‹ Rachel et la tragédieChapitre 21 sur 26 · TRADUCTION · texte numérisé non relu

TRADUCTION

Melpomène, est-ce toi qui, loin de l'âge antique,

De la Grèce et de son beau ciel , Pour rajeunir l'honneur du cothurne tragique, .

Revis sous les traits de Rachel ?

Est-ce toi?... Mais voici que la jeune Thalie Aux yeux riants , pleins de douceur.

évidemment pour être approuvée, et jamais elle n'avait été plus charmante. Elle portait, à la façon des jeunes duchesses du faubourg Saint-Germain, les habits les plus merveilleux, qu'elle arrangeait habilement à l'air de son visage, à l'attitude heureuse de sa personne. A la voir passer dans la rue, on eût dit une princesse; à la voir entrer dans un salon, vous eussiez dit une reine. Elle aimait à se voir élégante et parée, et elle se fût bien gardée de porter des couleurs trop voyantes ; au contraire, elle était naturellement, même dans son faste, simple et de bon goût. « Je viens, dit-elle avec

De grâce étincelante et d'aimable folie, Lutte à présent avec sa sœur.

Grèce et Home, voyez! Vos belles héroïnes

Bravent les siècles inconstants; Elles viennent à nous, sous leurs formes divines

L'art magique a vaincu le temps.

Oh ! grande en sa parole, et grande en son silence .

Phèdre, livrée au dur remord, Trahit le feu secret d'un mal sans espérance ,

Feu fatal, éteint par la mort!

Ici, quelle fureur et quelle douleur fière?

Camille, Ilermiune , c'est vous!

L'une sacrifiant son cœur à sa colère.

Et l'autre, Homo à son époux.

Puis la sombre douleur fait place à la tendresse,

Lesbie et Lydie, ont leur tour; Catulle, en la voyant, l'on comprend ton ivresse;

Horace, on comprend ton retour.

En elle, art merveilleux! tout saisit, tout s'anime.

Chaque muscle prend une voix, Et son silence parle un langage sublime

Par tous sis membres à la fois.

AlGl'STE LEPAS.

Extrait ia Journal de Saint - Pttcrsbourg , n» 311, il» Î6 janvier il" février i l«S*.

4G8 MADEMOISELLE RAGHEL

le sourire affable et le clair regard de la première jeunesse, interroger mon oracle, et savoir de lui s'il me serait défendu de chanter la Marseillaise à messieurs les Parisiens. En même temps elle racontait les embarras de l'heure présente et les difficultés du théâtre. » Où serait le mal de ramener la foule à ce théâtre abandonné? Puis mille autres raisons, dont elle savait mieux que personne l'impuissance et la vanité , car elle était exacte et bonne logicienne ; quand elle a fait une faute , elle savait que c'était une faute, et elle ne se mentait guère à elle-même.

A peine elle eut dit, à cet ami sincère et dévoué de sa gloire, cette ambition de chanter la Marseillaise aux échos de 1848, que ce sage et prudent conseiller, vivement frappé de cette entreprise, lui en représenta l'énormité. Pourquoi donc se mêler, imprudente, à des émotions dangereuses? A quoi bon soulever des tempêtes qui passent au-dessus de nos têtes? Quelle nécessité de se rendre à ces tumultes? Ou la Marseillaise est, en effet, sans danger à cette heure , alors à quoi bon se mêler à ce jeu puéril ?

Ou bien la Marseillaise est en train de revenir à ses anciennes terreurs, alors pourquoi si jeune et si belle, aimée et populaire, adoptée enfin par tous les esprits pacifiques, affronter, de gaîté de cœur, ces précipices et ces dangers ? — Gomment donc ne voyezvous pas qu'il est messéant aux jeunesses, telles que vous, de se mêler à ces cris , à ces violences , à ces désespoirs ? Eh quoi ! la tragédie et ses douleurs, ses conseils, ses colères, ses pitiés, ses vengeances, Rome entière avec Camille, Lucrèce ou Virginie, et tout ce que la liberté de la république romaine a laissé de violence et de châtiment, ne vous suffisent plus à cette heure, il vous faut encore les colères voisines des clubs et satellites de l'échafaud ?

« Croyez-moi, mon éloquente Rachel, résistez à la tentation qui vous pousse, et vous maintenez, sincère et forte, dans vos grands domaines; je ne sais pas si le théâtre a besoin, pour vivre, de la Marseillaise, mais je suis sûr que vous vivrez, vous, sans la chanter;

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hier encore, dans Citma, vous étiez écoutée avec la plus grande et la plus consolante faveur. »

En effet, le gouvernement de 18Û8 avait institué certaines soirées où le peuple était invité, et le peuple, invité à ces fêtes de mademoiselle Racbel, avait battu des mains à son génie, à sa beauté, à cette inspiration qui semblait grandir au milieu de nos tempêtes domestiques. Ce réveil des nations, qui fait peur aux gens sur le retour, aux esprits naturellement pacifiques, au vieillard qui veut mourir paisiblement, aux pères de famille qui doivent tout prévoir, a cependant un charme incroyable, un alliait sincère aux yeux de l'artiste. Il préfère à toute autre émotion, ces fièvres intermittentes; il se sent vivre au milieu de ces mines; il se sent inspiré sur ces débris.

Mêlas! vains discours, paroles perdues, prière inutile! Elle étail venue, en cette humble maison, bien décidée . au bout du compte, a chanter h Marseillais/' ! En vain son conseiller éperdu lui représentait l'obstacle et le danger, en vain il lui rappelait ses grandes journées, au milieu de tant de maisons ro\alcs : ii Londres, à Bruxelles, à La Haye, à Paris, à Varsovie, à Berlin, a Vienne, a Turin, ;i Saint-Pétersbourg... tant de couronnes, de sourires et de bienveillance des reines; tant de bontés des rois, qui ne comprendront pas que leur enfant gâté s'associe aux hurlements de la place publique... Elle ét;iil résolue, el trois jouis après ce débat pour sa maison, après une orageuse et turbulente représentation île Lucrèce, comme on rappelait la venr/eresse , on put voir, oubli»' ii dessein sur un banc du Forum, le drapeau tricolore, et soudain mademoiselle Bachel, le drapeau dans ses bras glorieux, la tète liaule. et les yeux tout remplis d'un feu sombre, elle >e prit à déclamer, sur une mélopée inexorable et sur le véritable mode lydien, le cantique éclatant, terrible...

Elle était une Muse... une Furie. Elle venait... de l'Ilelicon... Elle venait du Champ-de-.Mars. Enfant de l'indaie... et la fille de Rouget de Lisle. Érynnis la violente et l'implacable

était dépassée en ce moment , et vous auriez pu voir tout ce peuple, éperdu et bouche béante, écoutant les malédictions prononcées par cette même voix qui récitait divinement les amours de Racine et les grandeurs de Corneille. En ce moment,, nous nous rappelions ce torrent dont Horace a parlé, quand le fleuve grossi par l'orage écume et bouillonne au-dessus de ses bords, et tombe en hurlant dans une abîme inexorable1.

C'était superbe et terrible. On frémissait, on tremblait, et la fièvre héroïque s'emparait de toutes les âmes. Qu'elle était belle et vaillante en ce moment de sa tâche inflexible, et qu'elle était dangereuse !... Elle cachait, elle aussi, dans un pli de son manteau, la guerre ou la paix du monde ; elle agitait jusque dans le nuage ce drapeau qu'elle tenait à la main ; vous eussiez dit la statue animée et violente de la muse héroïque, lorsqu'elle chante aux hommes réunis toutes sortes de miracles et de mensonges 2.

Et pensez donc si la ville émue, attentive et curieuse, accepta ces fêtes nouvelles ; pensez donc si les nations d'alentour apprirent avec ferveur la résurrection de la Marseillaise, et si les rois attristés s'étonnèrent d'entendre Hermione et Pauline réciter à tous les échos du monde, attentif à nos moindres sursauts, le chant des batailles, des conquêtes et des envahissements d'autrefois ! Ce fut alors qu'ils ont dû s'écrier avec ce héros de Y Odyssée7' : « Il n'est pas juste, il n'est pas loyal d'épouvanter ses hôtes ! » Mais ni les craintes de ceux-ci, ni l'admiration de ceux-là, ni le bruit du temps présent, ni l'écho des temps passés, n'arrêtaient l'héroïne; on eût dit à l'entendre, à la voir, qu'elle accomplissait une vengeance, ou qu'elle assouvisssait une haine personnelle. Il n'y avait donc rien de plus

1. Monte decurrens volut amnis, imbres Quem super notas aluere ripas Fervet, immensusque mit profundo

Pindarus ore.

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