalie. Ce sont là des passions charmantes, des passions pleines de tristesse et de calme, de résignation et d'amour, décentes, sévères, blondes! Je le veux bien : à Dieu ne plaise que je veuille outrager Racine ! Mais aussi, quelles femmes n'a pas faites Shakespeare, et comme il les a faites, non pas grecques, non pas du xvn" siècle seulement, non pas Parisiennes de Versailles, mais Anglaises, uniquement Anglaises , de tous les temps et de tous les lieux , et pour tous les génies, Anglaises pour Dryden, Anglaises pourByron, Anglaises pour Walter Scott !

Si Shakespeare est le poëte des femmes, qui donc en doute?

Ophélie est près d'Hamlet; Ophélie aimée d'Hamlet mille fois plus que Britannicus n'est aimé de Junie ; Desdémone est près d'Othello, aimée d'Othello, mille fois plus que Monime de Mithridate! Quelles comparaisons vais -je vous faire, ô ciel! Qui voudrait comparer la fille des Capulets, Juliette, Juliette morte d'amour et morte deux fois, avec une seule des héroïnes de Racine? Et pendant que mademoiselle Rachel, parmi tous nos poètes tragiques les plus athéniens , les plus français , va trouver à peine huit ou dix rôles , quelle admirable profusion dans le seul Shakespeare, et quelle immense variété! Il est aussi varié que Molière lui-même, H y a autant de femmes dans le Roi Lear que dans les Femmes saluantes, par exemple, et elles sont aussi admirablement variées, dessinées, distinctes, là que là. Quel génie! Ophélie, Juliette, Cordelia, Desdémone ! 0 larmes ! ô pitiés ! Douleurs ineffables !

Plus loin voyez- vous les grâces et les sourires?... Entendezvous les chansons? Tantôt elle dansent comme dans le Songe d'été, accouplées à un clair rayon de la lune d'avril ; d'autres fois elles

conjurent les esprits infernaux, avec un sourire connue dans la Tempête; avec des imprécations connue dans Macbeth! Oh! les femmes de Shakespeare! Elles sont exposées à tous les amours, ii lous les transports, à toutes les misères, à tous les bonheurs de l'humanité! Que u'a-t-il pas fait de ces pauvres femmes , le vieux pauvre YVill? Il les a couvertes de sang et de (leurs, de lie et de pourpre, d'infamie et de gloire! Il les a couronnées d'étoiles, et il les a traînées dans les gémonies! Pour ces divinités et pour ces monstres de son génie, il est impitoyable... il est charmant! Il les a entourées de poésie, d'amour, de colère, de haine, de toutes les passions, de tous les remords. Il a égalé tout ce qu'on a fait d'aimable et d'horrible axant et après lui. A Rodogune il oppose lady .Macbeth; à la poétique et touchante [phigénie il oppose Ophélie... il gardera Géopâtre pour lui seul.

Vous concevez, donc qu'il ne soit pas étonnant (pie ce soit une femme qui, la première, nous ail fait comprendre Shakespeare, puisqu'il tout prendre la femme est le véritable héros, hideux ou bouffon, cruel OU passionné, du drame de Shakespeare : mais cela

nous étonnait . nous autres, qui étions habitués a voir la tragédie de notre temps rouler tout entière mr la tète de Talma. Ce Talmn était tout le drame; il contenait dans sa tète féconde toute la tragédie; on ne voxait (pie lui seul, on n'entendait que lui seul; avant lui, le mainteneur de la scène tragique était un homme appelé Lekain. Bref, quel que fût le talent ou le mérite de la tragédienne, axant mademoiselle Kachel. c'était le traf/èdien qui était le maître absolu de la tragédie, et la tragédiermej ici, chez nous, jouait inévitablement le second rôle. Au>si fûmes-nous étonnes et charmes tout d'abord par celte jeune femme qui représentait a elle seule tout Shakespeare. .Miss Smithson cependant (ainsi elle précédait, elle annonçait mademoiselle Kachel et. sans le savoir, elle lui traçait sa voie après axoir habitué le peuple français a ne pas croire uniquement aux tragédiens, mais encore aux tragédiennes), encouragée et fortifiée par notre enthousiasme, obéit de son côté à une

vocation longtemps comprimée; elle fut d'autant plus facilement tragédienne avec nous, qu'elle avait été plus tremblante devant les siens. C'est ainsi que nous la vîmes passer ou plutôt étinceler dans la nuit , sur le balcon et sur la tombe des Capulets. Nous fûmes enchantés à cette scène d'amour , puis enchantés encore par la scène du réveil : — Non, ce n'est pas le jour, ce n'est pas l'alouette matinale! Puis, de cette chambre nuptiale, et de ces adieux si touchants, nous descendîmes avec elle dans les caveaux de Vérone, et nous la vîmes expirer, tordue par le poison.

Miss Smithson nous apprit, ce jour-là, comment on mourait du poison, après nous avoir enseigné, le jour tY Ha ml et, comment on mourait de la folie. Et nous étions, à ces grandes surprises, toujours étonnés et de plus en plus, et d'autant plus étonnés que nos pères, littérateurs de l'empire, nous avaient élevés dans l'admiration de Ducis, ce poêle adopté par l'empire, et que, dans ces pleurs, dans ces sanglots, dans ces pathétiques adieux à la fenêtre, dans ces atroces déchirements au dernier acte, nous ne retrouvions pas un geste de nos Ophélias consacrées , pas un symptôme de notre vieux poison, pas une scène et pas un mot de notre très -vénérable et très-grand poëte Ducis!

Il en a été ainsi pour Othello. Othello était un des derniers rôles qu'avait joués Talma. Quand miss Smithson nous joua Y Othello de Shakespeare, elle nous fit oublier Y Othello de Talma. L'intérêt changea de place, il passa d'Othello à Desdémone ; le More s'effaça devant la belle fille vénitienne, et nous assistâmes, hors de nousmêmes et transportés, à cette révolution qui changeait si complètement les habitudes et les conditions de la tragédie. Elle appartenait aux tragédiens jusqu'au jour de miss Smithson ; miss Smithson a rendu la tragédie aux tragédiennes. Aussi bien mademoiselle Rachel, voyant un jour l'image de miss Smithson dans son rôle d'Ophélie : — Oh! s'écria -t- elle avec beaucoup de sens, voilà une pauvre femme à qui je dois beaucoup !

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