‹ Rachel et la tragédieChapitre 22 sur 26 · Odyssée , livre IL · texte numérisé non relu

Odyssée , livre IL

ET LA TRAGEDIE. 'û\

sincère et de plus solennel que cette guerrière entonnant le chant de mort. Quant on raconte ainsi ces choses, de nous, si voisines et si lointaines, on dirait d'un rêve... ou que l'on invente un drame éblouissant et sans nom !

Puis enfin, un beau jour, mieux conseillée par elle-même, et plus juste aussi pour les hommes et les événements de 18/iS qui n'avaient pas besoin de ces lamentables souvenirs, mademoiselle Rachel. comme on l'applaudissait encore à outrance, et comme sa Marseillaise était devenue une espèce de petit drame à la suite des grands poëmes, se sentit prise à son tour d'une immense lassitude. Elle comprit enfin la misère et la vanité de ces menaces, de ce cri terrible : Aux armes, citoyens! et elle résolut d'en finir avec le plus étrange des paradoxes, la Marseillaise en I8f|8.

Alors, comme le public demandait la Marseillaise après Iphigenie. après L'inna, la Marseillaise après Lesbie, après Mitfirirfate . et comme ces voi\ irritées étaient plus semblables ii un ordre qu'à une prière, mademoise lle Rachel fit répondre à ces impatients qu'elle était fatiguée, et que désormais elle ne chanterait plus la Marseillaise. Il arriva ce qui devait arriver... le public se fâcha tout rouge des refus de mademoiselle Rachel; il la bouda comme si elle lui faisait injure; il se récria qu'on lui retranchai! misérablemement sa Marseillaise V tout prix il revoulail sa Tvsiphono et son Ennuis. Ah!

que j'aurais voulu dans ces moments d'impatience et d'étonnemenl, dans ces violences injustes, que mademoiselle Rachel. s'approchant de la rampe, eut répondu à ce peuple insolent :

« Non, citoyens, non, messieurs, mademoiselle Rachel ne vous chantera plus la Marseillaise; elle ne l'a que trop chantée, et puis le temps n'est plus, Dieu merci ! où le premier venu pouvait im|>oser à tout un peuple sa colère et ses fanatismes. ses passions et ses vengeances! Non, messieurs, mademoiselle Rachel ne chantera plus la Marseillaise , parce que celle chanson de gloire et de triomphe est aussi une chanson de proscriptions et de massacres, parce (pie celle chanson n'a rien de commun avec les vers enchanteurs de Racine, et

kll MADEMOISELLE RACHEL

parce qu'enfin nous sommes ici, elle et vous, pour invoquer l'antiquité dans ce qu'elle a de terrible et de touchant, et non pas les mauvais jours de Fhistoire moderne, dans leurs délations, dans leurs cruautés et dans leurs meurtres.

« Messieurs, nous ne l'avons que trop oublié, vous et moi, le Théâtre-Français n'est pas un club, un Champ-de-Mars, une place de la Révolution où l'on traîne inévitablement les rois, les reines, les capitaines, les poètes, les prêtres, les magistrats. Ceci est un lieu de fête et non pas un carrefour ; nous parlons ici la langue des dieux, et non pas la harangue des tricoteuses; nous sommes en quête de la terreur des maîtres-poëtes, de la terreur mêlée de pitié et suivie des plus nobles larmes, et non pas de la terreur de la rue et du comité de Salut-Public.

«C'est vous que nous invoquons dans ces représentations idéales, ô Muses, ô Parques, ô toi, Apollon! ô Vénus, pourvu que tu sois la Vénus armée! ô Minerve, la plus belle des déesses! ô peuple athénien, notre père! ô Romains, nos ancêtres ! ô belles œuvres auxquelles moi et toi, mon peuple, il faut revenir en toute hâte, afin de retrouver nos émotions, nos douleurs et nos douces larmes d'autrefois ! »

Ceci eût été bien parler ; mademoiselle Rachel se retirant de la Marseillaise, à l'heure où le parterre l'applaudissait davantage, accomplit une œuvre excellente.

Elle était, je l'ai déjà dit, le bon sens même, et sitôt qu'elle eut compris le déplorable effet de sa chanson, elle y renonça sans regret, sans remords.

La Marseillaise est le point suprême où devait monter mademoiselle Rachel. A la révolution de 18(i8 s'arrête enfin la grande artiste. Hélas! c'en est fait, nous n'entendrons plus, de nos jours, la langue ingénieuse (pie parlaient, par sa voix éloquente. Apollon et les Muses. Ils ont vécu de sa vie. ils mourront de sa mort, les derniers enfants d'Homère : Esch\le, Euripide et Sophocle. Il va rentrer dans le tombeau, le vieux Corneille, un instant ranimé par cette flamme, et plus jamais, nous vivants, le Théâtre-Français n'entendra parler d'Hcrmione, d'Iphigéuie, d'Atlialie et de Monime.

I fêlas ! mademoiselle Rachel, déjà en 18&8, comprenait qu'elle était perdue. En vain elle appelait les poètes à son aide; eux aussi, les poètes, ils manquaient d'espérance, et nous l'avons vue, ô misère! qui se repliait sur des œuvres épuisées. Aujourd'hui, elle jouait Mademoiselle île Belle-hle, et par cette violence qu'elle imposait à tous les dons de sa nature, elle arrivait ii se faire applaudir pendant trois jours. L'infortunée! et que pouvait-elle espérer d'un rôle écrit en prose vulgaire, et conservant encore l'accent même de mademoiselle Mais'.1

Une autre fois, le 18 mai 1850, elle abordait Angelo, tyran de Padoue, et dans le rôle admirable de la Thisbé, elle Se montrait

la plus séduisante du monde. Elle était charmante à la voir revenir sur ses pas, disant : Je l'aime! Elle disait aussi d'une façon bien touchante : Par moi. pour loi ! Mais comment faire oublier, dans ces drames écrits avec tant de génie, la première empreinte, et par quelle force aussi remonter le torrent des choses acceptées d'un assentiment et d'une admiration unanimes» Évidemment, lorsqu'elle courait ainsi les aventures dans les drames contemporains qui avaient été représentés à son berceau, mademoiselle Rachel n'était pas dans son œuvre. Elle avait quitté les vrais sentiers; elle ne

parlait plus la langue aux accents voisins du ciel; la plus vive et la plus éloquente prose était lourde à sa parole , elle avait besoin de tes ailes, ô poésie! Elle-même elle était un être ailé, Musa aies, et puis toujours la mort approche et le temps s'en va. Toujours le public impatient qui demande à revoir Phèdre, Hermione, Athalie et Monime, et Camille. Elle a cependant joué dixhuit fois le rôle adorable de la Thisbé.

« Je veux, disait -elle avec toute sa grâce, prouver à M. Victor Hugo que je sais le comprendre, et que je suis digne, moi aussi, qu'il écrive un drame en mon honneur. » Si bien que ce rôle de Thisbé peut compter parmi les rôles de mademoiselle Rachel. Et tant elle était avide encore de popularité, tant elle était faible aussi et complaisante , en dépit de ses plus intimes répugnances , elle consentit à jouer un vieux rôle de mademoiselle Mars (moins l'excuse et le pardon du génie et de la terreur semés à pleines mains dans ce terrible Angelo, tyran de Padoue), et la voilà qui se mit à représenter Louise de Lignerolles. L'étrange idée! et pourquoi faire, et que pouvait-elle espérer de ces fantômes?

Ah! quand ils se rendront compte de ces tristesses et du vide qu'ils ont fait, par leur manque d'invention, dans cette précieuse existence, avec quelle ardeur cette infortunée appelait un grand rôle, et que ce grand rôle invoqué vainement était remplacé par de vieilles comédies dont l'intérêt, la curiosité, le charme (ô charme!), avaient disparu, semblables à ces vases d'une argile douteuse dont toute l'essence est évaporée, et qui gardent à peine une vague odeur des parfums qu'ils ont contenus, les poètes contemporains, M. Victor Hugo lui-même, auront grande peine à ne pas ressentir, au fond de l'âme, un vif repentir, voisin du remords.

Non, non, Lydie, les Belle-Isle et les Lignerolles n'étaient pas dignes, ou n'étaient plus digues de cette louange, et des périls dans lesquels se jetait mademoiselle Rachel ! Un seul poëte était digne aussi de parler à cette intelligence, et de mettre en œuvre cette âme en peine, et ce cœur tout rempli d'ineffables tristesses.

C elait à lui seul, au maître absolu des àiues et des cœurs, au poète d'Hernani, de Marie Tudor, de Marion Déforme et de /f»///- /y/c/.v, que revenait l'honneur d'écrire un rôle à la taille, à la voix, au génie, à l'inspiration de mademoiselle Kaehel. Seul il pouvait comprendre à quel'point sa poésie en aurait reçu une grâce inaccoutumée, un éclat tout nouveau, pendant qu'il son tour la tragédienne, obéissante au mouvement de ce grand esprit, de ce toutpuissant, et se sentant virilement, héroïquement soutenue, aurait eu l'honneur de laisser son empreinte il quelque œuvre impérissable et pourtant nouvelle. Bêlas! celte joie a manqué au porte, et de cet insigne honneur la comédienne fut privée. 0 poêle! ii quels regrets amers nous sommes condamnés en votre absence?

0 fêtes glorieuses (pie nous devions à son génie! ô transports qu'il frisait naître en nos Ames glorifiées! Hélas! que cette absence e>i funeste aux amis de la grande poésie; on n'a plus revu, lui parti, une seule do ces grandes soirées, du plus ardent enthousiasme, et des plus légitimes transports.

Deux hommes cependant d'un talent réel, deux poêles, sont venus en aide autant qu'ils l'ont pu faire au désespoir de mademoiselle bachel, M. Jules Lacroix et M. Emile Aubier. Valeria était tout à l'ail ce qu'on appelle aujourd'hui une œuvre antique. Antique, I la bonne heure, mais d'une antiquité douteuse et qui n'a rien d'athénien... au-dessous de celle écorec apparaît soudain le drame avec toutes ses allures les plus modernes. Claude était à la fuis le singe et le tigre ensanglanté de cette tragi-comédies II. Jules Lacroix, comme un digne traducteur de Juvénal , son poète, avait fait de cet empereur idiot, qui rendit son ftme à la façon d'un \enl honteux, un masque de Tibère, une grimace «le Néron. Claude était le jouet de Sénèque en ce poôme boulfon. que Jean -Jacques Rousseau a traduit d'une main ferme et digne absolument du Satyricoii de Pétrone. Il beuglait connue un veau marin ; il murmurait à la façon des cuistres quelques paroles du beau langage athénien, dont c'est à peine s'il savait le sens.

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Dans cette apothéose insolente d'un pareil empereur, il y avait surtout ce passage où l'on voyait le divin César, reçu aux enfers par toutes les victimes que son imbécillité y avait envoyées : Junius Sextius, Trogus, Cotta, Vallius, Fabius, des chevaliers ; Catonicus et Rusus, préfets de Rome; Saturnius, Lucius, Pedo Pompeius, Lupus Caius Asinius, ses amis, ses parents; des sénateurs, des consuls. « Bon! dit Claude, et me voilà en pays de connaissance, mais par quel hasard êtes-vous ici? »

— « Par quel hasard? » Vous jugez des rires! Néron se prit à rire et sa mère en eut un indicible accès de gaieté. Ce bouffon dont s'était amusé Caligula, qu'attendaient les vengeurs Tacite et Juvénal, semblait donc ne jamais entrer dans une tragédie; il était trop lâche, il était trop bête, et pis que bête, il était une espèce de bonhomme idiot qui n'eût pas mal tourné, s'il n'avait pas été l'instrument de ces mains impies. Mais tel était le bon plaisir de M. Jules Lacroix et de son collaborateur M. Auguste Maquet.

D'ailleurs Claude, en cette Valeria représentée par mademoiselle Rachel, était l'accessoire. Ils voulaient nous montrer, ces deux inventeurs, dans un tour de force ingénieux et plein d'intérêt, une double femme en un seul corps, la courtisane et l'impératrice; Messaline [pnrtenta luxuriœ) et la courtisane Valeria; l'une innocente encore, disait le drame en démenti à l'histoire; l'autre au contraire incessamment égarée et perdue en mille désordres qui dépassaient les limites de la luxure. Ainsi (c'est toujours le drame qui poursuit sa route incroyable), autant Valeria est la honte des mœurs, autant Messaline en est l'espérance. Hélas ! malheur à Messaline, à l'innocente! Elle ressemble, à s'y méprendre, à l'impure Valeria, et c'est justement dans cette abominable confusion de l'impératrice avec la courtisane que consiste, ô l'étrange nouveauté ! toute la nouveauté de cette tragédie.

Ainsi, déjà (le prologue était charmant, il est resté au théâtre sous le nom de César et Citheis) dans le second acte de Valeria, on voyait à la même heure, au même instant , Messaline osant à peine

jeter un tendre regard sur le jeune Silanus, et Valeria plus que hardie, attendant les chalands sur le pas de sa porte. Elle en l'ait plus même que Laïs, qui restait, du moins, dans sa maison. Lais multis a/mata vins! « L'amour l'engendra, Corynthe la nourrit, elle repose sur des Heurs. »

A bon droit nos deux poêles comptaient et devaient compter, pour le succès de leur pièce, sur cette confusion. Valeria. Messaline, deux corps qui sont les mêmes, habités par deux aines différentes; Messaline, l'honneur du trône, et Valeria" tournant même les voluptés c// pus et en poison : Quuim voluptates wppurare eœperwit.

Ainsi, pendant cinq ado composés avec beaucoup d'art, de mérite et de talent, mais avec trop d'imagination .-ans nul doute, se prolongeait ce parallèle odieux, et il ne fallut rien moins (pic le charme et l'attraction de la double comédienne, pour que le public supportai ce démenti donné aux histoires. \<>n deeet sic contaminari fabulas. Mais <pie mademoiselle Hachel était séduisante sous les traits de Valeria ! quelle élégante et plus charmante idole, empreinte des grâces d'autrefois? Elle était alerte ingénieuse, attentive; elle appelait au secours de son affreux mensonge la oèlinerie ardente de m voix, l'enchantement de son visage et de son sourire; elle était gaie et contente ; et quand elle touchait a l'orgie, elle J tout hait d'une main si délicate! Enfin qui l'a vue une fois dans ce double et terrible problème, celui-là ne l'oubliera jamais.

Elle est devenue, en ce double rôle, une de QBE I iSMNIfl dont il e>l impossible à jamais de se défaire. I n sphinx, ou la statue étrange el divine que l'antiquité adorait sous le nom d'Hennaphrodix. On l'applaudissait avec rage, <>n la rappelai! avec fureur. C'étaient des cris, des etonneinents. des lanalisiiies... et pourtant (misère

et tristesse de ces gi ands succès qui ne son! pas de vos domaines!)

elle n'était pas contente, au milieu de celle fortune inespérée ; un remords si' glissait dans ces ovations. Si sa vanité était satisfaite au délit de toute espérance, son orgueil était malheureux.

Grande artiste, habituée a la simplicité du chef-d'icuvre , elle

avait au fond de l'âme un grand mépris pour le tour de force. Elle haïssait la surprise; elle honorait d'instinct la raison, la vérité, le bon sens, le grand art. La première, elle rougissait de toute cette confusion de noms propres, de crimes, de vertus, de louanges, de malédictions.

Elle avait nom Philis, son voisin Eurylas, La voisine Chloris, le Gascon Dorilas, Un sien ami, Damon...

Voilà comme on s'explique, et comme on parle en poète exact, clair, et qui veut être aisément compris.

Ce n'était pas toute la nouveauté. Dans ce rôle de Valeria, un rôle plein d'étonnements et de sursauts de toute espèce , il lui fallait chanter trois couplets. Ce n'était pas le chanter qui l'embarrassait ; elle était restée une digne élève de Choron, et souvent, pour ellemême, elle chantait au piano les cantiques de Mozart! Ce qui la gênait, c'était le démenti de la chanson, aux habitudes, à l'accent même de sa propre tragédie. Ainsi elle chantait les trois couplets, mais d'une façon bien différente ! Elle chantait joyeuse au premier, attristée au second, et le troisième, elle l'eût volontiers chanté dans les sanglots. Que de peines, en même temps, quels labeurs ! Quelle attention sur soi-même, si l'on veut que Messaline, en rien, qu'au visage, ne ressemble à Valeria ! Le triste et malheureux métier au lendemain de Camille, à la veille de Phèdre, au surlendemain de Pauline! Il n'y avait rien de plus désolé et de plus désolant que cette humble Rachel, au milieu de ces tapages, de ces bruits, de ces cris, de ces victoires. — « Seigneur, disait-elle (elle avait bien lu les histoires, et elle en retenait tout ce qui lui convenait), encore une ou deux victoires comme celle-là, et je suis perdue ! »

Elle a cependant joué vingt-six fois Valeria, et la dernière fois, quand elle vit que son double rôle avait produit une recette assez médiocre. « 0 dieux! que je suis soulagée, et que je promets bien de ne plus me dédoubler .désormais! »

Diane n'eut guères de meilleurs destins que Sfeaaline-Valeria. Le jeune auteur de (îabrielle, de la Ciguë &l de /' 'Aventurière, obéissait, lorsqu'il lit Diane, à la préface... à l'exemple aussi de M. Victor Hugo, nous montrant Charles -Quint à propos iï/Iemani, et le roi Louis XIII à propos de Motion Déforme. Mcujnarum rervm species ad se vocat et extollit, disait l'orateur romain. Diane allait d'un peu loin dans les sentiers de Marùm Déforme; à l'exemple de Marion, elle rencontrait, tout à l'heure, S. E. le cardinal de Richelieu , et le grand mérite de cette énergique entant consistait justement dans ses résistances à cette force absolue.

Or, cette fois encore, il s'agit dans cette Diane, de cette loi draconienne du cardinal qui jette un si vif intérêt sur les jeunes et beaux duellistes, amoureux de .Marion, amoureux de Diane. Ici encore apparaît dans un lointain lumineux l'admirable quatrième acte de Marion Déforme, un des plus beaux et des plus complets du théâtre dans tous les temps et dans tous les lieux... et même en imitant ce chef-d'œuxre, M. Emile Augier a trouvé le mo\en d'être original. En effet, le moment où Diane écoutant la scène, et frappée enfin des grandeurs de cette aine au désespoir, apparaît soudain au cardinal en lui disant : a N'allez pas chez Monsieur, » et quand l'homme, éveillé par cette voix qui le sauve, intimide à son tour celte fille épouvantée de sa révélation, quand plus il insiste et plus elle hésisle et se maintient dans un silence que rien ne peut rompre... il y avait là 011 moment d'angoisses, une émotion profonde, une altitude, une résistance indicibles... que mademoiselle Rachel était charmante, et comme, en la vo\ant, chacun se disait : « 0 digne émule et complice de M. Victor Hugo! »

Dant BammftB Jovis, ol fremiUlfl imitatur Olympi.

Rarement, plus que dans cette œuvre incomplète et qui se terminait brusquement au quatrième acte (ce quatrième acte rendant le cinquième impossible) , mademoiselle Rachel tvail déployé plus

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d'intelligence et de volonté. Cette fois encore on eût dit qu'elle avait brûlé ses vaisseaux; à tout prix elle voulait réussir. Vaincre ou périr, disait-elle. Ainsi à chaque représentation de Diane, elle se présentait comme un soldat à la bataille, et c'était merveille de la voir redoublant chaque soir de grâce et de séduction.

Elle joua Diane vingt-cinq fois de suite ; elle y fut obstinée et souvent triomphante, mais enfin le public s'impatientait de Phèdre et de Corneille absents, et toujours elle revenait à ces miracles. Rien qu'à se rappeler sa faiblesse alors, ses fièvres, ses doutes, l'ensemble entier de son travail , ses plaintes muettes, ses désespoirs cachés, ce mal persévérant qui la brûlait et dont elle ne voulait pas convenir, à contempler son malaise intime, et cette recherche ardente d'un nouveau poëme qui fût digne enfin de ce reste de vie et qui méritât un si grand sacrifice, nous comprenons les douleurs de cette agonie... Elle se sentait mourir; elle comprenait qu'elle était perdue; elle comptait, en silence et dans une grande pitié d'ellemême, les heures qui lui restaient.

Dans ce pénible et douloureux intervalle, entre deux insomnies, elle joua son dernier drame en vers , Rosemonde , un acte, un seul acte... (elle était à bout de ses forces autant que de ses espérances), et si vous saviez de quelle incroyable tristesse elle était déjà frappée en ce temps-là ! Mais aussi dans quel siècle abominable et dans quelle épouvantable barbarie elle allait marcher, notre Athénienne ; en quels sentiers pleins de ronces , et quels héros , quels brigands !

Alboin,roides Lombards, fils d'Audoin, un brigand à tête de loup, à tête de chien ! Cunimond, roi des Gépides ; Cazan, roi des Avares ; des provinces incultes, laNorique et la Pannonie également ravagées, la Dacie et la Valachie en proie au feu , au fer des vainqueurs ; Gépides contre Romains, Avares contre Lombards, Saxons contre Toscans. On se tue, on s'égorge, on se pille; on brûle ; on viole ; on outrage à plaisir le peu de lois divines et de lois humaines que Rome outragée et vaincue avait laissées dans ses sillons ! 0 l'abominable et honteux spectacle ! et quelle est donc cette pente invin-

cible qui poussait ce vrai poêle à fouiller avec un poignard les cendres froides de cet incendie... Il faut vraiment que la tragédie ait des appétits et des amours dont le vulgaire ne s'est jamais douté.

Sur cet abominable Alboin l'histoire a recueilli de sa main sanglante une abominable aventure ! II avait poussé sa pointe et sa bande en Italie, et maintenant, entre les Alpes et les Apennins, il était roi lorsque, l'ayant violée, il épousa Kosemonde, la lille de Lunimond, roi des Gépides, un ennemi qu'il avait tué de sa main. Mariée ii ce bandit, Kosemonde sembla porter patiemment cette infamante couronne; mais un jour d'orgie il arriva qu' Alboin lit remplir jusqu'au bord, d'un vin rouge comme le sang, le crâne de Cunimond. et lit présentera Kosemonde, à la propre lille de ce crâne insulté, cette coupe impie. Il fallut obéir, Kosemonde obéit, mais, la lèvre encore mal essuvée au crâne de son père, elle proposai! à un capitaine d' Alboin, Almichilde, de tuer Alboin et d'épouser sa veuve. Almichilde, soit qu'il eût peur, soit que la recompense eût peu de charme a ses veux, refusa son épée aux. prières de Kosemonde. Alors elle s'adressa à un soldat d' Alboin. nomme l'end. ie, Il était amoureux d'une Lombarde, ce l'ericlec, et la reine, quand la nuit fut venue, attendit ce brave Lombard au tcndez-TOUfl que Périr clée avait assigné à sa maîtresse, et >e livra a des embrasseinents qui n'étaient pas pour elle. Ainsi rien n'v manque, cl I abomination est complète! Assouvie... assouvi, il fallut bien que le Lombard, adultère malgré lui, prit parti pour Ko>emonde... elle menaçait de le livrer à la vengeance d' Alboin lui-même.

Donc elle introduisit son Lombard chez le roi des Lombard-, comme autrefois Qytemnestre poussait tëgyste armé chez le roi rfei rois. Justement le soir dont je parle. Alboin était ivre et tendait la gorge à l'assassin. .Mais ce IV-riclée était si nonchalant qu'il coupa cette gorge h demi, et le roi lombard pensa lui briser le crâne avec un tabouret! Leriilee a la fin vint a bout de cette œuvre de ténèbres, et Kosemonde, en récompense, lui lit cever les deux veux; il est vrai qu'elle lit égorger Alchimilde pour lui avoir désobéi.

Convenez qu'Atrée et Thyeste, et Pélops, et toute la race des Pélopides, vous représentent une églogue, une idylle, un conte d'enfant, comparés à cet Alboin , à ce Périclée, à cet Alchimilde, à cette Rosemonde. — Rosa mundi , non rosa munda! disait un sacristain de ce temps-là !

De ce texte et de ce drame hideux, de celte Rosemonde vengeresse et de cette bête féroce , Alboin , cette dernière tragédie était composée, et jugez de l'épouvante, et jugez de l' étonneraient de mademoiselle Racliel prêtant son talent, sa beauté, sa jeunesse, à ces machinations de l'autre monde, un monde au delà même de cet abominable moyen âge, la honte exécrable de la civilisation et le déshonneur de l'esprit humain ! Quoi donc ! tant de barbarie et tant de crimes épouvantables, réduits en un si petit espace, en si peu d'instants, dans l'intervalle qui sépare la nuit qui commence du jour qui va paraître à l'horizon!

» La scène, est-il dit, se passe à Vérone ! » Et tout d'abord nous voilà bien étonnés de rencontrer Vérone en tous ces meurtres ! Vérone autrefois, dans Shakespeare, était une élégie; aujourd'hui c'est une complainte sur l'air de Fualdès! On s'y battait dans la rue, on se battait à armes courtoises; c'étaient des Italiens delà belle époque, à la fin de l'âge de fer ; chaque épée était un chefd'œuvre, et la moindre colère appartient à la chevalerie! Au milieu de cette Vérone également exposée aux Montagus, aux Capulets, on croyait à l'amour autant qu'à la guerre, à la beauté plus qu'à la vengeance ; elle était pleine à la fois de jeunesse et de soleil, de courage et d'espérance; on y donnait des fêtes et d'aussi belles que dans les palais mêmes de Gênes, de Venise et de Florence.

« Allons ! jeunes gens , venez dans mon humble maison ; vous contemplerez ce soir des astres qui, le pied sur la terre, obscurcissent la lumière des cieux! Cette joie heureuse et charmante que reçoit le jeune homme plein d'ardeur, lorsque avril , dans toute sa parure, hâte en chantant le départ languissant de l'hiver, vous l'éprouverez ce soir chez moi parmi ces jeunes fleurs de beauté

prêtes à s'épanouir. Ecoutez celle-ci, admirez celle-là, et livrezvous au choix de votre esprit, de vos yeux, de votre cœur! »

Telle est la fête annoncée à Vérone; on a même retrouvé la liste et te nom de ces astres et de ces fleurs: les trois lilles du seigneur .Martino, les sœurs du comte Anselme, les nièces de Placentio, la douce Rosalineet la fière Livia, l'élégante Hélène et la vive Lueia, Juliette enfin, Juliette Capulet : « L'été de Vérone n'a pas une fleur qui lui soit comparable ! » Ah ! votre alfreuv drame de Lombards armés. d'Alboin féroce et de Rosemonde éperdue il l'aspect du crâne de SOU père leGépide, il se passe à Vérone! Ole poète imprudent < { 11 i du milieu de tant de barbarie ose évoquer ces poétiques, ces divins, ces chastes souvenirs !

Quand la toile se lève, aussitôt vous entendez ces cris sauvages, ces cris de corybantes, moins le dieu ! Ce soir, le Lombard est en joie; il chante en huilant ; il boit au son des cymbales et des cors, aux accompagnements du javelot sur la cuirasse d'airain. L'harmonie est digne de la fête, et la chanson e>t il la hauteur des héros :

On boit, on rit, on chante, el l'ivresse s'allmni'. On dirait que le fer retentit sur l'enrlume!

Assise au coin des esclaves qui attendenl le maître et son bon plaisir. Rosemonde écoute en frissonnant ces terribles chansons ; elle comprend confusément que L'instant approche où Quelque chose d'énorme va s'accomplir. Bo effet, AJboin, ivre du sang versé el du vin répandu, présente à la fille des (lépides l'horrible coupe. — Oui. Rosemonde, le crâne de Ion père; allons, el soyons de bonne humeur !

Pas do cris, pas rie pleurs: allons. esrla\e. liois!

Telle est la première scène de celle tragédie en un acte, el l'on rirait si maintenant vous veniez à parler de Gabriollo do Vergyl

48i MADEMOISELLE RACHEL

Autrefois, quand on croyait encore à la tragédie, un poète habile eût fait cinq actes pour amener convenablement à la dernière scène cette coupe horrible offerte à Rosemonde. Aujourd'hui, en cinq minutes de préparation, la tête est tranchée, le crâne est enlevé, la coupe est préparée; on verse, on boit. « Le roi boit! » Cependant, telle est la violence et telle est la hâte de cette œuvre abandonnée à elle-même, que Rosemonde (et dans la même scène) a bientôt retrouvé son courage et ses sens, à ce point que son premier regard cherche une vengeance ! Il faut qu'elle meure, et que le roi lombard porte la peine de son crime impie ! Alors Rosemonde avise au milieu de ces bandits Didier, un jeune comte du roi, et, semblable à la belle Hermione chez Pyrrhus... « Je veux savoir, seigneur, si vous m'aimez... Vengez-moi, je crois tout. » — Il faut immoler... Qui! Pyrrhus! — Pyrrhus, madame?

Ne vous suffit-il pas que je l'ai condamné?

DiniER, à Rosemonde.

. . . Qui, moi, que j'accomplisse Ce crime obscur! caché dans une ombre complice, Que j'aille lâchement tuer ce roi qui dort !

Ce dernier vers est beau. A quoi Rosemonde répond, à la façon d' Hermione elle-même :

Non! venge-moi d'abord, et je me souviendrai!

Nous arrivons ainsi au troisième acte... je me trompe, à la troisième et dernière scène de ce gros drame , exécuté sur cet espace étroit. Il est tombé sous les coups d'Oreste ou du comte Didier, ce farouche Alboin, roi des Lombards; Didier l'égorgé et s'enfuit. Et quand ce roi lombard, l'épée au flanc, revient sur la scène, appelant à son aide, il rencontre Rosemonde, et face k face les voilà, se contemplant l'un l'autre à la lueur d'une lampe vengeresse, le bourreau

ET LA TKAGÉDIE. iv>

et la victime. Ceci était vraiment le dernier acte de cette horrible tragédie :

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