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Pendant que nous dissertons ainsi et que nous cherchons à revenir sur les vives impressions de ces premières journées, la Melpomène enfant, mademoiselle Kachel . poursuit vaillamment le cours de la révolution qu'elle a commencée. A cette heure, où nous avons passé
d'une salle vide au théâtre rempli de inonde et de passions, du
silence au grand bruit ci de l'abandon à L'attention la plus légitime de la critique, avertie enlin qu'il \ ;i\;iit au Théâtre- Fiançais un grand sujet d'étude, on compte pour rien les quatorze premières journées; toul recommence, et la foule, enchantée, attentive, se meta suivre enfin la petite Rachel. Mêlas! pendant vingt ans. elle l'a suivie à travers l'Europe, hors de l'Europe, et jusque sur les bords de son tombeau.
La voilà donc toul a l'ait dans sa voie; et maintenant, à elle seule, cette pauvre enfant, si pâle et BÏ frêle, et >i mal noin iie. BUT
laquelle s'appuie, orgueilleuse et reconnaissante, la vieille tragédie. OQtnme le vieil Œdipe s'appuie, aveugle et tout sanglant, BUT Antigone, elle accomplit toute BOlte de miracles. A peine éclos d hier.
ce nom populaire apparaît sur l'affiche, ii côté des noms glorieux
deCorneille.de Racine et de Voltaire, et \oici. de toutes parts, accourir tous les amis du grand art dramatique, ftmOfi timorées, nobles esprits lins et délicats, qui pleuraient silencieusement les chefs-d'œuvre anciens et l'art d'autrefois. Le jour OU le théâtre
annonce à son peuple Madeiioisille Raoul! le Théâtre- Français
prend un air de l'été, un air de fêle sérieux et solennel. Ce jour-la disparaissent de cette scène profanée tOUS les l'utile» accessoire-» d'un art plein (Y accessoires et de détails : meubles, palais, costumée, armures, écharpes. frivolités et broderies misérables. Seule, ici. la tragédie est reçue, enveloppée dans son haillon de pourpre, mal
logée dans son palais antique ouvert à tous les vents, mal chaussée
de sa vieille sandale mais sous ces haillons, dans cette masure,
entourée de ces licteurs édentés, si belle, et si puissante, et si grande encore, que nul ne pense à lui demander pourquoi donc elle n'a pas à son service, comme son frère adultérin, le drame, une armée de dessinateurs, de tailleurs, de ciseleurs, de fabricants de fausses clefs. — C'est que je m'appelle la Tragédie, et que je suis moi-même une force, une gloire, un ornement, vous répondrait la noble dame C'est que je vis par moi-même, indépendamment des machinistes; c'est que Corneille est mon père; et regardez sur mon front cette auréole!... Par ma qualité de reine, j'ai le droit de porter des haillons !
Certes, ressusciter ainsi ce cadavre enfoui dans la gloire antique; rappeler sur une scène vivante cette illustre exilée; acclamer les maîtres anciens de la pitié, de la terreur et des croyances antiques ; balayer les étables de leurs immondices littéraires; rendre à la fois la vie et le mouvement, la passion et l'intérêt, à ces impérissables chefs-d'œuvre qui se mouraient pourtant, faute d'un interprète, et faute d'un peu de feu sacré venu de l'âme et du regard... ce fut là une immense tâche; et, quand on songe qu'elle a été entreprise , accomplie et menée à bonne fin par une enfant , ignorante de toutes les choses de ce monde , qui ne sait rien , ni de la poésie , ni de l'histoire , ni des passions qu'elle représente , ni de la langue qu'elle parle, on admire et l'on s'étonne, et l'on se demande, en fin de compte, comment donc il se fait que cette œuvre qu'on disait impossible soit si facilement accomplie, et par ce frêle instrument.
C'est que vraiment cette enfant avait quelque chose de plus que la science, elle avait l'inspiration. Elle apportait en naissant ce quelque chose divin, mens divinior, à quoi tient la poésie, et sa grâce, et sa toute -puissance. Ignorante, il est vrai, mais cette éloquente ignorance l'a servie, et beaucoup plus que ne l'eût fait l'étude. En effet, si cette enfant de nos adoptions, de nos louanges
et d'une reconnaissance éternelle, eût compris toute l'étendue et l'audace de son entreprise, si elle eût deviné sous quelle cendre épaisse était cachée, insensible a tous les veux, ii ses yeux seulement visible, l'étincelle qu'elle allait ranimer de son souille ingénu, si elle eût pu savoir à quelle distance elle était alors de la résurrection qu'elle allait tenter, à quel point était mort le glorieux cadavre auquel elle allait attacher sa seizième année, innocente et timide... elle eût renoncé bien vite à cette œuvre... Oh! quelle épouvante!... Hélas! quel désespoir!
Ah! se lut -elle écriée, présente à ces ruines, a genoux sur ces tombeaux, foulant aux pieds ces seepl res . ces couronnes et ces coupes en débris, loin de moi, loin de moi cette tâche impossible ! Ah! détournez de moi la coupe a mère oii binait Kodogune; éloignez de ma tête la couronne d'Athalie, el les voiles pesants de Phèdre! Ah! par grâce et par pitié, ne me livrez pas aux douleurs d'Hcrnûone, aux imprécations de Camille, au poignard de Mahomet, aux fureurs de Mithridate, au couteau sanglant de Galchas ! Loin d'ici ces douleurs auxquelles on ne veut plus croire, et ces passions
si complètement oubliées, je n'en \eux pas, je n'en veux plus!
Tel ('lait le danger; heureusement elle n'a pas \u le danger; ou bien, si elle l'a vu. par grand hasard, elle s'\ est précipitée téte levée; elle a eu foi dans ces grands maîtres, dont chacun doutait autour d'elle ; elle n'a pas désespéré de ces chefs-d'œuvre iii-ulle>
par la génération nouvelle! <> dieux et déesses! qu'elle a bienfait
d'oser! Sa hardiesse est devenue une force éclatante; >a eonliance l'a sauvée, el son bon sens naturel l'a emporte >ur toutes les déclamations. Elle a conquis son domaine; elle a mieux lait que le conquérir, elle l'a découvert . el maintenant elle \ règne en maîtresse absolue. « Kl je \is! el je règne! el je commande!... fneedo Reyina!... Jovisque et soror et eonjucol •>
Oui! reine des dieux! épouse de Jupiter! fille des rois d'Ilion, mère des Césars! Telle elle était. L'avez- vous vue parcourant <• grands pas. en ses beaux jours de fièvre et d'enivrement, la ira-
gédie de Corneille? L'avez- vous vue s'inspirant des larmes de Racine? L'avez -vous vue prêtant au drame de Voltaire cette animation passionnée, admirablement indiquée par Voltaire? Et dans les divers efforts de ce précoce génie, avez -vous rien découvert qui sentît l'école ou qui l'appelât le Conservatoire? rien qui indiquât le maître caché derrière cette déclamation notée à l'avance?
Tout ce qu'elle a trouvé appartient à son intelligence, à son génie, à son ardeur, à sa volonté. « Je te tiens! » disait Guillaume le Conquérant, touchant de ses mains victorieuses le sol de l'Angleterre, sa conquête. Ainsi mademoiselle Rachel a conquis la tragédie. Elle a pénétré, la première, et sans que personne la guidai, dans ces merveilleux domaines de l'empire des morts. Quand elle se. trompe, eh bien! son erreur vient d'elle-même; quand elle s'élève au plus haut point où se puissent élever l'amour, la haine et la terreur, son triomphe entier lui appartient. Elle dédaigne les sentiers frayés ; elle ne les connaît pas. Souvent le vieux tragédien qui joue avec elle, habitué qu'il est à une certaine mélopée notée à l'avance, s'arrête, éperdu, épouvanté, du mot nouveau que cette enfant lui jette , et qui s'illumine tout d'un coup d'une clarté inaccoutumée. Autour d'elle, et par un véritable enchantement, toutes les traditions sont dépassées; les gestes indiqués depuis cent ans sont désertés; il faut que le comédien la suive avec autant d'intérêt et d'attention que le parterre , ou gare à lui !
Voilà soudain que sa camarade échappe à son geste, et d'un seul bond, quand il croit la saisir. Ou bien, quand il se figure (selon la tradition) qu'elle doit être en deçà de lui qui joue et qui déclame en furieux, il la trouve à ses côtés froide, immobile, et notre comédien de s'arrêter... interdit. Et ne demandez pas à Rachel d'indiquer à l'avance à son collaborateur ce qu'elle veut faire... elle n'en sait rien ; elle ne peut rien prévoir : il faut que le mouvement qui la retient ou qui l'emporte aille au but d'un pas calme et fier... soudain tout brille et tout sort de cette âme active et passionnée. Aussi bien, quand elle joue, acteurs et spectateurs sont dans l'éveil
et dans ['attente. Qui sait? cel éclair dans le regard, cette douleur dans la voix, ce grand geste qui vous frappe, peut-être ne les reverrez-Vous plus jamais.
Elle est semblable à la pythonisse : il faut cpi'on l'amène au trépied. Elle arrive en hésitant, pâle, effarée, haletante; elle tremble, elle a froid, elle a peur, elle se trouble; elle voudrai! s'enfuir.
Voyez, là! — Plus de jeunesse et plus de feu dans le regard! — Tout est sombre, immobile et silencieux! Mais tout il coup, quand le dieu arrive [Dons! ocre Demi), soudain toute cette nature anéantie se relève et s'anime; le feu monte de lame ;m regard; le coeur bal violemment dans cette poitrine dilatée; le souille en soit puissant, irrésistible, éloquent; toute celle poison ne éclatante de mille beauté> inattendues s'embellit outre mesure... et alors admire/, regardez, contemple/! Esl-elle assez lielle. assez grande1 Quelles poses! quelle (aille et quels bras! quelle fièvre! On la prendrait pour une de ces statues antiques sans nom d'autour, a demi ébauchées, mais si belles, que nul ne serait assez hardi pour vouloir donner 110 coup de ciseau de plus a ce marbre inachevé.
Et tant qu'on lui parle, et tant qu'elle agil dans le drame, elle est ainsi tout entière occupée, inspirée; elle osl la passion et l'inspiration moine, le cœur, l'Ame ci le regard, \<»ilà la prétresse! Sa tète osl immobile; sa poitrine agitée osl un volcan. Son pied tient il la terre avec une énergie inimitable, cl parfois, quand le geste
lui manque, ci si la voix no suffit plus, elle Rrapi n hennissant
la terre envahie, et sous ce pied charmant tout rend un »<»n tenue, éloquent, impérieux. C'est ainsi qu'elle a joue, dans ses quinze
premières batailles, devant un public absent et qui ne se doutait guère de ces merveilles : Camille . Bermione . iménalde . ses
trois premières créations, bien n'est plu> grand que colle Camille indomptée. Komaine autant qu'une femme peut l'être, et pourtant elle est trop une femme encore, une amoureuse , pour se réjouir, quand son amant expire au milieu de ces fameux débats pour ou
contre la grandeur de la république naissante.
Cette imprécation de Camille, devenue vulgaire à force d'avoir été récitée dans tous les conservatoires, fut la première révélation du génie et du talent de mademoiselle Rachel ; elle s'en est emparée avec une intelligence, une verve sans égales. Point de cris, peu de gestes; quand se met à gronder dans les entrailles de cette femme au désespoir cette grande colère qui, tout à l'heure , aura l'éclat de la foudre et le bruit même du tonnerre, on reste épouvanté de ces murmures sourds, monotones, impitoyables, moitié rage et moitié plainte. En ce moment sérieux, Camille, ardente à la peine, se parle à elle-même et tout bas, dans une langue étrange, inconnue , et vous entendez gronder , de loin , ce profond désespoir. Plus cette colère est contenue, et plus elle est terrible, et plus aussi l'on comprend quelle doit être cette immense douleur qui porte, au bout de ces rages sublimes, cette fille éloquente au plus terrible, au plus odieux blasphème! Et même, chemin faisant, dans ces imprécations épouvantables, elle trouve moyen d'avoir quelques accents tendres et passionnés; elle se souvient, jusqu'à la fin, que c'est l'amour qui l'a conduite à cette misère.
Comme aussi, dans le quatrième acte d' Andromaque , quand Hermione abandonnée par Pyrrhus jette Pyrrhus sous le poignard d'Oreste... il n'y avait rien de plus impitoyable et de plus intrépide que mademoiselle Rachel Qu'elle était calme, et qu'elle semblait résignée au premier abord! Quelle ironie et quel sourire empreints de tous les mépris et de tous les repentirs que peut contenir le cœur d'une femme offensée en sa beauté ! Peu à peu la haine , le désespoir, la douleur immense de cette âme blessée, éclatent et se font jour de toutes parts : mais toujours vous retrouviez, dans ces mêmes emportements, le même fond d'ironie et de raillerie amère, le même mépris pour la Troyenne ! Mademoiselle Rachel , comme ont été tous les vraiment grands artistes, était à son insu une grande logicienne. Jamais elle n'abandonne la passion dominante de son rôle, même pour produire un plus grand effet; puis, quand enfin elle n'en peut plus, quand elle est fatiguée de douleur, mais
non |>;is assouvie, alors elle va cornu Ile peut jusqu'à la fin;
elle no jonc pins, clic D'écoute pins, sa voix retombe comme son
geste; elle ne doit pins rien a son public, a son poète Eh!
le moyen de ne pas être indulgent, quand on la voyait hésiter enfin dans ccitc route qu'elle parcourait tout a l'heure avec tant d'énergie?
En ce moment suprême, elle n'avait pins la force; a peine elle axait la conscience de la tâche accomplie... Hélas! le flambeau qui la guidait dans ces ténèbres, dans ces spasmes, dans ces douleurs, il venait de s'éteindre au milieu des larmes et des sanidots.
Souvent j'entends dire autour de moi : — « Mais si Corneille, >i Racine et si Voltaire vivaient de nos jours (et plût au ciel! et que \ous ailliez élé bon pour nous, mon Dieu! de nous donner seulement... Voltaire), à coup sur la tragédie qu'ils ont faite n'aurait aucun succès sur notre théâtre! > Or, voilà ce qu'Us disent, et moi je leur réponds (pie je ne crois pas <|iio jamais paroles pins exécrables aient été prononcées, à notre honte. Quoi! les Romains de Corneille, héros qu'il a retrouvés : Auguste, Horace. Camille et SertorillS; quoi donc! ce hardi langage anime de toutes les passions viriles,
généreuses, libérales, qu'env ieraienl Tacite et Salluste, ce profond mystère de la politique romaine, développe de façon a étonner le cardinal de Richelieu lui- même . a faire envie à Montesquieu; quoi! cette Camille acharnée, et ces vengeances de la république expirante; cette Rodogune habile il dresser ces piégBS sanglants ;
le Polyeucte chrétien, cet empereur Auguste implacable qui pardonne ;i Cinna, et que le pardon même arrache aux poignards des bourreaux à venir; que disons-nous? ce Nicomede. illustre et généreux précurseur du Mithridalc de Racine; quoi! tous ces noms si grands, tons ces héros si remplis de passions et de misères; quoi! tout Corneille (ils disaient cela pourtant) . si Corneille aujourd'hui nous était donné pour la première fois, nous le rejetterions, nous lui dirions : \ a-t-en ! Quoi donc! enfin, et voilà pourtant ce que vous dites, insensés. CCS omvres plus qu'hiunaine> et presque
divines, ces drames si simples et si complets seraient siffles chez nous, par nous, à cause même de leur simplicité, de leur majesté, de leur grandeur!
En même temps, le poëte enivré de toutes les beautés anciennes, de toute la beauté moderne, Jean Racine, héritier d'Euripide et frère de Sophocle , le poëte de Louis XIV , celui qui a célébré dans ses chastes vers toutes les amours du beau Versailles, le grand écrivain qui a été plus loin que Corneille , il ne serait pas le dieu populaire de nos fêtes, de nos enivrements, de nos amours! Et vous n'auriez plus que l'oubli, vous, Andromaque, et vous, Iphigénie, et vous, Junie, et vous, toutes les belles princesses de Rome et d'Athènes, réveillées dans le chaste appareil de vos vingt ans! Quoi donc! Voltaire lui-même, lui Voltaire, un père, un maître, un sauveur, un roi, un vengeur, un chercheur d'aventures, lui si heureux et si lier d'avoir trouvé dans Sémiramis ce tombeau qui parle, lui qui a emprunté quelque chose même à Shakespeare, s'il revenait aujourd'hui, on ne voudrait pas de ses drames, même sur le boulevard Saint- Martin? Voilà ce qu'ils disent encore...
Ah ! c'est étrange, entendre ainsi parler. Cela se disait tout haut quand on jouait Tancrède, un drame chevaleresque, une touchante histoire empruntée à un poëme badin de l'Arioste, tragédie ingénieuse et puissante, où cette fois se montraient, dans leur appareil amoureux et guerrier, l'amour moderne et l'honneur nouveau des chevaliers, toute cette histoire de la Byzance grecque et romaine admirablement développée et comprise! Éclat, beauté, richesse, ornements, soldats, écharpes brillantes, flottantes bannières, Grecs, Romains, Arabes, Français, sénateurs, chevaliers, écuyers, que d'éléments dans cette tragédie, et que le drame moderne eût été fier de les trouver! Mais Voltaire, avec ce goût exquis qui lui donnait tant d'esprit, s'est bien gardé d'abuser de ces accessoires qui le rendaient si content lui-même. Il était avant tout le poëte qui parle au cœur humain, et non pas le machiniste et le décorateur qui parlent aux yeux de la foule. Aussi bien, tous ces vains
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accessoires, il les a rejetés but le dernier plan; il s'esl servi, en vrai poëte, de l'amour d'Aménaïde et de l'amour de Tanerède; il savait trop bien ce que vaut la passion, ce que vaul la douleur, pour les sacrifier à une toile peinte, a une armure de carton. Il voulait bien amuser parfois les veux de la feule... il ne renonçait jamais à les remplir de larmes.
Dans le rôle d Aniénaïde . mademoiselle Itachel a été plus d'une fois bien inspirée. Il ne lui convenait pas, à coup sûr. aulanl que les deux autres; elle ne domine pas assez, ce qui t'entoure; il faul trop qu'elle se soumette il toutes les forces qui l'accablent; ce rôle de femme accablée la l'abîme et lui pèse, et cependant (pie de
tueurs, que d'éclairs et de subites inspirations , dans ce rôle qu'elle a joué si rarement! Bile disait surtout un certain mot — impossible! de façon il ébranler toute la salle; en revanche, elle a manqué ce
vers qui est toute la pièce :
Tanerède mourt, o ciel ! sans être détrompél
Et ce fut ii soixante-six ans (pie Voltaire écrivit T&ncrèdti Voilà cependant le vieillard, et voila le drame . tour a tour horrible et l uchant. dont on ne voudrait pas aujourd'hui !
N'est-ce pas. je vous prie, une chose bien ridicule de nou> entendre, nous autres qui avons tout epui>e. l'amour, l'ambition, la haine, la terreur, la crovance. la pitié, le monde antique, le monde païen, le monde chrétien, le moveii Age, I histoire moderne, l'histoire d'hier . nous, blases SUT tous les QObfofl sentiments , SUff toutes les belles passions. nou> autres véritables >peclateur> du cirque du Bas- Knipire . noii> qui sommes tombés plus bas «pie >i
qous en étions aux gladiateurs , aux lions de l'arène, a la l'action
verte et bleue des palefreniers de Hvzance. D'est- ce pas étrange de nous entendre dire a chaque instant, en parlant de chefs-d oMiv i v immortels: Nous antres, nous ne voudrions pas aujourd'hui de Cinna . d'Horace, d'Andromaoue , nous autres i C'est-à-dire que
tout le xvne siècle était stupide, et que toute la cour de Louis XIV est réduite au néant! C'est-à-dire que nous autres, nous sommes toute l'histoire de France; nous sommes les juges souverains du passé, du présent et de l'avenir! Nous autres, nous savons seuls comprendre les beaux vers , partager les grandes passions, pleurer aux beaux passages , nous intéresser aux tendres aventures.
Il n'y a dans le monde que nous autres! « Nous seuls, et c'est assez! » L'Europe entière, qui s'est soumise à notre langue, à nos mœurs, à nos poètes, avait tort : elle devait attendre la permission de nous autres, nous lui aurions appris que ces chefsd'œuvre qu'elle sait par cœur étaient bons tout au plus pour amuser les petits esprits d'une cour guindée et sans caractère.
Vivent nous autres ! à bas les autres! Ces autres s'appellent Corneille, Racine, Bossuet, madame de Sévigné, La Fontaine, Fouquet, Arnauld. Port- Royal et l'hôtel de Rambouillet, Richelieu, le prince de Condé, Larochefoucauld , madame de Lafayette... Or ces héros, ces esprits, ces femmes, ces poètes, ces prédicateurs, ils s'appellent en bloc... Louis XIV! En voilà encore un dont nous ne voudrions pas , nous autres !
Cependant, s'il nous était permis de parler, timidement, du xvne siècle et de cette élégante et spirituelle société française que l'Europe ne retrouvera jamais; si nous pouvions un instant ne pas parler de nous autres, figurez-vous que sur le théâtre dirigé par Molière, ou sur le théâtre de Versailles conduit par Louis XIV, on vient de jouer un de ces drames modernes dont nous sommes si fiers , nous autres. C'en est fait : un contemporain de Racine , de madame de Sévigné, de Boileau et de mademoiselle de Lafayette, un poëte incompris vient de trouver une langue qui est bien au delà ou bien en deçà (ce qui revient au même) de Y Art poétique. La Comédie, oublieuse de ses propres grandeurs, pour f ire fête à ce nouveau venu, s'est ruée en dépenses de toutes sortes : cinq décorations pour cinq actes; un nombre incroyable de portes, de fenêtres, de passages, de trappes, de places publiques, de prisons, de châ-
ET LA TRAGÉDIE. si
teaux forts el de hêtres champêtres, sans compter un régiment de traîtres, de bourreaux, do peuple hurlant, de dames el < le seigneurs, loul un détail, armé, pan'1, décoré, bardé, brodé!
Attirées par ce spectacle étrange, incroyable, et si nouveau depuis les anciens mystères, la ville et la cour, comme on disait alors, sont réunies pour juger ce chef-d'œuvre : et que voit-on?
Des femmes qui se roulent aux pieds de leurs amants; des amants qui, avant d'entrer eq scène, onl déjà accompli ce «pitiés héros de Corneille ou de Racine osent a peine espérer, en mourant, au dernier acte; des enfants mal bâtis, aussi vieux et plus licencieux que leurs pères; des traîtres, des voleurs, des empoisonneurs, des boulions, voilà pour les héros de la tragédie; et pour le fond de cette même tragédie, l'éternelle réhabilitation du
pauvre contre le riche, du manant contre le seigneur, du laid contre le beau, du bouffon contre le sérieux, du vice contre la vertu.de la courtisane contre la vierge, de l'empoisonneur contre l'honnête homme. Ah! oui, rien du cœur, tout des sens; peu de passions, ou bien des passions a ce point violentes et brutales qu'elles font horreur! Quant au stvle. il éclate, il brille, il tonne, il crie, il se lamente, il est furieux, il est fou. il a la fièvre, il éclate en beaux vers, en prose éloquente, en étincelles, 60 épigrammes, en quolibets, dette prose est tourmentée et morcelée à plaisir, et souvent elle est plus belle que les ws; ces vers,
en revanche, ils sont meilleurs que la prOS6; en revanche atlSSÎ, avez-vous assez, de plumets, de broderies, 8SS6Z de soie et de drap d'or?
Ajoute/, que dans ces draines violent», incorrigibles, tout remplis de blasphèmes et de malédiction» , »e rencontrent toutes les émotions brusquement perverties : le vieillard e»t amoureux comme un jeune homme; le jeune homme est bla»e connue un vieillard; la courtisane est lii dans sa honte et dans ses apprêt», proclamant la vertu d'une voix haute, a la façon du pere Bourdaloue; au contraire, la jeune lille arrive en célébrant la débauche, pendant
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que le bouffon fait de la philosophie, et que le philosophe, un balancier à la main, va dansant sur la corde.
Ah! quelle épouvante c'eût été au xvne siècle... un pareil drame! Et qu'eût pensé Louis XIV, si on lui eût dit que la société française en viendrait à cet excès de profanation, d'oubli, de misère et de dénùment? Hélas! Jean Racine eût-il ouvert une oreille étonnée et scandalisée à cette langue hurlante, à cette langue barbare ! Hélas ! quelle opinion ils auraient eue, à l'aspect de nous autres, ces corrects esprits qui avaient fait du goût le plus sévère une vertu de l'esprit, une grâce du cœur !
Et les comédiens de ce temps-là, si peu semblables à ceux d'aujourd'hui, ces comédiens que l'on eût dit élevés sur les genoux des reines , les voyez-vous se prenant les mains, se prenant la taille et se jetant les uns sur les autres, s'embrasser à s'étouffer, se tutoyer comme des crocheteurs en délire? La comédienne a fait aussi des progrès bien remarquables! Celle-ci relève, à la façon des courtisanes, sa robe à la ceinture dorée, pendant que celui-là, sans habit, s'en va plus fou qu'Artaban, courant le guilledou du drains échevelé! Çà et là, hommes et femmes, les cheveux épars , se ruent, au hasard, du chaume au palais, de l'abîme à la gloire, de la honte à l'honneur, jusqu'à ce qu'ils meurent pêle-mêle, étendus sur la paille ou couchés sur les lits du boudoir tachés de vin. A ce propos, il faut encore louer mademoiselle Rachcl : toujours elle était reine et princesse! Elle n'a jamais oublié, sur le théâtre, qu'elle portait le sceptre et la couronne. Un jour elle jouait Hermione; Beauvalet, qui jouait Oreste, taché du sang de Pyrrhus, lui touche le bras, par hasard... Si vous aviez vu avec quelle indignation superbe, effrayée, elle a retiré son bras! Mais où donc avait-elle appris cet orgueil, cette grandeur, cette majesté?
Demandez à Kean , le bateleur, où donc a-t- il appris à jouer Richard III. Demandez à.Lekain, l'orfèvre, où donc il apprit à jouer Orosmane et Tancrède. Demandez à mademoiselle Duchesnois, servante d'un apothicaire à Valenciennes , pourquoi
ET LA TRAGÉDIE. st
donc elle joua il Phèdre. Enfin demandez à celle enfant, Rachel, qui eu est à apprendre la grammaire, pourquoi elle nous charme ainsi de son discours, pendant que son maître de grammaire est insupportable.
Demandez-leur, ii tous ces comédiens partis- de si luis, d'où leur vient cette dignité naturelle, et comment ils ont fait pour changer tout d'un coup leurs façons triviales contre ces belles manières, leur patois informe contre ce beau langage. Bo revanche, demandez à ces comédiens bien élevés, distingués dans leurs classes au collège, pourquoi donc ils apportent sur le théâtre, où tout se voit, le défaut d'abord, cette tournure commune, et ce plat langage. Eh! ce sont là les mystères de l'art, des mystères que nul ne saurait expliquer. Nous, cependant, quand nous voyons le comédien, par la seule force de l'art auquel il se consacre, s'élever soudain à une dignité que l'homme n'eût jamais connue, de quel droit irons-nous rapetisser l'art, le ramener à des proportions infimes, courber ce beau jeune homme sous une gibbosité ignoble, et faire descendre la jeune
fille ingénue dans la fange des mauvais lieux?
Ainsi mademoiselle Kachel était devenue, en si peu de jours, un sujet inépuisable de dissertations, de commentaires, de prévisions; elle était la hache, la règle et le compas de l'art dramatique. En son
nom déjà glorieux, populaire au moins, les plus habiles esprits
démolissaient ou reconstruisaient toute chose... En voici un. par exemple, et celui-là est un maître, un éloquent, un véritable écrivain qui passait sa vie au beau milieu des royales Tuileries, ei (piieut l'honneur d'être le précepteur du prince le plus spirituel, le plus brave et le plus lettré de son siècle. M. Cuvillier-Fletirj lui-même... Eh bien! quel que soif son Habituel souci des grandes
œuvres, des poésies, des histoires, des pamphlets contre le mi. auxquels il répondait avec une verve infinie el qui ne sera jamais égalée, il s'inquiète, et bien vite, de cette éloquente Rachel, el
le \oilà qui. descendu pour un instant des superbe» colonnes d'en haut, se plaçant modestement sur l'humble domaine du feuilleton.
explique à son tour ce miracle dont s'occupe également la ville et la cour.
« Mademoiselle Rachel, disait l'habile et judicieux critique, est un véritable événement , et le public parisien l'a adoptée avec une spontanéité admirable. Dès que le public a su qu'il existait une jeune fille qui osait réciter avec simplicité et naturel les beaux vers de Racine et de Corneille, il est accouru, et il s'est pris de passion pour elle. Voilà le fait, tel qu'il apparaît à tout le monde. En voici maintenant, selon moi, la véritable explication :
« Le public se passionne difficilement pour les questions d'art et ne prend guère parti dans les querelles d'école. Soyez sûr, au contraire, quand vous entendrez dire qu'on a fait grand bruit, au parterre, au nom de tel système dramatique, de telle renommée littéraire , de tel écrivain qui se sera posé en réformateur, de tel poëte qui aura voulu révolutionner la poésie , soyez sûr que c'est affaire de coterie. Le vrai public n'y est pour rien. Quand les Grecs du Bas- Empire prenaient si furieusement parti les uns contre les autres dans les représentations du Cirque, il n'y avait plus d'art en question, plus de systèmes littéraires en présence, plus de grands artistes, plus de grands poètes. 11 y avait des courses de chars et des cochers verts ou bleus. Quand les Gluckistes essayaient à coups de poing de convertir les Piccinistes, la bonne musique n'avait pas encore son public; elle avait déjà ses fanatiques et ses spadassins. De nos jours, les émeutes du parterre sont plus que jamais étrangères aux véritables intérêts et aux naïves passions de l'art, et il arrive bien souvent qu'après la bataille on apprend que vainqueurs et vaincus étaient également payés pour se passionner et pour se battre.
» Que fait le vrai public en présence de ces violences? Il regarde, il attend, - il juge. Jamais il ne se passionne pour l'idole d'une coterie, jamais il ne s'engage dans l'étroite ornière d'un système. C'est le juge qui sait le mieux ménager sa faveur, suspendre sa décision et réserver sa liberté. Vous allez me demander quel est ce public
ET LA TRAGÉDIE. 8'i
qui est si sage, dans quel pa\s, sous quelle latitude on le trouve. Ce public n'es! pas difficile à trouver, c'esl tout le monde. Jetez-lu une question de politique à décider, tout aussitôt vous aurez deux camps ennemis, deux drapeaux hostiles, deux partis qui se menacent, deux années impatientes d'en venir aux mains. Mais soumettez-lui une question d'art, vous ne verrez de violences que de la pari des gens soldes, de fureur que dans quelques adeptes, de critique dénigrante et de colère impitoyable que dans un petit □ombre d'esprits étroits, opiniâtres, orgueilleux el ignorants.
a Ainsi le public, dans les plu> grandes manifestations de sa sympathie, n'est jamais guidé par le frivole désir de protéger une école au préjudice de ses rivales. Mais cela ne veut pas dire, à Dieu
ne plaise! qu'il n'a pas son parti pris >ur un certain nombre de
questions \ Etales qui . dans Tordre intellectuel et bous des apparences purement littéraires, engagenl pourtant la nationalité el la gloire
d un peuple. Non certes ! Pour peu qu'une nation ait vécu, pour peu qu'elle ait marqué dans le> annales du inonde, et quand elle n aurait inscrit que deux noms célèbres dans Bon histoire littéraire, eue n'a pas cette indifférence. Lé public, il est vrai, assiste avec une imperturbable sérénité aux expériences qui B6 produisent . aux tentatives qui s'aventurent dans le domaine de l'art et des lettres.
mais il n'engage pas, dans la mêlée des systèmes qui B'escrimeni
sous ses veux, son respect pour les gloires anliquo; il ne jette pas aux vivants les couronnes que l'admiration publique ne dé| m jse que sur des tombeaux. Quels que soient, du côté des novateurs, l'audace des maîtres et l'engouement des disciples, le bon goût public ne se prescrit pas: il résiste, en dépit de tous les efforts. Quand il succombe, c'est que la décadence e>l commencée, bien moin> dan> les esprits encore que dans le> Ames ; c'est que lc> inoMirs ont peu .
que les lois sont devenues impuissantes, quels société tout entière
est menacée de perdition et de ruine. Aux époques normales, la raison de tout le monde, longtemps patiente ei résignée, lait pourtant
justice un jour des excès du petit nombre. Kn un mol . el pour
86 MADEMOISELLE RAGHEL
ramener ces préliminaires à la seule question dont je veuille ni'occuper aujourd'hui, tandis que les coteries s'efforcent, à la suite de quelques hommes d'un génie incontestable , de s'établir sur le terrain d une langue nationale pour l'entamer et la corrompre, le vrai public veille pour la préserver et la défendre.
« C'est cette disposition, et pas une autre, qui vient, d'éclater à propos des débuts de mademoiselle Rachel.
« Certainement mademoiselle Rachel est née avec le génie de la scène. Plus heureuse que la Champmeslé , qui échoua d'abord dans Hermione , elle s'est élevée du premier coup à toute la hauteur de ce rôle admirable, et elle a joué Monime comme si elle l'eût étudiée dans Plutarque. Où la tradition prescrivait des cris, des larmes, de bruyants éclats de voix, mademoiselle Rachel ne met souvent qu'un sourire d'une profondeur effrayante ; et tandis que la vieille déclamation hurle et grimace autour d'elle, comme autrefois ces comédiens masqués et munis de porte-voix dans des amphithéâtres qui contenaient vingt mille spectateurs, seule elle ose parler simplement, seule elle a le courage d'être naturelle, et elle ne crie jamais que lorsque la passion la pousse à bout. C'est là un grand mérite , et qui suffirait peut-être pour expliquer la vogue dont elle jouit. La curiosité publique n'a pas le droit d'être si exigeante, et elle n'en demanderait pas davantage.
« Mais quand on songe, après tout, que mademoiselle Rachel n'a que dix-sept ans, que ses moyens physiques sont médiocres, que sa puissance d'émotion parait bornée, que sa voix est souvent dure, son action parfois vulgaire ; quand on songe surtout que ses débuts n'ont pas encore dépassé l'étroite limite de cinq ou six rôles dans des pièces de l'ancien répertoire dont les unes, comme Andromaque, sont dans la mémoire de tout le monde, tandis que les autres, comme Horace, ont outrageusement vieilli; quand on se livre à ces réflexions en présence du prodigieux succès de mademoiselle Rachel, il n'est pas défendu de se demander si l'excès même de la faveur dont elle jouit en ce moment, si l'exagération incontestable de cet
empressement et de ces hommages ne couvre pas autre chose (|u un engouement , d'ailleurs fort légitime, pour une gloire naissante.
« Mademoiselle Contât, a l'époque de ses défaits, en 177(5. était très -«supérieure à ce <|iie mademoiselle Rachel est aujourd'hui,
quoique celle jeune actrice ressemble beaueoup à sa <le\ancière par ses (pialités et par ses défauts. EUe lui accueillie par l'indifférence
du puhlie. Mademoiselle Rachel a pour elle l'admiration el l'enthousiasme <le Paris tout entier. D'où \ient cette différence? C'est que les temps sont bien changés depuis soixante ans. sur la scène et dans la politique. Kn 1770 la tragédie classi(jue elail vivante, et pouvait se suffira encore à elle-même avec «les interprètes médiocres : on lui sévère pour mademoiselle doutai. En L838 la tragédie classique pouvait sembler morte . el il ne fallait rien moins que des acteurs de génie pour lui rendre le mouvement et la parole : ou court aux représentations de mademoiselle RacheL Bn 177<>. Yoltaire, qui, malgré ses quatre-vingts ans, labourait encore d'une main impuissante el infatigable le champ de InvieiUe tragédie, se montrait Tort préoccupe de l'invasion du draine dans ce domaine ou il était accoutumé de régner <'u maître; nuùs <'n réalité le drame moderne n'était pas né. Voltaire l'appelait une u comédie larmoyante. » Qu'on juge par la de la distance qui séparait C6S premières tentatives des essais que nous avons vus. En 1838, quand mademoiselle Rachel a paru, le drame moderne régnait a peu près sans rival sur la scène française, non ce drame timide et pleureur qui causait de si cruelles insomnies au patriarche de Ferne\ . mais le drame hardi . no\ateur . sectaire intrépide, le drame BV6C SOU langage ét range, sa poésie matérialiste, son cortège d'ambitieuses métaphores; le drame qui avait plus révolutionné la langue que la sceue. et cent lois plus blessé le génie littéraire et le bon ajout traditionnel de noire nation . qu'il n'avait offensé la poétique
d Aristole!
« Kh hien! je n'hésite pas a le dire : c'est contre cette puissance sans contrôle et sans concurrence que le public s'est insurgé; c'est
contre cet abaissement du style dramatique qu'il a voulu protester, en adoptant avec une spontanéité si vive et une foi si ardente les espérances qui se rattachaient aux débuts d'une si jeune fille. Tel est le véritable sens des inconcevables ovations qui sont journellement décernées à mademoiselle Rachel. Je dis que le public entreprend une réaction contre l'abaissement de la langue dramatique, mais je ne dis pas plus. Je ne prétends pas que la soudaineté et l'éclat de son retour à la Comédie française soient une protestation aveugle contre le drame moderne et une pétition pour la tragédie classique. Ce serait trop dire , ou trop peu : trop , car ce serait suppose]' que le public veut s'engager dans une querelle d'école; trop peu, car je considère que les questions de style sont, en pareille matière, les plus importantes et les plus graves de toutes.
« J'ai besoin de m'expliquer ici bien franchement sur la tragédie classique. C'est une forme usée. Je dirais même que c'est une forme absolument morte , si je ne craignais de blesser les enthousiasmes respectables qui s'imaginent assister en ce moment à sa renaissance. Mais, quel que soit le talent de mademoiselle Rachel, j'ai bien peur qu'elle ne rende pas la vie à cette vieille et sainte forme du drame antique :
Le ciel même peut-il réparer les ruines De cet arbre séché jusque dans ses racines?
« La tragédie classique était une forme admirable qui tantôt, comme en Grèce, révélait une intelligence profonde des conditions de l'art dans son expression la plus idéale et la plus abstraite, tantôt, comme au xvne siècle, correspondait à quelque chose de grave, de réglé, de compassé même dans les opinions, dans les mœurs et dans les habitudes de la société. Notre âge ne comporte plus cette puissance d'idéalité dans l'art que David lui-même, avec tout son génie, n'a pu ressusciter dans la peinture, que M. de Lamartine poursuit vainement aujourd'hui dans les épisodes de son
poëme mystique el humanitaire. Notre siècle ne peut atteindre non plus ii cette unité austère et correcte du drame racinien sur laquelle ont échoué, de nos jouis, tant d'hommes distingués par les plus beaux dons de l'intelligence el du c<eur.
» A Athènes. Eschyle était poêle comme Phidias était sculpteur. La
même inspiration souillait le génie à l'écrivain et au statuaire. Une tragédie était une œuvre simple, une sérieuse ci brillante abstraction, une chaste cl sublime idéalité, comme une statue. Au \\n' siècle, cette majesté contenue du pouvoir qui dominait la société politique, cette royale discipline qui en réglait tous les mouvements et toutes les actions, s'étaient aussi communiquées aux esprits. Presque tous les gens de lettres de cette époque étaient des hommes graves. Boileau le satirique a\ ait toute l'allure d'un magistrat. L'auteur du Malade iniaf/inairc ne riait pas. La tragédie de Racine naquit dans cette atmosphère sereine el calme. Elle grandit >ous l'influence de ces mœurs moins sévères que disciplinées. Elle dut il l'esprit général du siècle de Louis XIV, bien plus qu'aux préceptes d'AristOte, ce ton d'exquise réserve, celte simplicité forte, celle modération puissante, ce style d'une précision si hardie, ces passions d'une vérité si profonde, ei même, dans la plus grande chaleur des émotions dramatiques, ces procèdes >i étudiés cl >i corrects qui ont fait du nom
de Racine un des plus beaux titres de gloire littéraire de la France. On admire après cela, en examinant ces chefs -d'oeuvre d'un >i vigoureux travail; sur quelle base légère et Inébranlable ils reposent, semblables il ces monuments immenses que supporte une voûte gracieuse. L'action est toute simple; l'intrigue s'engage sans embarras .
se noue puissamment el se délie sans effort. On peut faire en dix
lignes l'analyse d'Andromaque, une des tragédies de Racine où le cœur humain esi le pi us profondément fouille, une de celles ou les
alternatives de la passion sont les plus orageuses, les plus compliquées . les plus soudaines. Il en esl ainsi de Ions les grands écrivains du \\ II' siècle. Il ont le secret de celle puissanOB qui se COn lient . de
cette tempérance énergique, de cette force dans la mesure, vim irm-
peratam, qui est l'éternelle condition du beau dans les œuvres de l'intelligence.
« Telle était la tragédie classique du temps de Racine.
« Pourquoi ne nous suffit-elle plus? Tranchons le mot : c'est qu'en réalité elle nous écrase. Elle est d'une simplicité trop imposante, trop monotone, trop austère. Elle ne répond pas assez à ce besoin de mouvement, de variété, d'intrigue, d'émotions, de spectacle, dont nous sommes possédés jusqu'à la fureur. Son vrai domaine est placé trop haut , dans une sphère trop impénétrable à nos esprits agités de toutes sortes d'ambitions subalternes, pour que personne aujourd'hui, auteurs ou public, y puisse désormais atteindre. On pourra donc faire encore des tragédies classiques ; il se trouvera des acteurs pour les jouer, mais, l'en demande pardon à celles qui se morfondent dans les cartons de la Comédie- Française , on les jouera sans succès. Mademoiselle Kachel elle~même y perdra son zèle, sa jeunesse et son génie.
« A qui donc appartient l'avenir de la scène française? Je n'hésite pas à le dire : il appartient à tout écrivain qui aura le talent de dégager l'ancienne tragédie de tout ce qu'elle a d'incompatible avec nos mœurs nouvelles, et le courage, bien rare aujourd'hui, de conserver, le beau langage dont elle est la source abondante et le modèle achevé. Modifiez la forme : les concessions sur ce point, si hasardeuses qu'elles soient, ne nous coûteront pas. Détruisez donc les unités; ouvrez l'histoire à toutes ses pages , pénétrez dans la vie intime à tous ses étages; élargissez portes et fenêtres, faites circuler les escaliers secrets dans l'enceinte des vieilles tourelles, accumulez les crimes, remplissez vos coupes de vrai poison , puisque le poison classique vous fait mal au cœur; aiguisez de vrais poignards, si les poignards classiques sont émoussés; convoquez les nains et les sorcières du drame anglais, les niais et les tyrans du mélodrame; allez même chercher des monstres et des géants à la foire ; prodiguez ce que vous appelez la couleur locale, l'actualité, l'individualité et tout ce que vous avez inventé de pareil pour l'intelligence de vos théories ; renou-
BT LA TRAGÉDIE. M
vêlez la scène, bouleversez le drame antique; en un mot, donnezvous carrière; niais de grâce, parlez la langue de voire pays.
« Eh ! mon Dieu! celte langue admirable est en même temps la plus commode et la plus facile; elle n'est d'aucune école; elle s'offre à tout le monde qui la veut parler, qui la sait écrire; elle est banale a faire peur. Au wn1 siècle, elle a servi tous les partis religieux ; au win'. elle a été l'instrument prodigieux de l'universel génie de Voltaire . en même temps (pic celui de Fréron, élégant el spirituel critique . lui aussi. Gilbert ne s'est pas cru obligé de changer la langue française pour attaquer les philosophes . admirables écrivains . lâches sectaires, qui persécutaient sa pauvreté, sa jeunesse el son courage. La langue française n'est pas la servante d'un système ou d'une opinion : c'esl une reine qui les protège tous, que tous peuvent invoquer, qui ouvre pour tous les trésors de sa grâce et de >a l'on se. Non- voulons
être. libres., dites-vous, et la langue nous gêne. Comment! vous vous croyez donc les premiers écrivains qui aient montre de l'indépendance et de l'audace sous notre ciel de France, les premiers qui
aient poussé la liberté jusqu'à la licence! Pour BOd malheur, la langue française s'est prêtée hieu des Ibis, avant \<>u>. et >ans cesser d'être elle-même, aux plus absurdes tentatives; elle s e>l livrée bien des fois aux plus impurs embrasseinents. Elle a obéi, reine déchue, aux désirs d'écrivains qui l'ont fait servir à toutes les fantaisies de leur imagination, a toute la perversité de leurs mœufs. L'histoire de notre littérature a plus d'un nom célèbre qu'on ne prononce qu'en rougissant ; notre langue a inspiré plus d'un mauvais livre écrit en très -bon style : elle n'est donc pas si prude que VOUS l'appelez. Si c'est un mérite de tout oser, hélas! 08 mente Q£ lui B
guère manqué . même avant vous. Bille ne refuse donc pas de vous suivre dans la voie des expériences, mais elle a la prétention de conserver sa grammaire, sa prosodie et le> admirables modèles qui ont assis sa puissance d'universalité sur une base indestructible.
« Le style dramatique, que le \\n' siècle a fondé, que (eivui*a quelquefois affaibli . jamais abaissé . ce st\ le participe a l'un iolabilité
qui couvre notre langue nationale. Il n'est pas permis de l'exténuer pour l'assouplir, de lui imposer la trivialité pour le naturel, et, sous prétexte de le mettre à la portée de tout le monde, de le traîner dans la fange du ruisseau. Notre langue dramatique suffit, depuis deux cents ans , à l'expression la plus étendue et la plus diverse de toutes les passions qui peuvent agiter le cœur humain. Si elle paraît insuffisante aujourd'hui, c'est donc parce que les novateurs ont inventé des passions nouvelles, qu'ils ont modifié nos organes, agrandi nos facultés; c'est donc (pie, semblable à Sganarelle, le drame moderne a changé la place du cœur. Il faut donc croire qu'il s'est fait quelque changement sérieux dans la structure du corps humain, puisque nos grands dramaturges n'ont plus assez de la langue qui a suffi à Corneille, à Racine, à Molière, à Voltaire, à Crébillon. à Lesage , et puisqu'ils ont transporté dans le style dramatique la révolution que les mœurs autorisaient, sur quelques points, dans les formes de la vieille tragédie.
« C'est contre cette révolution que le public proteste aujourd'hui; c'est contre cette prétention de bouleverser la langue qu'il réagit et s'insurge. Il assiste depuis dix ans , avec une patience de novice, à vos expériences, à vos leçons. Il a lu vos critiques, il a vu vos drames; aujourd'hui, pour vous montrer à quel point vous l'avez converti , à la première occasion qui se présente de se prononcer en faveur de la langue nationale, il vous échappe et se précipite dans les voies qui réloignent de vous.
<( Voilà le véritable secret de cette affluence qui remplit le Théâtre- Français. Quarante représentations successives de chefs-d'œuvre vieux de deux siècles n'ont pas ralenti l'empressement du public. On joue Cinna devant mille spectateurs , et on encaisse des écus par milliers. C'est là une révolution presque aussi grande qu'inespérée. Direz -vous que ce sont les classiques qui se donnent rendez -vous pour encombrer la salle? Ce sont alors des gens bien puissants. Mais non, ce ne sont ni des classiques expectants, ni même des romantiques convertis, qui remplissent aujourd'hui le Théâtre-
Français: c'est loul le inonde. Et pourquoi?... Ya-t-on chercher des émotions dramatiques? Ya-t-on savoir comment Auguste pardonne, comment Mithridate l'ait une déclaration, comment le vieil Horace s'arrange avec letton roi Tulle? Non, certes, on va
tout simplement entendre de beaux \ers :
Curritur ail vocom judicundam et cannen amicum.
» Pour le moment ci* plaisir suffît : on l'avait rendu si rare! C'est une nouveauté dont le public est avide; c'est une soif qui ne peut s'éteindre. On se presse donc autour de mademoiselle Rachel, qui
prèle une voix si juste, une action si simple et >i passionnée a
l'interprétation de ce beau langage; on aime à se promener a la
suite de celle jeune tille d'une si mélancolique allure, le long de ee>
tombeaux magnifiques où dort la vieille tragédie, el a lire avec elle les sublimes inscriptions qui couvrent les mausolées. On aime a >e rafraîchii' l'esprit el le cœur avec ce \ieu\ français que beaucoup se rappellent, que quelques-uns apprennent. Enfin on paie au génie de notre langue traditionnelle un tribut d'admiration dont il reste quelque chose pour l'inexpérience intelligente el inspirée de cette grande
actrice de dix-sept ans.
h Tel est le >ensde la réaction qui s 'opère en ce moment. Klle n e^l pas menaçante pour l'art dramatique. Elle ne compromet ni I avenir de la scène, ni l'indépendance des génies novateurs. Klle n'est sévère (pie pour ceux qui voudraient entraîner la langue dans la
ruine de la tragédie classique, et l'ensevelir sous le> mêmes débris. » Être ainsi débattue et de si haut, par un pareil écrivain qui se
jetait dans la mêlée, était certes un grand honneur. Mademoiselle
Kachel obtint bien vite un autre honneur qui mit le comble il sa gloire naissante! I n homme était >ur le trône, en ces temps heureux; esprit juste el droit, qui se connaissait a merveille en Ion* les chefs-d'œuvre, el qui les aimait . qui les honorait . qui les savait par cœur, du droit même de sa royauté. Donc il advint «pie le
94 MADEMOISELLE RAGHEL
roi lui-même, le meilleur juge de son royaume en tout ee qui touchait aux choses du passé, aux œuvres anciennes, aux chefsd'œuvre oubliés , voulut voir mademoiselle Rachel à son tour.
Jusqu'à la fin de ses jours cléments, glorieux, dévoués, si patients, si libres, le roi s'est souvenu que, jeune enfant, il avait été béni par Voltaire ( — ■ « Ah ! disait Voltaire, comme il ressemble à M. le régent, son aïeul! » ), et jusqu'à la fin, le roi, fidèle en tout, était resté fidèle aux admirations de sa jeunesse. Il aimait Voltaire; il admirait Corneille; il ne connaissait pas un plus grand écrivain que Racine. Avec cette excellente et imperturbable mémoire, il se rappelait merveilleusement toute sa comédie française; il avait vu Lekain, il avait vu mademoiselle Gaussin et mademoiselle Desgarcins (à Londres même il avait vu miss O'Neil), et le jour où le roi voulut dignement inaugurer le palais de Versailles, sauvé par son génie et relevé par sa fortune, il s'adressa à deux chefsd' oeuvre... au Misanthrope et à mademoiselle Mars.
Voici donc ce qu'on peut lire encore aux pages du Moniteur universel :
« Le roi a assisté ce soir à la représentation du Théâtre-Français.
<( Mademoiselle Rachel jouait le rôle d'Emilie dans Cinna, et « S. M. avait voulu juger par elle-même du mérite de cette jeune « actrice, dont le renom grandit chaque jour, et sur laquelle « semblent reposer aujourd'hui les destinées de la tragédie.
« Le roi n'était pas venu au Théâtre -Français depuis trois ans. <t Son arrivée, tout à fait inattendue au milieu d'une si nombreuse « assistance, a été saluée par les plus bruyantes acclamations.
« S. M. était accompagnée de la reine, du roi et de la reine « des Belges, de madame la princesse Adélaïde, de madame la « princesse Clémentine, de M. le duc de Nemours et des jeunes « princes.
» Le roi a paru prendre un vif intérêt à l'ensemble de la repré- « sentation de Cinna , et il a donné plusieurs fois des marques de « satisfaction à Ligier et à Beauvallet, qui ont joué avec un zèle
Bf LA TRAGÉDIE. M
c remarquable. Mais la jeune débutante attirait surtout l'attention n de la famille royale, Son jeu si noble, sa déclamation si mesurée « et si bien sentie, son ironie si pénétrante et si ferme, la chaleur « si vraie et si pathétique de ses gestes et de son accent, ont à « plusieurs reprises entraîné les applaudissements de LL. MM.. « répétés avec enthousiasme par toute la salle.
« Dans l'entracte. M. le ministre de l'intérieur, qui était pré- « sent il la représentation, e>l venu rendre \isiteii S. M.
« Le roi a quitté la salle un peu axant la lin du spectacle, et a
« été reconduit jusqu'à l'entrée de ses appartements par M. Vedel,
« directeur du Théâtre- Français, assiste'- de MM. Mon rose et
« Guiaud , semainiers de service, et portant, suivant on antique
« usage, tes flambeaux d'honneur eu avant du roi.
« S. M., en traversant lé corridor du foyer intérieur, a trouvé
■ mademoiselle Itachel qui attendait son passage. Le roi s'est alors
» arrêté, et a adressé ii la jeune débutante quelques paroles
« flatteuses, auxquelles la reine e>i venue joindre ses félicitations.
« — Nous faites renaître les beaux jours de la tragédie française, ;i
« dit le roi. Les affaires me permettent bien rarement d'aller au Bpec-
« tacle, mais je reviendrai vous voir... La jeune actrice DBrais-
« sait fort émue; et tout le monde remarquait le contraste de celte
« émotion presque enfantine et de cette gr✠toute naïve. ;ivcc
11 le ton b' et lier talent qu'elle venait de montrer >\\v la scène.
11 Une fois rentrée dans les coulisses, la Bère Hermione n'est plus « qu'une petite fille craintive; Emilie n'est plus qu'un enfant.
« On annonce prochainement . pour la continuation des débuts
« de mademoiselle Raohel, la reprise A'Esther et celle de Bajaset. <i L'intérêt que la famille royale vient de témoigner à cette jeune « actrice ne peut qu'ajouter il la curiosité du public, déjà si vive- (i ment excitée et si fréquemment satisfaite. »
Ainsi, mademoiselle llaehel avait conquis, ce jour — lit . le plus ijrand des suffrages, le plus considérable. lepluS utile il sa renommée, et le seul peut-être qui lui manquât.
06 MADEMOISELLE RÀCHEL
Camille, Emilie, Andromaque, ont été les trois premiers étonnements, les trois grandes fêtes de ce nouveau public accouru on ne sait d'où, et jamais on n'a tant pleuré au Théâtre-Français depuis cette renaissance des larmes, de la pitié, de la douleur. C'est proprement un charme, et quand le rhythme arrive ainsi rempli de tous les délires de la vengeance ou de l'amour, quand ces nobles douleurs si pathétiques, et après tout si réservées, font entendre aux honnêtes gens , réunis dans un même but de sympathie et d'intérêt, ces menaces terribles, ces plaintes touchantes, l'intérêt , la terreur et la pitié sont à leur comble. Rome au temps d'Horace, le héros, le vainqueur, le vengeur, est un grand spectacle.
Au temps d'Auguste, Emilie est une noble image de la liberté perdue. Et, si vous remontez jusqu'à Troie incendiée, Andromaque est si touchante, Andromaque accablée et non pas vaincue! Arrivent en même temps l'Hermione implacable, Oreste amoureux, Pyrrhus fatigué de carnage et blasé sur toutes les émotions de la bataille. En vain lui dit-on que la princesse Hermione, Hermione la délaissée, est sa fiancée légitime, il la traite à peine comme un incident imprévu, comme une étrangère qui n'a pas le droit de se mêler aux rares émotions de son cœur. Disons tout, la hautaine Andromaque à subjuguer est pour le fils d'Achille une œuvre aussi diltieile que la prise de Troie; il y a quelque chose de l'orgueil du conquérant dans cet immense amour du vainqueur pour sa captive, du maître pour l'esclave.
Comme aussi il y a dans cet amour malheureux plus d'une menace qui semble appeler le châtiment sur la tête inflexible de ces vainqueurs. Non, certes, et les dieux en soient loués, le vaillant Hector, le demi-dieu troyen, aussi vaillant qu'Achille et plus grand homme, un défenseur de sa ville, un rempart de sa patrie, Hector ne peut pas disparaître ainsi sans vengeance.
Or, Andromaque est une vengeance, et la fille d'Hélène, Hermione, expie à bon droit, dans son amour méconnu, dans son orgueil de femme, d'épouse et de reine, les crimes et les fautes
de sa mère! (l'est le destin ! Quiconque travaillé, de ses mains el de sa pensée , à la mine de Troie, en effet (c'est la justice ci ht volonté (les dieux!), < loi 1 mourir d'une mort misérable.
Dans le palais d'Agamemnon, nous savez quelle mort se prépare . et quel réveil attend le roi des rois sou> le couteau d'Egisthe, t'aniaiit de Clyteinnestre. En même temps vous savez comment esl mort Aja\, lils d'Oïléo. el (piels combats pour sa maison va trouver Ulysse, abordant comme un mendiant dans son lie d'Ithaque. Efa bien! l'amour et la mort de Pyrrhus, la mort d'Hermione et la folie d'Oreste frappé du fouet des Fin ies, ce sonl lii les commencements de ta vengeance, ô Troie! ô \ille (les héros ei des géants! A ces causes poétiques, Andfomaqites un chef-d'œuvre, esl un chef-d'œuvre rempli en même temps do la passion antique el de la passion moderne : il procède a la luis d* Homère et de Louis XIV, de la Cassandre antique et de mademoiselle de La Vallière. Jamais Racine n'a rien écrit qui fût plus grec cl qui fùl en même temps plus fiançais.
Quand elle aborda pour la première fois ce grand rôle d'Hermione, il fallut que mademoiselle Rachel devinât toutes oes nuances; personne encore ne les lui avait expliquées; disons mieux, toute explication eût été inutile; elle ne voulail rien apprendre, ii condition qu'elle devinerait toute chose. Kilo obéissait tout simplement îi colle intelligence prime-sautière qui n'appartient qu'aux grands artistes; elle haïssait d'instincl l'explication, le commentaire el le conseil; elle cherchait elle-même; elle-même elle trouvait lou> ses rôles en elle-même. Elle > arrivait, non pas tout d'un coup
et par ces impétueuses saillies qui signalent un grand capitaine.
mais lentement et par des progrès d'abord imperceptibles. C'esl ainsi qu'elle a pénétré d'instinct dans >es meilleurs rôles et, pour commencer, dans celui d'Hermione.
Était-elle assez touchante, assez terrible! Avait -elle des accents assez vrais! Pas un mot qui n'apportai une pitié, une espérance, un regret, une douleur, une émotion! Quels regards, quelle atti-
<in MADEMOISELLE RACHEL
tutle et quelle attention de toute sa personne! Et comme elle savait écouter ces menaces, ces plaintes, ces terreurs! C'était vraiment un de ses plus beaux rôles. Pourtant nous avons vu beaucoup d'esprits très- habiles, d'un goût difficile enfin, qui préféraient aux douleurs d'Hermione les imprécations de Camille, et les majestés de Corneille aux plaintes touchantes de Racine.
Entre autres représentations de cet Horace, illuminé de tous les feux de mademoiselle Rachel, il nous souvient d'un soir de fête et de représentation solennelle, à l'Opéra même, dans cette vaste enceinte , si vaste, et sonore à ce point que le génie et l'orchestre de Meyerbeer ont peine à la remplir. La ville et la cour étaient accourues à cette grande soirée. Impatiente, et dans cette fièvre inquiète , l'ornement et le complément des grandes aventures, la plus belle foule et la mieux parée attendait mademoiselle Rachel. Ce n'étaient que fleurs, contentements, beautés, diamants, couronnes, attente, intérêt, sympathie, et je ne sais quoi de tendre et de clément qui toute sa vie accompagna la grande artiste, comme si le peuple ingénieux qui l'avait adoptée avait eu l'intime pressentiment de sa mort prochaine, et qu'il n'avait pas longtemps à la voir, à l'applaudir, à la suivre en ses sentiers lumineux. Brèves et infaustos populi romani amures! disait l'historien latin en parlant du jeune homme enlevé par une mort précoce à l'amour de l'Italie.
Ainsi, rien qu'à savoir qu'elle approchait, tout le monde était attentif; rien qu'à entendre le frôlement de sa robe, aussitôt la salle entière était en plein silence, et soudain toutes ces attentions éveillées se portaient sur mademoiselle Rachel! — La voilà! C'e.;t elle! Ainsi murmurait la salle attentive. Le soir dont je parle, c'était la première fois que la jeune tragédienne abordait le théâtre de l'Opéra , et, dès les premiers vers de la tragédie, il fut évident que cet auditoire d'élite était disposé à juger mademoiselle Rachel sans sévérité, mais aussi sans indulgence. Elle jouait résolument sou grand rôle, le rôle de Camille dans Horace, et telle était sa force, et si vive était sa sécurité, qu'elle eût consenti même à jouer, dans
El LA ÏUAliKDI l. 9'.t
celle salle pleine de dangers pour les vers déclamés, la moins brillante <le ses créations : Don Sancke d'Aragon.
Les trois premières scènes d' lionne ont été écoutées avec cette réserve attentive des représentations solennelles, qui suffirait a paralyser pins d'nn lier courage \ celte réserve de la salle mademoiselle Rachel répondait majestueusement, en déployant, une a une. les grandes qualités de son talent; >a voix (Mail pleine de l'accent même d'une autorité incontestée, incontestable ; >a démarche
était superhe. une démarche de <leesse au-dessus îles unes! son
regard plein d'activité, sa noix pleine de passions en tumulte; «'Ile marchait sur ce vaste théâtre, ouvert a tontes les fantaisies, a toutes les l'aides amoureuses, aux chansons, aux danses lascives, comme une reine qui s'empare de ses domaines légitimes et qui impose sa domination irrésistible a l'émeute prête a gronder. A chaque instant I intérêt de celle lutte étrange allait augmentant de tout le terrain que gagnait l'intrépide comédienne. Au Beoond acte déjà clic s'était
emparée, en souveraine, de toutes les ànie>. cl quand arrive enliii dans ces nuages mêles de foudres el d'eclaii> le moment de la suprême colère el de l'indignation violente, le terrible moment de l'explosion finale, il l'instant ou la fille cl la BSBUr d Horace.
haletante après ce conduit fameux, qui lui le vrai commencement des victoires de la ville éternelle, se révolte, impie, intrépide et furieuse, contre la fortune de son frère et la gloire des trois Horaces, alors soudain toute celle colère éclate avec des rages qui ont rompu boutes leurs digues ; cette indignation se fait jour, et avec l'indignation les larmes mal contenues se répandent pleines de mépris, de fureurs, «le plaintes, de gémissements!
Quelle émeute! Vous entendez en ce moment grandir la douleur cl
l'amour de Camille; elle peut éclater tout a l'aise, a présent (pic
Rome triomphe.». Ah! dieux el déesses du CapitOle naissant, rien ne saurai! rendre l'effet irrésistible de celle dernière scène. Mademoiselle Rachel n'axait peut-être jamais aussi hien rendu ce grand rôle de Camille; jamais BU8Si elle n a été applaudie avec cet entrai
nememt de toute une salle qui jusque-là s'est défendue contre l'ascendant d'une artiste populaire. Mademoiselle Rachel, c'était le grand événement, c'était le triomphe difficile de la soirée. « Elle était la tige la plus élevée du bocage. » — Mais aussi, quand elle eut gagné cette grande bataille, la salle entière l'a rappelée, et elle est revenue, brisée de fatigue, et bien heureuse. On l'a couverte d'applaudissements et de fleurs. Rentrée dans la coulisse, les artistes de l'Opéra, la danse et les chœurs, détrônés par elle, ont battu des mains comme un écho de ce public enthousiaste. Ah! la belle heure dans cette vie ouverte à toutes les tempêtes ! Mais aussi quel singulier triomphe, en cet asile enrubané, paré, musqué des enivrements , des fêtes , du luxe , des élégances , sous ces voûtes charmées des pathétiques accents du génie de Meyerbeer, sur ce théâtre où s'agite , en sa parure incendiaire . l'armée abondante et légère du ballet , le pied dans la soie et la tête dans les fleurs , tenir tout un peuple attentif par le charme tout-puissant de quelques vers d'un vieux poète qui racontait, il y a deux siècles, les premiers commencements du peuple romain !
Et plus j'en parle, et plus il me semble l'entendre encore. Elle avait si bien compris la violente explosion :
Rome, l'unique objet de mon ressentiment!
Dans cette explosion violente elle avait deviné , la première peutêtre entre toutes les tragédiennes, que toute cette colère enivre et trouble au fond de l'âme , que l'héroïne de Corneille et de Rome naissante, Camille, obéit à des sentiments qui sont en deçà ou au delà de la nature humaine, et c'est pourquoi, dans ce passage impossible avant elle, et qui manquait de toute espèce de retenue ou de mesure, elle appelait à son aide une gradation très -habile et très-bien calculée. En vain le ton brusque et brutal dont Corneille a relevé ce mot Rome\ jeté par Horace, indique inévitablement à tous les déclamateurs , qui n'y ont pas manqué , la nécessité
ET LA TRAGÉDIE. lu!
de pousser un grand cri et de s'attacher à cette interrogation comme à line branche de salut .Mademoiselle Haehel . désobéissante à la tradition, se gardait bien de pousser ce irrand cri que le poêle lui-niènie semble indiquer aux malhabiles : au contraire, hésitante, accablée et ne sachant pas encore à quel excès va la pousser cette immense douleur, elle laissait tomber assez négligemment le> deux premiers vers! On voil qu'elle obéit a des passions en tumulte, qui grandissent, et qui ne se font pas jour encore. Elle hésite; elle
a peur d'elle-même; elle comprend confusément qu'elle \a prononcer un blasphème abominable, impie, et qui la doit écraser.
La VOÎlà donc jusqu'au moment terrible ou la menace enfin
éclate avec la douleur; jusqu'au moment où se font jour l'ironie et la violence a\ec toutes les larmes que peut contenir une Ame outragée, un cœur blesse il mort, éclatant en lamentations jusqu'au blasphème. Oh! sa voix, son geste, et >a menace, et son regard,
et l'accent qu'elle donnait ii ces paroles de meurtre, et de sang :
Que le courroux du ciel, allume par mes vieux. Passe pleuvoir sur elle un déluge de feux ! ..
Nous entendrons ces plaintes, nous \errons ces larmes, jusqu'à
notre dernier jour. Le monologue de Camille, morceau très-ingéuieusemenl subtil et tourmenté, mademoiselle Racbel le disait avec un goal exquis : elle avait un très-beau moment dans |(« troisième
acte'; elle se tirait moins bien de la scène d'amour au second acte, niais le ton général du rôle entier (Mail d'une couleur et dune vérité
au-dessus de tout éloge, et surtout au-dessus de toute comparaison. El comme, ici-bas. chez nous surtout, la mode est cent Ibis plus puissante (pie le génie, il arriva que la mode, aussilôl qu'éQe se mit à protéger Corneille cl Racine, elle en lit même nu jouet de salon. Dans les salons lis mieux habites, ce l'ut bientôt parmi les petits-maîtres (hé! Racine avait grand'peur du petitmaître, il l'a fort maltraité dans la préface de Phèdre), entre une
sonate de Hertz et une romance de mademoiselle Loïsa Puget, à qui réciterait, d'une voix plus terrible et plus touchante, les plaintes d'Hermione ou les imprécations de Camille. Les duchesses s'en mêlèrent, et les marquis ne refusèrent pas de s'appeler Horace. Oreste ou Pyrrhus. C'était la mode. Eux aussi, les uns et les autres, ils disaient hier :
Je ne vous connais plus!
Les voilà disant aujourd'hui :
Je vous connais encore '
11 avait laissé tant de traces dans la reconnaissance et dans les souvenirs de mademoiselle Rachel , ce rôle de Camille, il l'avait tant glorifiée et tant consolée, qu'il fut son dernier souvenir.
On rapporte, en effet, qu'à ses derniers jours elle murmurait doucement de sa voix mourante :
Albe, mon cher pays et mon premier amour !
Non moins que dans Andromaque et dans Cinna, mademoiselle Rachel a laissé et laissera un souvenir impérissable; Emilie est un des rôles qu'elle a joués avec le plus d'ardeur et de conviction, et Cinna lui doit beaucoup.
Les belles parties de Ginna sont admirables. Rien n'égale cet énergique souvenir des proscriptions du triumvirat, ces violents regrets de la république expirée. A cette heure solennelle de l'histoire romaine, la liberté n'est pas tout à fait morte, et cependant la monarchie en est encore à chercher sa voie. Auguste règne , il est vrai . mais autour de ce maître absolu s'agitent les vieilles passions
Eï LA TRAGÉDIE. 10»
romaines, tenant en main le poignard <|tii a tué César. Le pesai et l'avenir de Rome son! aux prises; reste ;i savoir qui remportera du
successeur de César ou des vendeurs de BnitUS.
Kn vain Auguste est reconnu maître absolu de cel univers il arrache aux disputes: tout grand qu'il est. Auguste doute parfois de s;i propre grandeur. Dans un de ces moments de malaise et d'inquiétude dont la toute-puissance ne vous l'ail pas grâce, il veut savoir enfin le dernier secret de sa majesté nouvelle. Il veut pue >a majesté soit débattue en son conseil privé, et que d'un côté Cinna . de l'autre côté .Maxime, plaident, celui-ci pour la monarchie . et
celui-là pour la république. Kn même temps remarquez combien le grand Corneille, avec cette bonhomie qui ne sied qu'au génie, prend au sérieux celte fantaisie de l'empereur de >e Cadre prédire l,i destinée de sa grandeur. C'est merveille 4 en effet . de voir le grand
poète se souvenir, à ce propos, qu'il est un avocat du barreau «le
Rouen . et revenir, plaidant pour et contre l;i maison d'Auguste, a son ancienne profession d'avocat.
Ce plaidoyer de Cinna et de .Maxime pour et contre la royauté d'Auguste est admirable des deux parts; ;i chacune de ces raisons il n'y a rien il répondre. Il e>l impossible, ici. de mieux défendre la république et les anciennes libertés; il est impossible, en même temps, de mieux protéger, et par des motifs plus impérieux, le gouvernement d'un seul. Cinna fait plus: il invoque la Providence en laveur de la puissance d'Auguste, il appelle a témoin les hommes et les dieux. Ah! si Corneille av;iit pu songer que tout ceci fût un jeu de l'empereur, qu'il s'amusait tout bas de celle contestation dont il savait la portée, et qu'au fond il n'éttil ni de l'opinion de Maxime, ni de l'avis de Cinna. qu'il était tout simplement de l'avis de l'empereur Auguste, a coup >ùr Corneille n'eût pas déployé un si grand zèle et tant d'éloquence en cette cause illustre qu'Auguste n'a jamais mise en question.
Cinna est un des grands efforts du génie et de la volonté de Corneille, et pourtant. Corneille a beau faire, il a trouve la un héros
sans lionneur et sans grandeur. Que Cinna soit amoureux d'Emilie jusqu'à immoler l'empereur pour obtenir la main de cette terrible maîtresse, on le comprend à peine, mais que pour avoir, à part soi, une bonne raison d'assassiner l'empereur, Cinna se jette aux pieds d'Auguste afin qu'il garde l'empire, voilà ce que je ne saurais bien comprendre. Il y a dans cette action de Cinna un affreux mensonge, et digne des pères Sanchez , Henriquez, Rodriguez, Suarez.
Quoi donc ! tout ce beau plaidoyer en faveur de la royauté pure, ces dieux appelés à témoin, ces larmes répandues, ces supplications à deux genoux, tout cela pour que le crime médité s'accomplisse en des conditions plus favorables! Vous voulez tuer Auguste à tout prix, et cependant vous marchandez votre crime ! 0 la honte ! Ils sont là deux assassins aux côtés de l'homme qui tient en ses mains la destinée de l'univers, et vous vous amusez, toi, Maxime, à le pousser à l'abdication, pour le tuer plus sûrement ; toi, Cinna, à le pousser à la tyrannie, afin de l'assassiner glorieusement ! Il faut, en vérité, que Corneille ait entouré d'une irrésistible majesté cet empereur de sa prédilection, pour qu'il ne soit pas ridicule, exposé aux conseils non moins qu'aux poignards de ces coupe-jarrets.
Comme aussi le républicain Maxime a grand tort d'être amoureux d'Emilie! Quels charmes peuvent-ils donc trouver l'un et l'autre à cette femme incessamment furieuse, irritée, obstinée au meurtre de son bienfaiteur? Quand ils ont dit : « C'est une Romaine! » ils ont tout dit. Tant pis pour les Romaines, si elles étaient ainsi faites ! Celle-là était bien la plus rancuneuse des créatures, et parfaitement insolente! Chacune de ses paroles est une injure; son geste est insultant, son regard ironique; c'est une femme à n'épouser ses amants que de la main gauche. Que Cinna l'aime, passe encore : Cinna est gentilhomme, il est le fils de Pompée, qui s'est permis bien des petites licences ; Cinna s'attache, et de préférence, aux entreprises difficiles; en fait de difficultés vaincues, il ne peut rien trouver de mieux que la belle Emilie.
Mais que Maxime, qui doit être un bon républicain bien despote
ET LA TRAGÉDIE. m
en sa maison, et <l<>ni la femme sera la première esclave, que Maxime soupire et conspire pour les beaux veux de cette inhumaine, qu'il attende enfin, jusqu'au troisième acte, avant que de déclarer ses feu.v... autant vaudrait nous raconter qu'un huissieraudieneier va demander, sans dot, la main de la terrible abbesse Lélia!
Ainsi le rôle d'Emilie est dillicile entre .Maxime ci Cinna. D'abord Cinna jette le l'eu cl la llanimc. il c>l tout prêt a la ruine, à l'incendie... cl tout de suite il se lamente, il pleure, il trouve que sa maîtresse est bien cruelle de hier un si bon prince. En même temps, que ne ferait-on pas pour obtenir une >i belle maîtresse? — Eh! mon ami. laisse-loi faire, voici l'empereur qui veut absolument que lu sois le mari de celte farouche beauté Vraiment,
Corneille est un tout-puissanl poète pour avoir l'ail, de si peu. un héros !
Quant a .Maxime, il est encore plus (liste a voir (pie son camarade Cinna. Parce qu'il s'est figuré qu'il était amoureux de cette péronnelle romaine, notre homme entasse lâchetés sur lâchetés.
D'abord il accepte la conspiration, dont il devient un des chefs.
L'instant d'après, il fait dénoncer ses complices à l'empereur, ci lui
il se l'ait passer pour mort. A peine mort, Maxime reparaît dans le palais d'Auguste pour enlever sa mattreSSe , comme >i le premier venu, dans ce palais, n'eût pa6 été au-devant de .Maxime.
en s'écrianl : — Quoi! seigneur, vous D'étés dune pas mort?
C'était donc si peu de chose, au boni du compte, que d'attenter
à la vie de l'empereur? Pour châtier dignement ce Maxime,
Auguste avait sous la main un cruel supplice : c'était de le marier à Kmilie; cl je serais curieux de >avoir comment donc ce brave Maxime se serait tiré de là. Toujours est -il «pic pendant quatre actes nous sommes places cuire les incertitudes de Cinna, entre les trahisons de Maxime, et trop heureux de rencontrer Emilie.
Kmilie. au inoins, nous repose, par si m exagération même, delâchetés de Cinna, de la défaillance de Maxime. \u demeurant,
406 MADEMOISELLE KACHEL
le seul héros de ce grand draine et le seul qui joue un grand rôle . le seul qui m'intéresse et m'attire par la beauté, c'est-à-dire par la constance de son caractère, c'est Auguste, une image, une élude, un caractère à la Corneille. Tant que vous voudrez , je supporterai les inexactitudes de votre troisième acte, car je sais ce qui m'attend au quatrième acte, cet admirable monologue de l'empereur avec lui-même , un drame pathétique en l'honneur d'Auguste. Otez Ginna, ôtez Maxime, et débarrassez -vous, s'il vous plaît, d'Emilie! Auguste me reste... et c'est assez.
Or, voilà justement pourquoi cette tragédie, qui se compose de tant de personnages odieux ou inutiles, est rependant une des plus belles parmi les œuvres de Corneille. Cette fois surtout Corneille se suffit à lui-même. Empêché qu'il est dans ces passions mal définies, et sans prendre fait et cause pour ces ambitions rivales, le poète parvient cependant à toute la dignité de la tragédie. Il marche et d'un pas sûr, appuyé sur ce grand caractère d'Auguste qu'il a deviné dans l'histoire; il est d'autant plus à l'aise en cette entreprise, que cette fois il est soutenu par le sentiment de la royauté, par le respect pour le sceptre et par le dévouement à la couronne. Emilie a beau dire :
Pour être plus qu'un roi, te crois- tu quelque chose!
Cinna est une tragédie monarchique. Or, c'était une nouveauté pour Corneille, et , s'il fût tombé plus souvent dans une pareille faute, vous pouvez être assuré que Louis XIV, qui imposait à Racine ses amours et même ses « doublement monstrueux adultères », pour parler comme en parlait M. le duc de Saint-Simon, eût été moins dur à l'auteur d'Horace.
Puisque nous parlons de Racine, nous trouvons que c'est à bon droit, s'il s'est inquiété de ce terrible personnage d'Emilie, et s'il en a eu peur. Il a même très-bien formulé la répugnance que lui inspirait cette espèce de virago, lorsqu'il a dit « qu'il ne voulait pas mettre
sur le théâtre de ces femmes qui donnent des leçons d'héroïsme aux bonnes! » Racine, le poète des femmes, De leur reconnaissait pas le droit d'entrer violemment et par la politique même dans le domaine viril. Ces femmes qui enseignent aux hommes toutes les choses que les hommes doivent le mieux connaître épouvantaient l'auteur de Bérénice, le tendue amoureux de Junie; el leur/ pour certain que Racine a reculé devant ftoxane, sa création !
Quant ii ceux qui comparent Hermione poussant le poignard d'Oreste contre Pyrrhus à Emilie excitant la rage el la trahison de tanna, ceux-là n'entendent rien a la passion dramatique. Merinione se déhat. mais en \ain, contre le liancé (pi'elle aime : cet homme est sous ses veux, qui la trahit, qui l'insulte, qui l'abandonne, qui épouse une autre femme, une ennemie, une esclave! Hennione alors se venge, ii l;i façon d'une femme amoureuse. Emilie, au contraire, elle n'aime guère, et. pour un pere. emporté miserablenienl dans ces tempêtes civiles, avec tant d illu>tre> Homaius.
Emilie, ('levée par Auguste qui rappelle >a fille, aal a peu près suis
motifs pour tendre un affreux piéjJB a BQD maître et seigneur. Emilie est atroce : Merinione. au contraire. e>l louchante, a MUSC même de ses fureurs.
Voici tantôt deux siècles que le dernier acte de Ctnna est un chef-
d' œuvre impérissable. Dites-moi donc une tragédie écrite avec cette
autorité toute-puissante, «pii marche ainsi, a l aide d'un homme Unique! Ajoute/ que Cet empereur Auguste est un vieillard; qu'il est indignement insulte, trahi; (pie |0U6 Ceux qu'il aimait I ahau-
donnent, et qu'arrivé au faîte des grandeurs humaines, il n'a plus qu'à se venger et a mourir. Kh bien! telle est la force de cet homme sur lui-même, qu'il va triompher à la fois de ces haines el de sa propre vengeance. Oui. le pardon, le pardon, le pardon entier.
parti du cœur, venu de L'âme... irrésistible el vainqueur de touil les passions vulgaires, va rendre cet homme plus grand même «pie la possession sans limites du monde connu! Voilà tout le drame el tout l'intérêt de C€ drame illustre. En même temps, mil danger
pour personne en ces terribles conspirations, pas une goutte de sang répandu à peine des regrets et des repentirs, et, pour conclure, une suite d'alliances, de grâces, de faveurs; des honneurs distribués à chacun, des provinces données , un mariage , et l'heureux dénoùmenl d'une comédie. Ainsi Corneille a fait plus, cette fois, par l'admiration, qu'il n'a jamais fait par la terreur.
L'admirable catastrophe de Rodogune est surpassée, et de beaucoup, dans nos curiosités et nos sympathies, parle dénoûment heureux de Cinnà. C'est un des mystères de la véritable grandeur; les tragiques grecs avaient emporté ce secret; Corneille l'a retrouvé, il l'a emporté avec lui. L'àme de Corneille est demeurée dans sa tombe, moins heureuse que l'àme du licencié Garcias.
Ce rôle d'Emilie, par toutes les raisons que j'ai dites, est véritablement un des rôles les plus ingrats que l'on puisse aborder : mais mademoiselle Rachel, intelligente et bien disante, le faisait valoir excellemment par la netteté, la pureté, l'énergie et l'accent même de sa diction. Elle était fière et superbe en tout ce rôle d'Emilie; elle en comprenait la véhémence et l'autorité; on voyait qu'elle arrivait à toute la hauteur de la tâche entreprise; on le voyait au feu de son regard, à la dignité de son geste, à la lumière, à l'auréole qu'elle portait à son front Quand il entrait en vainqueur dans Syracuse, on rapporte que le beau Gylippe portait au bout de sa lance une étoile. Ainsi mademoiselle Rachel était parée; elle avait pour son étoile la flamme et l'accent même de la tragédie; elle avait la constance et la dignité; la dignité, qui est la sauvegarde et le rempart de ces belles œuvres.
C'était Joanny, un des maîtres bienveillants de mademoiselle Rachel, un des premiers qui l'ait reconnue à ses rayons, qui représentait l'empereur Auguste. Si mademoiselle Rachel était Emilie, il était, ce bon Joanny, ce qu'on appelle un artiste sérieux; il a eu, lui aussi , ses jours de popularité où la foule battait des mains, rien qu'à le voir paraître; et de cette popularité il a profité pour étudier avec soin, avec zèle, avec persévérance, avec acharnement, ce
ET LA TRAGÉDIE, m
grand art qui, semblable à la philosophie, exige tout le labeur de ses disciples. Philosophia totum animum postulat.
Or, l'intelligence du bon Joamn ne s'arrêtait pas seulement a sou rôle, quel que fût le rôle : elle embrassait, d'un coup d'oeil, l'ensemble de l'œuvre. Il jouait, pour ainsi dire, toute la pièce dans laquelle il jouait, et il tâchait, autant qu'il était eu lui. non pas d'être la tragédie entière, mais d'être, avec une inspiration véritable, un bon et fidèle ouvrier a 'COmplissant sa tâche personnelle et fidèlement, laissant il chacun ce qui lui revient dans la tâche générale.
Seul dans Cinna Joauns s;i\ail ii fond de quoi il s'agissait en cette histoire de Rome expirée; seul il comprenait l'importance et la majesté de ce drame héroïque; seul il était pénètre'* du respect dont un comédien bien appris devait entourer le grand Corneille! Ainsi, par l'élude, il s'éiaii élevé à une extraordinaire intelligence de ces belles œuvres, et que de lois, avant la première apparition de
mademoiselle bacliel . l'axons- nous vu, isole, pour ainsi dire, en
celle tragédie dont il supportait seul les fatigues et le> dangers, doni il etaii la cheville ouvrière, éperdu, abandonné, anéanti, au milieu de l'indifférence générale, qui tenait tête a la solitude, au
silence, à l'oubli . cherchant d oii lui viendrait la délivrance !... Elle lui vient enfin, mais trop lard, ii la \oi\. ii I accent . à I inspiralion, au magnétisme de celle enfant qui eut l'honneur de jouer ce rôle d'Emilie au bénéfice de loanny.
Du 12 juin 1838 nu mois de mars 18.V). mademoiselle Rachel a joué les trois rôles de ses débuts :
Horace (>î> lois.
Cinna (>0 Andromaque 8(>
Il)
Donc elle avait devine juste; un secret instinct lui disait que celui-là qui a bien cominencé a déjà accompli la moitié de sa tâche. Bien commencer, c'est le secret des artistes vraiment heureux. L'heureux commencement les habitue à réussir; il leur donne en eux-mêmes une légitime confiance; il les indique à l'estime, à l'applaudissement, à l'adoption du public... Pour bien faire, il faut bien commencer... il faut bien finir. Le commencement aplanit les sentiers; mais pour que la lâche, enfin, soit dignement accomplie, il faut loucher le but facilement , glorieusement. Honte au vieux coursier de l'art poétique, arrivant essoufflé, et tombant sur l'arène, au milieu des rires de la foule ingrate et sans pitié!
Le rôle d'Aménaïde fut choisi par le Théâtre- Français pour le troisième rôle de mademoiselle Rachel , et Tancrède fut annoncé solennellement le 20 août 1838.
Un intérêt très -vif s'attachait à celle représentation qui devait remettre en grand honneur le nom de Voltaire, le plus dédaigné, en ce temps-là, et le plus oublié de nos poètes tragiques. Tancrède, en effet, n'est pas seulement la dernière tragédie de Voltaire, Tancrède est la dernière tragédie du Théâtre -Français. Quand l'auteur de Zaïre, de Mérope et fie Mahomet , eut trouvé,, pour son héros tragique, un chevalier français du xie siècle, quelque chose lui dit en lui-même que la tragédie française venait de faire sa dernière découverte, et que maintenant Corneille étant mort, Racine éteint. Voltaire épuisé, la tragédie française n'avait plus qu'à parcourir le même cercle d'amours traversées, d'ambitions mal satisfaites, de vengeances assouvies. En même temps, il arrive assez souvent que plus un art est épuisé, et plus il se rencontre de pauvres génies pour chercher dans ces cendres refroidies les par-
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celles d'un feu éteint. C'est justement ce qui est arrivé aux faiseurs de tragédies après Tancrède; ils ont marché dans le vide. et. parce qu'ils marchaient sans obstacle, ils se sont figuré qu'ils avançaient. Les maladroits... ils tournaient autour de Tancrède !
Mais aussi qu'elle était grande et solennelle, celle dernière lueur
de la tragédie française au siècle dernier! Voltaire, à soixantequatre ans. avait trouve ce chef-d'œuvre dans un conte léger de l'Arioste. Homme singulier et d'un esprit sans égal, je parle de Voltaire, il était aussi habile a regarder les choses légères sou> leur côté sérieux qu'à considérer les choses sérieuses sous leur coté bouffon. Soii qu'il lit d'un vrai héros un objet de risée, ou d'un bouffon un héros, soudain il était a l'œuvre, et de cette tache exposée ii tous les périls il se tirait a\ec un bonheur infini. Combien d'histoires lamentables sont devenues, sons >a main légère et charmante, des coules frivoles! Que de larmes il a >u tirer d'un récit burlesque! C'est ainsi qu'il écrivait YOrpheHn de la (.'/mie en copiant une parade chinoise, et qu'il faisait une chanson a boire
des plus terribles passages de l'Ecriture.
Eh oui! c'était toujours le même homme, aux saillies imprévues; homme heureux autant qu'habile, il a trouvé dans le poème léger, badin, amoureux et gâtant, de l'Arioste, cette tragédie de Tancrède j abondante en grâce, en amour, en héroïsme, en pitié, ei vraiment , quand il eut accompli ces enchantements, il avait bien le droit dese féliciter d'avoir le premier retrouvé la chevalerie et de l avoir jetée sur la scène. 0 puissance! ô charme! Autorité sans limite! Esprit vaillant! Cœur généreux! Grâce infinie! Il
avait sous sa main, dans son esprit, dans >a tète, et, 6 il eût
voulu, il avait dans son cœur cette lerrible ei solennelle tragédie de ./eanne (l'Arc; Jeanne d'Arc, ce grand chevalier, entourée deplus illustres chevaliers de la France et de l'Angleterre. Eh bien!
le même homme qui faisait d'Ariodanl ToftCfède, et de Geneviève Aménaïde, faisait un poème cynique des labeurs, du martyre et de l'honneur de cette pucelle dXhiéans que la princesse Marie a ven-
\\% MADEMOISELLE II ACHEL
gée de son chaste, énergique et poétique ciseau de grand sculpteur.
Et pourtant, connue c'était là une tragédie toute faite pour Voltaire — Jeanne d'Arc! (elle a été faite deux ou trois fois et avec succès par deux ou trois esprits médiocres); et connue, au contraire, c'était là une tragédie entourée d'obstacles insurmontables — Tancrède! Cinq actes à composer avec deux amants qui doivent à peine se parler cinq minutes pendant ces cinq actes! Deux grandes passions qui , loin d'être aux prises, comme c'est le droit et le devoir de la passion, vont sans cesse en s'évitant l'une l'autre, avec d'autant plus de soin que si par malheur elles se rencontrent, adieu l'intérêt, adieu le drame! Une tragédie amoureuse, et dont toute la péripétie et toute la douleur dépendent uniquement d'une méprise, et pour nouer toute cette intrigue, qui est pourtant une des intrigues les plus savantes et les plus compliquées du théâtre, un billet dont l'adresse est oubliée... 11 n'y a pas d'autre obstacle et pas d'autre souci dans les cinq actes de Tancrède. Aussi bien quelles difficultés immenses pour un homme qui tenait avant tout ii rester dans la nature et dans l'unité!
Mais ce qui était, dansée drame, une grande et heureuse nouveauté, féconde en détails, c'était l'époque, c'étaient les mœurs, c'étaient les héros choisis par Voltaire. Le xie siècle guerrier et barbare; la chevalerie aventurière; Aménaïde, (ille d'une république; Tancrède, enfant d'une monarchie; ici les chrétiens, plus loin les Arabes; l'Orient. l'Italie et la France, confondus et mêlés; et pour théâtre, un champ clos, où les chevaliers, armés de toutes pièces, vont combattre sous le bouclier, la visière baissée et la lance à la main : voilà les dignes acteurs de ce théâtre ! voilà les héros , voilà les combattants , voilà les vainqueurs !
Un jour qu'il faisait répéter Tancrède : « Or ça, Messieurs, disait Lekain à ses comparses, haut la tète, haut les cœurs; rappelons -nous à la fois notre vœu de chevalerie, et que nous sommes des héros faits pour marcher devant les rois. » Tant il avait la conscience de ce grand rôle que Voltaire avait composé pour lui.
El LA TRAGÉDIE. in
Hier encore, Aménaïde , la fille d'Argire , était une des reines de la cour de Bvzance. entourée cl fêlée par les plus jeunes, par les plus beaux, par les plus braves. A la cour de l'empereur grec, Aménaïde a vu Solamir el Tancrede; Solamir. le chef arabe; Tancrede. le chevalier fi'ançais. Aménaïde a préféré Tancrede à tous les chevaliers du lournoi. Sa mère, en mourant, lui a permis d'aimer le héros, le proscrit. Aujourd'hui, Aménaïde, rappelée à Syracuse par la volonté d'un pére. se souvient, non sans regret, de cette coin- orientale qu'elle a quittée, et surtout de Tancrede qu'elle ne verra plus. Le sénat de Syracuse, cette assemblée de républicains, l'a déclaré : Tout Français est a craindre. Donc plus d'espoir pour Aménaïde.
De son côté, Tancrede. en vrai chevalier', a miivi sa jeune maltresse. Que lui fait le sénat de Syracuse? Il veut revoir Aménaïde. Seul et bravant le danger, Tancrede rentre eu Sicile! Et maintenant c'est à vous à le protéger, Muses de la Sicile in\oquee> par
Virgile. On l'a vu dans Messine; Aménaïde écrit a Tancrede! Il j a lii un mouvement ci un éclat de passion que Racine lui-même eût envié dans les temps heureux de mademoiselle de Champmeslé, ses amours.
Mais, hélas! I esclave qui portait a Tancrede la lettre d' ùnénaïde,
l'esclave, maître da sériel de ma rie, il est arrêté, il 86 défend, il meurt ; on saisit SUT cet homme la lettre d Aménaïde. Ceci se passait
aux environs de Syracuse, près du camp de Solamir. Or, Solamir a
vu la belle Aménaïde aux environs de ByzanCC; il l'aime... don. cette lettre fatale était envoyée il Solamir. \in>i toutes le-, preuves sont contre la Bile d'Argire! (> misère! et qui l'eût dit, Vménalde écrivait à l'ennemi de S\ racuse ! Il faut qu'elle meure; elle mourra sans rien dire... Tancrede est a Messine, et elle ne veut pas exposer la vie ou loul au moins la libelle de Tancrede. Ainsi Voltaire a si bien noue et prépare son troisième acte, qu'il est
impossible de pousser plus loin la vraisemblance et la terreur. Ce troisième acte est à lui seul une tragédie. Irrive en ce moment,
au moment où il faut qu'il arrive, en effet, Tancrède... et sa présence a trouvé toutes les âmes en suspens.
Aménaïde est perdue, elle mourra. Nul chevalier ne veut entrer pour elle dans la lice ; elle a rejeté le secours d'Orbassan ; elle ne peut être sauvée que par Tancrède. Avec Tancrède , en effet, vous voyez entrer sur cette scène héroïque la chevalerie et l'héroïsme ornés cle toutes les grâces : armures, plumets, écharpes flottantes, devise ingénieuse, je ne sais quoi de mystérieux et d'attendri qui devait donner d'étranges regrets à Louis XV et à madame de Pompadour... Un don Quichotte sérieux, le voilà! La scène est vraiment solennelle. Ce chevalier qui pénètre dans une ville où il est proscrit, cette ville déserte, cette place publique où personne ne passe encore; ce vieillard, Argire, qui sort du temple, suivi seulement de deux serviteurs, lui le maître de Syracuse! Enfin le grand silence de ces murs, et tout à coup l'écuyer de Tancrède qui vient de la ville, et qui raconte à son maître épouvanté toutes ces douleurs : Aménaïde mariée à Orbassan, Aménaïde écrivant à Solamir, Aménaïde condamnée et qui va mourir... on dirait du Sophocle, et pour finir ce grand éclat d'amour et de désespoir, de courage et de pitié, cette parole hautaine dont l'écho traversera les siècles :
Il s'en présentera, sarclez- vous d'en douter!
Certes, voilà de la passion et de la douleur. Et (pie Voltaire était fier à bon droit d'avoir transporté dans la tragédie ces armures, ces devises cl ces armoiries, toutes les pompes de ce moyen âjge dont il avait brisé les en >\ances en se jouant!
Malheureusement , la vieillesse du poëte se fait sentir dans ce beau drame, la veille et la hâte. On dirait qu'il est écrit par deux mains bien différentes, par un poëte et par un enfant.
La reprise de Tancrède après ce beau vers n'est pas moins belle. Plus il a d'amour dans le cœur, et plus il faut cacher son amour, et , quand passe Aménaïde allant au supplice , Tancrède détourne la
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tète. Aménaïde s'évanouit; Tanrrède s'écrie : A moi, Qrèauàn ! Ici.
pour la première lois, vous avez œ qu'on appelle spectacle. Les éouyérs s'avancent, les chev aliers prennent leur lance et tour casque, la lice es! ouverte.
Toute cette pompe, aujourd'hui si l'utile, était une grande hardiesse au temps de Voltaire, et Voltaire lui-même avait bien peur d'en avoir trop l'ait. Cependant celte pompe, et ces décorations, eas chevaliers, ces armures, tout cela était du sujet de la tragédie... Avec ce champ clos de Voltaire, on a l'ait la marche de la Juive a l'Opéra.
Kt que dirons-nous d'Orbassan défié par Tanrrède. et du grand cri d'Aménaïde sauvée, aux pieds de Tancrède son libérateur!
Il aura donc pour moi combatlu par pitié!
Aménaïde est une fille noble et lière, républicaine élevée ;i hi COUT et servie par des chevaliers. Aménaïde a résisté a son pere. le vieil Argire. quand celui-ci a voulu la marier au terrible OrbafiSan. Aménaïde. accusée. s'esl lai»e condamner par ce sénat de républicains, sans daigner dire un mot. un seul mol pour sa défense. Aménaïde. qui va mourir, rejette le secours d'Orbassan, cl elle lui déclare qu'elle ne l'aime pas. Klle marche au supplice d'un pas ferme, a la fanon d'Iphigénie allant à l'autel, avw celte différence pourtant qu'lphigénie obéit au devoir. Aménaïde obéit a l'amour. De ce caractère ingénu el passionné le grand poète ;i l'.iil un mélange heureux de toutes les passions de l'Orient, de toutes les grandeurs de la Fftinoe, et quel miracle enlin pour un poète qui avait alors soixante-quatre ans. d'avoir rencontre un digne |>en-
danl ii Zaïre! L'ongle du lion se montre encore dans les grands
passages de celle épopée, le génie du maître se révèle, éclatant et vigoureux, dans ce vers encore énergique el toujours passionne.
et l'on s'étonne, et l'on admire, en Bougeant que voilà pourtant le
suprême eiïorl d'une ardeur qui s'éteint !
Mademoiselle Rachel. jeune et vaillante, avait étudié d'un grand zèle et d'une immense ardeur le rôle d' Aménaïde; elle en avait bien compris tout le mélange, un mélange ingénieux de dignité, de résolution, de prudence, de courage et d'orgueil mêlé d'amour. A peine Aménaïde obéit à un moment de faiblesse , et si vite elle se relève , et tout de suite après la voilà qui s'indigne et qui ne comprend pas que Tancrède ait soupçonné Aménaïde? Absolument il faut que Tancrède expire en implorant son pardon pour que la fière Aménaïde oublie enfin son injure. Ainsi ce beau rôle est encore empreint de l'énergie et de la volonté des anciennes tragédiennes, de ces femmes à la Clairon, de grandes et hardies créatures, naturellement insolentes et dédaigneuses , reines chez elles et reines au théâtre, reines partout et toujours flattées, au théâtre, hors du théâtre; entourées, fêtées, honorées, célébrées, adorées, despotes féminins qui ne respectaient rien, pas même le parterre; telles étaient les tragédiennes de Voltaire, accomplies en toutes sortes de vices et de vertus qui nous paraîtraient également insupportables aujourd'hui.
Voltaire a dédié cette tragédie, abondante en grâce, en charme, en chaste amour, en vertus guerrières, à madame la marquise de Pompadour! Voltaire se plaisait à ces tours de force et d'étonnement. C'est ainsi qu'il avait dédié Mahomet au souverain pontife, et qu'il dédie, à Ferney même, une église au bon Dieu. Dans cette épître à madame de Pompadour, l'illuste poète, qui était inquiété par l'appui extraordinaire que la favorite accordait à Crébillon, l'énergique vieillard appelle à son aide tout ce que la flatterie a de plus ingénieux et de plus charmant. Jamais madame de Pompadour, cette grande dame, amie et complaisante des beaux esprits de son temps, et qui fut regrettée de tout le monde, excepté du roi son esclave, n'avait été louée avec plus de courtoisie.
En ce moment, M. de Voltaire, à propos des affreuses cabales qui entouraient les gens de lettres comme les gens en place, trouve moyen d'associer à ses tribulations littéraires madame de Pompadour elle-même, cet homme politique. Dans cette épître, la maî-
K l LA TRAGÉDIE. 1 1 T
tresse royale est laissée de coté pour l'homme d'État, et Voltaire
loue celui-ci avec une réserve sans égale :
« Nous avez fait du bien avec discernement , lui dit-il : aussi je n'ai connu aucun homme de lettres, ni aucune |>ei sonne sans prévention, qui ne rendît justice à votre caractère, non-seulement en public, mais dans les conversations particulières, nu I On biftme beaucoup plus (pi on ne loue. » Ainsi il parle à madame de Pompadour, et con#nez que cette dame est en effet un homme en place bien heureux.
Voltaire a poussé plus loin la flatterie en cette épître dédicatoire. Après avoir traité madame de Pompadour en homme d'État, il la traite en académicien. Il parle a\ec elle de l ait des Sophocle et des Euripide. Il s'inquiète avec son confrère (\c la pompe inusitée introduite dans Tancrède. 11 avoue f/ite ce n'est pus an grand mérite de parler au.v yen. v. (Que dirait-il donc aujourd'hui .') Mais cependant » il ose être sûr (pie le sublime et le touchant portent un coup « beaucoup plus sensible quand ils sont soutenus d un appareil «convenable, et qu'il faut frapper l'Ame et les \eux il la fois... «Au reste, Madame, ce sera le partage des génies ipii viendront après nous ! » Et vous pouvez être sûr que de celle dernière phrase . Voltaire n'en pensait pas un mot.
Enfin, pour finir par où il a commence, par Y homme il' Etal. Voltaire consacre les dernières lignes de son épître dedicaloire il la louange du gouvernement. On élève en Ions lieux des théâtres. Tancrède a réussi en même temps sur le théâtre de Fernej et sur la belle salle française à Paris. Que faut -il de plus au bonheur de la nation? « De bonne foi. tout cela existerait- il . si les campagnes ne produisaient que des ronces.» n Or. celte épître dédieatoire est de 17fi0! Ce n'était pas tout à fait ainsi (pie parlaient les philosophes, les économistes el les penseurs de ce temps-là. En vérité, ce contentement de Voltaire est étrange, el Candide lui-même ne raisonnerait pas autrement.
Mademoiselle Rachel a joué quatorze fois seulement le rôle
d^Aménâïde, et chaque fois elle s'indignait de l'apathie et de l'indifférence de ce même parterre, enthousiaste d' Horace et de Cinna. Elle cherchait d'où venait cette incroyable indifférence et par quels moyens elle pourrait la vaincre et donner la vie à cette œuvre encore si vivante à la surface... Elle y perdit sa peine et, vaincue, elle appela à son aide les œuvres moins rebelles à la résurrection.
Comme elle se désolait de cette Aménaïde inutile, quelqu'un lui dit un jour : « Mon Dieu ! madame, il n'y a rie* de plus facile ii expliquer que cette indifférence pour Tanerède... Il n'y a pas de Tanerède; il manque aussi d'un Artaban gentilhomme, d'un Araire et même d'un Aldaman. Vous êtes certes une admirable Aménaïde, mais Aménaïde toute seule ne suffit pas. »
Sur l'entrefaite, Iphi génie en Aulide allait montrer mademoiselle Uachel dans un chef-d'œuvre impérissable et d'une incontestable beauté. ïphigénie en Aulide est peut-être l'œuvre la plus touchante du plus touchant poète de notre langue et le composé de tous ses drames. Partout l'émotion, la pitié, la terreur. Déjà, dans le lointain, tout se prépare à l'accomplissement de V Iliade, et l'on comprend qu' Homère va venir. Que disons- nous ! Y Iliade elle -même accepte pour sa digne prélace et son invocation V ïphigénie de Racine et Y ïphigénie d'Euripide.
0 grand Jupiter! ô vous les dieux et les déesses de l'Olympe, que de larmes déjà, que de pitié, que de terreurs! Quoi! cette lutte étrange de dix années, ce pêle-mêle armé de toutes les passions d'ici-bas et de là-hanl . c'est donc ainsi qu'il va commencer, par le sacrifice d' ïphigénie, les emportements de Clytemnestre, les habiles violences d'Ulysse, la colère d'Achille et les douleurs cachées d'Agamemnon, le roi des rois! Hélas! les vents se taisent; sur les bords de cette mer que rien n'agite, Neptune s'est endormi. Encore un instant, Homère va chanter la colère d'Achille, et déjà Racine, inspiré de Y Iliade, célèbre non-seulement la colère et l'indignation, mais encore la douleur d'Achille et son amour.
Nous savons par cœur Y ïphigénie de Racine; nous entendons
i:t la tragédie. il'»
retentir incessamment ii nos oreilles charmées ces beaux «ers, les plus beaux de la langue française. Agamenmon . Ulysse. Achille. Clytemuestre, Iphigénie. héros et demi-dieux, l'antiquité grecque et l'antiquité moderne n'ont plus de secrets pour nous.
(Cependant transportons- nous dans le drame enchante d'Euripide : il n'y a pas de chemin plus sur pour arriver aux sentiers de
Kacine En ce moment tout dort dans le camp des < irecs ; le seul
Agamenmon est debout et veille. Ainsi commence, enivrée de la douce rosée et charmée aux chansons matinales, la grande scène entre Roméo et Juliette.
« Est-ce le joui- qui parait? N'est-ce pas le rossignol (pu chante « du c<'Hé de Vérone? O matinée ineffable! Aurore! Amour! Enchan- « tement! » Dans le poêle m ec la nuit est plus sombre, h' ciel est plus triste. Kien ne chante sur ces rivages désoles; pas une étoile qui brille dans ces nuages : tout est moi t. Cependant le vieil e-clavc. réveillé par son maître, prèle une oreille attentive. Il saint de sauver, qui? grands dieux! la tille de son maître, de son roi. la jeune Iphigénie! Ilélas! les dieux veulent du gang, la plus beau
sang cl le plus pur de la Grâce. Ah! qui que vous soyez-, spectateur
attentif de ces grandes misères . cette annonce du BBOg innocent que demandent les dieux ne saurait vous étonner: car dans toutes KM religions, à certains moments solennels, pareils sacrifices se retrouvent, connue aussi dans toutes les histoires. Glorieuse victime. Celle qui meurt pour donner il tous L'exemple du dévouement et (lu courage! Glorieuse cl dramatique victime! Elle attire à sa mémoire le respect des vivants et la pitié des générations a venir. \u prix de tout son sang elle acheté (et ce n'est pas trop le paver) un renom immortel.
[phigénie est. a ce compte, un ange sauveur, et la tragédie d'Euripide est plus qu'un drame, elle est une cérémonie religieuse. Nous autres qui, après trois mille ans. restons attentifs à ces douleurs, nous pouvons* juger, par notre propre émotion, de l'émotion
de la Grèce entière, quand la Grèce assistait a celle consécration
puissante de ses croyances, de son histoire, de ses dieux, de ses héros, de sa gloire d'autrefois. Chaque spectateur arrivait au théâtre comme s'il fût entré dans le temple de Minerve ou de Jupiter. Et voilà pourquoi jamais Euripide lui-même ne s'est donné une plus libre allure que dans Iphigénie, et pourquoi rien ne le gêne : exposition, nœud, dénoûment. Euripide écrivait, ce jour-là, Y acte de foi de la Grèce assemblée; il faisait un drame, un cantique, une prière, un chef-d'œuvre.
Heureuse terre , et féconde , cette Grèce exempte , par son génie et par sa propre divination, des tâtonnements de l'esprit \ Merveilleux art, cet art dramatique, tout-puissant déjà dans le tombereau de Thespis ! A peine Agamemnon a-t-il envoyé son messager pour prévenir la victime qui s'avance : « Va, cours vers la reine ; que la « fatigue ou le sommeil , l'ombre des bocages ou le bruit des ruis- « seaux, ne t'arrêtent pas en chemin; surtout observe, à l'entrée des « routes qui se croisent, si le char qui porte ma fille ne l'a pas « entraînée vers les vaisseaux des Grecs! » que voici Ménélas, son frère, qui reproche au roi sa trahison. Car cette guerre est la guerre de tout un peuple; la Grèce entière en a fait le serment : il faut que Troie succombe, au prix même des plus grands sacrifices. Agamemnon l'a juré; il sait la victime qu'attend Calchas; il Fa promise au grand prêtre, et maintenant il hésite, il tremble, il est parjure, après tant de promesses, en dépit de tant de serments !
A ce Ménélas, emporté dans sa propre cause, Racine a substitué le sage Ulysse, et Racine a bien fait. Non pas que le Ménélas d'Euripide ne parle comme il convient à un membre illustre de cette confédération guerrière, mais chez nous le malheur de Ménélas est devenu un malheur ridicule. En vain le mari de la belle Hélène était un illustre guerrier, l'allié des plus grandes maisons de la terre et du ciel , jamais les poètes modernes n'ont rien pu faire de Ménélas. Il a fallu l'effacer de l'histoire épique; on dit son nom rarement, on n'oserait pas, comme fait Homère, le placer dans la bataille aux endroits dangereux.
Dans \' Iliade, Ménélas e>t souvent odieux, jamais i! n'est ridicule : et voilà une des raisons pour lesquelles l'héroïsme est plus facile dans l'antiquité que dans les temps modernes. Dans l'antiquité l'homme est seul; sa lionne renommée, l'estime de ses voisins, les respects de la postérité . ne dépendent que de lui seul; jamais l'idée ne sciait venue à ces grands philosophes de l'aire dépendre leur honneur ou leur propre estime de la fidélité de leur indigne épouse. Au contraire, ici. chez nous, il faut absolument que la femme de César ne soit pas soupçonnée. A ces causes. Ulysse l'ait bien mieux l'affaire du délicat poète Jean Racine que ce .Ménélas devenu le confrère de Georges Dandin. Pourtant le Ménélas est touchant et dramatique lorsqu'il tend a son frère, a son roi, une main fraternelle : « Nous pleure/., lui dit -il. et mes « entrailles se sont émues; moi aussi je verse des larmes, j'entre << dans \os sentiments: conservez, conservez votre fille, ne la « sacrifiez pas à ma vengeance. Kn effet, de quel droit immoler d votre enfant il celle Hélène infidèle? 0 mon frère! plu> «le « guerres, plus de vengeances! »
Cependant, que fera cette armée impatiente de victoires, et
que répondre a (lalchas qui demande du sang? Catchasi s'écrie .Ménélas. qu'il meure! — Tout pontife est il craindre, répond Againenmon. — Tout pontife peut nuire et sauver, repond Ménélas ; il ne s'agil que de le faire ohéir! » Que dites -VOUS de celte sortie contre les piètres de Jupiter ou de Minerve, dans la \ille même de
Minerve et de Jupiter < Test dans ce passage d Euripide que Voltaire a pris les deux vers qui ont commencé sa fortune philosophique :
Nos prêtres ne sont p;is ce qu'un \iiin peuple pense*
Kt voilà comme il n'y a rien de nouveau ><>u> le soleil.
Cependant voulez-vous que nous prêtions l'oreille aux poétiques lamentations des chœurs d'Euripide? Echos del7//We. ils reproduisent les plus beaux passages d'Homère ! Ils nous diront toutes
122 MADEMOISELLE RACHFL
les forces de la coalition hellénique. Pas un mot de la patrie commune n'est oublié dans ce cantique d'actions de grâces; à chaque nom qui s'élève parmi toutes ces patries diverses de la patrie commune, ce sont des bravos universels. Quelle joie, en effet , pour toute cette nation de Y Iliade, qui a rencontré dans la divine Iliade ses héros, ses dieux, ses croyances, ses mœurs, de retrouver dans ce poème enchanté l'accent même de son poëme favori ! Gomme aussi vous pensez bien que le dieu de cet univers poétique, l'âme de cette histoire, le plus beau caractère qu'aient inventé les poètes, le divin Achille, reparait à chaque instant dans ces vives strophes, empreintes des parfums de l'Attique! Achille est partout; on ne le voit pas toujours, on le devine toujours.
« J'ai vu aussi, j'ai vu le fils de Thétis, l'élève de Chiron, Achille, « léger comme les vents. Il courait tout armé sur le rivage, devan- « çant à la course un char attelé de quatre coursiers écumants. En « vain Eumylus. roi de Phères, animait ses coursiers de la voix et « du geste : le fils de Pelée, tout chargé de ses armes... à pied, « devançait le char! »
Nous autres Français, nous ne pouvons pas nous douter du grand effet que devait produire le chœur antique. Il est tour à tour le vieillard qui conseille et réprimande, l'armée qui se mutine, le chœur des femmes qui se lamentent. Pendant qu'autour du chœur chaque personnage parle le langage net et bref de la passion occupée et qui va droit au but, le chœur, refuge de la poésie et la consolation du poète . récite les plus beaux vers et s'abandonne au plus magnifique langage. Quand il n'a rien à dire qui puisse ajouter à l'intérêt de l'action, il récite des hymnes qui se rattachent toujours par un certain lien à la tragédie, au drame, à l'action.
Dans r Iphigénie , à mesure que s'avance la belle et douce victime, éclatante des chastes et transparentes clartés de ses seize ans, le chœur célèbre le doux hymen :
« Heureux ceux qu'unit un paisible hymen sous les lois de la « déesse Vénus! Malheureux ceux que Cupidon a blessés de ses
ET LA ÏBAGÉDIE. 1*8
a lèches brûlantes! L'hymen est le calme bonheur «le la vie; l'autre » amour, c'est le trouble el la confusion. 0 Venus! écarte de no- « coeurs ces traits empoisonnés! A l'homme sage que faut- il? Une << femnie un peu belle et très-chaste ! Le mariage est le soutien e( » l'honneur des villes; il est la panne des héros, il est l'avenir «les « peuples ! »
Voilà comment le chœur arrive, par un petit senties «le morale conjugale, jusqu'au berger Paris, dans les pâturages du mont Ma. Cependant, au milieu de ces douces échappées «lu drame, vous entende/., vous \o\ez venir, majestueuse et lente, la reine (Il vU'innestre, et ce retour «le Clytemnestre au camp «les (lices «levait être un spectacle illustre. La reine esl traînée dans son char. >a fille e>l assise à ses ( ôtes. dans loul l'orgueil «le sa jeune beauté; Oreste entant s'est endormi, assoupi par réhran louait dm cfuw. <> mon époux et mon roi. ô mon maître si justement vénéré! »
A ces accents pénétrés de la reine. <|ui rendront tantôt plus terrible et plus vive l'indignation de celte mère au désespoir, «m se
demande où donc Kuripide a trouve ces admirables nuances de
l'amour conjugal » de L'amour filial, «le l'amour maternel. Qui donc
avait donné au poète grec le secret de ce merveilleux dialogue d'une simplicité si grande et si terrible? Comment a-t-il deviné, Car il ne l'a pas trouvée dans Homère, cette [phigénie, exemple. honneur, inspiration des jeunes tilles de la Grèce?.,. BUe est peut-être la seule jeune Athénienne (pie n'aient pas atteinte «le près on de loin les |>assions impures; pas un dieu ne l'a convoitée, el pas un mortel ne l'a vue encore; Achille lui-même, il n a jamais vu si fiancée
[phigénie!
Il y a dans [phigénie une sainte, une martyre... Bile a I auréole, elle touche au mystère; elle porte avec un grand courage, un charme ingénu, la peine «le la fatalité antitpie. Cependant le dolin a parle; [phigénie obéit à l'ordre absolu, et la voilà oui marche a l'autel. Le chœur lui-même, ce bon conseiller, trouve celle résignation toute simple : « () triste [phigénie! il faut mourir; les
iU MADEMOISELLE RACHEL
« Grecs vous couronneront de fleurs et de bandelettes sacrées; ils <( enfonceront le couteau dans votre sein ; votre sort sera semblable (( à celui d'une tendre génisse sortie du fond d'une grotte, errante « sur la montagne et nourrie aux sons des instruments cham- « pêtres. »
Ainsi toujours reparaît la poésie! Ainsi marche à son but de terreur et de pitié le drame antique; il va pas à pas et, malgré tous les obstacles , où la fatalité le pousse.
Le destin aveugle, inflexible, est le plus grand des poètes tragiques; vous savez ce qu'il doit faire de ce jeune Oreste que vous avez vu tout à l'heure endormi sur le sein de sa mère ! Cette doctrine de la fatalité jette dans les œuvres antiques un calme immense Rien de heurté, pas de coup de théâtre, et chaque événement s'accomplissant à son tour! Dans cette loi commune, les plus forts baissent la tète, les plus grands sont écrasés, les plus rebelles obéissent; Achille lui-même, il obéira tout à l'heure : il sait que Jupiter est le maître, il sait aussi qu'Iphigénie obéit à son père.
Aussi bien, quand elle revoit cet amant désespéré, le cœur d'Iphigénie reste calme, et ce n'est qu'à l'instant même où l'autorité de son père est méconnue que la noble jeune fdle , s'adressant à son libérateur et le regardant, cette fois, d'un œil assuré : « Ne ten- « tons pas l'impossible, lui dit-elle, je suis résolue à mourir. C'est « peu : je vais mourir sans murmure et sans plainte, glorieusement. « Ma mort vengera l'enlèvement d'Hélène, et désormais les barbares » n'oseront plus porter leurs mains profanes sur les femmes grec- « ques. Je les sauverai toutes en mourant. Libératrice de la Grèce , « ce beau nom rendra ma gloire digne d'envie. — Non, je ne souf- « frirai pas qu'Achille tout seul se batte pour moi contre les Grecs : « il faut bien des femmes pour valoir la vie d'un homme. Soyons « donc la victime de la patrie. Je me dévoue. Je suis prête : qu'on <( m'égorge et que Troie succombe! »
Ainsi elle parle , et avec tant d'autorité que les armes tombent de la main d'Achille. Sans doute, encore une fois, l'Achille d'Euripide
•si moins héroïque et moins amoureux que celui de Racine, mais il est plus simple cl pour le moins aussi grand. Il obéit, lui aussi ii la sainte victime; il tombe a genoux ébloui par tanl de grandeur. Il rend justice à celle (/randciir d'âme, ii cet aimable caractère, en regrettant simplement qu' Iphigénie ne soil pas sa femme : mais entre elle cl lui le mol d'amour Q'esl pas même prononcé. Ainsi le veul la gloire d" Iphigénie! Elle est sainte, elle est pure, elle est austère; tant d'innocence n'est égalée (pie par tant de coulage, et, si la victime innocente se surprend encore a verser quelques larmes, ces larmes seront les dernières.
« Point de larmes, allons, du courage . ma mère! .Ma mère! (i il faut être ferme; aidez-moi plutôt a mourir. »>
En même temps la chère princesse fait elle-même tous les apprêts de sa mort : o .Ma mère, une grâce encore! Quand je ne serai plus. < épargnez votre belle chevelure; point de longs voiles, point de » vêtements de deuil ; songez que je ne >uis pas une fille morte, mais
n une fille enlevée par ces dieux cruels. J'aurai pour tombeau l'autel m de Diane; ne pleure/, pas. Je sauve la Grèce, ne pleurez |ws, et " dites à mes sœurs qu'elles prennent leurs plus beaux habits, el " que je les embrasse. Embrassez pour moi le jeune Oreste! Pauvre » enfant! élevez-le avec la tendresse que \oiiv m'avez prodiguée; » aimez mon père, qui est votre époux; oublie/ ma mort, col a « la Grèce qu'il a fait ce grand sacrilice. Ainsi, je vais a l'autel. « j'j vais seule ; je ne veux pas qu'on m > liaine; adieu, ma mère! Puis, se tournant vers le cho-ur. elle ajoute: « Ne pleure/, pas!
Alors commence le sacrifice. Tout se prépare : voici les corbeilles
pour la cérémonie; OD allume le l'eu destine aux gâteaux il 'immolation; Iphigénie place elle-même sur >a tête charmante les couronnes expiatoires. « Képandez l'eau lustrale » invoquez Diane, la « reine, l'heureuse Diane, autour de sesautelsel de son temple. Ne « songez pas à moi. ne songez qu'à chanter les louanges de la » déesse. Elle habile l'Aulide; elle préside a ces rivages où la Grèce » en armes est arrêtée... O terre où j'ai reçu le jour! Argos!
126 MADEMOISELLE R ACHEL
(( Mycènes, où je devais régner, Mycènes, qui m'a vue naître dans . son sein comme un astre brillant, ô jour! ô soleil! ô douce « lumière de Jupiter! je vous dis un adieu éternel! »
Certes, lorsque l'amoureux poëte Tibulle recommande à sa jeune maîtresse d'épargner ses blonds cheveux quand il sera mort, lorsque la Marie Stuart de Schiller arrive sur le théâtre, dans ses vêtements de deuil, et quand elle partage à ses femmes les bijoux de son écrira, on ne saurait comparer ees douleurs théâtrales au chaste, au glorieux dévouement d'Iphigénie. Iphigénie est la première qui ait enseigné à mourir à toutes ces femmes qu'attendaient la hache du bourreau et les vengeances de l'histoire: Marie Stuarl, Anne de Boulen, Jeanne d'Arc et tant d'autres malheureuses : mais pas une de ces femmes, pas même Jeanne d'Arc, la guerrière et la vierge, ne peut être comparée à l' Iphigénie.
Vous vojez donc que l'iphigénie d'Euripide n'est pas moins louchante que celle de Racine; même il faut préférer l'agonie de celle-ci a l'agonie de celle-là. Quant au personnage d'Ériphile (Eriphile adoptée par mademoiselle Rachel!), à cette substitution d'une princesse à une autre princesse, soyez surs que si cette substitution n'eût pas inquiété Racine, il n'aurait pas pris tant de soin de nous expliquer comment Eschyle dans Agamemnon, Sophocle dans Electre, Lucrèce, au commencement de son premier livre, Ovide en ses Métamorphoses, Stésichore dans une de ses Odes, avaient tous obéi à cette érudition religieuse; comment Pausanias dans son histoire l'avait mis sur les traces de cette fille d'Hélène.
Ils ont beau dire et disserter, ces grands poètes, ces grands critiques, cette Eriphile, un rôle adopté par les grandes tragédiennes qui n'osent pas jouer l'iphigénie, ne sera jamais digne d'approcher cette illustre héroïne. Eriphile est dans son genre une fille incomprise, la pire espèce déjeunes personnes a marier; elle est possédée par la plus basse envie, une vile passion qui n'a rien de dramatique. Elle s'en va dénoncer lâchement la jeune princesse qui l'a adoptée ; en un mot . elle est horrible.
ET LA TRAGÉDIE. hTJ
- Celles Racine n'ignorait pas qu'enlre Pausanias et Euripide il n'y avait pas a hésiter, mais il avait l'ail son Lphigénie aimable ci charmante; il avail placé un si aoble amour dans son cœur; l' Achille était si. rempli d'une ardente et sincère passion, qu'il eût été par trop cruel d'immoler sur l'autel de Diane tant de beautés, tant d'espérances. D'ailleurs Narine ne croit pas ;i Diane, et le parterre français et catholique du wir siècle y croyait encore moins. A ces causes, Eriphile a été immolée aux lieu et plai e d'Iphigénie. Quant il la biche d'EiicipicU* , elle était tout a l'ail dans les croyances de la Grèce, c'est l'histoire de l'ange dans le sacrifice d'Abraham. Si vous croyez ii l'ange qui sauve reniant du vieillard, pourquoi ne pas croire ii la déesse emportant dans ses bras superbes la fille d'Agamemnon ?
Ces remarques étant laites, il tant reconnaître eu même temps que ce-petit rùlc d' Eriphile est indispensable et très-bien conçu. L'amour de la captive pour le vainqueur nous parait tout aussi logique et de facile explication que la haine d Andromaque pour Pyrrhus. Eriphile n'a perdu il la v ictoire d'Achille que la liberté: Andromaque a perdu
son mari, son royaume, ses dieux. >a famille, l'empire, la liberté.
Andromaque est esclave, elle dit aussi 001 Hécube et par le>
mêmes motifs: WiU à Dieu (pie je craignisse! Où donc est une douleur pareille a la douleur d' Andromaque ? Eriphile captive a ijardé sa heaulé. sa jeunesse; elle a l'espérance, elle a l'amour.
Comparons cependant (de ces comparaisons SUTgil SOUVOnt le grand intérêt de la critique), comparons dans l'œuvre de Racine, dans \\[iKlr<>ma</ii<' et dans Iphigénie, à propos de leurs vainqueurs : Pyrrhus, Achille, ci (le leurs captives, deux passages célèbres qui, dans la même circonstance, a propos dis mêmes guerres, dans
le même duel de l'indifférence cl de I amour, expriment absolument . dans les termes les plus magnifiques, deux sentiments opposes :
ANDROM AQUE.
Dois-je les oublier, s'il ne s'en souvient plus?
Dois-je oublier Hector privé de funérailles
Et traîné sans honneur autour de nos murailles?
Dois-je oublier mon père à mes pieds renversé,
Ensanglantant l'autel qu'il tenait embrassé?
Songé, songe, Céphise, à cette nuit cruelle
Qui fut pour tout un peuple une nuit éternelle;
Figure- toi Pyrrhus, les yeux étincelants,
Entrant à la lueur de nos palais brûlants,
Sur tous mes frères morts se faisant un passage,
Et, de sang tout couvert, échauffant le carnage;
Songe aux cris des vainqueurs, songe aux cris des mourants
Dans la flamme étouffés, sous le fer expirants;
Peins- toi dans ces horreurs Andromaque éperdue :
Voilà comme Pyrrhus vint s'offrir à ma vue;
Voilà par quels exploits il sut se couronner;
Enfin, voilà l'époux que tu veux me donner.
Non, je ne serai point complice de ses crimes...
Kappellerai-je encor le souvenir affreux Du jour qui dans les fers nous jeta toutes deux? Dans les cruelles mains par qui je fus ravie .le demeurai longtemps sans lumière et sans vie : Enfin mes tristes yeux cherchèrent la clarté, Et. me voyant presser d'un bras ensanglanté, Je frémissais, Doris, et d'un vainqueur sauvage Craignais de rencontrer l'effroyable visage. J'entrai dans son vaisseau, détestant sa fureur. Et toujours détournant ma vue avec horreur. Je le vis : son aspect n'avait rien de farouche; Je sentis le reproche expirer dans ma bouche; Je sentis contre moi mon cœur se déclarer; J'oubliai ma colère, et ne sus que pleurer. Je me laissai conduire à cet aimable guide. Je l'aimais à Lesbos et je l'aime en Aulide.
Admirable privilège et toute- puissance de la poésie! Elle suffit, enfermée au même cercle , à tout ce que la haine a de plus terrible ,
ET LA TRAGÉDIE. t»
à tout ce que l'amour a de plus charmant. Certes, il foui être un bien grand poêle pour exprimer avec tanl d'éloquence, et dans deux circonstances qui sont tout à t'ait les mêmes, deux sentiments si opposés. Éprise d'un amour insensé . Ériphile passe naturellement par toutes les transes du désespoir. Lorsqu'elle dénonce aux Grecs le départ d'Iphigénie , Briphile comme) une bien mauvaise action : il faut dire aussi (pie cette infortunée esl en butte aux plus tristes coups du destin. Captive , et sans nom . sans famille . le cœur rempli d'un amour inutile, l'esclave, plutôt que la compagne de celle pr incesse, tille d'Âgamemnon, Mlle de Clytemncstre . l'amanlc cl bientôt l'épouse d'Achille ! On plaint Eriphile plus encore qu'on ne la
blâme. Sa fureur, sa jalousie, ses cruelles alternatives de crainte el
d'espoir, enlin sa mort imprévue et qui sauve [phigénie,eD voilà Itien assez pour l'absoudre de son crime.
Mais , encore une fois, et sans tant discuter, laissez mademoiselle Rachel jouer ce rôle, et vous comprendrez (pie ce n'est pas en vain que Racine l'a créé. Au premier acte, après cette magnifique introduction . qui n a son égale que Mans le premier acte de Hajazot , tout d'un coup vous passez d'Agamemnon a cette captive, qui se présente seule cl sans nom au milieu de toutes ces splendeurs.
On ne saurait dire l'effet de ce contraste; a quel point la jeune tragédienne attire tout de suite à elle tout l'intérêt . toute l'attention. Dès ce moment, on ne voit plus . os n'entend plus que mademoiselle Rachel. On s'intéresse beaucoup plus aux mouvements de ce coMir agité qu'on ne s'intéresse a la vie entière d'Iphigénie. Celte voix nette cl ferme, ce renard vif et lier, ce profond sentiment poétique , celle énergie sincère, ce noble front, 06 geste simple et vrai , ces qualités admirables révélaient dans ce |>eiii
rôle qu'elle avait de\ iné . qu'elle avait compris la première, cl dont elle savait faire un si grand rôle, qu'en ellèl , a celle heure . Kriphilc
effaçait [phigénie. A voir mademoiselle Rachel représenter Briphile, le grand poète Racine, étonné de son œuvre, se fût demandé à lui-même : O dieux ci déesses ! est-ce bien moi qui ai fait cela 1
Cette admirable tragédie, ainsi réveillée après une déchéance d'un quart de siècle, enchanta les Parisiens comme s'ils n'eussent jamais entendu parler à'Iphigénie. Ils s'étonnaient , ils admiraient, ils pleuraient. Achille, Ulysse, Agamemnon, leur semblaient à cette heure enfin dignes de toute leur sympathie. Ils adoraient Iphigénie; ils détestaient Eriphile; ils admiraient le rôle énergique et passionné de Clytemnestre. Eh ! qu'ils avaient raison d'admirer ce rôle incomparable ! Eh ! que mademoiselle Rachel , si elle eût vécu , eût été grande et magnifique en ce rôle enthousiaste et passionné, tendre et furieux. Femme d' Agamemnon, mère d'Iphigénie, épouse et mère, et reine , il faut que Clytemnestre au désespoir se protège et se défende elle-même en reine, en épouse, en mère. Tous les nobles instincts de cette femme intrépide se mêlent déjà dans son âme , et d'une façon confuse, aux mauvais instincts qui plus tard la pousseront à tuer cet homme dont l'absence la doit condamner à un veuvage de dix ans.
Il faut absolument qu'à cette affreuse nouvelle que sa fille triomphante , adorée, amenée par sa mère à ce royal hymen, sera tout à l'heure égorgée à ces autels implacables par le couteau d'un prêtre sous les yeux et par l'ordre de son père, cette femme au désespoir se contienne encore, ne fût-ce que pour savoir comment le roi son maître pourra expliquer et justifier ce grand crime. Il faut, pour que cette fureur soit à son comble, qu'elle grandisse peu à peu avant que d'éclater, comme fait l'orage; et quand enfin, vaincue, écrasée et mourante à force d'épouvante et de douleur, cette infortunée accable Agamemnon de ses reproches sanglants , savez-vous, je vous prie, un moyen de l'arrêter? Ne faut-il pas que le roi des rois, pâle et tremblant devant ces justes fureurs, écoute malgré lui ces plaintes sévères? Cette abondance, cette verve de colère n'est-elle pas bien à sa place, et pourriez-vous comparer les touchants emportements de cette mère épouvantée aux concetti de vos petites maîtresses éplorées qui commencent tout d'un coup par l'explosion la plus violente?
i:t la tragédie. m
Oui certes, cette éloquente douleur de Chtemnestre e>l des plus belles et des plus dramatiques. Ou la comprend, on l'applaudit, on l'aime, on se sent quelque peu soulage quand celle mère infortunée arrache Iphigénie au piètre qui l'attend.
Mademoiselle Kachel . emportée par ses destinées nouvelles, n'a joué que dix fois le mie d'Eriphile au ThéAtre-Français. lue onzième et dernière fois au Théâtre - Italien . mademoiselle Kachel nous esl apparue Eriphile à côté de Clytemnestre. el ce soir mémorable, une infatigable et sincère tragédienne représentait Clytemnestre. — Il n'y avait rien de plus terrible à voir (pie ces deux femmes, semblables il deux serpents qui cherchent a se mordre. On eùl dit que la jeune femme était épouvantée à l'aspect de celle \erve intarissable, avec tant de force el d'éclal . tant d'orgueil el de majesté ; on eût dit «pie la tragédienne ancienne aspirait à ressaisir vaillamment la coupe et le trône, le sceptre et le poignard (pie celle enfant lui avait enlevés.
Lutte étrange et terrible, dans laquelle ces deux femmes parlaient tour ;i tour sur tous les Ions de la passion, dan- Ion-, les accents de la douleur. Si bien (pie mademoiselle Hachel semblait dire a l'asped
de mademoiselle Georges : Voilà une vaillante! et que mademoiselle Georges, à son tour, semblait reconnaître, même par ses fureurs, l'irrésistible domination de celle inspirée. En même temps (pie la jeunesse appelait il son aide toutes les irràces de la jeunesse, cette illustre el violente \ ieillesse . abondante en larmes, en pitié, en terreurs, s'entourait de (oui ce qu'elle axait appris dans I art d'agiter les Ames el de passionnel1 les cœurs, a ce point (pie la salle entière fut indécise, et (pie la palme fut partagée. Ki cependant mademoiselle Georges avait brûlé ses vaisseaux . et. connue elle comprenait que c'était lit sa dernière bataille, elle redoublait de vaillance el d'énergie. Ainsi elle lui merveilleusement belle en tout le cours de cette composition immense . le plus beau des reliefs arraches aux festins d'Homère par les poêles de la (irece el par cet Athénien de l'école de Sophocle et d'Euripide, Jean Racine. Mêlas! on ne reverra pas de nos jours celle réunion suprême
de deux femmes si différentes et se rencontrant l'une et l'autre après avoir suivi des sentiers si opposés! Hélas! cette représentation de M phi génie est sans contredit la meilleure et la plus éclatante qui ait illustré le théâtre depuis les premiers débuts de mademoiselle Georges, en 1804, dans ce même rôle de la Clytemnestre antique! Il y a longtemps de cela ! L'empire était au sommet de sa gloire , et l'empereur n'avait pas son égal sous le soleil qui était encore le soleil d'Austerlitz ! La France, lassée, mais non pas assouvie de victoires et de guerres, trouvait encore le temps de s'intéresser aux jeux de la scène , tant l'héroïsme de chaque matin servait à merveille l'héroïsme de chaque soir, Murât ne nuisant pas à l'impétueux Achille, la princesse Pauline allant habillée à la façon de l'Iphigénie à l'autel de Calchas !
Quel bonheur pour une belle personne qui n'avait pas quinze ans de partager en ce moment l'attention du monde avec S. M . l'empereur et roi ! Quel triomphe aussi de porter la couronne et le manteau impérial comme il le portait lui-même, et de le suivre dans le sillon lumineux de sa royauté d'un jour! Ils allaient ainsi, elle et lui, applaudis chaque soir par la multitude, critiqués chaque matin par les mécontents de la beauté et de la gloire ; l'un et l'autre défiant la fortune, tant il était grand et tant elle était belle! Mais c'est la loi de toutes ces grandeurs et de toutes ces beautés de passage : briller pour s'éteindre; régner pour tomber; toucher le
sceptre, et bientôt n'avoir plus qu'un débris dans les mains
Seulement la tragédienne a régné quatre fois plus longtemps que l'empereur !
Ainsi toute louante soit donnée à mademoiselle Georges ! Elle a été la comédienne la plus vaillante de ce siècle. Elle s'est défendue en vraie lionne contre le temps et contre la fortune ! Elle est allée aux deux bouts de la terre pour y porter sa domination et son trône : elle a régné à Saint-Pétersbourg, elle a commandé chez les Sarmates; revenue à Paris, elle a servi la révolution dramatique presque autant que madame Dorval! Cœur énergique, âme [mis-
sanic. intelligence de bon ajoi, le courage et la résignation, elle avait tout ; elle a poussé toutes ces choses à L'extrême, tournant toutes choses du côté delà renommée, et ne voulant jamais comprendre par quel bonheur insolent elle avait été plus durable que
cet empereur, emporté autant par l'ingratitude et l'abandon de sou peuple , que par l'ambition de ses serviteurs; victime éclatante de sa propre gloire; écrasé sous l'admiration de l'Europe, l'Europe, vaincue par lui, se vengeant à distance de tant de revers: Victumque ulciscitw orbem !
Le seizième jour du mois d'octobre de cette année 1838, mademoiselle Kachel jouait pour la première lois le rôle de .Moninie. «'t.
comme nous l'avions l'ait pour Horace et pour Cinna, pour Andnmuque, pour Tancrède el pour /phif/énie en Aulide, nous le taisions pour Milhi idole. Il était si charmant d'étudier a\ec tant de zèle et tant desoins ces vieux chefs-d'œuvre, et de les expliquer a cette enfant ! D'ailleurs quel plus beau spectacle et plus digne de
l'attention des honnêtes gens, que de voir Racine et Corneille se
partager l'histoire, comme Octave, Antoine et Lépide se sool partagé le monde romain? Jamais on n'a mieux compris la pompe et l'autorité souveraine de la tragédie, qu'eu assistant à de pareils
spectacles. Ici le vieux (lorneille qui s'empare de l'empereur Auguste à l'heure solennelle ou le inonde n'a plus qu'un maître; et plus loin. Racine qui va chercher dans ses derniers retranchements terrible Milhridale. à l'instant OÙ, seul encore, ce lion se débat, contre la puissance romaine.
A \oir ces deux grands poêles pénétrer si franchement dans les mystères les plus cachés de l'histoire ancienne, el révéler 086 mystères mieux que ne l'ont fait les historiens eux- mêmes . on >e
demande avec une admiration mêlée d'effroi quels étaient donc ces grands génies. Non -seulement ils devinaient toutes choses, mais ils ranimaient ces passions éteintes, ils ramenaient en lumière ces héros évanouis, ils faisaient , en un mot, de l'histoire, cette parole morte, une action vivante. Une grande joie, en effet , d'assister à des luttes pareilles: Cinna d'un côté, Mithridate de l'autre; ici la république romaine est tout à fait morte, et plus haut la république va mourir.
Rendons cette justice à Corneille : il a retrouvé le premier les héros dont s'est servi Racine. Il est allé familièrement au-devant d'eux , et il les a conduits par la main sur son théâtre sans avoir besoin de licteurs. Eux cependant, les héros de Corneille, ils ont obéi à leur poëte comme obéit Lazare ressuscité. Tout d'abord ils ont si bien reconnu la vieille Rome, la vieille république, le vieux langage, les vieilles mœurs! Quel chef-d'œuvre, Cinna! Une tragédie, sur quoi fondée? Sur la clémence d'un homme! Oui, mais cet homme est encore tout couvert du sang des proscriptions, mais il est sorti tout vivant et tout armé des vingt coups de poignard sous lesquels est tombé César. Il a été le compagnon d'Antoine, ce fabuleux compagnon d'Hercule, et il a vaincu Antoine, lui, ce faible Octave à peine chevalier, par qui devait commencer le nivellement du monde romain.
Pour que cette tragédie s'accomplisse, il faut en effet que cet homme soit clément, chose plus qu'impossible, invraisemblable, car cet homme a fait tuer trois cents sénateurs et deux mille chevaliers ; il a fait égorger Cicéron, la gloire de l'éloquence; il a été impitoyable surtout pour ses amis; il a été le plus féroce, à savoir, le plus lâche des vainqueurs. Que dis- je? il avait livré le monde aux dilapidations forcenées de ses associés sanglants; il avait dépouillé les temples de l'Italie ; il en avait partagé les terres à ses soldats, poussant ainsi les soldats contre le peuple; enfin c'était ce même homme à qui Mécène, écrivait en plein tribunal : ■ — Sors d'ici, bourreau!
ET LA THAÔKDII I3S
\ii vous voulez que cet homme pardonne à Cinnaqui veut l'assassiner ! Kl vous pensez ([ne vous nous ferez croire il la eléinence d'un pareil tyran! Certes, la tâche est difficile, et c'est justement parce qu'elle nous parait impossible à accomplir que déjà nous nous laissons entraîner par le poète. Nous prêtons une oreille attentive et charmée à ce long débat entre le sanguinaire Octave et le magnanime Auguste. Nous voulons savoir ce qui va se passer, non pas dans ce drame mais dans celte âme. lit d'ailleurs, qu arrivera-t-il . si cette lois Auguste pardonne .' Cinna sera s;iuvé sans doute? Oli ! non. ce n'est pas tanna qui sera saine; il s'agit bien de Cinna !... Celui qui sera sauvé, ce sera l'empereur; il s'agit pour Auguste de l'empire ; il s'agit ici de sa vie et de sa mort. Voilà, en effet, oii est le grand intérêt de cette clémence d'AugUête: il \ ni de tout l'avenir du monde romain.
Maintenant remontons avec Racine un peu plus haut dans l'histoire de cette Rome éternelle que nous ne connaissons bien qil6 par nos grands poêles, passons du règne d'Auguste à l'abdication de S\ lia : nous comprendrons (pie la tàclie de Racine n'est | >;i> moindre que celle de Corneille. Sylla mort . le monde B6 (HVÏ8C en mille partis
différents! D'un coté) la république expirante, et, de l'autre oôté, les compagnons de Svlla qui reprennent lc> armes; partout le> esclaves qui se révoltent pendant que M ii hridate . le chef de i» m i -
ces révoltes, reprend l'Asie. Dans ce conflit de >editieu\. de révoltés : Italiens ruinés par la guerre, esclaves fugitifs, gladiateurs <pii mil brise leurs chaînes; entre Seiïorius et Spaiïacus. il s'jiirit de démêler Mithridate, cet Annibal vagabond . qui était le Centre de toutes les haines soulevées par la république»
Une fois .Mithridate découvert parmi tant de rebelles, ce n'est pas tout, il faut le suivre encore cl le voir marchant il BOB but; car, pendant (pie s'agitaient toutes ces divisions BUT la terre ferme, les corsaires s'emparaient de la mer. Mithridate envahissait la Cappadoce et la Rithvnie! El vaincu, vainqueur, triomphant, fugitif, seul ou le chef d'une armée, il s'en v;i d'un peuple à l'autre.
136 MADEMOISELLE RACIIEL
semant la révolte jusque chez les Scythes. Or, de cet homme-là comment venir à bout? Comment l'arrêter assez longtemps sur un théâtre pour en faire le héros d'un drame?
Il échappe au poëte comme il a échappé aux soldats de Lucullus. en perçant ses sacs remplis d'or. i\.ujourd'hui il est dans le royaume d'Arménie, chez Tigrane, son beau -père; un mois après, il rentre dans le Pont, il envahit la Cappadoce, il ouvre de nouveau la route du Caucase aux Barbares, il appelle à lui les pirates; pendant qu'il invoque l'alliance de Sertorius, un des héros de Corneille, il apprend que les gladiateurs se révoltent et que Spartacus, un esclave, gagne des batailles rangées. Ainsi tout profite à Mithridate, les usuriers qui dévorent l'Asie, les exactions de Verrès, ce lâche dont la honte rejaillit sur tous les nobles de Rome : Ciliciens , Syriens, Cypriens, Pamphyliens, hommes du Pont, ils se soulèvent tous à la voix de ce grand homme de guerre levant l'étendard contre les soldats, les usuriers et les marchands d'esclaves en Italie.
En vain Pompée accourt afin d'apaiser ces colères immenses, Mithridate échappe à Pompée, et par les gorges du Caucase il pénètre au pays des Ibériens. Bientôt le voilà maître du Bosphore, appelant autour de son malheur et de sa gloire les Scythes et les Gaulois qu'il promet de rejeter sur Rome... Allons, patience! Attila viendra plus tard pour accomplir le rêve de Mithridate: l'heure de la révolte universelle n'a pas encore sonné pour les peuples vaincus. Disons tout... Mithridate est un trop grand roi pour son peuple, et le peuple en ce moment refuse de le suivre. 0 malheur! le génie et la volonté sont trahis par l'inertie et la faiblesse. Abandonné par tout le monde, et même par son fils Pharnace, il fallut enfin que le vieux roi courbât la tête. Il se sentit blessé à mort, mais avant de mourir il envoie à toutes les femmes de son sérail cet ordre absolu : Il faut mourir! Les femmes obéissent: elles meurent sans pousser une plainte et sans verser une larme. Il y avait parmi ces infortunées une belle fille d'Ionie, à peine échappée à l'enfance:
elle s'appelait Monime; elle était née en quelque île charmante de l'Archipel, et les corsaires l'avaient vendue à Mithridate; elle s'y prit à deux fois avant de mourir étranglée par le bandeau des reines dont son front (Mail décoré.
Hesté seul avec ses deux filles. Mithridate appelle en vain le poison il son aide, il voit mourir sous ses \eux les jeunes princesses, mais le poison ne peut rien sur lui, el il a recours au glaive d'un soldat gaulois. Avec ce grand homme expira la révolte d'Orient. Rome, heureusement pour ses destinées, ne devait pas rencontrer un pareil ennemi avant les jours d'Attila . OU le dieu Attila, c'est un mot de Jornandès.
Admirons cependant, quand nous parlons du Mithridate de Racine ou de YAiif/iistc de Corneille, par quel art infini Corneille et Racine ont mis en cette éclatante lumière ces deux vieillards, si peu >emhlahles celui-ci il celui-là: l'un tout-puissant et maître absolu de l'univers; le second, un roi vaincu, vaincu sans ressource, et dont la mort seule est tonte l'espérance; ici la suprême grandeur avec tous ses ennuis, là le courage invincible et sans réeoinpen-e. Auguste et Mithridate. ils sont l'un et l'autre entourés de trahisons,
de pièces et de conspirateurs; mais l'un m- sauve en pardonnant;
l'autre, au contraire, il >e perd par la vengeance ei par toutes les cruautés d'une âme implacable. Auguste est un chai, Mithridate est
un tigre ; et c'est merveille de les voir, chacun dans >a tragédie, expliquant, de la manière la plus solennelle, celui -n le^ mystères de sa vie. cl celui-là les secrets de sa politique.
Certes, si quelque chose dans le domaine de la poésie 6Sl Comparable au monologue d'Auguste dans fïinmi , c'est le discours de Mithridate à ses deux fils; si quelque chose se pe.il comparer a cette déclamation politique de Cinna el de Maxime (ici je prends le mot déclamation en bonne part) il propos du meilleur gouvernement . c'est sans contredit la déclamation des deux de Mithridate, quand il s'agit de ce dernier effort de leur noble père contre la république romaine.
138 MADEMOISELLE RAGHEL
Dans l'une et dans l'autre tragédie nous sont expliquées, avec le même génie, la grandeur d'Auguste, la chute de Mithridate. Le forban et l'empereur, le maître du monde et le vaincu de Pompée, se présentent dans la même grandeur historique. En effet, maintenant que la poésie les a rendus à l'éclatante lumière, ces deux héros partis des deux extrémités de l'histoire et des deux bouts de l'univers, ils sont également grands l'un et l'autre, celui-ci dans cette dernière victoire qu'il remporte sur lui-même, et celuilà dans sa dernière défaite.
Enfin quelle admirable plaidoirie de part et d'autre ! Soit que Corneille déploie à nos yeux épouvantés le sanglant tableau des proscriptions d'Octave, soit que Racine nous épouvante à son tour par le récit des crimes de l'ambition romaine, chez l'un et chez l'autre poëte, c'est la même façon de procéder, par l'éloquence la plus entraînante que jamais la passion et l'histoire aient mise au service d'un grand poëte.
Quant aux personnages subalternes qui s'agitent incessamment autour des deux figures principales, ils sont simplement et nettement tracés. Cinna est un homme vulgaire, rempli d'amour et de remords: républicain manqué, il ne sera jamais que le plus dévoué des courtisans ; un pauvre héros , en un mot , qui mérite fort que l'empereur ait pitié de lui. Maxime, de son côté, est un digne ami de Cinna; il a plus de bonne foi, ma>s il a moins d'amour; il fait à son rival une petite trahison que la fière Emilie traite avec un dédain bien mérité. Mais en revanche, quelle grande âme, Emilie, et quelle Romaine! quelle volonté de fer! comme elle est dans son droit quand elle veut la mort de l'empereur!
Dans une de ses préfaces, Racine plaisante agréablement ces femmes qui donnent aux hommes des leçons d'héroïsme. Et pourquoi donc de pareilles Romaines ne donneraient -elles pas même aux héros des leçons de constance et de courage? Camille et Cornélie, la mère des Gracques, et la mère de Coriolan, et toutes ces dames romaines dont l'histoire est remplie, ne sont-elles pas en
i:T LA TRAGÉDIE. 189
droit de donner aux hommes toutes sortes de leçons? Emilie est le seul ennemi qui soit digne d' Auguste, le seul danger que coure l'empereur; c'est parce que Emilie est et sera derrière la victoire d'Auguste, que la clémence d' Auguste est grande et complète. Sans Emilie, sans cette belle personne qui se donne au premier Venu pour un coup de poignard, le beau mérite à l'empereur de pardonner ;i Maxime, à Cinna !
Pour en revenir à Mithridate , Corneille lui-même a dessiné peu d'images plus terribles que le Mitbridate de Racine. Il est seul, il est vaincu, fugitif, sans armée, abandonne de tous.
Ses ans se sont actTUB, ses honneurs sont détruits. Mais dans >a défaite et dans sa fuite, entouré de ces traîtres, Mitbridate, grâce à son poète, a bientôt retrouvé son génie et son autorite sur les âmes, témoin ce discours politique, le plus beau discours qui ail jamais retenti dans une chambre ou dans un sénat. Jamais de DOS jouis, où, Dieu merci! elle a été longuement débattue, la (/uestum d'Orient n'a rencontré des explications plus claires et des paroles plus vives. Tout est net et précis dans le discours de Mithridate à ses fils. Il a tout vu . il a tout compris, il sait tout ; il \ous dira les moindres détails de ces batailles présentes, de ces conquêtes a venir. Il voit Rome en ce moment comme la \o\ait Annihal. ce grand homme. Allons! marchons sur Home ! Il en sait tous les chemins; il a tout prévu, tout calcule, tout préparé; trois mois encore, cl Home est à lui; il brûlera ce ('.apitoie OÙ il tii attendu. On a dil (pie Mirabeau avait inventé chez nous l'éloquence politique: ceux qui disent cela oubliaient le discours d'ÂUgUSte à Cinna. lediscourfi de Mithridate à ses lils.
Plus nous expliquons M il Initiale avec le zèle el le >oin de la critique, et plus cette explication même BSt un commentaire utile el dont les clartés rejaillissent sur le rôle de Moniiue. En effet, a côté
de Mithridate, et presque sur le même rang, se présente à dos
cœurs charmés et reposes par celle douce image la jeune Monime.
eurent timide el charmante de la Grèce esclave, une des plus chastes
créations de Racine. Avant Racine, Plutarque , or celui -là n'a de larmes que pour les héros de notre sexe, avait pourtant jeté plus d'une parole de pitié sur ces jeunes et douces vertus, arrachées violemment au ciel de la Grèce et livrées en pâture à un barbare.
Cette touchante apostrophe: Et toi, fatal bandeau! Racine l'a prise à Plutarque. Pauvre femme, en effet, seule, esclave couronnée, sans défense et sans ami (à peine a-t-elle une confidente ! ) , Monime aime Xipharès, mais d'un amour caché et retenu. Il ne faut rien moins que cette nouvelle que Mithridate est mort , pour que la reine tremblante laisse entrevoir un peu de cet amour qu'elle a dans l'âme. Enfin quels combats dans cette conscience aimable et timide quand tout à coup reparaît ce terrible Mithridate ! Quelle misère quand il faut cacher cet amour! Quels adieux à son jeune amant! Il y a dans cette héroïne, la jeune esclave, résignée et pensive, qui cache sa passion , toute prête à ce grand sacrifice d'épouser un héros ; il y a la femme horriblement blessée et maltraitée par cet homme impitoyable , qui luiarrache honteusement, par un mensonge, le secret de son amour.
De ce rôle de Monime la jeune Rachel , à son aurore , avait fait une admirable composition. Elle y était si touchante et si grande à la fois! Je la vois encore! Elle arrive, et la voilà pâle, triste, calme et résignée, et toute prête enfin à marcher à l'autel! Mais aussitôt, quand vient l'instant de la révolte, la voilà qui se redresse éclatante et de toute sa hauteur. C'en est fait, la captive redevient une reine , la femme humiliée relève la tête ; cette enfant timide va lutter contre ce féroce vieillard ; toute la dignité de la jeune fille offensée éclate enfin et se révèle dans ce geste, dans ce regard, dans ce noble maintien: cela durait... tant que durait la violence, et tant que Mithridate veut épouser Monime, en un mot tant qu'il y a lutte entre la jeune fille et le vieillard.
Cependant ne craignez pas que cette révolte inattendue aille ainsi jusqu'à la fin du drame; faites que le vieillard se retire, et tout
d'un coup la faillie cl tremblante Moninie redevient faible el Iremblante. Une fois qu'elle n'est plus soutenue par son indignation, vous retrouvez la jeune fille des premiers actes. Elle ne songe pins qu'à mourir; elle se sent trop faible pour celte lutte inégale; elle comprend fort bien qu'il faudra qu'elle soil écrasée enfin par cet homme. 0 noble, élégante, irrésistible, admirable passion, telle que Racine l'avait comprise!... Eh bien! la petite Hacbel l'avait de\ inée.
Ah! qu'elle était touchante en ce rôle de Moninie; qu'elle \ apportait de grâce, de douleur, de réserve, de prudence et de sang-froid; qu'elle était peu semblable il l'Emilie implacable, il la furieuse
Bermione; avec quel art ingénu elle s'emparait de ce rôle a demi voilé, si doucement indiqué! Eu ce moment il n \ avait pas a nier la plainte, la douleur, la pitié, la tendresse et le charme enfin. Etrange el merveilleux duel de la jeune tille et du vieillard, delà volonté et de la douleur, de la passion el du devoir, de tout ce que
l'homme a de plus terrible . avec ce que la Femme a de plus ingénu.
de plus tendre el de plus charmant.
Ce qui ajoutait encore à l'intérêt de ce beau rôle ainsi compris et joué par mademoiselle Itachel . c'était la présence el l'action de Joannv dans le rôle de M ilhridate. Il v excellait; mais quand il eut trouvé pour sa reine celte \ i\e intelligence el ce rapide esprit . quand il vil ces belles mains qui lui étaient tendues, et le feu glorieux de
(es regards pleins de larmes; quand il entendit celle \<n\ charmante
et d'un si beau timbre qui récitait divinement les j »l u — beaux fers
delà langue française, on eût dil que ce malheureux Joannv (si malheureux dans sa maison oii logeait, «lisait-on. Kantippe ellemême ) était (;pris d'une tendresse paternelle. Avec quel aimable
empressement il abritait cette enfant a son ombre sexagénaire, el connue il semblait la protéger de son geste cl de son renard!
Par malheur, mademoiselle Itachel ne devait pas le garder, ce père adoptif de son récent talent ; la retraite et la mort de Joannv étaient proche et devaient enlever ii Moninie un mari, a la
line Emilie un exemple, un maître qu'Emilie et Moninie ne (levaient pas retrouver.
Mademoiselle Raehel a joué cinquante-cinq fois le rôle de Monime au Théà li e- Fra nça is .
Tel fut le travail des sept derniers mois de 1838. En moins de six mois, mademoiselle Rachel avait joué son rôle dans six tragédies ressuscitées par son génie et par sa jeunesse, à savoir : Horace, Cinna, Andromaque , Tancrède, [phigénie, Mitbridate et Bajazet. Ces six tragédies jouées quarante-trois fois ont rapporté à la Comédie une somme incroyable alors de 170,822 francs. Le 29 décembre, Andromaque rapportait au delà de 6,000 francs! Ainsi l'année 1839 s'ouvrit sous les plus magnifiques auspices, et dans les premiers mois, mademoiselle Rachel avait déjà joué dix-sept fois ces six rôles au milieu d'un concours incroyable. C'était dans la ville entière une fête immense, une louange unanime, un empressement que l'on ne verra plus de nos jours, à ce point que pour glorifier cette enfant du miracle, une juive, le Théâtre-Français voulut célébrer de la plus éclatante façon et raconter l'anniversaire de la délivrance du peuple juif par Esther.
A ces causes , mademoiselle Rachel tenait en grand honneur cette éloquente Esther de Racine, empreinte des tristesses, des inquiétudes et des ennuis du roi et de la reine de Saint -Cyr.
Quand nous appelons Esther une tragédie, il nous semble que nous ferions mieux de dire une élégie, un cantique. Racine le dit lui-même en sa préface ({'Esther. Sollicité par des personnes illustres qui dirigeaient la maison de Saint- Cyr, il avait moins voulu faire une tragédie qu'une espèce de. poème oit le chant fût mêlé au
ET LA TRAGÉDIE. lia
récit. « Car, dit-il, c'eût été une espèce de sacrilège d'altérer aucune des circonstances tant soit peu considérai) les de l'Écriture sainte. » En même temps quel théâtre et quels spectateurs pour ce poème illustre entre tous les poèmes de Racine, et quels doux interprètes il avait rencontrés dans cette maison de Saint -Cyr, parmi ce grand
nombre de jeunes demoiselles rassemblées île Ions les endroits du royaume! « Elles ont déclame cet ouvrage avec tant de grâce, tant de modestie et tant de piété! » Nous l'entendez : déclamé. Hacine ne dit pas que ces jeunes demoiselles aient joue dans sa pièce ; elles l'ont déclamée: en ell'et . il n"v a pas d'autre façon raisonnable et
sensée <le tirer parti de ces beaux vers.
Hélas ! ce cantique A" Est lier attendu avec tant d impatience et qui avait attire une foule immense, a peine il eut retenti sous les
voûtes creuses du Théâtre - Français , qu'il avait perdu tout son prestige; Messieurs do Théâtre -Français ont étrangement défiguré
ce beau cantique; avec leur rage de vouloir en faire un drame, ils en ont retranché sans pit'é les plus beaux passages: je veux parler deces chœurs mêles au récit . et dont le poète n'eût pas compris qu'on les pût arracher.
Il avait ainsi lié, comme dans les anciennes tragédies grecques, le chœur et le chant avec l'action; tant il était persuadé que, ces chœurs retranches, son beau cantique perdait beaucoup de la curiosité et de l'intérêt qu'il était parvenu à j introduire. Mien plus, quand on reprochait a Racine •• que la musique du dernier acte 'i était peut-être trop longue, quoique fort belle: — Eh ! disait-il
» avec toute la véhémence dont il était capable, qu'aurail-on dit de « ces jeunes israélites qui avaient fait tant de vo-u\ a Dieu pour être « déKvréeS de l'horrible péril OÙ elles étaient, si. ce péril étant passe. « elles lui en avaient rendu de médiocres actions de grâces? »
Voilà comment, par Ingénie et la volonté du Théâtre-Français,
ces longues actions de irràees étaient entièrement supprimées.
Il est donc incroyable que Ton retranche ainsi sans pitié, Bans regret, les plus beaux vers du plus grand poète dont - honorent il
144 MADEMOISELLE RÀGHEL
bon droit la France et le monde. Il est impossible en même temps que cette chaste, innocente et pure poésie, enchantement d'un cloître dont Louis XIV et madame de Maintenon étaient les deux grands prêtres, se trouve à l'aise dans une scène profane encore toute retentissante de ces tendres faiblesses, de ces tendres paroles, de ces transports sanglants. Il est impossible aussi que de vieux comédiens, blasés sur les plus violentes passions, puissent jamais remplacer ces belles jeunes filles de seize ans dont la voix pure et sonore chantait les louanges de Dieu , même quand elles jouaient une tragédie de Racine. On dit cependant (pie Talma, dans ce rôle d'Assuérus, rappelait tout à fait par son jeu, par sa tristesse, par sa furibonde langueur, le grand roi de Versailles, le royal époux de madame de Maintenon, qui se souvenait parfois de madame de Montespan et de mademoiselle de La Vallière. On dit aussi que Lafon était parvenu à rendre si complètement odieux le personnage d'Aman , qu'il en avait fait un personnage dramatique. S'il en est ainsi. Talma a fait ce jour- là un de ses chefs-d'œuvre, et la gloire en est restée à lui seul.
De son côté, l'héroïne de cette soirée en l'honneur du peuple juif , mademoiselle Rachel , la juive inspirée, et qui semblait faite exprès pour le rôle d'Esther, faute d'avoir étudié cette charmante et touchante image, elle fut le soir dont je parle au-dessous d'elle-même, et l'on eût dit qu'elle ne comprenait pas grand' chose à cette exquise élégance, à cette harmonieuse poésie, à ces tendres et chastes sentiments, à cette tristesse naïve, à cette adorable candeur du rôle d'Esther. Esther, pauvre fille sacrifiée à ce vieillard, femme d'un tyran , aveugle instrument de Mardochée , en butte aux terreurs . aux jalousies , aux fureurs de cette cour sans vertus , Esther , chargée d'amuser les ennuis d'un tyran qui la peut mettre à mort d'un regard, n'a pas à jouer de tragédie.
Elle souffre, elle attend, elle prie! Sa jeune tête est courbée sous l'afïliction universelle. Elle contient les soupirs de son cœur. Mais le moyen de réduire à cette impuissance poétique, à cette
i:t la tragédik. \v,
résignation modeste, surexcitée par des succès incroyables, la \i\<' et très-ardente imagination d une fille de vingt ans. pleine de feu et d'énergie, qui la veille a déclamé les imprécations de Camille ou la colère implacable d'Hermkme?... On lui demandait trop peu lorsqu'on lui confiait ce rôle d'Esther : elle n'était pas assez une jeune fille, elle était trop une comédienne; elle n'appartenait pas à la pieuse école de Saint -Cyr, elle appartenait beaucoup trop au Théâtre» Français; elle n'était pas assez reniant de Louis M Y et de madame de Main tenon, elle appartenait beaucoup plus à la mode, à la curiosité, il l'oisiveté des salons de Paris, car maintenant c'était dans les salons de Paris, sur les Sommets les plus glorieux, à qui posséderait mademoiselle Rachel. Il n'était pas de l'été au faubourg Saint -Germain, il n'était pas de réunion intime et pas d'assemblée de charité oii elle ne fût appelée avec leplus tendres prières. « Aidez-nous, protégez-nous, amusez-non-! Cette enfant ignorée hier encore, et tri>teinent errante à travers
les solitudes, elle élail devenue, hélas! presque un failli' une
mode, et sans rien prévoir elle se livrait, l'imprudente, à la popularité des salons de Paris, la plus triste, la plus destructive et la plus misérable popularité de ce bas inonde! Kn ces moments déplorables
qui pouvaient la perdre, la comédienne ordinaire du public consentait à n'être plus que la comédienne de quelques-uns; elle quittait son théâtre, du haut duquel elle domine la foule a ses pieds, pour venir sur le parquet d'un salon . entre une romance de Hoinagnési et un air de Bellini chantés par quelque médiocre Grisi du grand inonde, déclamer quoi? je \ous prie!... les plus beaui cer? de Corneille el les plus touchantes scnies de Racine.
Oui. les déclamer là. au milieu d'un salon d'inconnus et d'oisifs, entre ces vanités, ces préoccupations, ces intrigues sans fin. el déclamer tout d'un coup, sans préparation aucune; oui. déchirer en lambeaux ces chefs-d'œuvre comme on ne déchire pas de vieux linges; jeter à ces oreilles inattentives, a ces regards curieux, ces heureuses inspirations que peut-être la foule ne retrouvera
to
pas demain ; se placer face à face devant ces esprits éventés qui étudient le jeu des muscles, le regard, le geste, la colère, l'amour, la haine de celte jeune tête faite pour être vue à distance, comme toutes les têtes couronnées; c'était à vrai dire un meurtre.
Et quand ces hommes et ces femmes des salons de Paris ont joué avec ce génie naissant, quand ils l'ont interrogé, questionné, palpé dans tous les sens, ils passent à un autre divertissement, à un joueur de violon, à un chanteur de carrefour... Cependant la tragédienne invitée à ces fêtes bâtardes par un caprice idiot s'en va de ces mondes et de ces murmures plus fatiguée de ces excès que si elle avait joué en son entier la noble tragédie qu'elle a mise en lambeaux! Voilà cependant à quels plaisirs perfides s'abandonnait le peuple des salons de Paris ! Voilà quelles tortures il imposait à cette enfant , à l'heure où elle devait dormir. Il fallut longtemps combattre avant d'arracher mademoiselle Rachel à l'envahissement de ces messieurs et de ces dames du grand monde. Elle était excusable en fin de compte , elle se doutait si peu de ces enchantements , de ce luxe et de ces grandeurs !
Mademoiselle Rachel, en toute sa vie, a joué quatre fois le rôle d'Esther, mais, juste ciel ! à quel degré suprême d'intérêt, de charme et de pitié, la Pauline de Polyeucte allait la venger d'Esther!
Entre Esther et Polyeucte (Ah! les beaux jours de gloire et d'enchantements!) il y eut Nicomède et ce rôle charmant de Laodice. Corneille appelle Nicomède une comédie; en 1746, les comédiens, se rappelant que le Cid était une tragi-comédie, appelèrent Nicomède une tragi-comédie, en même temps qu'ils appelaient le Cid une tragédie. Or, ce vieux mot, une tragi-comédie, était tombé en désuétude en 1746. C'était un reste de la barbarie du vieux théâtre et de la comédie espagnole. Dans l'embarras de savoir si une tragédie où l'on riait, si une comédie où l'on pleurait, était une tragédie ou bien une comédie , on s'était mis à composer un mot qui signifiait à la fois l'une et l'autre. Et, quand par hasard quelque voix sévère s'élevait pour protester contre cette barbarie, railleur attaqué se forti-
liait derrière son litre, il répondait: Terrible OU plaisant, bouffon on sérieux, je suis dans mon droit : ne fais- je pas une tragicomédie ?
Enfin Racine vint, vint Molière. Ils montrèrent l'un et l'autre par leur exemple comment la tragédie peut être à la fois élégante et naturelle, sans jamais tomber dans un excès de familiarité indigne d'elle; comment la comédie, tantôt rieuse et sévère, peut passer de Sganarelle au Misanthrope, de la cabane du fagot ier au salon de Célimène, sans jamais afiècter les grands airs de la tragédie. Ainsi ont été séparées par des limites (pie l'on croyait infranchissables la tragédie el la comédie. Aussi bien depuis Molière et Racine on n'a plus fait de tragi-comédie; il est vrai que nous avons inventé ce mélange imposant de larmes et de rires appelé le drame, et (pie le drame a produit d'assez belles choses sous les mains puissantes d'un homme de génie appelé Victor lïugo.
On croit avoir tout dit quand on a représenté Corneille comme l'historien des Romains. Il est. dit-on. le représentant le plus passionné et le plus énergique de la grandeur romaine : il l'admire, il la célèbre, il la vante et jusqu'à l'adoration. Croyez- VOllS Cependant (pie Xiromèdr soit écrit il la gloire de Rome? Au contraire, ne pensez-vous pas (pie le soudain retour de l'auteur de Cinna contre ces
Romains qu'il a tant admirés et le sang-froid avec lequel il les Goule aux pieds de Nicomède, élève d'Annibal, sont vraiment Butant de protestations énergiques de l'auteur de Cimia contre celle passion pour l'ancienne Rome, dont on lui fait un si grand mérite? Corneille n'est pas seulement l'historien de l'ancienne Rome, il c>l le poêle de toutes les passions nobles ou terribles. Il i trouve dans son Ame et clans son cœur l'honneur du vieux don Diègue, le patriotisme du vieil Horace, le mouvement féroce de son fils, l'enthousiasme religieux de Polyeucte, l'ambition de Cléopàlre, la clémence d'AugUSte, le dévouement de Cornélie... Il n'appartient a personne, il e>l luimême, à savoir: un juge, un poète, un demi-dieu!
yicamède, est donc écrit en entier contre l'ancienne Rome, et
1 i <s MAD EMOIS E L L E K A C 1 1 E L
c'est chose pleine d'intérêt de voir comment le vieux Corneille se met à les haïr, ces mêmes Romains qu'il a tant aimés; à les couvrir de blâme après les avoir tant loués; à parler ironiquement, même de ce titre de citoyen romain , dont il avait appris la juste valeur dans le plaidoyer de Cicéron contre Verres :
Et ne savez-vous pas qu'il n'est princes ni rois
Qu'elle daigne égaler à ses moindres bourgeois?
Pour avoir tant vécu chez les cœurs magnanimes.
Vous en avez bientôt oublié les maximes!
Songez qu'il faut du moins, pour toucher votre cœur,
La fille d'un tribun ou celle d'un préteur;
Que Rome vous permet cette haute alliance,
Dont vous aurait exclu le défaut de naissance,
Si l'honneur souverain de son adoption
Ne vous autorisait à tant d'ambition.
Ce sont là d'excellents vers de comédie adressés au fils d'un roi ; et comme on dirait que Corneille, en |ce moment, veut expier l'emphatique exclamation :
Pour être plus qu'un roi, te crois-tu quelque chose?
Les critiques... quelques-uns, ceux qui n'ont pas vu le côté dramatique de cette tragédie, prétendent que l'intrigue en est faible, que ce vieux roi , si misérablement dompté par une femme ambitieuse et violente, n'intéresse guère; que Nicomède enfin court trop peu de dangers... Ceux qui parlent ainsi n'ont rien compris à cette simple et claire tragédie. Il ne s'agit ni du vieux roi Prusias , ni de sa femme ; il s'agit des Romains qui ne veulent pas de Nicomède; il s'agit de Nicomède qui ne reconnaît pas les Romains. Certes, dans l'esprit de Corneille, résister aux Romains, renouveler la tentative d'Annibal , établir quelque part une autre Carthage , pendant que les murs de Carthage fument encore , c'était là d'assez grands dangers à courir pour qu'il eût le droit d'appeler sa tragédie une tragédie. Plus il vous a montré dans ses tragédies
précédentes les Romains tout- puissants, infatigables, victorieux, et plus il tremble en ce nionient pour Nicomède. Pour ma part, j'avoue que cette terreur de Corneille, je la partage. Toute la pièce est dans cette lutte. Entre Klaminius et Nicomède la lutte est belle; on voit que ce jeune homme se souvient de son maître Annibal.
nicomède, à t'iaminius.
Sachez donc que je ne vous prends plus Que pour l'agent d'Attalc e( pour Flaininius, Et, si vous me lâchez, j'ajouterai peut-être Que pour l'empoisonneur d'Annibal . de mon maître. Voilà tous les honneurs que vous aurez de moi : S'ils ne vous satisfont, allez vous plaindre au roi.
C'est ainsi que dans la probité de Corneille les rois ont leur tour aptes les républicains, les vaincus après les victorieux. Nicomède est bien l'élevé à" Annibal : intrépide, insolent, amoureux., il esl vrai, mais amoureux à ses heures, et quand il n'a pas de Romains a châtier. Quant aux reproches qu'on lui ÈUl de ne pa> mûrir de dangers assez grands , il me semble ce|»cndant qu'un jeune homme, un héros, place comme .Nicomède entre un père imbécile el un livre qui est son rival, entre une marâtre jalouse el un ambassadeur de Home qui le veut livrer au sénat, n'esl pas toul a lait hors de danger.
Nicomède le dit lui-même quand Flammius le veut conduire en Italie :
Tout beau! Klaminius, je n'y suis pas encore. La route en est mal sûre, à tout considérer. El qui m'v conduira pourrait bien s'égarer.
On a trouvé aussi que l'action d'Attale (pu sauve Nicomède esl peu naturelle et [hmi vraisemblable. Pourquoi donc.1 .Vitale est un elevedes Homains, il esl vrai, mais les Humains n'enseignaient pas ii leurs élèves à mépriser le courage et la grandeur. A lia le esl le
130 MADEMOISELLE RACflEL
rival de Nicomède, il en est le frère aussi. Bien plus, dans la pièce de Corneille, Attale est fils de roi, et maintenant qu'il est poussé à bout et qu'il lui faut choisir entre Rome et son frère , le sang royal éclate en ce jeune homme , et le jeune homme n'hésite plus. Il ne faut guère se hâter de juger un homme comme Corneille ; au contraire, il faut l'étudier avec respect, et, quand il sort de la route commune, disons-nous qu'il avait ses raisons.
Au reste , en notre admiration pour Nicomède et pour tous les beaux ouvrages de Corneille , un grand critique nous vient en aide. « C'est, dit-il, une pièce d'une composition assez extraordinaire : « la tendresse et les passions , qui doivent être l'âme des tragédies , « n'ont aucune part en celle-ci; la grandeur du courage y règne « seule, et regarde son malheur d'un œil si dédaigneux qu'il n'en « saurait arracher une plainte. Elle y est combattue par la poli- « tique, et n'oppose à ces artifices qu'une prudence généreuse qui « marche à visage découvert , qui prévoit le péril sans s'émouvoir, « qui ne veut point d'autre appui que celui de sa vertu. »
C'est cela. Il s'agit ici de la lutte d'un seul contre tous, de la lutte du courage contre la ruse , d'une tête couronnée contre une république. Corneille, après nous avoir montré les Romains chez eux, a voulu nous montrer les Romains au dehors , et comme ils agissaient impérieusement avec les rois leurs alliés, et les soins qu'ils prenaient de traverser leur grandeur quand elle commençait à leur devenir suspecte à force de s' augmenter et de se rendre considérable par de nouvelles conquêtes. Vous avez deviné que ce grand critique que je vous citais tout à l'heure était Corneille lui-même. En même temps, comme il est fier, lui aussi , de s'être tourné contre les Romains !
Comme il est heureux d'avoir trouvé ce beau caractère de Nicomède, ce prince intrépide, héros de sa façon, qui voit sa perte assurée sans s'ébranler, qui brave les Romains et l'orgueilleuse masse de leur puissance , lors même qu'il en est accablé! Il s'est fié, dit- il, à la fermeté de ce grand cœur, et, s'il l'a sauvé de sa ruine, c'est que lui, le grand Corneille, il a obéi à la compassion de son art. N'est-ce
pas là une expression magnifique, et savez- vous quelque chose de |>lus beau que cet homme, le père «le la tragédie, avouant que, si au cinquième acte de sa pièce il n'a pas immolé Nicomède comme les règles le lui ordonnaient, c'est que sou art en o eu pitié !
Kl maintenant qui oserait donner un démenti au grand Corneille vous disant lui-même: Ce ne sont point les moindres vers qui soient sortis de ma ma in. — Je ne veit.v point dissimuler que cet 'h- pièce est une de celles pour i/ni j'ai le plus d'amitié'/
Mademoiselle Rachel a joué le rôle de Laodice a\ec une application soutenue; on vo\ait qu'elle avait a grand cœur son échec d'Esther, et qu'elle \oulait prendre une revanche éclatante; elle \ a déployé ce talent de bien dire, qui tout d'un coup a l'ait éclater tous ses mérites. Il est impossible en eflèt de mieux prononcer le vers, de mieux en découvrir le sens caché, de souligner d'une façon (dus habile les moindres hémistiches, et de mieux prouver aux moins intelligente (pie soi-même on comprend ce qu'il faut dire et ce qu'on va l'aire. Ajoutez (pie sa docilité était égale ;i son intelligence; elle cherchait, elle trouvait; ce qu'elle ne trouvait pas à la première représentation, elle le (mm ail souvent à la seconde. Ainsi de .\icnmède : au moment le (dus intéressant de la tragédie, où tout se
noue, où chaque acteur contribue à l'ensemble, a la réritéde l'œuvre, voici soudain que mademoiselle Radie! b' isole absolument du
drame qu'elle joue, elle se plaie en vedette comme BUT l'affiche, ou bien par une modestie aiïectée elle se tient a l'écart ; et quand une fois elle a très-bien dit les vers qui lui reviennent, elle reste immobile, elle n'écoule pas. elle ne voit pas, on dirait qu'elle a»i>le au spectacle cl (pie les comédiens ses confrères jouent pour elle uniquement pour l'amuset .
Ceci était un grand défaut et d une grave importance; on arrive par ce moyen il déclamer admirablement le récitatif, mais ou ne vaut rien dans les morceaux d'ensemble. Or. quel esl le grand chanteur qui consentirai! il ne chanter jamais (pie de grands airs, à se priver de l'air de Hubert . par exemple, du beau duo des Hugue-
nots , ou seulement quel chanteur a jamais dédaigné de laire sa partie avec le chœur? Quelqu'un fit cette remarque en parlant de mademoiselle Rachel. » Elle ne songe, disait- on, dans le rôle « de Laodice , qu'à scander son vers , à jeter son mot habile- « ment, comme fait le joueur de paume qui attend la balle sur sa « raquette. De cette façon d'agir, ou plutôt de ne pas agir, il » résulte que la tragédie est sans ensemble, que l'ennui s'introduit « par les plus belles tirades et les mieux dites, que le drame manque « de liaison , que chacun joue au hasard ; vous ne voyez qu'un « seul comédien dans une tragédie en cinq actes, si bien que, made- « moiselle Rachel dans la coulisse , toute la pièce s'en va où elle « peut, et comme elle peut. »
La remarque ainsi faite obtint toute faveur sur cet esprit net, vif, ardent, prime-sautier, et l'on vit bientôt Laodice, obéissante à l'action de ce grand drame, écouter avec attention, avec respect, avec terreur... comme on l' écoutait elle-même. Ecouter est un grand art, et, quand elle voulait s'y appliquer, elle l'avait au suprême degré.
Il est fâcheux que mademoiselle Rachel ait renoncé si vite au rôle de Laodice, elle en eût fait une belle chose. Elle ne l'a joué que trois fois ; le premier soir au bénéfice de Lafon : Lafon emportait le rôle principal , il était un très-bon Nicomède ; Talma y était excellent.
Ainsi plus que jamais, après Esther, après Nicomède, il était nécessaire que mademoiselle Rachel réussit dans un nouveau rôle. Alors elle appela Pauline et Polyeucte à son aide!... Aussitôt la faveur publique l'entoura plus vive et plus puissante que jamais.
ÏX
Elle joua ce fameux pôle de Pauline le quinzième joue du mois de mai de l'an de grâce et de liberté IK'iO; elle pouvait dire, elle aussi :
Je marquerai de blanc cette heureuse journée!
/'olijevcle avait été représenté pour la première fois au m< »i> de mai 1640; a ce compte il v avait justement deux grands siècles qui
séparaient mademoiselle Champmesléde mademoiselle Rachel, deux ombres, deux échos, deux souvenirs! Quand on songe qu'Horace, Cinna et Polyeucte, ces trois chefs-d'œuvre, ont élé écrits dans la même année, on se seul saisi d'une admiration qui lient de l'épouvante. Une lois son œuvre accomplie, le grand poète quittait sa ville natale et turbulente, et il portail à Paris sa tragédie nouvelle, comme les pavsans de la fertile Normandie apportent a la
grande ville le produit de leurs campagnes. A le voir pensif el calme, ces gros souliers il ses pieds, ce long hàlon ;i la main, s'achenii ner vers Paris, on l'eût pris pour quelque vieux fermier qui s'en
Va paver tous les six mois, il SOD DOble maître, les revenus de ses
herbages. Il avait trente-quatre ;ui> alors, le bel âge des portes; il était le maître absolu de ce grand art sorti tout arme de si tète féconde; tout ce qui venait de la - bas . des alentours du cardinal de Richelieu on de Port-Royal naissant, toutes les émotions de ce siècle abondant en grands germes de tout genre, tout cela «'lait du domaine de Corneille.
\oilit dans quelle histoire il faisait sa moisson; voilà quels herbages il cultivait; le premier et le dernier a la charrue, il supportait toute la chaleur du jour. Dans le sillon qu'il a tracé, il a trouvé la tragédie; il a trouvé la langue poétique, comme Pascal
devait rencontrer la prose française. Donc, qui que vous soyez, vous qui cheminez sur la grande route qui mène de Rouen à Paris, magistrats, marchands, soldats, laboureurs, médecins, matelots, comédiens de campagne, fussiez- vous le roi lui-même, ou monseigneur le cardinal de Richelieu en personne, faites place à ce Normand qui passe, apportant à la ville tant de larmes, d'héroïsmes, de pitié , de terreurs !
Jl faut en vérité que cet homme ait senti frémir au fond de son âme héroïque le pressentiment de toutes les grandes choses. Il a deviné tout ce qui s'agitait dans son siècle, et comme s'il avait passé sa vie au milieu des guerres, des passions et des affaires, l'épée ou le sceptre à la main. Corneille a toujours été un peu en avant de toutes les passions contemporaines: il devinait, il pressentait, il comprenait tout, l'ensemble et le détail. Il savait ce que voulait son peuple, et volontiers il obéissait à ses justes désirs. Sous le roi timide, indécis, caché, sous le roi Louis XIII, un instant la France était devenue espagnole, elle en copiait tant qu'elle pouvait les mœurs, l'héroïsme, l'élégance et les grands coups d'épée : aussitôt Corneille écrit le Cid, et malgré les Edits il démontre à tous les honnêtes gens le point d'honneur inflexible et la nécessité du duel. Le cardinal de Richelieu fait de la politique un grand art qui a ses lois, son but, ses péripéties indiquées à l'avance... Corneille s'en va chercher l'empereur Auguste au milieu de sa cour; il remet en lumière ces vieux Romains étonnés de se voir si bien reconnus au fond de leur sépulcre. Ainsi le grand poëte gouvernait son siècle en lui obéissant.
Polyeucte est comme le Cid, comme Horace ou Cinna, un produit direct de cette singulière époque, qui n'est plus le xvie siècle, qui n'est pas le xvne siècle encore; transition solennelle de l'émeute à l'autorité souveraine, de la langue rude et sauvage à la langue élégante et polie, du cardinal sanglant au Louis XIV amoureux, du prêtre au roi, de Montaigne à Pascal, du doute à la croyance et de l'aurore au grand jour. Dans cette période singulière s'agitent
Et LA TRAGÉDIE. 155
à la fois tes regrets du passé, les inquiétudes «lu présent, les pressentiments de l'avenir.
On dirait, à les voir ainsi les uns et les autres touchés de cette i^ràce ineffable. <|ifils s'arrangent en toute hâte pour laisser passeï1 le xviie siècle et Louis XIV qui vont venir. Toutes les questions de liberté, d'ordre, de pouvoir, de poésie, de politique, s'agitent et se débattent il la fois. Cependant, au fond de tout ce bruit, frivole même dans ce qu'il a de sérieux, se préparent les plu> importantes questions religieuses. Dans cette hésitation singulière de toutes les forces morales de la France, quelques graves esprits se rencontrent qui se demandent tout bas : Que deviendra la croyance chrétienne au milieu de cette transformation générale?
Question terrible! elle inquiétait Richelieu d.in> -.1 puissance; elle troublait le jeune roi Louis XIV au milieu de sa gloire et de ses amours! Or, ils avaient grandement raison l'un et l'autre de s'en occuper avec crainte : au fond de ces inquiétudes religieuses il j avait une immense question de liberté.
Ceci fut devine par Corneille, à l'instant même ou il venait d achever Cimia. Il eut comme le pressentiment de toutes 088 questions
qui nous reportaient aux premiers commencements du christianisme ; il devina celle nouvelle ferveur qui s'emparait il leur in>u
des plus nobles esprits de ce temps-là; il se dit a lui-même que. dans ce silence religieux , dans cette austérité chrétienne, il j ;» n ;» it
des im stères dont se devait inquiéter un poète de ^a SOTte; il comprit aussi vite, aussi bien que le cardinal lui-même, cette nouvelle tendance des âmes catholiques, ce retour et celle aspiration aux temps primitifs. Lui aussi il entendit murmurer a SOU oreille le nom de saint Augustin cl les disputes sur la grâce, qui Commençaient il inonder... c'en fut assez pour qu'il méditât PokfCUCte.
Non certes, il ne sera pas dit que notre poète ait ainsi passé
sous silence un seul des battements «lu COBUT de Cette nation qu il interroge avec une ardeur paternelle ! La grâce et >auil kugUStm,
les docteurs de l'Église primitive et Port- Royal, une tragédie où
l'on voit les capitaines qui brisent leurs épées, les poètes qui pleurent et qui font pénitence , les femmes les plus belles et les plus jeunes qui quittent le monde... où donc trouver un sens à ces changements inattendus, à ces conversions subites? N'avezvous pas entendu l'autre soir, à l'hôtel de Rambouillet (il était près de minuit), ce jeune abbé, presque enfant, nommé l'abbé Bossuet, qui a prêché un beau sermon tout illuminé des premiers reflets de saint Jean Chrysostome et des Pères de l'Orient?
Voilà ce qu'il y a sur la terre de France; il y a une réforme qui va venir, non plus de Calvin et de Luther, mais du côté de saint Augustin et de saint Ambroise; il y a des Luther et des Calvin catholiques qui déjà s'écrient qu'il faut que la croyance religieuse revienne sur ses pas , sinon elle est perdue ; il y a , en un mot , tout ce que le cardinal de Richelieu voit du haut de son trône, tout ce que devine Corneille du sommet de sa poésie, à la façon de deux grands politiques qu'ils sont tous les deux.
Et quand je dis qu'ils étaient tout seuls à comprendre cette révolution religieuse qui s'avançait, le cardinal et lui, je ne veux pour preuve de mon dire que cette lecture de Polyeucte à l'hôtel de Rambouillet. Il avait lu, comme il lisait toujours, ses admirables vers avec force et sans grâce ; il était arrivé dans cette élégante assemblée, aux pieds de la belle Arténice, tel que vous l'avez rencontré en son chemin , la tête haute et fière, l'habit négligé et sans gants, beauté et simplicité romaines! D'abord la noble assemblée avait écouté avec respect la nouvelle œuvre de celui qui avait fait jouer, il y avait à peine un an, Horace et Cinna. Sa lecture achevée, on applaudit le poète , non pas sans restrictions et sans quelques murmures.
C'étaient pour ainsi dire des applaudissements bienséants et polis... rien de plus : un autre homme en eût été démonté... Pierre Corneille rentra paisiblement en son logis, son manuscrit dans sa poche; il se mit au lit et dormit tout d'un somme.
Cependant l'hôtel de Rambouillet s'agitait à faire peine, à faire
Et LA TRAGÉDIE. 151
peur. On dissertait, Oïl analysait, on se demandait pourquoi donc cette trouée chrétienne dans la tragédie. A la fin, cette assemblée inquiète de lias bleue, d'épées bleues, de docteurs bleus, députa au grand Corneille nu ambassadeur pour le prévenir de sa faute ri pour lui dire avec tous les ménagements imaginables que Poh/pucle était une œuvre impossible.
Or, savèz-vous quel était l'ambassadeur de l'hôtel Rambouillet .1... 11 était digne de ceux qui l'envoyaient, c'est tout dire. L'ambassadeur, c'était Voiture en personne! Eh! Voiture! un singe de Balzac! Ce triste bel esprit qui va de pair avec Duperron. du Vair et Coffeteau, et tous les grands prosateurs de cette période que Pascal devait anéantir el couvrir de sa lumière! Voiture donnant des leçons d'art el dé goût à Corneille!... L'ambassadeur de l'hôtel Rambouillet se plaignait surtout, au nom de la docte assemblée qu'il représentait, du sentiment chrétien introduit par le poète dans sa tragédie! Oh! voile/. - vous la l'ace!... On ne reprenait presque rien dans Polyeucte, sinon Polyeucte; on <li>ail aussi que Pauline aimait trop peu son amant, el beaucoup trop SOU mari; en un
mot, on conseillait à Corneille un petit voyage sur le fleuve de Tendre, el . si la proposition lui convenait, on lui proposait M. Voiture pour un de ses rameurs. Voilà, j'espère, une comédie que Corneille aurait bien dû l'aire, a laquelle Molière eut grand torl de manquer.
(Mais lui , le grand Corneille, il était trop bonhomme pour s'inquiéter des décisions de cel aréopage redoutable. La conscience de son art le soutenait contre toutes ces petites disgrâces; et de même
qu'il avait l'allure d'un Romain, il en avait lecteur et l'orgueil. Il
avait tenu tète à M. le cardinal... il aurait défendu le Cid contre l'Académie entière, si le VJà ne s'était pas défendu par luimême. Donc que lui importaient les galants Seigneurs et les belles petites dames parisiennes? Les bruits de ruelles n'arrivaient pa> jusqu'à son oreille; une fois qu'il savait où frapper pour frapper fort ou pour frapper juste, pas une force humaine tic l'eût arrêté.
Aussi bien, malgré sa misère, a-t-il été, ce me semble, un homme heureux. Pas un instant il n'a été en doute sur son génie , et c'est beaucoup ; il n'a demandé à la poésie que la gloire, avec les larmes et les émotions qu'elle peut donner... Ainsi il en a retiré tout ce qu'il en voulait avoir. Cette vie de fermier normand qu'il a menée, il l'a trouvée pleine d'innocentes délices.
Il partait de chez lui avec un chef-d'œuvre en sa poche; il revenait dans sa maison avec un chef-d'œuvre dans sa tête et dans son cœur. Quand il arrivait de si loin, c'était une grande fête dans la famille. Thomas son frère, et les deux sœurs qui avaient épousé les deux frères, et les enfants des deux familles qui ne faisaient qu'une même famille, arrivaient contents au-devant de Pierre leur ami :
« Bonjour , Pierre ! — Eh ! bonjour . Thomas ! — Et que rapportez-vous de Paris? s'écrient les enfants affriandés. — Et comment allez-vous? » disent les deux femmes un peu curieuses. Hélas! l'honnête fermier ne rapportait qu'un chef-d'œuvre. Pourtant il s'était si bien promis, en partant, de rapporter et ceci, et cela; ce meuble qui leur manquait , des livres pour son frère et des jouets pour les enfants!
Après le dîner, les deux frères s'allaient promener tantôt dans la campagne, et tantôt sur les bords de ce fleuve oii devait s'élever à deux cents ans de là la statue du grand Corneille. D'autres fois ils s'asseyaient discrètement à l'ombre bienveillante et charmante de la vieille cathédrale. Alors Pierre disait à Thomas : — Écoute, i! se passe là -bas des choses incroyables. On n'y parle plus ni de guerre ni d'amour, sinon les plus jeunes gens et les toutes jeunes femmes. Entre les hommes sérieux s'agitent des questions énormes. J'ai tout vu, tout compris, les angoisses, les espérances, les tentations de ce inonde, et j'ai fait Polyeucte, un martyr. Écoute: voilà mon Polyeucte et voilà ma Pauline! Ils n'en veulent pas à l'hôtel de Rambouillet; ils n'y ont rien compris, je n'ai pas assez d'esprit pour ces gens -là.
Ainsi fut composé Polyeucte. Polyeucte est devenu un des échos les plus glorieux de Port -Royal! Même on dirait que la grande école de Pascal a passé dans ce ferme et beau langage, ët qu'à fréquenter les solitaires le style de Corneille a gagné bien de la souplesse et de la grâce, en conservant sa force et sa vigueur.
Notez que toute cette simplicité des personnages et de la langue (pie le poëte leur fait parler n'arrête en lien l'enthousiasme. Ainsi, à ce quatrième acte qui est toute la tragédie, à ce moment suprême où Polyeucte brise tous les liens terrestres, au point de renoncer à Pauline elle-même, à Pauline! le sentiment lyrique se fait sentir. Alors, dans un pieux transport, Corneille prêle ;i son martyr des stances qui pour la beauté, pour la forme el pour l'inspiration, n'ont rien à envier aux plus beaux mouvements lyriques iV Al ha lie ou (ÏEsther, ces deux lilles touchante ou terrible de Polyeucte et de Pauline.
Ne redoutez pas cependant cette austérité chrétienne : au contraire, il faut l'honorer de toutes nos foires, et l'admirer de tout notre cœur, lorsqu'elle nous fait entendre les paroles suprêmes du mari de Pauline au moment où Pohcucle marche au maris re :
Possesseur d'un trésor dont je n'elais pas dii:ne.
Soutire/., axant ma mort, que je \ous le re>ii.'ne.
Kl laisse la \erlu la plus rare a nie- yeux
Qu'âne femme jamais pût recevoir des cieux .
Aux mains du plus honnête et du plus vaillant homme
Qu'ait adoré la terre el qu'ait \u naître Home.
A ces paroles dernières de Polwuele. tant Polyeucte esl louchant, tant Pauline esl belle, éloquente et digne à la l<»i> de Polyeucte et de Sévère, on se prend a être charme, ému. attentif.
Le ré) le de Pauline esl un chef-d'œuvre, et peut-être le chefd'œuvre de Corneille! Il se compose des plus rares et des plus délicates nuances de la passion . du sentiment, de la grâce, de l'amour, de l'amour lilial.
160 MADEMOISELLE RACHKL
En même temps toutes choses y sont contenues dans les plus strictes limites du bon sens. L'héroïsme, il est vrai, y prend nécessairement une teinte bourgeoise : cette fois plus de transports soudains, plus de colères inattendues, plus d'ironie , et même en cette âme sereine, élevée et forte, la fierté est supprimée. Avec quelle énergie et quelle grâce aussi mademoiselle Rachel nous représentait d'abord en tremblant, et bientôt avec la juste assurance du talent le plus rare et le plus exquis, cette noble fille d'une si libre allure, qui dit tout haut toute sa pensée et qui ne cache rien des moindres sentiments de son cœur!
Avec quelle ardeur elle était tour à tour la femme obéissante à son mari, la fille qui résiste à son père, cl cette Pauline adorable, à l'aise, même avec Sévère qu'elle aime et dont elle est aimée, et qui le revoit après un an d'absence comme si elle l'avait vu la veille!
Elle était surtout la Pauline de Corneille en tout ce quatrième acte admirable et rempli des émotions les plus touchantes, et comme enfin elle disait jusqu'aux nues ce grand cri : Je vois! je crois! je suis chrétienne! En ce moment solennel tout brillait, tout parlait, tout brûlait dans cette personne héroïque, elle avait dix coudées, elle était immortelle, tën ce moment nous retrouvions, contents d'elle et de nous, la jeune fille inspirée des premiers jours, lorsque toute seule sur ce théâtre, abandonnée à elle-même, sans manteau et presque sans tunique, la tète chargée d'un diadème dédoré, là main armée d'un poignard de hasard, elle s'abandonnait librement, sans chercher l'effet, sans viser au pittoresque et sans songer aux applaudissements d'un parterre absent, à ce grand art dont elle était l'espoir, à ce grand souffle ingénu que contenait son étroite poitrine, à cette inspiration qui lui était venue comme le chant vient à l'oiseau, et qui l'obsédait à son insu.
Le rôle de Pauline est resté jusqu'à la fin de ses jours une des meilleures révélations de mademoiselle Rachel ; elle ne l'a pas joué moins de soixante et une fois. La veille de son dernier jour au Théâtre -Français, mademoiselle Rachel a joué Pauline.
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Le 22 décembre de cette même aimée 1840, mademoiselle Kaehel. non pas sans de grandes hésitations, abordait le rôle de Marie Stuart (un rôle qu'elle a joué quarante-sept fois). Elle était si jeune encore! Elle avait si peu l'apparence de cette reine, veuve, captive, condamnée, exécutée !... Au bout de trois ans de zèle et de persévérance elle était venue à bout de celte tâche illustie, el voici comme on parlait de Marie Stuart et de mademoiselle Hachel :
« Elle nous est rendue enfin, elle nous re\ ienl ! A peine annoncée, aussitôt le silence de ces demeures se change en bruit, en mouvement, en acclamation; la solitude est peuplée et le désert est rempli; c'est elle, et la voilà! Pendant trois jours de cette semaine heureuse, elle a tenu la ville attentive; elle a été la fête unique, universelle , et \oilà certes comment on est \eiitablenienl un grand artiste . a\ citons les privilèges d'un talent populaire! On va, <»n boude, on menace, on envoie à qui la veut prendre une démission impossible, et tout d'un coup la démission 'est déchirée : aussitôt tout recommence, et le public d'applaudir plus que jamais a >a grande artiste, à sa Hachel.
» Je sais bien tout ce qu'on peul dire : elle est volage, elle «•>< vagabonde, elle obéit à mille caprices . elle n'a pas l'air de tenir à ce Paris dont elle est l'enfant bien-aimee; a l'instant même où il semble qu'elle va entrer dans le service actif de ce grand art dont elle e>i
l'unique espérance, elle part, elle s'en va ; elle esl a Berlin . eue esl
il Saint-Pétersbourg, elle esl a Moscou, et passez votre biveroomme vous l'entendrez, vous tous, les amis de la grande poésie et les fanatiques du grand art! Attendez qu'elle revienne à son loisir, votre dame et maîtresse. Attendez... elle \ous ramènera plus lard les
grandes passions, les grands meurtres, les ineffables douleurs.
« Certes (qui en doute?) voilà le grand défaut de cette inspirée et de cette vagabonde : on ne peut pas compter sur elle; elle est semblable à ce conquérant dont parle Juvénal, qui pleurait parce qu'un monde ne lui suffisait pas... Non sufpcit orbis. »
C'est elle cependant, la voilà! Elle reparaît dans un rôle qu'elle a cherché longtemps, puis qu'elle a fini par rencontrer tel qu'il était dans l'âme du poëte et dans la conscience de l'histoire, ce rôle excellent de Marie Stuart, lorsque le poëte Schiller se fut emparé de cette tête de mort si touchante et si charmante! Aux premiers jours de ce rôle nouveau, mademoiselle Rachel, si je m'en souviens bien, manquait de simplicité, elle manquait de charme ; elle n'avait vu que le côté violent de cette âme emprisonnée et torturée à plaisir ; elle n'en comprenait pas encore (tant elle était préoccupée de châtier Elisabeth) le côté doux , calme et résigné : une reine en prison et qui se débat dans mille cruautés sous la main d'une reine implacable ; une infortunée exposée à toutes les violences , à toutes les insultes, qui se relève enfin sous la main qu'elle mord, voilà tout ce que la jeune tragédienne avait compris à ce grand rôle.
Elle ne voyait rien au delà du châtiment et de l'orgueil ; elle se préoccupait plus volontiers de ces trois couronnes à porter sur sa tête juvénile que de l'échafaud qui se dresse dans l'ombre, où tout à l'heure il faudra monter en reine, et que dis -je! en chrétienne, en martyre. Ainsi tout un côté de cette douce image de la reine Marie était absent dans le premier jeu de mademoiselle Rachel. C'est que vraiment il faut bien du temps pour expliquer à ces jeunes intelligences les terribles problèmes de l'histoire et du cœur humain. Marie Stuart elle-même, la victime, à peine si à force de résignation elle a fini par se défaire de son orgueil de reine et de femme, de toute -puissance et de beauté.
Mais enfin le malheur et la grâce ont des forces naturelles. Cette chevaleresque majesté qui s'abandonnait naguère , pour une génuflexion que son geôlier lui refuse , à des colères soudaines qui faisaient craindre pour sa vie... elle en était venue à compter pour
rien 1rs plus ^raxes insultes. Ainsi vint un jour où ses bourreaux , voulant insulter jusqu'au bout ii celle majesté, imaginèrent d'arracher le dais royal qui surmontait le fauteuil de la reine (emblème innocent d'une royauté vaincue)... en ce moment .Marie indignée allait réclamer contre une insulte ii sa dignité... Soudain elle se calme et, commandant à son intime indignation : — « .Mel\il. a dit-elle à son majordome, « attache/, le crucifix à cette muraille, cl prions Dieu ! »
Eh bien! dans la scène de cet emblème a détendre, mademoiselle Rachel, quand elle a créé ce rôle, ou elle lin il par être admirable... elle n'avait rien compris le premier jour a l'apaisement subit de la reine insultée; elle disait a regret :
Attache ici le Christ, Mclvil, cl courhons-nous!
Maintenant elle se courbe, elle hésite, elle pleure, elle est vaincue, elle est louchant»'! Il est impossible de mieux jouer qu'elle ne l'a jouée, après trois années de zèle et de méditations, la scène terrible entre Elisabeth et Marie Stuart. lorsque Marie, aux genoux de la reine sa geôlière et sa rivale, implore enfin, la main tendue et les yeu\ pleins de larmes, un re.ua rd , un sourire, une boule:
« Fuis, vain orgueil d une Ame fière! je veux oublier qui je a suis et ce que j'ai souffert : allons! et nous prosternons devant » la femme qui nous plonge en cet opprobre! Le ciel s'e>l prononcé « pour vous, ma sœur, votre heureuse tète a été couronnée par « la victoire ; j'adore la Divinité dont votre grandeur est l'ouvrage. » Cependant sovez généreuse, il est temps : ne me laissez pas dans « l'humiliation, tendez- moi votre main et montrez- vous reine « en me relevant de celte chute profonde!
Ah! la voilà enfin prosternée, humiliée, aux pieds de celle reine insolente!... Il a fallu vingt ans de misère et d'humiliation pour que la reine Marie en vint à celle génuflexion... il a fallu trois ans d'étude ii mademoiselle Rachel.
En ceci on ne saurait trop admirer l'intelligence du poëte allemand ! Cette rencontre qu'il invente, et qu'il a créée entre ces deux femmes qui ne se sont jamais vues, cette lutte horrible entre la puissance et la beauté , entre la force et le malheur , entre le fait et le droit, ce n'était pas, Dieu merci! l'histoire elle-même qui indiquait cette très -dramatique et très -imposante rencontre au poëte Schiller, c'est sa poésie et sa merveilleuse intelligence.
Il a deviné, il a compris que la jalousie et l'amour-propre de la femme avaient joué véritablement un grand rôle en cette immense catastrophe, et que la passion de la femme avait pesé dans le meurtre de Marie autant que la passion politique. Oui , ces deux femmes se sont heurtées dans leur amour -propre et dans leur beauté avant d'entre-choquer leur couronne; oui certes la reine Élisabeth avait d'autres motifs que des motifs politiques pour interdire à sa prisonnière l'usage d'un miroir. Un miroir à cette beauté, sa prison en eût été trop embellie!... Elle est trop belle : il ne faut pas qu'elle se voie , et qu'en se voyant elle se sente consolée. 0 torture qu'une femme seule pouvait inventer !
De son côté, la reine Marie, insolente et féroce (eût dit Horace) à force de douleur, quand elle tenait en main sa plume éloquente , elle en faisait un instrument de torture , et elle en frappait sans pitié cette pédante Elisabeth.
« Madame, » écrivait Marie à la reine Elisabeth, « lady Shrewsbury « (elle avait aussi à se venger de lady Shrewsbury) m'a dit de vous « ce qui suit, au plus près de ces termes... qu'indubitablement « vous n'étiez pas faite comme les autres femmes ; que vous aviez <( engagé votre honneur avec un nommé Simier, l'allant trouver « la nuit, lui révélant les secrets du royaume, et trahissant l'Etat « pour lui complaire! Elle m'a dit aussi (tant vous preniez plaisir « aux. flatteries) que vous permettiez à vos courtisans de vous (( comparer au soleil qu'on n'ose pas regarder face à face, et que » les dames de la cour vous disaient tant de bourdes de votre « beauté, qu'elles n'osaient s'entre- regarder l'une et l'autre, de
h peur de s'éclater de rite. Davantage ladite comtesse de Shrews- « bury m'a raconté que vous aviez une fisiule à la jambe, et que " vous mourriez bientôt, selon les prédictions d'un vieux livre qui « vous prédisait une mort violente... » Elle va ainsi, tant qu'elle peut, mêlant l'ironie au mépris et la menace à Ni colère. Ah! la malheureuse femme irritant à plaisir la lionne blessée, oubliant qu'elle est dans l'antre du lion!
Cette lettre (elle a dix pages sur ce Ion -là) vous représente, et au delà, toute la grande scène de Schiller nu troisième acte de sa tragédie, et ce mouvement pathétique dans lequel mademoiselle Hachel n'avait pas d'égale. « J'ai (ait des fautes! » s'écrie en se relevant la reine captive; « on est jeune . on est reine, on est fragile; mais j'ai <« du moins év ité le crime d'hypocrisie, et le inonde apprit ;i la fois (i mes fautes et mes malheurs. Ainsi je \ aux mieux que ma renom- (i niée, el cependant malheur a \ons. .Madame, si je lais tomber 06
« masque d'honneur el ce manteau de vertu! Malheur à vous, si je « montre a nu les vertus de votre mère Anne de Bolevn. morte sur « l'échafaud !... Kl maintenant, reprends Ion vol au ciel , doulou- « reuse patience, el loi . colère, lu ise les liens et lance a cette femme « tes traits empoisonnés! Oui, l'adultère en ce moment règne sur « le peuple anglais, l'hypocrisie est souveraine! 0 malheureuse ! si « le sort était juste, lu serais il nies pieds, moi, la reine! Exclamations furibondes... el dignes du drame: avouez aussi (pie dans l'histoire la fis/ule à la jambe avail liien aussi >a cruauté.
Comme aussi vous ave/ admire, de l'admiration la plus vive et la plus sincère, l'éclatante el poétique entrée (en ce même troisième acte) de .Marie Stuart hors de sa prison, et lâchée un in>lant au milieu de la libre campagne! Il n \ a pas une ode (en plein l'indare) dont le débutait plus d'éclat et de grandeur: >< Ah! laisse- moi jouir « du plaisir nouveau de la liberté! Laisse- moi être heureuse comme
» un enfant ; voilà le ciel, voila les taxons, voila l' espace! 0 bon- « heur! aller, courir, et loin de ce tombeau m' enivrer ii longs traits « dans la libre atmosphère des cieux !... O verdure! ô BOleil! salut
« à vous , antiques montagnes où commence la frontière de mon « royaume! Et vous, nuages du midi que le vent pousse au-dessus e de l'Océan, du côté de la France, saluez la terre bienheureuse de « ma jeunesse! Hélas! vous êtes mes seuls ambassadeurs, vous tra- « versez librement les airs... Entends- tu, ma Kennedy, retentir le <i bruit du cor à travers la forêt et les campagnes? On dirait que la ci chasse bruyante va nous emporter sur les bruyères de l'Écosso ! ... « Un cheval! un cheval! un cheval qui nous emporte au milieu « des chasseurs ! »
C'est très- beau, l'ode, même isolée au milieu d'une suite de poëmes inspirés ; mais quand elle est mêlée à l'action, quand l'ode et le drame marchent du même pas pour arriver au même but, l'ode atteint une puissance inconnue : elle était un rêve , elle devient un fait, elle devient le drame, et les peuples attentifs sont contents de ce grand plaisir qui ajoute à l'intérêt, à la pitié, à la douleur du drame représenté sous leurs yeux.
Mademoiselle Rachel avait bien compris le mouvement de la poésie lyrique; avant de s'abandonner à cette joie inespérée, elle hésite, elle tremble; on voit que la reine ose à peine ajouter foi à ce mirage, et qu'elle reprend haleine avant de s'abandonner à l'enthousiasme . à l'attrait de ce divin spectacle : l'espace et le ciel ! Cette hésitation était vraiment heureuse et elle fit grand honneur à la jeune artiste qui l'avait trouvée. Au contraire, ici tout semblait la pousser à l'emphase, à l'extase... Eh bien! elle a fini par résister à ce vulgaire entraînement. Si elle obéit à l'ode, elle obéit au drame en même temps. Regardez mademoiselle Rachel au moment où elle sort vivante de son cachot... Elle reste éblouie, étonnée, haletante! On dirait, à ce regard à demi voilé, qu'elle cherche à se rappeler oii donc elle a vu ce paysage et ce beau ciel, semblable au ciel des vendanges à Fontainebleau.
Ainsi perdue en sa contemplation muette, l'habile tragédienne produit tout d'abord moins d'effet qu'elle n'en pourrait produire : oui, niais l'émotion du spectateur grandit par la surprise même que
Et LA TRAGÉDIE. 107
l'héroïne aura témoignée, el son hésitation tourne au profil de nos transports. Quant à féliciter le poëte allemand de cette entrée de jeu, comme on dit, il mérite d'autant plus de louanges que cette Pois encore, à son insu peut-être, il ne lait que traduire une lettre de la reine .Marie Stuart . demandant, non pas son cniiie el son cocher, mais sa douce baquenée, un présent de son onde le duc de Guise. « Elle me sert à prendre un peu d'air dans le paie, sans « quoi il m'est impossible de marcher. »
Sir Walter Scott, prudent et patient commentateur des plus petits faits de l'histoire, ii l'exemple du poêle allemand, s'est souvenu du joli coursier de la reine .Marie. « Je ne sais. » continua la reine (dans le Monastère), « si c'est le sentiment de la libellé « OÙ le plaisir de me livrer à mon exercice favori, dont j'ai été si « longtemps privée, mais en ce moment j'ai des ailes; même il me « semble (la nuit est si noire) que je moule ma Hosabelle. qui h n'avait pas son égale en toute l'Ecosse pour la sûreté de >,i « marche, un trot si léger, le pied si sûr. »
Quand donc il est poussé a ce point d'exactitude en ses moindres détails, le drame aussitôt de\ient le commentaire le plus puissant que puisse espérer l'histoire. Il faut certainement que le poète Schiller se soi t emparé absolument de la vie el des malheurs de Marie Stuart pour les avoir racontés avec tant de verve, d'énergie el de vérité. Ouvrez l'histoire de la reine d Kcosse, et vous trouverez à chaque instant les violences cachets el présentes dont le poète
entoure celle reine infortunée. Dans l'histoire autant que dans le diaine elle manque de loul : elle habile un louis non habitable; elle marche, ô misère! sur la dalle froide, el son beau front ne peut s'habituer à passer sous ces voûtes sombres. Klle pleure, et lout haut, les fleuves, les lacs, les montagnes, les bruyères, le champ de blé. le champ d'avoine, le jardin, le château, la maison.
Chaque jour amène à la captive une injure nouvelle, une nouvelle douleur. Ses amis, ses partisans, on les prend, on les tue,
on les étrangle, el de leur cœur tiède encore le bourreau frappe leur
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joue ensanglantée. En même temps on la vole, on la dépouille; elle est la proie et le jouet de ses geôliers. Elle avait un fils qu'elle aimait tendrement, son fils la laisse et la trahit pour Elisabeth.
Et cependant, si elle veut alléger sa prison et se rendre ses geôliers propices, il faut sourire, il faut versera pleines mains les présents à ces âmes vénales. Il faut rappeler à ces misérables qu'on est reine par la générosité ; dans les débris de sa fortune en ruine il faut trouver de quoi charmer Cerbère. 0 majesté bien disante et bienséante! ô beauté qui s'oubliait elle-même en ces affreuses murailles pour plaire à tous et à chacun!
Dans les premiers temps de sa captivité la reine avait la permission d'écrire des lettres et d'en recevoir ; elle lisait des poëmes, des romans et des cantiques. Tantôt elle s'amusait aux contes galants de la reine Marguerite de Valois, tantôt elle récitait les vers de Ronsard , ou bien elle lisait dans quelque austère légende catholique la prière des agonisants. D'autres fois elle appelait à l'aide de ses tristesses l'aiguille diligente, et elle composait (pour la reine Elisabeth !) des chefs-d'œuvre de tapisserie; ou bien (coquette encore et belle jusqu'à la fin ) , elle s'occupait de sa parure ; elle demandait des rubans, des velours, des parfums, du beau satin, des confitures, des poules de Barbarie et des petits chiens du Louvre, et de beaux oiseaux d'Amérique, avec des patrons d'habits et des échantillons de toutes sortes... Vaines recherches et vains efforts! elle retombait soudain dans sa mélancolie et dans sa tristesse. Elle comprenait toutes les menaces de l'avenir; elle se sentait condamnée à l'avance ; déjà l'air manquait à sa poitrine et l'espérance à son cœur.
Plus tard, le pain manquait à sa table! Elle était sous le joug d'une reine avare, impie et sans pitié; elle était à peine nourrie, à peine meublée, et de tant d'élégances royales, dignes du beau temps de la Renaissance et si chères à la maison de Valois, il ne lui restait plus guère qu'un bout de dentelle, une aiguière à laver ses belles mains, une croix d'or, un collier d'ambre, un bracelet. Bien aAant son supplice, elle avait tout donné, on lui avait tout pris ; les cordes
de son luth étaient brisées, ses lettres étaient ouvertes, ses soupirs étaient comptés. Au dehors, les épées et les couronnes de l'Europe, qui devaient tant ii la reine Marie, elles étaient sans force ou sans pitié pour elle. Les Guises, maintenant qu'elle n'était plus lionne il leur fortune, axaient oublié la reine de France et d'Ecosse.
L'Espagne avait été battue par la tempête et par l'Océan. Sixte- Quint, le pontife, était l'ami de la reine protestante plus que de la reine catholique. Henri III et sa digne mère n'étaient pas fâchés de cet abaissement de la maison de Lorraine; le vainqueur de Lepanle. don Juan d'Autriche, qui avait témoigné tant de Sympathie à ces incroyables malheurs, était emprisonné par l'inquisition avant d'avoir rien tenté pour la défense de la reine .Marie.
On n'a jamais vu un abandon plus complet jusqu'aux jours de notre reine Marie- Antoinette à la Conciergerie, et raccommodant de ses mains royales le casaquin que lui prèle une comédienne pour aller décemment à la mort. El plus la reine d'Ecosse allait de prison en prison, plus elle était captive et tourmentée. Kl pas un moment
de silence et de solitude; et tantôt une servante dont elle fermait les yeux, tantôt un serviteur qui mourait en la bénissant. \u>si
comprenez donc sa douleur, son enthousiasme et son désespoir le jour où le drame la montre enfin . sous un pan du ciel cl sur un boni
de gazon, en présence de sa toiture rivante, en présence de la reine Elisabeth !
Aussi bien l'entrevue et le choc terrible entre les deux reines, au troisième acte, est a coup sûr une position dramatique. Schiller, qui se plaîl il ces heurts des passions présentes, n'a pas trouvé, que n<»u> sachions, de plus terrible entrevue . non pas même quand il nous a
montré Philippe II et le vieillard grand inquisiteur, celui-là livrant
à celui-ci son propre lilsdon Carlos. Mais plus la reine Marie doit écraser de toute la dignité de sa douleur la reine Elisabeth sa rivale.
plus il est nécessaire qu'Elisabeth conserve, ii défaut de pitié, la
position solennelle que lui fait la majesté royale.
Pour bien faire, Elisabeth ne doit pas lutter avec Marie; elle fera
m MADEMOISELLE RACHEL
d'autant mieux, qu'ainsi réduite au désespoir, Marie Stuart, sous les traits de mademoiselle Rachel, se défendait avec une rage éloquente. C'était même une des plus belles scènes de mademoiselle Rachel. Dans ce beau rôle de la reine captive, accusée, condamnée, aimante encore, mademoiselle Rachel manquait peut-être d'abandon et de tendresse; elle n'était pas assez touchante : en revanche, aussitôt qu'il faut être terrible, elle est terrible. Son œil noir s'assombrit encore, sa tête se charge de nuages, son sourire se remplit de dédain, sa voix et son geste tremblent sous toutes ces colères entassées , tant le frisson passe de l'âme au corps !
Regardez ces mains, elles déchirent! C'est beau à voir, terrible à entendre, cette ironie qui grandit, gronde, éclate, et, juste ciel! après ce grand orage s'il venait seulement une larme, ce serait le plus beau rôle de mademoiselle Rachel. Elle était grande, elle était reine, mais on ne voyait pas la captive; à peine daignait- elle se montrer attendrie quand elle marche à la mort. En tout ceci , mademoiselle Rachel est restée dans sa nature, qui l'avait faite violente, dédaigneuse, superbe, ironique. Après avoir cherché son rôle, elle en avait conquis la toute -puissance; sa voix avait retrouvé toute sa vigueur, son regard, toute son énergie.
Hélas! si sa tristesse eût égalé sa colère, en ce rôle de Marie Stuart, mademoiselle Rachel eût touché à la perfection. Mais quoi ! personne encore n'avait raconté à mademoiselle Rachel la vie et la mort de la reine Marie... une reine entourée à ce point de beauté, de jeunesse et de poésie!... son rapide passage à la cour de France; son départ, le cœur plein de l'image du jeune épouv qu'elle avait perdu; ses pressentiments funestes, l'habit blanc qu'elle portait en signe de deuil (mademoiselle Rachel était vêtue de noir) , et les élégies composées par elle, qu'elle chantait sur son luth :
Si je suis en repos , Sommeillant sur ma couche, J'oy qu'il me tient propos, •le le sens qui me touche :
En labeur, en recoy, Toujours est près de moi !
Elle s'embarque à Calais (1561) dans les premiers jours de septembre. Un vaisseau qui sortait du port périt sous ses yeux corps et biens. Elle fondit en larmes, quand elle vit la terre s'éloigner.
« Adieu, France! adieu, disait-elle, plaisant pays de France, je « ne vous verrai plus !... » Le soir elle voulut coucher sur le pont, ordonnant qu'on l'éveillât au point du jour, si on voyait encore la France... Au point du jour la terre était encore en vue, et la reine Marie Stuart lui envoyait ses derniers adieux..
Sa mort fut la mort d'une résignée; en ce moment , pour toucher à ce que la tragédie a jamais eu d'angoisses plus cruelles, il suffit au poète de copier l'histoire , et l'histoire est de cent coudées audessus de la tragédie1.
Ici le poëte a suivi tout simplement l'histoire, et cette obéissance a été de grand profit à son drame. Aussitôt qu'elle est sûre de sa mort, Marie Stuart s'y prépare avec la majesté d'une reine et la simplicité de la femme chrétienne. En ce moment les passions d'icibas font silence; l'orgueil même est vaincu; le crucifix l'emporte, et toute couronne est oubliée. Elle dormait , semblable à ce duc de Biron qui riait en songe une heure ;i\ant sa mort; tout d'un coup elle est éveillée en sursaut, elle demande : « Qui va là? >» On lui dit que ses juges demandent à entrer; elle dit qu'on attende,
1. « A souper, elle beut à tous ses gens, leur commandant de la piéger. A quoj « obéissant, ils se mirent à genouil, et , meslant leurs larmes avec leur vin, heureni » à leur maislresse. L'heure veneue, elle commanda à l'une de ses filles de lui bander « les yeulx du mouchoir qu'elle a voit expressément dédie pour cel ell'ect. Bandée. « elle s'agenouilla, s'accoudant sur un billot, estimant devoir estre exécutée avec « une espée à la française : mais le bourreau, assisté de ses satellites, lui fit mettre « la teste sur le billot, et la lui coupa avec une doloirel »
Et ce détail horrible : « Au moment où le bourreau d'Elisabeth prit par les cheveux « la tète de la reine Marie, cette tète tranchée échappa à la main du bourreau et « s'en fut rouler à l'extrémité de la salle mortuaire... Elle avait perdu ses cheveux « dans la prison ! »
Alors elle se lève et s'habille ; elle s'assied, elle fait ouvrir la porte de sa chambre et elle écoute, d'un front calme, la sentence mortelle. « Dieu soit loué, dit Marie Stuart, qui me fait mourir pour la « bonne cause ! »
En même temps elle veut être seule , et elle s'agenouille sur- la pierre, priant et demandant à Dieu , faute d'un prêtre catholique, la rémission de ses péchés. Après sa prière elle voulut dormir; elle se mit au lit une dernière fois, et elle s'endormit comme un enfant. Réveillée, elle prit congé de tous les siens, leur laissant à chacun une marque de son souvenir, leur pardonnant toutes leurs fautes et leur demandant pardon de toutes les siennes. Enfin elle demanda son gobelet et elle but à la santé de tous ces chers compagnons de sa fortune. Autour d'elle on n'entendait que des pleurs et des sanglots. Enfin elle était résignée et son sacrifice était accompli.
Cependant, disait-elle en gémissant d'une fatale horreur, cette hache me gêne, il eût mieux valu mourir d'une épée, à la française ! En ce moment on eût dit que l'auréole entourait déjà cette tête charmante. Enfin, enfin, le surlendemain de cette nuit funeste, à dix heures du matin, par le froid et le nuage (hélas! les vendanges de Fontainebleau!), elle se lève, et, vêtue de blanc, qui est le deuil des reines, elle se prosterne encore en pensée aux autels de sa croyance. En vain on l'appelle, elle répond que l'heure n'a pas sonné encore. Elle avait tant à dire à son Dieu ! tant de pardons à demander! Elle avait si grand besoin de la clémence divine! Alors enfin ce fut l'heure... et il fallut se traîner au supplice... elle avait peine à marcher, soutenue par ses domestiques, tant ce rhumatisme était plus fort que sa volonté.
Voilà comment l'histoire a parlé de cette reine adorable: et quand le drame et le poëme ont voulu célébrer la reine Marie, et le drame et le poëme n'ont eu qu'à se souvenir !
Dans la dernière et sympathique exposition du poète Schiller, mademoiselle Rachel avait fini par être une touchante et timide créature; elle s'est humiliée, elle a prié, elle a pleuré, elle n'a pas
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résisté, comme elle Taisait le premier jour. ;i cette horrible mort sur l'échat'aud; elle a compris que plus la reine .Marie est touchante, et plus la reine Marie est vengée.
Le succès a été complet; l'émotion était générale : on pleurait, on écoutait, on oubliait d'applaudir.
Si par hasard, sur le minuit . vous eussiez passé devant la porte du Théâtre- Français , \ous eussiez vu de chaque côté de la porte entr' Ouverte une foule attendant mademoiselle Kachel a sa sortie, et la saluant de ses acclamations.
Un jour, dans cette même tragédie de Marie Stuart (mademoiselle Kachel commençait à peine il bien jouer son rôle) . on imagina d'opposer à mademoiselle Kachel une tragédienne appelée mademoiselle .Maxime, qui n'était pas sans énergie et sans talent, cl le public et la critique un instant s'entendirent pour applaudir mademoiselle .Maxime un peu plus qu'elle ne méritait. .Même il \ eut de pari el d'autre une opposition presque \iolente. el les amateurs se cro\aienl revenus ii la lutte mémorable entre la beauté de mademoiselle
(«cordes et les mérites de mademoiselle Duchesnois. Ce mol de rivale et de rivalité sonnait mal aux oreilles de mademoiselle Kachel; cependant sans un mol de reproche elle attendit une bonne occasion d'en finir avec cette lutte impossible.
Un soir donc, comme on jouait Marie Stuarl el que mademoiselle Maxime représentait la reine Elisabeth, la salle était une bille, une émeute, un tribunal. Évidemment mademoiselle Maxime el mademoiselle Kachel allaient avoir une rencontre décisive; ;i chaque parole, à chaque ijeste. il \ avait des enthousiastes qui applaudissaient mademoiselle Maxime; ils l'applaudissaient avec raye, et cependant mademoiselle Kachel. calme et patiente, attendait d'un pas ferme et de san^-froid le troisième acte.
lin ce moment plus que jamais grondait l'orage, et la scène était aussi violente (pie les deux camps le pouvaient désirer. A la lin donc, ces deux femmes allaient se regarder l une l'autre el face ;i face; a la lin elles allaient se dire en public toutes les haines de
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leur cœur: Le silence était immense en ce moment. Mademoiselle Maxime arrivait pâle, défaite et pleine d'insultes. Ce n'était pas la reine d'Angleterre qui lutte contre Marie Stuart, c'était la pensionnaire et la débutante du Théâtre -Français, que disons- nous! l'ambitieuse et la révoltée, qui s'en vient publiquement (ses vaisseaux étant brûlés) contredire à la sociétaire reine du théâtre.
Ainsi le fiel et le mépris tombaient de ces lèvres et de ce regard. Après quoi ce fut le tour de mademoiselle Rachel. Marie Stuart, exposée aux mépris de cette reine insolente , avait écouté frémissante toutes ces injures. Elle avait accepté en silence les dédains de cette femme; elle était restée la tête courbée, les mains jointes, le regard féroce ; elle attendait. Oui , mais quand son tour est venu , quand elle a pu enfin jeter au dehors les amertumes de son âme , alors , dieux et déesses ! elle fut superbe. Elle avait l'air de nous dire (et elle l'a très -bien dit) : Ah! vous allez, moi absente, me chercher des rivales ! Ah ! vous voulez élever autel contre autel! Ah! vous voilà qui placez là l'une près de l'autre, sur la même ligne, cette Maxime et Rachel! Ah! vous cherchez si je ne vais pas rester sans voix, sans passion et sans terreur, et vous croyez que je n'aurai pas ma révolte , et vous pensez que je vais m'exposer à vos comparaisons !
Non, certes, non! il n'en sera pas ainsi: vous verrez, vous verrez que je sais me défendre, que je n'ai pas besoin d'appui étranger, que la majorité m'appartient, que je veux régner, que je dois régner seule et sans partage !
Ainsi elle a parlé, ainsi a-t-elle fait. Il est impossible en même temps de montrer, dans une action publique, plus de vigueur, de véhémence, d'indignation et d'énergie. Ce rôle de Marie Stuart, dans lequel mademoiselle Rachel avait été d'abord timide, inquiète, insuffisante, maintenant qu'elle le joue en présence de cette rivale dont le bruit l'importune, elle le joue avec une vigueur inconnue. Rien ne l'arrête en son chemin... Sa voix même, qui est forcée d'obéir et d'aller jusqu'au bout de ces longues, cruelles et lourdes
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tirades, sa voix sudii à tous ses transports. C'était une verve incroyable, une passion qui tient du délire, un bondissement furieux; c'était, en vérité, saisissant et superbe ! Alors il eût fallu voir mademoiselle .Maxime. Étonnée et confondue, elle reculait d'épouvante. Elle regardait ce bondissement solennel d'un œil hagard; elle se demandait si elle avait affaire a la même femme... Eli oui! c'était la même, et quand enfin Elisabeth terrassée, humiliée, haletante, ose à peine relever la tête, il eût fallu voir mademoiselle Hache! se tournant d'un geste royal vers les ci-devant enthousiastes de mademoiselle Maxime, et s'écrier le mépris dans la bouche et le feu dans les veux :
.renfonce le poignard au sein de nia rivale!
En ellêt, mademoiselle .Maxime ne s'en releva pas. et celle infortunée qui s'était fait applaudir dans le rôle de Phèdre (un rôle que se réservait mademoiselle Rachel), elle disparut il tout jamais.
On avait tant dit et répété de toutes parts a mademoiselle Rachel qu'elle serait admirable en tout le rôle de Chimene, qu'à la lin elle consentit à l'étudier, et le Théâtre - Français donna le Cid.
Le Cid est l'honneur de notre art dramatique , il est la gloire authentique du théâtre espagnol.
Guilhem, ou, si vous aime/, mieux , don Guilhem de Castro, est un des illustres contemporains de Cervantes et de Lopez de Vega. A l'exemple de ses confrères les portes dramatiques. .Morelo, Koxas, (iuevara, Soles, Aiçuilar, il a jet,; sur le théâtre espagnol toutes sortes d'inventions sans nombre et sans l'orme, poèmes improvisés pour la plupart, (pie le comédien emporte avec lui dans sa tombe, sans que l'auteur ait songé il en garder même une copie.
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Pareille aventure attendait plus d'une tragédie de Shakespeare, plus d'une comédie de Molière; et c'est ainsi que chemin taisant le tombereau de Thespis a semé et gaspillé çà et là bien du génie et de l'invention. De tout ce qui est resté de Guilhem de Castro, on célèbre surtout la Jeunesse du Cid, pour l'honneur que lui a fait Corneille de lui prendre son Cid. Son héros, Guilhem de Castro, l'avait trouvé clans les Romanceros , cette admirable complainte aux cent mille couplets divers , dont le Cid et la Chimène font tous les frais. C'est à la fois Y Iliade et VOdyssée de l'Espagne. Ce que les tragiques grecs ont fait pour les héros d'Homère, Guilhem de Castro et ses héritiers l'ont fait à leur tour pour les héros des romanceros; origine insigne de la poésie dramatique, la mémoire et la reconnaissance des peuples, la poésie chantée dans les villes et clans les siècles. Ici commence la tragédie espagnole.
Nous sommes aux temps chevaleresques. On croit encore aux dames et aux chevaliers. L'amour et l'honneur sont les deux passions avouées par chacun et par tous. Le Don Quichotte n'a pas encore jeté dans le monde ce charmant ridicule rétrospectif sous lequel ont succombé Charlemagne et ses douze pairs.
Ainsi l'époque est choisie à merveille. Le drame commence avec moins de sobriété et plus d'éclat que dans la tragi-comédie de Corneille. Ce même jour le fils de don Diègue est armé chevalier avec toutes les solennités d'usage. Le roi lui donne sa propre épée ; l'infante elle-même, la propre tille du roi, attache les éperons du jeune homme, pendant que Chimène se dit tout bas : « Les éperons « qu'elle a chaussés m'ont piquée en plein cœur. »
Cependant, quand Rodrigue est bien chevalier, il s'en va suivi de toute cette folle jeunesse qui veut voir comment il monte à cheval , et le roi, resté seul avec ses conseillers, leur déclare qu'il a besoin d'un gouverneur pour son fils, qui déjà « ne pense plus qu'aux armes , aux chevaux , aux bruits et à l'appareil de la guerre ! » Le roi réserve cette charge importante à don Diègue , mais le père de Chimène sollicite cette faveur. Bref, le comte frappe don Diègue
ET LA TRAGÉDIE. \Tl
au visage, en présence même du roi ! Certes, Corneille a bien l'ail d'éviter cette humiliation à ce monarque absolu, comme il l'appelle par politesse.
Ainsi déshonoré, le vieux don Diègue rentre en sa maison, où l'attendent ses trois fils. Lise/, plutôt le romancero pour l'intelligence de cette scène, car le poète dramatique traduit le romancero mot pour mot. « Il l'ait appeler ses (ils l'un après l'autre, il prend leurs « mains dans les siennes et il les serre de façon qu'As crienl : « Grâce et merci ! excepté Kodriime, qui, se voyant la main froiss se, « se défend et s'écrie : « 0 malheur ! mon père, si \ous n'étiez pas « mon père, pour cet outrage vous am ie/ mi soufflet! ■>
Or, savez-vous ce (pie répond le vieillard : Ce ne serait plus le premier, mon fils!
Ici vous ave/ toute la scène île Corneille et les admirables Stances de Rodrigue :
Allons, mon bras, BauVOM dll moins l'honneur, l'uisqu'iipivs lout il fil 1 1 1 perdre Cliiinene'
Arrivent ensuite l'infante et Chimène. Ce rôle de l'infante a été supprimé par .1. B. Rousseau quand la Comédie -Française B'avisa de trouver que le Cid avait «les longueurs. Ces deux jeunes Biles ne sont occupées qu'à célébrer la bonne mine du chevalier, qui \a paraître dans un tournoi. Quand elles ont dit tout ce qui se passe dans leur cœur, \oiis \o\c/. venir le comte, a qui le roi l'ail demander une réparation de l'outrage fait a don Diègue :
<( Mais c'est là une demande folle ! <> répond le comte, a Est-ce que » je puis raccommoder l'honneur de don Dièirue avec un morceau du » mien'.1 Nous resterions, lui a\ec son honneur rapièce, moi avec h mon honneur déchiré : pour raccommoder un pareil vêtement, il » tant avoir du même drap. J'ai fait monter le sanir il sa joue : qu'il « en vienne tirer de mon cœur. » Arrive en ce moment Rodrigue. O douleur! Chimène est là qui le regarde, et cependant il faut qu'il insulte il l'instant même le père de Chimène. Car derrière Rodrigue
il y a don Diègue, il y a son vieux père qui ne sait déjà comment expliquer l'hésitation de son fils. A la fin donc ils se rencontrent, le comte et Rodrigue. C'est tout à fait la belle scène du Cid de Corneille; seulement notre poëte s'est donné de garde de placer entre Rodrigue et le comte Chimène elle-même, comme fait le poëte espagnol. Laissez-les se battre, et laissez celui-ci tuer celui-là... vous verrez que Chimène aura son tour.
La façon dont le roi apprend l'action de Rodrigue est des plus dramatiques ; au lieu de faire dire par le confident :
Sire, le comte est mort...
Don Diègue par son fils a vengé son offense,
voici comment s'explique l'auteur espagnol :
« Sire , un enfant a tué le comte ! Le roi : Dieu soit en aide ! « c'est Rodrigue ! » Au même instant Chimène accourt : Justice ! ô roi! justice! Ah! c'est là un grand cri tout rempli de douleur et de passion! « Il y a vengeance chez les hommes, » dit le vieillard. « Il y a justice chez les rois, » répond Chimène.
Nous voici maintenant dans la maison de Chimène où déjà se présente Rodrigue. Il arrive un peu vite, il est vrai, mais on doit pardonner beaucoup aux poètes qui sont hardis, quand ils se tirent avec bonheur de cette audace. Dans l'un et l'autre poëme, la scène est la même. Chimène, placée entre l'amour et le devoir, n'hésite pas un seul instant : d'abord elle vengera son père, et, quand enfin son père sera vengé, elle pleurera son amant. Aussi, quand la jeune fille se dit à elle-même: Malheureuse ! nous trouvons en effet qu'elle est à plaindre. Rodrigue aussi, quand il dit : Ma Chimène! il a raison, car il est aimé, il le sait, elle vient de le lui dire; tout à l'heure encore elle a reconnu , non pas sans remords et sans larmes , que Rodrigue a fait son devoir, qu'il obéissait à l'honneur, qu'il devait tuer le père de Chimène :
Je ne t'accuse point, je pleure nos malheurs!
Ainsi l'honneur, l'amour, le devoir, la vengeance, la pitié, tous les sentiments tragiques renfermes dans le cœur des braves gens, se montrent dans eette entrevue de Kodriguc et de Chimene. » Rodrigue, qui l'eut cru? Chimène, qui l'eût dit? » C'est dans le poète espagnol, c'est dans le poète français, ou plutôt c'est un cri de la nature, et le cri même de la passion.
Ainsi les deux poêles suivent le même sentier. Il faut rendre justice à don Guilhem de Castro, sa tragédie ne s'éloigne guère de la tragédie de Corneille. La rencontre du vieillard et de son (ils. dans l'un et dans l'autre poète, vous donne tout il fait les mêmes émotions: « Touche ces cheveux blancs auxquels lu as rendu l'hon- « neur. Approche tes lèvres de celte joue dont tu as effacé la tache. Kl ce beau trait oublie par Corneille : m Mon âme s'humilie avet « orgueil devant loi. »
Mais déjà dans le lointain l'ennemi se lait entendre; on l'a \n qui approchait des côtes; a ce danger pressant nul ne songe, el pas même le roi. C'est toute la scène de Corneille avec beailCOUp plus d'emphase et de mots. Voici donc le berger qui s'enfuif en invoquant la sainte Vierge; voici le roi Almanxor qui proclame Mahomet. Du haut de la montagne le berger esl témoin de la valeur des combattants. A la fin, Rodrigue arrive, el le chef Alman/or lui rend son ('-pce. non pas sans avoir bravement combattu, comme un digne filfi de Mahomet... Corneille en dit beaucoup plus en moins de mol».
Corneille a fait mieux que cela : il a laissé de côté les .Maures, les bergers, Alinan/.or, la bataille; il a remplacé tous 068 détails par
l'admirable récit du jeune Rodrigue combattant à la douce clarté
qui tombe desétoiles. El cependant que l'ail la Chimene de Corneille .»
Elle se fait raconter la gloire de Rodrigue, ses haut- Faits, sa vaillance, el sa victoire enfin.
Ki l;i main de Rodrigue a lait tous on miracles!
Un vers charmant qu'on ne saurait trop bien dire!
Ici nous allons retrouver, marchant de front, les deux poêles.
Dans l'une et dans l'autre tragédie, Chimène, après ces premiers instants de faiblesse amoureuse, rappelle sa colère; elle poursuit de plus belle le meurtrier de son père. Dans le poète espagnol , le discours de Chimène est presque aussi beau que celui de Corneille. Quant au petit mouvement du roi à don Diègue, montrez un œil plus triste, et la surprise de Chimène, à qui l'on dit que son amant est blessé , sans nul doute c'est là une invention pleine de grâce et d'esprit, mais c'est une trop jolie invention. Heureusement que la scène est relevée hardiment par ce grand cri de Chimène :
Quoi ! Rodrigue est donc mort?
Ici, à coup sur, la tragédie est accomplie. Rodrigue de Bivar, vainqueur des Maures, ne peut plus être frappé pour avoir tué le comte, l'insulteur de son père. Même en supposant qu'en effet Rodrigue ait été coupable un instant,
Les Maures, en fuyant, ont emporté son crime!
Donc il faudra encore, à ce coup, un grand génie, un intérêt toutpuissant pour que la tragédie recommence de plus belle. Mais quoi ! nous aimons tant la Chimène, que cela nous plaît et nous charme de la suivre en ses divins sentiers, jusqu'à ce que nous sachions ce que deviennent ses amours?
Ainsi c'est la volonté de Chimène ; aussitôt tout recommence. Elle en appelle au jugement de Dieu... Rodrigue accepte, tant il sait bien que le jugement de Dieu n'est pas à craindre j our les honnêtes amours. Pour ce combat tout se prépare dans le drame espagnol avec bien plus de solennité que dans le drame français. Rodrigue s'est mis en route allant chercher le tournoi ; même il marche depuis le matin, suivi de ses écuyers. C'est l'heure du repas.
Nos cavaliers mettent pied à terre, et vous avez une de ces bonnes scènes de mangeaille qui tiennent si bien leur place dans le Don Quichotte. Ainsi le premier écuyer du Cid tire de son bissac un
gigot de mouton, cet autre un flacon plein de vin , ce troisième un jambon à peine entamé, mais avant tout le Cid veut que les convives rendent leurs actions de grâces au patron de l'Espagne.
Il est chevalier, il est chrétien. Ses éperons sont dorés, la plume blanche Hotte à son casque, un grand rosaire pend à son épée. Ainsi est fait le Cid, quand tout ii coup passe, en se lamentant, un mendiant couvert de lèpre. « La charité pour l'amour de Dieu, mes lions seigneurs! » A l'aspect du lépreux, les plus braves reculent; seul, don Rodrigue \ ienl en aide au mendiant. « El. s'il le liait . je lui baiserai la main, » s'écrie-l-il. A quoi le lépreux répond : « Bon Rodrigue! » Alors ils s'asseyent sur le même manteau, le Cid et le mendiant, ils mangent au même plat, et, le repas achevé, le mendiant bénit le Cid. Juste ciel ! ce n'est pas un lépreux, c'est Lazare, ce Lazare ressuscité chez nous à toutes les émeutes de la lamine cl du désespoir, qui prédit au Cid des destinées immortelles.
Un hors-d'œuvre! direz- vous; celle scène de Lazare et du Cid est un hors -d'oeuvre, oui. certes, un hors- d œuvre, mais puissant, mais poétique. Corneille a laisse'1 de côté cet incident de la vie de BOD héros, parce (pie, à tout prendre, Corneille c'avait qu'un drame a tirer de la vie du Cid Campéador. pendant que le théâtre espagnol devait demander au Cid un drame sans lin. A ce propos nous revient en mémoire la scène du pauvre, dans le Don Juan de .Molière, qui est une invention et. qui plus esl . une émotion toute shakespearienne. On s'est longtemps demande où donc Molière avait trouvé» son mendiant... Il l'a trouvé dans le Cid espagnol : seulement le mendiant de .Molière reste un mendiant, pendant que le mendiant de Cuilhem de Castro dexienl un saint du paradis; la raison en est simple: c'est que don Juan le sceptique l'ail l'aumône mi nom de l'humanité, Rodrigue, Le croyant, lait l'aumône au nom
de Dieu.
Il faut donc tenir compte au poêle espagnol de >a bonne volonté
pour don Rodrigue. Le poète espagnol ménage son héros parce qu'il en aura besoin longtemps. M l'entoure à plaisir «le merveilles
et île prodiges : c'est le droit, disons mieux, c'est le devoir de sa poésie ! A ces causes, il fait du duel de tout à l'heure, non pas seulement une querelle privée, mais une bataille nationale. 11 ne s'agit pas cette fois, comme dans la tragédie de Corneille, d'un simple champion de Ghimène : il s'agit d'un géant envoyé par le roi d'Aragon tout exprès pour décider du sort de deux armées. Ce géant s'appelle don Martin; il défendra Chimène et le roi d'Aragon.
Don Martin est sûr de son fait , à ce point qu'à le voir Chimène pâlit et se trouble. Ici j'avoue que ce danger de Rodrigue est plus dramatique qu'il ne l'est, en effet, dans la pièce de Corneille. Le don Sanche de Corneille est, il est vrai, un jeune homme plein de zèle et de bonne volonté, mais, en fin de compte, don Sanche n'est guère formidable. Nul ne doute, rien qu'à le voir, que Rodrigue en va tirer bon parti, et Chimène, en choisissant un pareil défenseur, ne fait certes pas un grand effort.
Sous ce rapport , le champion du drame espagnol est bien plus entouré de terreur et d'intérêt. Il est possible, à tout prendre, qu'il sorte vainqueur de ce combat dont Chimène est le prix... Et que disais-je ! voici que déjà Chimène a quitté ses habits de deuil. Elle est parée et triomphante, elle dissimule sous ces apprêts joyeux les tristesses de son cœur. Ce mouvement-là est des plus dramatiques. Il dérange quelque peu la touchante monotonie des plaintes et des tristesses de Chimène. Au même instant, on annonce qu'en effet le Cid a été vaincu. La nouvelle est sérieuse, et nous l'aimons mieux, ainsi faite, que dans le drame de Corneille. Le quiproquo de don Sanche, couvert d'opprobre par la femme qu'il a défendue , est un moyen qui appartient bien plus à la comédie qu'à la tragédie. Parmi tous les amants rebutés d'ici-bas, je n'en sais pas un seul plus ridicule que ce petit don Sanche obligé de célébrer la gloire invincible de son rival.
Vous savez la fin de l'une et de l'autre tragédie... A force de gloire et d'amour, le Cid peut appartenir à Chimène; le comte luimême, s'il était là, applaudirait à cet hymen. On a beaucoup loué
Corneille de s'être contenté d'une indication assez, vague de ce mariage, mais, a tout prendre, on ne doit pas faire un crime au poêle espagnol d'avoir marié tout de suite rainant et la maîtresse. Ce mariai;»' était tout il l'ait dans les mœurs héroïques, et le romancero explique cela à sa façon brutale, mais concise : n .le l'ai pris « un homme, je t'en donne un autre. »
Certes, après tant de peines, de dangers et de transes intimes; après deux rencontres en champ clos et une bataille à outrance contre les Maures, le Cid peut se dire, quand il devient l'époux de Chimène : « Enfin !
Le rôle de Chimène est un des plus complets, des plus beaux et des plus touchants qui soient sortis du génie et du cœur de Corneille. En effet, mais où trouver l'accomplissement d'un m beau rêve? Il faut une jeune fille belle, éloquente et passionnée! Il faut qu'elle ait un noble cœur, une intelligence ardente et <rhre; qu'elle ait des larmes dans les yeux, de la grâce dan- le geste, de la noblesse, du charme et de la douleur dans la voix; qu'elle soit tour à tour la jeune fille amoureuse et la iiiande dame qui Be rengB; qu'elle réunisse en soi les ardeurs et les passions généreuses du .Midi; qu'elle aime et qu'elle le dise, et qu'elle le seule, et qu'aussi elle appelle à son aide toutes sortes de mépris, de colères, de
grâces . de fureurs.
Rien qu'à la voir, je veux qu'on la plaigne et (pi on l'aime; je veux que rien ne soit plus beau, plus simple et plus grand, plus charmant et plus terrible... Mêlas! mademoiselle Hachel succomba à celle peine, ou, pour mieux dire, elle n'ont pas le couraire et la force de faire en l'honneur de Chimène ce qu'elle axait l'ail pour Marie Shunt. .Mais quoi! toujours recommencer, toujours chercher; faire aujourd'hui ce qu'on a fait hier, étudier, quand pas une heure et pas un jour ne vous reste, et pas un moment de solitude!... Elle eut peur de Chimène el elle cessa île jouer le Cid, après les sis: premières tentatives. Elle a joué Chimène. en trois ans. quatorze fois, et tout fut dit peut-être pour cent ans.
Ariane, une héroïne de Thomas Corneille, fut jouée au mois de mai de la même année; et si la tragi-comédie eût été meilleure, Ariane était une des conquêtes de mademoiselle Rachel.
Malheureusement ce roi de Naxe et son confident Arcas ressemblaient à tous les rois et à tous les confidents. Le Thésée et le Pirithous de Corneille rappelaient beaucoup trop Oreste et Pylade. Ariane enfin, la délaissée et l'amoureuse, était Hermione elle-même, autant que le Thésée de Thomas Corneille est le Pyrrhus de Racine.